jeudi 2 avril 2026

Lumière et obscurité

Lee Miller a eu une vie hors normes. De mannequin, elle est devenue photographe de presse, puis reporter de guerre. Elle a voulu rendre compte de la violence de la seconde mondiale, de la peur, de la souffrance, des drames, des atrocités qu'elle a engendrés. Alors que le front était interdit aux femmes, elle s'y est imposée. Elle a témoigné de l'horreur. Elle fut parmi les premiers photographes qui révélèrent les camps de concentration. Ses images de ces hommes et de ces femmes à peine vivants, hagards et décharnés, de ces monceaux de cadavres ont secoué le monde. Le film qui retrace sa vie (1) indique à la fois sa volonté de témoigner de l'indicible et les traumatismes qu'ils ont suscités en elle. Vous regardez ce film et ce personnage, intensément incarné par Kate Winslett, et vous pensez à ces négationnistes, à tous ceux qui arrivent à penser que tout cela est faux et qui osent le proclamer. Vous pensez à ceux qui y croient mais s'en réjouissent, regrettent que Hitler n'ait pas fini le travail comme ils disent. 
Et puis, vous voyez et entendez Lili Keller-Rosenberg (2), qui a aujourd'hui 93 ans et qui témoigne de ce qu'elle a vécu dans les camps de concentration. Juive, elle vivait à Roubaix avec ses parents et ses deux jeunes frères. Elle avait 11 ans en 1943 quand toute la famille fut déportée. Le père à Buchenwald d'où il ne revint jamais, les autres à Ravensbruck, puis à Bergen-Belsen. Libérée avec sa mère et ses frères, en 1945, elle en est revenue, comme beaucoup, mutique d'abord, vivant avec ses cauchemars et sa peur des chiens et du noir. "Il reste des traumatismes, mais on peut vivre." C'est quand elle a entendu le négationniste Faurisson qu'elle s'est dit ""Il me faut réagir, je ne pouvais laisser dire de tels mensonges". Alors, depuis cinquante ans, elle a rencontré des milliers de collégiens et de lycéens pour raconter ce qu'elle a vécu, toujours debout avec son rouge à lèvres et bien coiffée. Sa mère le lui a enseigné : toujours garder sa dignité. "Ils sont tellement à l'écoute. Je suis utile. Contre la haine. C'est la haine à notre époque encore qui amène les guerres, l'antisémitisme, le racisme. Nous sommes tous faits de la même façon." Elle dit encore que la diversité est une richesse. Elle s'est engagée à témoigner jusqu'à ses cent ans.
Vous l'écoutez cette dame toute simple, directe, souriante, lumineuse même et en même temps vous voyez ressurgir, un peu partout comme un phénomène naturel, l'antisémitisme, notamment alimenté par des gens qui défendant, à raison, les Palestiniens estiment qu'il est dès lors normal de fustiger les Juifs, de rêver de leur disparition, de semer la haine pour défendre un peuple.
Et puis vous voyez le racisme s'exprimer comme naturellement contre les maires noirs fraichement élus en France.
Et alors que vous venez de voir le biopic de Lee Miller, d'écouter  Lili Keller-Rosenberg, vous apprenez que le parlement israélien fait régresser toute sa société en réinstaurant la peine de mort, pour les terroristes, palestiniens, forcément palestiniens, pas pour les colons malgré leur grande violence (3).
Et le même jour encore, à l'occasion de la commémoration du massacre de Boutcha en Ukraine, vous revoyez des images qui datent de quatre ans (4) mais que Lee Miller aurait pu photographier il y a quatre-vingt ans.
Alors, vous vous dites que les hyènes doivent être plus humaines que certains hommes, qu'il est des hommes sans mémoire ni compassion qui ne vivent que de la haine. Et vous ne comprenez ni pourquoi, ni ce qui les fait vivre. Si c'est cela vivre. 

(1) Le film "Lee Miller", par Ellen Kuras, 2023.
Exposition des photos de Lee Miller du 10 avril au 2 août, au Musée d'Art moderne de Paris.
(2) https://www.arte.tv/fr/videos/125544-156-A/28-minutes/
La vie de Lili Keller-Rosenberg a été racontée en BD  : "Lili toujours debout jusqu'au bout" (éd. Glénat), scénario d'elle-même et dessins de Boris Golzio.
(3) Arte, Journal, 31.3.2026.
(4) https://www.france24.com/fr/europe/20260331-en-ukraine-des-responsables-europ%C3%A9ens-comm%C3%A9morent-le-massacre-de-boutcha

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