mardi 21 mai 2019

Ma plus grande patrie *

Comment peut-on être anti-européen? On peut être critique par rapport à l'Union européenne, on peut - on doit - vouloir une Europe plus sociale, plus solidaire, plus ouverte, plus écologique. Il y a, c'est indéniable, tant de frustrations, tant d'injustices, tant de manque d'audace en Europe. Mais il faut n'avoir aucune connaissance de l'histoire, avoir la mémoire qui flanche dangereusement pour vouloir sa disparition ou le rétablissement de frontières en son sein. L'Europe fut durant des siècles un terrain de guerres et de batailles, le cœur des deux guerres mondiales, le théâtre d'affrontements épouvantables. La création d'une "union" y a mis fin. Et toutes celles et tous ceux qui en veulent la fin sont de dangereux aventuriers qui pourraient nous emmener vers des lendemains à nouveau dramatiques. Réinstaurer des frontières n'est pas seulement stupide, c'est aussi et surtout de ne rien vouloir retenir d'une histoire qui a vu tant de voisins s'entretuer. Pour le chanteur britannique Damon Albarn, catastrophé par le Brexit, les cimetières militaires du Pas de Calais "nous rappellent comment l'idée de l'Europe est née. Œuvrer ensemble dans la fraternité, et pas dans l'opposition et le conflit. Au lieu de cela, certains exacerbent des haines qui n'existent pas. On attise la défiance, la peur d'être envahi par les Turcs alors que l'on fait tous la queue pour un kebab!" (Télérama, 20.3.2019)
L'Union européenne, disait Simone Veil qui présida son premier parlement, est la plus belle construction politique du XXe siècle. Qui peut le nier? Où existe-t-il dans le monde une telle "nation de nations" au sein de laquelle ses cinq cent millions d'habitants peuvent se déplacer et même s'installer librement? Mais aujourd'hui, il semble que pour être de son temps il faille noircir le tableau, ne reconnaître aucun avantage, aucune avancée, aucun intérêt à l'Europe. Il convient d'oublier toute nuance, de dire qu'elle n'est qu'ultralibérale, que c'est l'Europe des riches et des marchands, qu'elle est responsable de tous nos maux. Il convient de dénoncer son déficit démocratique et dès lors, paradoxalement, de refuser de participer aux élections européennes.

Au risque de laisser élire ceux qui se sont donné pour mission d'haïr l'U.E., les nationalistes qui préfèrent les murs aux ponts, qui pensent qu'une porte est faite pour être fermée et qui se font aider dans leur travail de sape par Vladimir Poutine et ses réseaux et par Steve Bannon, ex-âme damnée du Trump, tous si heureux de s'être trouvé des alliés dans la place. Leur nationalisme a ses limites et sait s'acoquiner avec les puissances que dérange fortement, pour des raisons poltiques et économiques, une vraie "union". En tentant de fermer des portes entre les pays de l'U.E., ils font entrer le diable par la fenêtre. 

Ce n'est pas moins d'Europe qu'il nous faut. C'est plus et mieux d'Europe. Une Europe qui fasse vivre ses valeurs communes de liberté, de fraternité, d'accueil et d'ouverture, qui harmonise ses règles fiscales et supprime ses paradis fiscaux, qui devienne un modèle de transition énergétique, qui sauvegarde son extraordinaire biodiversité. C'est cette Europe-là qui peut nous faire rêver. C'est cette Europe-là qu'ont envie de rejoindre ceux qui n'en sont pas encore.
Il faut aller voter ce dimanche. Pour ne pas laisser la place aux nuisibles, aux sinistres, aux dresseurs de frontières, aux partis du rejet. Mais surtout pour une Europe qui soit un espace d'avenir.

Oh, les terres de convulsion...
Tant d'événements,
D'agitations, 
Tant de destins avalés...
Et vous trouvez que nous vivons dans une période troublée?
Mais quelle génération a connu plus de calme et moins de dangers?
Les deux siècles qui nous précèdent ne sont que courses, fièvres, assauts et révolutions.
Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières.
Et nous sommes là,
Nous,
Avce ces mots qui nous ont été légués: "Nation", "Egalité", "Liberté",
Que nous contemplons avec fatigue.
Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui.
Jeunesse!
Jeunesse!
Il nous faut ton sursaut."
Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples".

A lire:
- Bernard De Backer, "Europe, le taureau par les cornes",
https://geoculture.blog/2019/05/14/europe-le-taureau-par-les-cornes/#more-3361
Un texte très documenté qui rappelle l'histoire institutionnelle de l'U.E., ce qui la caractérise, son unité dans sa diversité qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse.
- Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples", Actes Sud, 2019: remarquable texte qui retrace l'épopée européenne et appelle à l'ardeur.
A (re)lire sur ce blog:
- "Des histoires de portes", 15.4.2017;
- "Vive l'Europe (quand même)!"15.3.2017.

* Albert Camus

mercredi 15 mai 2019

Fâché (très)

Ecolo serait-il devenu un parti comme un autre? Certains de ses militants  et de ses élus ont  distribué des tracts racoleurs pour convaincre des électeurs. En l'occurrence ici l'électorat musulman le plus réactionnaire (1). Tant pis si le foulard islamique est un signe de soumission de la femme, tant pis si dans des pays musulmans des femmes sont emprisonnées, torturées, tuées pour avoir refusé de le porter (2), tant pis si les religions sont colonisatrices des esprits et des corps, n'aiguisent pas le sens critique ni ne poussent à l'autonomie, tant pis si les animaux non destinés à une consommation par des musulmans doivent être tués de façon "correcte". Pour ces écolos, aucune caresse dans le sens du poil (de barbe) ne sera excessive.
Pour ces écolos-là il y a donc femmes et femmes, il y a donc animaux et animaux. Les femmes, impures par nature, ont le droit d'être voilées, donc d'apparaître soumises. Les animaux peuvent être égorgés sans être étourdis auparavant. Et les hommes? Ils règnent en maîtres, imposent leurs lois. Cette attitude qui entretient le communautarisme et constitue une insulte pour les musulmans dits modérés est détestable.
Ecolo va-t-il demain proposer d'exempter les élèves musulmans du cours de biologie, pour éviter de les choquer avec le darwinisme? Va-t-il faire interdire la vente de bière et de vin dans les quartiers à majorité musulmane? Va-t-il établir des horaires différents pour hommes et femmes dans les piscines publiques?
Le parti a pris ses distances avec ce tract, non validé, paraît-il, par la régionale bruxelloise du parti et sa distribution a été stoppée. La co-présidente du parti a dénoncé une pratique "inacceptable" (3). Mais le mal est fait. Cet épisode indique l'urgence pour ce parti de se situer clairement  dans un combat pour la laïcité, l'universalisme et l'égalité des droits. On a besoin d'Ecolo pour entrer enfin et vraiment dans la transition énergétique et sauvegarder la biodiversité. On n'a pas besoin d'un Ecolo qui lèche les bottes de l'islamisme et fait la danse du ventre devant les barbus.

On notera également que, à travers ce tract, Ecolo fait aussi campagne auprès du même électorat pour le PTB. On atteint là le sommet de la bêtise.


(Re)lire sur ce blog:
- "Cette gauche qui n'aime pas les femmes", 3.8.2018;
- "Mauvaise foi", 28.5.2018;
- "Cinq minutes de courage politique", 8.4.2018;
- "L'arbre qui voile la forêt", 9.5.2016;
et tant d'autres billets sur ces thèmes, sur ce fichu voile, sur cette gauche qui perd la tête.
Post-scriptum: mon frère Pierre partage mon point de vue:
https://www.pierreguilbert.be/je-ne-pourrais-voter-ecolo-que-si/

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/hallucinant-scandaleux-racolage-communautaire-un-tract-distribue-par-ecolo-au-marche-de-laeken-enflamme-la-campagne-5cdc00a07b50a60294dd392b
https://www.lesoir.be/224399/article/2019-05-15/elections-2019-polemique-autour-dun-tract-ecolo-distribue-dans-un-marche
https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_accuse-de-racolage-communautaire-ecolo-retire-un-tract-polemique?id=10221345
(2) (Re)lire sur ce blog "Nasrin Sotoudeh", 20.3.2019.
(3) https://www.lesoir.be/224447/article/2019-05-15/elections-2019-ce-genre-de-pratique-est-inacceptable-meme-chez-nous-reagit

dimanche 12 mai 2019

Espèce de...

Le Café du Commerce a ouvert des succursales même en des lieux où on ne l'attendait pas. Dans l'émission "28 minutes" d'Arte par exemple (1). Julie Graziani est éditorialiste à "L'Incorrect", un magazine qui travaille à faire exister Marion Maréchal - Le Pen et à faire la jonction entre la droite et l'extrême droite. Appelée à réagir au constat de scientifiques qui annoncent l'extinction d'un million d'espèces, elle dit s'interroger: "faut-il changer le cours des choses? Je me demande si c'est pas une nouvelle forme de créationnisme. On a l'impression que les écolos, ils considèrent que les espèces vivantes telles qu'elles existent aujourd'hui on les sacralise. C'est comme si elles avaient été créées par le bon dieu, c'est intouchable". Des extinctions massives, affirme-t-elle encore, "y en a eu à quatre ou cinq reprises dans l'histoire de la biologie". Elle dit tenir à la diversité biologique "dans la mesure où c'est utile à l'homme" Il y a des espèces nuisibles, celles-là il faut les éradiquer. Et puis il y a les espèces utiles, mais on n'a pas besoin de toutes, estime-t-elle. C'est d'un niveau d'intelligence digne de celui des chasseurs parodiés par les Inconnus.
L'espèce la plus nuisible est la race humaine. Qui oserait le nier? Une espèce invasive qui détruit tout autour d'elle. La Terre en a-t-elle besoin? C'est une espèce qui se charge elle-même de sa destruction. On n'a en tout cas pas besoin de l'espèce "éditorialiste de L'Incorrect". Celle-ci a fait la démonstration de la bêtise de l'extrême doite ou de la droite extrême et de sa nocivité pour la planète.

(1) https://www.arte.tv/fr/videos/081632-183-A/28-minutes/

mardi 7 mai 2019

Capitalisme punitif

C'est la panique chez de nombreux politiques en Belgique. Ecolo pourrait faire un carton aux prochaines élections.
Pour contrer les Verts, les Libéraux-Réformateurs du MR n'hésitent pas inventer une taxe sur la viande qu'Ecolo appliquerait. Le sketch qu'ils interprètent dans un clip est tellement mal joué que le MR apparaît, une fois encore, non crédible et, surtout, ridicule (1). Tout sonne faux dans ce clip. Si j'osais un mauvais jeu de mots, je dirais qu'ils se sont viandés. Mais je n'oserais pas.
Certains libéraux ressortent aussi le vieux cliché de "l'écologie punitive" (2). Que dire d'autre face à une prise de conscience de plus en plus importante d'une nécessité d'un changement radical?
Est-ce punitif de proposer des primes à l'isolation, à l'installation de systèmes de chauffage à énergie renouvelable, à la conversion à l'agriculture biologique? Est-ce punitif de favoriser l'utilisation du vélo, des transports en commun et du covoiturage? Est-ce punitif d'imposer la nourriture bio dans les cantines publiques?
Le capitalisme sauvage (qui a toujours été soutenu sur le fond par la sociale-démocratie) pousse à produire et à consommer toujours plus. C'est lui qui dérègle le climat, lui qui est à la manœuvre derrière toutes les créations de routes et d'aéroports, de zones commerciales et industrielles, lui qui adore détruire les forêts, inonder les champs de pesticides et bétonner les espaces naturels. Ce capitalisme est extrêmement punitif pour la planète et pour l'homme. Un million d'espèces sont aujourd'hui menacées de disparition (3). 
Mais pour le MR, ce doit être business as usual. Le sacro-saint marché régulera lui-même ses excès. La technologie gèrera la nature en bonne mère de famille.
Il est temps d'en finir avec ce capitalisme qui mène l'humanité à sa perte. Et donc avec ses porte-drapeaux politiques.

En France aussi, il faut casser les écologistes. Ici, c'est un pseudo journaliste qui s'en charge. Hargneux, agressif, aussi désagréable qu'on puisse l'être, Pascal Praud coupe la parole à Claire Nouvian, candidate de Place publique, l'empêche de parler, la trouve "ridicule" et "hystérique" (4). Son émission, c'est visiblement le Café du Commerce. On y ricane sur le réchauffement climatique. Il fait -3°C à Paris, et on nous parle de réchauffement climatique, laissez-moi rire! Cette émission qui fait apparemment plus du show bas de gamme que de l'information est une insulte à la communauté scientifique internationale et plus largement à l'intelligence. De quoi nous punit-elle?

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/election-2019-la-video-polemique-du-mr-qui-attaque-ecolo-au-vert-j-espere-je-prefere-le-bleu-je-veux-5cd293297b50a60294ad0aa5
(2) https://www.levif.be/actualite/belgique/le-programme-d-ecolo-le-contraire-de-ce-que-veulent-les-classes-moyennes/article-opinion-1129987.html
(3) https://www.lalibre.be/actu/planete/un-appel-urgent-de-plus-a-l-action-climatique-5ccc413e9978e25347d2b74e
(4) https://www.nouvelobs.com/teleobs/20190507.OBS12615/claire-nouvian-folle-de-rage-apres-le-guet-apens-climatosceptique-de-pascal-praud.html

lundi 6 mai 2019

La comique troupière

On ne peut pas dire que ce qui caractérise la fille à papa Le Pen soit l'humour. Elle n'en a pas jamais exprimé. Ou alors il ne fait rire qu'elle et les nuisibles qui l'entourent.
Mais voilà qu'elle fait rire toute la Belgique francophone: elle appelle les francophones belges à voter pour le Vlaams Belang/Blok (1), ce parti qui passe son temps à cracher sur ces mêmes francophones et dont le programme se résume quasiment à la fin de la Belgïe. Qu'elle crève! est le slogan préféré des Blokers. En draguant le Vlaams Belang, cette grande mêle-tout de Marine Le Pen n'hésite pas à dire n'importe quoi et à se rendre ridicule. Mais après tout qu'importe?: elle n'est pas non plus connue pour sa grande intelligence, mais doit (quand même) savoir que son appel n'a aucune chance d'être entendu. Ce qui compte pour elle, c'est d'entretenir ses liens avec l'extrême droite flamande. Ensemble, ils font partie, avec d'autres formations extrémistes, du même groupe au Parlement européen. Et ils aimeraient être plus nombreux le soir du 26 mai. Ils auront cependant bien des difficultés à fédérer tous les partis européens qui n'aiment pas les autres.
Les partis nationalistes polonais ou hongrois, qui n'ont rien oublié de ce qu'ils ont vécu sous l'ère soviétique, n'ont guère envie de frayer avec leurs homologues français et italiens qui entretiennent des liens très étroits avec Vladimir Poutine. Mais tout est possible chez ces gens-là. On vient de voir Matteo Salvini, le super-ministre italien, tomber dans les bras de Viktor Orban. Le même Orban qui refuse que son pays, la Hongrie, assure sa part dans l'accueil des demandeurs d'asile, ce que réclame l'Italie qui les voit arriver très nombreux sur ses côtes. Tous ces gens parlent haut et fort, sans aucune crainte d'apparaître incohérents ou ridicules, sachant que leurs électeurs n'attendent pas d'eux des positions intelligentes. Juste d'entendre qu'ils rejetteront les étrangers et qu'ils haïssent l'Union européenne. Orban n'hésite pas à dire que les réfugiés sont des parasites. "Les migrants apportent de nombreux problèmes", affirme le porte-parole du gouverenment hongrois (2).
L'apport positif des migrants à nos sociétés est évidemment nié par les partis tels le RN-ex-FN qui ne vivent que de la caricature du méchant migrant qui vient jusque dans nos bras imposer sa propre culture ou, pire, égorger nos fils et nos compagnes.
Autre son de cloche en Allemagne où le secteur automobile se réjouit de l'arrivée d'une main d'œuvre motivée dans un pays où elle commence à manquer et où la population vieillit. Sur 1,2 million de migrants accueillis ces dernières années, 400.000 sont en contrat salarié ou en formation (2).
De son côté, le maire de Castelnuovo di Porto, en Italie, considère que les migrants représentent une aubaine pour les territoires ruraux, ils trouvent des emplois dans des secteurs en manque et favorisent le PIB.
Mais cela, la fille à papa, ses amis du Vlaams Belang ou de la Ligue ne l'admettront jamais. Dans aucune langue.

(1) https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190505_01330871/marine-le-pen-invite-les-francophones-a-voter-vlaams-belang
(2) Vox Pop, Arte, 5.5.2019.

vendredi 3 mai 2019

Larmes de crocodile

Vous perdez votre mère, il la pleure avec vous. Il est des élus - et surtout des candidats (tout élu est en général d'abord un candidat - élu il est, élu il entend rester) - très empathiques. Ils vivent dans la compassion. Vous perdez un membre de votre famille et vous vous rendez compte dès le lendemain que l'élu vous est proche à un point que vous ne pouviez imaginer. Il pleure toutes les larmes de son corps. ll vous l'écrit. "Je me sens proche de vous et des vôtres dans les heures pénibles que vous traversez", assure-t-il, parlant d'un "deuil cruel". Il vous assure que "au bout de la mort, il n'y a pas la mort, mais la vie", que "au bout du désespoir, il n'y a pas le désespoir, mais l'espérance". Il vous fait entrevoir un au-delà. Il vous met la main sur l'épaule, vous prend par la main, sèche vos larmes. Il est le réconfort fait homme.
Le député-bourgmestre Daniel Senesael, puisque c'est de lui qu'il s'agit ici, est capable d'envoyer la même lettre à six frères et sœurs pour leur témoigner son soutien.
On voit par là que le travail de certains assistants parlementaires doit être passionnant: éplucher les annonces nécrologiques, rechercher les adresses des proches du défunt (avec l'aide sans doute d'un employé communal) et leur envoyer au nom du député une lettre de condoléances, toujours la même, dégoulinant de compassion.
Daniel Denesael, qui n'a jamais craint le ridicule s'il peut lui faire gagner ne serait-ce qu'une voix (1), a un jour publié son autobiographie. Il l'a intitulée "Les goût des gens". Il aurait pu l'appeler "Le goût des électeurs".

(1) (Re)lire sur ce blog:
- "Astérix chez les ploucs", 7.1.2013;
- "Démonstration et discrétion", 1.6.2013.


mardi 30 avril 2019

Les jeunes ne sont plus ce qu'ils étaient

On ne cesse d'être surpris par l'être humain. Il est toujours là où on ne l'attend pas.
Dans un article sur le résultat des élections espagnoles, on lit la déception d'une électrice du parti d'extrême droite Vox (1). Elle regrette que le parti n'ait pas obtenu plus d'élus. Elle a vingt-deux ans et est étudiante en philosophie. On s'étonne: comment peut-on être jeune, étudier la philo - donc s'interroger sur le sens qu'on donne à la vie, à sa vie - et voter pour un parti anti-immigration, foncièrement antiféministe, ultranationaliste et opposé au mariage homosexuel? Comment peut-on à cet âge faire le choix d'une idéologie du repli, rance et nuisible? 
Elle n'est pas seule à surprendre. A la faculté de sociologie de l'Université de Lorraine, des étudiants échangeaient, via une messagerie, des vidéos et des propos racistes injuriant leurs condisciples et leurs enseignants noirs (2). Ils offrent à leurs formateurs une belle opportunité d'étudier ce qui mène certaines personnes à considérer en ce début de XXIe siècle qu'elles appartiennent à un groupe qui serait supérieur à d'autres. La prétention et la bêtise collectives doivent constituer d'intéressants objets d'étude en sociologie. Comme le rappelait un intervenant dans le Journal de France Inter (3), le terme université  indique la recherche d'universalisme. On y est dans un lieu qui cultive l'émancipation, la raison, l'esprit critique. 
On voit par là qu'on peut avoir un bac + 2, 3 ou 5 et être incapable de réfléchir intelligemment. On peut être étudiant et ne rien comprendre à ce qu'on étudie.
Résumons-nous: il ne faut jamais cesser d'étudier.

(1) https://www.lalibre.be/actu/international/decus-les-militants-d-extreme-droite-saluent-la-revolution-vox-en-espagne-5cc696b9d8ad586a5ad5ec1c




samedi 27 avril 2019

Grogne et élections

Le président Emmanuel Macron n'avait pas fini d'énumérer, il y a deux jours, la longue liste des réformes qu'il veut engager à la suite du Grand débat que les Gilets jaunes exprimaient déjà leur déception. Mais un Gilet jaune le serait-il encore s'il n'était pas mécontent, s'il ne restait un éternel insatisfait? C'est ce qui le caractérise: bougon, boudeur, grognon, râleur. Aucune annonce ne peut le contenter. France 3  (1) recueillait sur un rond-point les réactions de Gilets jaunes pendant la conférence de presse du président. Sans surprise, ils s'affirmaient très déçus. La mauvaise foi est érigée en vertu. On croirait voir des enfants qui, face aux remarques de leurs parents, se mettent les mains sur les oreilles en criant pour être sûrs de ne rien entendre. Ils pourraient se réjouir d'avoir été, au moins partiellement, entendus, mais ils préfèrent la posture du puriste ou du capricieux. Sans doute aucun président n'a-t-il jamais annoncé, dans l'histoire de la République française, autant de réformes en même temps pour répondre à la grogne, mais les Gilets jaunes avaient décidé, dès le départ, que quoi qu'il dise ils resteraient mécontents. Leur existence repose sur l'insatisfaction. Il n'est point de pire sourd que celui qui a attrapé la fièvre jaune.

Le Journal d'Arte (1) affirme qu'ils sont notamment déçus par les annonces du président en matière d'écologie, "un thème très cher aux Gilets jaunes". Voilà qui nous avait échappé: si une petite frange d'entre eux est inquiète pour l'avenir de la planète, la plupart est quand même faite d'automobilistes qui veulent rouler comme bon leur semble.
Les écologistes, eux, ne sont pas déçus, parce qu'ils n'attendaient rien de Macron, disent-ils (2). Ce qui ne les empêche pas de regretter que les réflexions sur l'avenir de la planète et les mesures à prendre soient confiées à un panel de citoyens tirés au sort. Mais quel élu a pris ou oserait prendre des mesures fortes et contraignantes en faveur de l'environnement et du climat? Aucun. Même chez les écologistes. On se souvient qu'il y a seize ans, suite à son cuisant échec aux élections fédérales, Ecolo avait décidé de non plus s'opposer mais s'abstenir sur le dossier dit de Francorchamps, estimant avoir été mal compris et injustement sanctionné par les électeurs. Plus récemment, ce sont les Verts allemands qui revenaient sur leur projet de taxer lourdement les carburants routiers. L'élection oblige à renoncer à ses propres objectifs, à sa cohérence. De qui espérer une avancée indispensable sinon de personnes qui ne sont pas liées à une élection?
Autre exemple à Limoges. Où le maire considère comme "une catastrophe" la décision de la compagnie aérienne Twin Jet de ne plus assurer la liaison Limoges-Paris depuis le 1er janvier dernier (3). En mai 2018, la Ministre des Transports avait fixé deux nouvelles obligations de service public sur les liaisons Limoges-Paris et Limoges-Lyon. "L'aéroport veut une desserte moderne, des avions plus grands, des toilettes à bord et des prix plus bas", soulignait le président de Limoges Métropole. La compagnie ne pouvant assurer un tel service avait annoncé en septembre qu'elle abandonnerait cette liaison. Comment peut-on parler de service public en parlant d'avion? Quel intérêt public y a-t-il à soutenir un mode de transport aussi polluant? Pourquoi faut-il une liaison aérienne entre Paris et Limoges (372 km)? Entre Limoges et Lyon (331 km)? Un élu est-il obligé de soutenir les positions les plus stupides? Ne peut-il plaider pour un abandon de ces lignes scandaleuses en accordant toute priorité au chemin de fer? Un élu, s'il veut survivre, doit plaire à son électorat et surtout ménager les grognons. Il doit assurer que tout va bien, que tout ira bien, que le confort ne fera que croître et que rien de ce qui le permet ne sera remis en question.

Pendant ce temps, la reine des grognons passe en tête des sondages pour l'élection européenne. La fille à papa peut remercier les Gilets jaunes, leurs analyses et leurs positions simplistes. On la croyait finie après le débat de l'entre-deux tours de l'élection présidentielle où elle avait démontré l'extrême limite de ses capacités intellectuelles. Le RN-ex-FN engrange les voix de ceux qui sont, par essence (dans tous les sens du terme), mécontents.

Post-scriptum: on ne sait que penser des revendications des G.J. Arte (voir ci-dessus) affirme que l'écologie est un "thème très cher aux G.J.". Mais le Huffpost (4) s'étonne que Macron n'ait pas répondu positivement à l'exigence des G.J. de supprimer la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires et d'abandonner tout projet de taxe carbone. Sont-ils pour ou contre l'écologie finalement? Faudrait savoir. Mais c'est sans doute qu'il y a Gilets jaunes et Gilets jaunes: ceux qui sont plus jaunes que jaunes, ceux qui sont verts de rage, ceux qui sont en colère, ceux qui sont le vrai peuple fâché, ceux qui sont le peuple vraiment fâché, ceux qui sont oh là là vous n'avez encore rien vu. Chaque samedi, lors de leur promenade traditionnelle, ils sont un peu moins nombreux. Ils ne lâchent rien, mais sont lâchés par tous les autres.

(1) 25.4.2019.
(2) https://www.nouvelobs.com/politique/20190425.OBS12118/les-ecologistes-n-attendaient-rien-de-macron-ils-n-ont-pas-ete-decus.html
(3) "Une surprise générale... qui surprend", La Montagne, 27.12.2018.
(Re)lire sur ce blog "En marche", 27.12.2018.


lundi 15 avril 2019

Le temps de la démocratie

Le Gouvernement français entend privatiser La Française des Jeux et la société Aéroports de Paris. Les partis non gouvernementaux y sont fermement opposés. Les Gilets jaunes aussi. Ces sociétés sont publiques, disent-ils tous. Donc, elles nous appartiennent. L'Etat ne peut s'en défaire en les revendant au privé. De nombreux parlementaires voudraient que ce projet fasse l'objet d'un R.I.P.: un référendum d'initiative partagée. Partagée entre les parlementaires et la population. Il faut, selon la loi, un certain nombre des uns et de l'autre pour qu'un référendum soit organisé sur la question en débat.
Il en fut question sur Arte au cours de l'émission 28 minutes de vendredi dernier. Encore une fois, la complexité du dossier apparaît rapidement. Quelle(s) question(s) poser? Une question large sur le principe de privatisation des biens de l'Etat (les bijoux de famille, comme on a l'habitude de les nommer)? Ou une question sur les deux privatisations en projet ou sur chacune d'entre d'elles, sachant que les enjeux sont très différents pour l'une ou pour l'autre? Et si l'Etat s'en défait, doit-il y conserver des parts? Et si oui, de combien? 20%? 33%? 49%? Ajoutons à cela qu'on peut s'interroger sur l'intérêt qu'il y a pour un Etat de posséder ces types de société d'une logique profondément capitaliste. On peut aussi se demander si l'Etat peut être juge et partie, s'il est capable de réguler, pour le bien des consommateurs, des citoyens, des riverains et de l'environnement des structures dont il est lui-même propriétaire? Si l'on veut que l'Etat protège d'eux-mêmes les gens qui pratiquent les jeux de hasard, peut-il, doit-il les organiser lui-même? Ou, au contraire, sera-t-il plus à même de fixer des règles strictes pour une société qui ne lui rapporte pas directement de l'argent? Et à l'heure de la nécessité, pour cause de réchauffement climatique galopant, d'une diminution des déplacements, notamment aériens, l'Etat doit-il être propriétaire de structures qui n'ont d'intérêt qu'à voir augmenter ces déplacements? On le voit, ces questions sont trop nombreuses pour être réduites à une seule posée lors d'un référendum auquel les citoyens répondront bien plus dans l'émotion que dans la raison. Le principe de celui-ci est aussi simple que son application est complexe.
Une assemblée d'élus ou de citoyens tirés au sort serait bien plus à même de débattre de ces questions fondamentales. Et surtout d'en prendre le temps.
Bonne nouvelle: voilà qu'on apprend (1) qu'un collectif a décidé de se lancer et de créer une assemblée de citoyens tirés au sort, représentatifs de la société française. Il y a trois mois, ses membres avaient accueilli avec enthousiasme le lancement du Grand débat mais déploraient notamment "la précipitation" du processus. Mais le président français, sous l'extrême pression des Gilets jaunes, pouvaient-ils attendre encore et en peaufiner l'organisation avant de le démarrer? La semaine dernière, le premier Ministre en a dégagé les premiers enseignements. Quelques jours après, on apprenait que tous les textes n'avaient pas encore été traités. Mais tant de gens, journalistes, citoyens, partis politiques, Gilets jaunes s'impatientaient, trouvaient que gouvernement et président traînaient trop avant d'annoncer des décisions. Le temps dit réel devient dictatorial. Il faut aller vite, décider vite. Et  même tout de suite. Quitte à se voir reprocher ensuite un excès de précipitation.
Les tenants du principe du référendum accepteront-ils celui d'assemblées citoyennes qui devront prendre le temps? Le temps de se former, de s'informer, d'examiner les causes d'un problème, d'envisager toutes les solutions possibles, de consulter, de débattre, de décider. Et ces assemblées citoyennes seront-elles vues comme légitimes, comme représentatives de tout un peuple? 
Car pour certains, désormais, seul le peuple, rien que le peuple, tout le peuple seul peut et doit décider. Parce que le peuple a toujours raison. C'est aussi le peuple qui a porté au pouvoir Orban, Salvini, Trump, Poutine, Erdogan et tant de nuisibles. Ce peuple admirable, tant admiré par les populistes de tous poils. C'est le peuple français qui pourrait bien amener au pouvoir, un jour proche, une des membres de la dynastie Le Pen. Ce peuple-là est effrayant. 
(Re)lire sur ce blog "Une fausse bonne idée", 6.1.2019.

vendredi 12 avril 2019

Nouveau coup de David à Goliath

Ne laissons pas passer les occasions de nous réjouir. Elles manquent en cette période où les nuisibles triomphent les uns après les autres (même si Bouteflika et Al-Bachir viennent de tomber – mais on est loin d’être sûr qu’ils entraînent leur régime dans leur chute).

Parlons de la terre. De notre Terre.
Paul François (que nous avons eu le plaisir de recevoir à Lignac le 1er mars) a remporté hier une nouvelle victoire contre Monsanto.
La Cour d’Appel de Lyon a, à nouveau, affirmé la responsabilité de la firme américaine dans la grave intoxication dont a été victime le paysan charentais en 2004 et dont il continue à souffrir des conséquences. C’est la troisième fois qu’un tribunal lui donne raison en condamnant Monsanto.
Reste que ce dernier peut encore former un pourvoi contre cette décision et que la question de l’indemnisation n’est toujours pas réglée (1). Mais ne boudons pas notre plaisir: cette condamnation est une victoire pour lui et pour toutes celles et tous ceux qui se battent contre les pesticides.

Paul François est un homme qui force le respect. Hier (entendez jusqu’en 2004), il était, dit-il « accro aux phyto ». Comme la majorité des producteurs de céréales, il pratiquait l’agriculture intensive, persuadé alors que c’était le seul moyen de s’assurer des revenus suffisants, d’accroître les rendements pour nourrir son pays et l’ensemble de la planète.
Chaque printemps, il passait plus de deux cents heures à « nourrir » consciencieusement ses champs avec des pesticides.
C’est ce qu’il avait appris à faire à l’école. Tous les enseignants de la filière agricole répétaient que les pesticides sont indispensables pour éliminer mauvaises herbes, insectes, champignons, etc. Tout ce qui était considéré comme un fléau, un nuisible (pestis) qu’il faut tuer (cide – cædere). Les ventes des pesticides ont doublé dans les années 1990.
Nous étions « tous de parfaits petits chimistes, pas des agronomes », dit-il aujourd’hui. Le sol était devenu un désastre : « comme si on donnait à quelqu’un la même boîte de conserve à manger tout au long de l’année ».

Aujourd’hui, il n’est plus le même homme. Il ne l’est plus depuis le 27 avril 2004, quand, ouvrant une cuve restée au soleil, il prend en pleine figure une bouffée de Lasso, un herbicide produit par Monsanto. Il ressent aussitôt une impression de chaleur intense au visage, puis dans tout le corps. Il ressent des vertiges, des nausées, des difficultés à avancer, sa respiration devient difficile. Son épouse, infirmière, l’emmène aux urgences de l’hôpital voisin, dans le nord de la Charente. Il perd connaissance et est placé sous oxygène.
A partir de ce jour fatal, il multipliera les problèmes de santé et les séjours en hôpital. Et sait que sa vie est à tout moment suspendue à un risque de développer une maladie telle que Parkinson, Alzheimer ou un cancer.
Mais  il faudra longtemps pour qu’un lien soit établi entre ses graves problèmes de santé et l’inhalation de Lasso. Le voilà forcé de se rendre compte que « les produits qui dopaient (son) maïs avaient bousillé (sa) santé », que cette toxicité était connue, mais dissimulée, que l’omerta régnait alors, tant dans le milieu agricole que dans le milieu médical, sur les dangers des pesticides.

Première victoire judiciaire : en novembre 2008 (quatre ans et demi après l’accident), sa rechute est liée à son accident de travail et doit être prise en charge « au titre de la législation professionnelle ». L’assureur doit prendre en charge cette rechute. Jugement confirmé en appel fin janvier 2010. Le lien de causalité est établi entre ses troubles et l’herbicide de Monsanto. Selon son avocat, François Lafforgue, c’est une première en France devant une Cour d’appel.  Avant, de rares atteintes par les pesticides avaient été reconnues comme maladies professionnelles chez des agriculteurs.

Décidé à poursuivre le combat, il dépose plainte contre Monsanto. Son avocat découvre que le Lasso est interdit au Canada depuis 1985 pour « risque inacceptable pour la santé de l’homme » et a été retiré du marché belge en 1991 : « une activité cancérigène chez l’homme de l’alchlore n’est pas formellement exclue ». Ce qui n’a pas empêché le producteur de pesticides de continuer à vendre ailleurs ce désherbant tout en niant sa dangerosité.
Le Lasso sera enfin retiré du marché français en avril 2017, suite au retrait d’autorisation de l’alachlore par l’U.E. : « l’exposition résultant de la manipulation de la substance et de son application représenterait un risque inacceptable pour les utilisateurs ».

En mars 2011, Paul François crée l’association Phyto-victimes, pour venir en aide aux professionnels victimes de pesticides et pour « donner un supplément de sens à nos épreuves ». Une forme de résilience collective. Il passe ainsi de son statut de malade à celui de victime engagée dans une quête de justice et un combat contre les pratiques déviantes des fabricants de phyto.
L’association offre un accompagnement moral et juridique aux agriculteurs, viticulteurs, jardiniers, etc. dans leurs démarches pour la reconnaissance d’une maladie professionnelle.

Février 2012, le tribunal de Lyon donne raison à Paul François face à Monsanto, constatant « la réalité d’une intoxication provoquée par l’inhalation de Lasso ». La présence du solvant n’est pas mentionnée sur l’étiquette  et les précautions d’utilisation et de dangers potentiels sont passées sous silence.
En 2015, un jugement de la Cour d’appel lui donne gain de cause : Monsanto a failli à l’obligation d’information sur les risques liés à l’utilisation du Lasso. Les juges reconnaissent le lien de causalité entre le non-respect de l’obligation d’information et le préjudice subi par Paul François. Cassée suite à un recours de Monsanto, cette décision a donc été confirmée hier.

Entretemps, Paul François a converti en bio ses 160 hectares de cultures et a pu se rendre compte que ses rendements sont bons.  Il avait déjà constaté que la réduction des pesticides ne nuit pas, au contraire, à la productivité (une étude le prouve).  De plus, ses revenus ont augmenté :  le maïs bio est vendu 280 € la tonne, soit deux fois le prix du conventionnel sans le coût des pesticides.
Il s’est aussi rendu compte que, passant au bio, ses champs revivent, la nature revient : coquelicots, bleuets, abeilles, lièvres, odeurs d’humus. Les plantes sont plus saines. Plus question de guérir mais de prévenir.

Aujourd’hui, il veut encore aller au-delà et formule des propositions :
-       Créer un fonds d’indemnisation des victimes des pesticides (comme pour l’amiante) qui serait alimenté par les fabricants.
-       Fédérer les victimes de la chimie (au-delà de la seule agriculture) et inventer à l’échelle internationale la notion de crime d’écocide, pour atteinte grave à l’environnement.
Selon lui, l’agriculture de demain  doit fonctionner avec une rotation des cultures, une diminution des dosages de pesticides ou – mieux – une conversion à l’agriculture biologique. Seules 32.000 fermes (7% des exploitants) le sont actuellement. Il appelle aussi à rééquilibrer au niveau européen les aides à l’agriculture en faveur du bio et à multiplier les aides à la conversion.
« Ce combat n’est plus seulement le mien, écrit-il. Puisse ma victoire donner aux paysans de tous pays le courage de s’organiser, de lutter, de relever la tête. »

Suite à la nouvelle condamnation de Monsanto hier, Paul François a appelé les politiques à prendre enfin leurs responsabilités par rapport aux pesticides, rappelant que le président Macron, contrairement à ses promesses, n’a toujours pas interdit le glyphosate (2). 
Au même moment, ce même glyphosate vient d'être interdit par le Vietnam à cause de la toxicité de ce produit et de son impact sur la santé et l’environnement. Ce pays connaît le coût pour la santé de ses habitants de l’usage massif de défoliants: cinquante ans après, plus de trois millions de Vietnamiens souffrent toujours des conséquences de l’utilisation par l’armée américaine de l’agent Orange, commercialisé par Monsanto (3).

Autre info toute récente: Greenpeace a identifié le cours d’eau le plus pollué d’Europe: un ruisseau de Belgique coulant dans une zone d'élevage intensif. La concentration en pesticides y est de 94 milligrammes par litre et on y trouve 70 sortes de pesticides (dont 20 aujourd’hui interdites en Europe) (4).
Oui, le combat doit continuer.

When these seeds rise
They're ready for the pesticide
Then Roundup comes and brings in the poison tide
From Monsanto, Monsanto
Neil Young, "Monsanto Years", 2015

La plupart des informations de ce billet sont tirées du livre de Paul François et Anne-Laure Barret, « Un paysan contre Monsanto », éd. Fayard.


mercredi 10 avril 2019

Brexit's Flying Circus

Comme l'écrit Gérard Biard dans Charlie Hebdo de ce jour (1), "le Brexit ressemble à un plagiat génial du 100 mètres des sportifs qui n'ont pas le sens de l'orientation, tiré du sketch Silly Olympics des Monthy Python". 
C'est le premier sketch qu'on peut voir dans cette suite de compétitions pour sportifs pas comme les autres: https://www.youtube.com/watch?v=qgSzGIkFq2A  Dans la même série, le concours de natation free style pour non nageurs peut tout aussi bien illustrer le Brexit. Chacun se jette à l'eau à sa manière. Et tout le monde coule.
Les parlementaires britanniques ont, par trois fois, refusé l'accord négocié par Theresa May avec l'U.E., mais ils ont aussi voté une loi interdisant un no deal et ils sont incapables de se mettre d'accord sur ce qu'ils veulent. C'est une autre forme de non sense que celui des Monthy Python. Qui provoque un rire un peu nerveux. Plus jaune. Mais quand même! Sacré sketch que nous jouent les Britanniques!

(1) "Supplique aux Anglais pour qu'ils restent dans l'Europe... et continuent à nous faire rire"
(Re)lire sur ce blog: "Un Brexit sans issue", 2.4.2019 et "Les impasses du yaka", 22.3.2019.

Dessin envoyé en commentaire par Gabrielle:

mardi 9 avril 2019

De la complexité des arches

La perspective de la démolition des trois arches du Pont des Trous à Tournai a scandalisé d’innombrables personnes. Qui toutes se déclarent amoureuses d’un patrimoine intangible et estimaient que les politiques avaient, comme toujours, pris une décision unilatérale, contre l’avis de la population. Bel exemple ici encore de notre époque où chacun se fait une opinion sur un sujet en ayant lu trois mots sur Internet, se fait justicier et  tempête et vitupère ayant entendu une vache braire. La réalité est plus complexe. 
A commencer par celle des trois arches : elles ont beau être considérées comme intangibles, elles n’en ont pas moins été déjà changées, puisqu’elles ne datent pas du XIIIe siècle, comme les solides piliers du pont auxquels on ne touchera pas, mais d’après la deuxième guerre mondiale au cours de laquelle elles ont été détruites lors d’un bombardement. Elles ont été reconstruites en 1947, elles ont donc un peu plus de septante ans et non huit siècles.
Le Pont des Trous est une ancienne porte militaire du XIIIe siècle sur l’Escaut. Aujourd’hui déjà, son passage pose problème aux péniches actuelles. Il est difficile à franchir du fait de son étroitesse et est extrêmement dangereux en cas de crue. Mais il sera demain trop étroit pour permettre le passage aisé de péniches de gros tonnage. Or l’Escaut doit être mis à gabarit dans le cadre du projet du canal Seine Nord-Europe. Peut-être le pont aurait-il pu être contourné. Mais ce n’est pas une option qui a été retenue. La Commune de Tournai a consulté sa population en 2015 à propos de la modification des arches. Les citoyens pouvaient choisir entre une rénovation en pierre ou une figuration en résille métallique de la porte actuelle. Mais en réalité le passage des péniches de gros tonnage entraîne de plus importantes modifications dans le centre de la ville où l’administration wallonne a décidé d’élargir le fleuve et de reconfigurer, de manière importante, les quais et certains ponts. Des associations et de nombreux citoyens ont dénoncé un assujettissement de ce projet à ce qu’il considèrent comme des politiques néo-libérales : une ville, ses commerces, son patrimoine, sa relative tranquillité doivent-ils se soumettre aux exigences du trafic international ? Par ailleurs, la voie d’eau, voie d’avenir dans le cadre de la transition écologique, doit-elle être adaptée à un gigantisme des bateaux présenté comme inévitable ? Sur ces questions-là, fondamentales et complexes, il n’y eut ni débat public réunissant élus et citoyens, ni consultation populaire. Juste un bref débat et un vote en conseil communal et le titanesque chantier est en cours en centre-ville depuis plus d’un an et pour un moment encore. La consultation populaire fut donc résumée à un point de détail par rapport à l’ensemble du dossier : pierre ou résille pour les arches redessinées ? C’est le choix qui était alors offert aux Tournaisiens. Comme si, dans une famille, les enfants étaient consultés sur la couleur des murs de la cuisine (jaune ou vert ?) quand les parents décidaient seuls de transformer en hôtel la maison familiale. 
Les Tournaisiens qui avaient participé à cette consultation populaire (un sur cinq) avaient opté très massivement  pour la pierre. Mais suite aux protestations de nombreux citoyens estimant la réflexion trop courte (pour ne pas dire inexistante), la Ville de Tournai avait cependant mis en place, sur injonction du Ministre wallon en charge des voies fluviales, une procédure de concertation avec tous les acteurs concernés pour définir l’aménagement souhaité pour et autour de ce Pont des trous. Les portes du comité de concertation mis en place étaient largement ouvertes à qui voulait s’y investir. Cent quinze personnes – simples citoyens, représentants d’associations, architectes, fonctionnaires et élus communaux - ont participé à une dizaine de réunions en deux mois et demis pour aboutir à un projet unanimement reconnu pour sa qualité et sa prise en compte de tout l’environnement de ce monument. Ce croisement de regards, d’expériences, d’envies, d’idées et de besoins divers a créé de l’intelligence collective. La qualité des échanges a notamment été rendue possible par l’intervention d’un organisme dont le rôle est précisément de « faciliter le contact humain pour la rencontre réelle et co-créative entre décideurs et utilisateurs à travers l’intelligence collective, la conscience systémique et la collaboration » (1). Ce processus participatif a cherché la transparence : les rapports de chacune des réunions ont été rapidement publiés sur le site de la ville et diffusés à la presse et via les réseaux sociaux, de manière à établir une confiance suffisante et à tenir informés tous les citoyens qui ne participaient pas activement au processus. Au terme de celui-ci, il revenait au pouvoir politique, maître d’œuvre, de prendre une décision. Forts de cette expérience fructueuse, de nombreux participants ont souhaité que celle-ci soit étendue à tous les grands projets publics futurs. Tout en s’interrogeant : comment permettre à tous les acteurs-citoyens de s’impliquer utilement et efficacement dans de multiples processus similaires, en connaissant les limites du bénévolat ? Et surtout comment faire en sorte que toutes les catégories de la population d’une commune participent à ce type d’assemblée, sans qu’en soient exclues les populations les plus défavorisées ? 
Bref, pour revenir au Pont des trous, le processus participatif aboutit à un projet riche, prenant en compte le nouvel aménagement du pont et son environnement et proposant, notamment, de nouvelles arches résolument contemporaines. Le Conseil communal avait promis de respecter les propositions qui sortiraient de ce groupe largement ouvert. Il vota donc pour ce projet.
Deux ans plus tard, c’est-à-dire tout récemment, à l’approche du chantier, les réseaux prétendument sociaux s’affolent : on va détruire le Pont des trous ! Stéphane Bern, fondus du moyen-âge, Gilets jaunes, journaux français, citoyens au fait du dossier ou en ignorant tout ont dit, chacun à sa manière, haut et fort leur indignation, certains venant même de loin manifester leur désaccord avec un projet qui avait fait l’objet d’une réflexion approfondie et qui avait pris forme à l’issue d’un processus complexe de consultation populaire.                            Et voilà qu’à deux mois des élections régionales, fédérales et européennes, un ministre régional CDH décide de jeter à l’eau le projet de nouvelles arches (2). On démolit les fausses vieilles et on reconstruira à l’identique. Et pas question d’approche actuelle, même en améliorant le projet caricaturalement baptisé McDonald. Tous les spécialistes, affirme-t-il, sont opposés au projet contemporain. Il faut donc comprendre qu’il n’y en avait aucun parmi les cent quinze personnes qui ont participé à la réflexion pendant deux mois et demis et que ce sont eux qui ont raison. « Un permis va être accordé en mai ou juin pour la partie élargissement et déconstruction », annonce le ministre. Puis, un autre permis le sera, plus tard, pour un projet qui reste à définir. Mais « le caractère médiéval du pont doit être totalement préservé », déclare martialement le ministre. Même s’il ne l’est plus depuis la seconde guerre mondiale. Va-t-on construire avec des pierres du Moyen-Age, avec des techniques de l’époque, avec des maçons habillés en tenue de l’époque ? Le temps doit-il s’arrêter ?, demandent les défenseurs d’une approche contemporaine (3) qui rappellent les exemples d’aménagement réussis tels que la pyramide du Louvre à Paris ou la bulle de verre au sommet du Reichstag à Berlin. On ne manque pas d’exemples de bâtiments anciens adaptés avec goût et talent aux matériaux et styles actuels. Faut-il faire semblant, faire du faux vieux ? Faut-il figer une ville dans une illusion de passé ?
Les questions que pose ce dossier passionnel sont nombreuses. Bien sûr, il est réjouissant que tant de gens se mobilisent pour défendre leur patrimoine,  mais les réseaux prétendument sociaux ne sont-ils pas, en la matière en tout cas, fondamentalement conservateurs ? Pour prendre une décision par rapport à un projet d’intérêt général, faut-il donner la préférence à une consultation populaire où chacun se positionne par rapport à son goût personnel ou à une réflexion collective via un processus participatif plus large, prenant en compte tous les aspects du dossier concerné ?                                                                                
Les référendums et consultations populaires se résument, trop souvent, à poser une question simple (ceci ou cela, oui ou non ?) à propos de problèmes complexes. On le voit par l’exemple du Pont des trous, on peut imaginer des processus de « co-construction » souples et créatifs qui permettent aux citoyens de prendre pleinement la place qui leur revient dans le jeu démocratique. Ce qui passe par une réflexion et une expression collectives de ces citoyens plutôt que par le recueil de la somme d’avis individuels, le plus souvent émotionnels. A l’heure où le Gouvernement français tire un premier bilan de son Grand débat, voici – par rapport à la réflexion sur les outils participatifs – ma pierre à l’édifice. Ou mon bout de résille.

(Pour l’anecdote, on notera que c’est le groupe politique communal qui s’appelait autrefois CDH et s’est rebaptisé Ensemble aux dernières élections communales qui s’est associé au ministre CDH pour annoncer cette décision. Sans doute vaut-il mieux qu’il assume son appartenance au CDH. Faite jeter à la poubelle un projet collectif et s’appeler  Ensemble est pour le moins contradictoire.)

(Re)lire sur ce blog: "Démocratie de l'esthétique", 22.10.2015.
(2) http://www.notele.be/it9-media63913-pont-des-trous-la-mort-du-projet-contemporain-actee-par-carlo-di-antonio.html
(3) http://www.notele.be/it12-media63998-samedi+-debat-citoyen-apres-la-mort-du-projet-contemporain-du-pont-des-trous.html