Un documentaire glaçant est dans les salles en ce moment : Naza des réalisateurs israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor. Naza signifie dommage collatéral en hébreu. Les dommages collatéraux dont il est ici question sont les morts civils tués par des frappes qui visent des militants du Hamas. On apprend, par les témoignages anonymes d'une vingtaine de soldats israéliens et de membres du renseignement militaire, que, selon le règlement de Tsahal, 20 civils peuvent être sacrifiés si la frappe permet de liquider un islamiste. Le nombre peut monter jusqu'à 500 (oui, cinq cents) s'il s'agit d'un membre important de l'organisation terroriste.
Dans son édition de la semaine dernière (1), Charlie Hebdo consacre une double page à ce film.
"Les cibles, écrit Riss, sont définies par l'intelligence artificielle mais, nous garantit-on, ce sont les humains qui décident ou non de bombarder. La belle affaire. Des immeubles de plusieurs étages sont pulvérisés pour éliminer un seul combattant du Hamas. Car l'objectif de tout ça était de détruire l'organisation terroriste Hamas, responsable du pogrom du 7 octobre 2023. (...) L'IA fait des propositions de cibles et expose les pertes civiles envisagées à la hiérarchie. Et, en principe, si on en croit les témoins du documentaire, c'est un gradé, un humain donc, qui décide, pas l'IA. Nous voilà rassurés."
Le pogrom du 7-octobre a déchaîné la fureur du gouvernement qui n'a visiblement plus de limites. L'an dernier, la rabbine Delphine Horvilleur dénonçait "une déroute politique et une faillite morale" de la part de l'Etat israélien (2).
Il est difficile de croire encore que Tsahal est une des armées les plus éthiques au monde. "En réalité, écrit encore Riss, Tsahal est une armée comme les autres, qui n'a aucun état d'âme quand il s'agit de détruire ses ennemis. Le mythe de l'armée exemplaire sort en charpie de ce documentaire. (...) Dans tous les conflits, les crimes de guerre sont décrits par leurs auteurs comme purement techniques, et on observe une fois de plus dans ce conflit, comme dans bien d'autres, comment l'esprit humain se fabrique des barrières mentales pour se décharger de toute responsabilité."
Des deux côtés, on a tué et on continue à tuer des innocents. Et des deux côtés, selon son point de vue, on s'en scandalise ou on s'en frotte les mains. "Dès que l'Etat hébreu sort les armes, les regards du monde entier épient le moindre dérapage qui pourrait constituer un crime contre l'humanité et lui retirer la légitimité d'exister. C'est à chaque fois le même sinistre chantage. D'un côté, les ennemis d'Israël attendent avec gourmandise que ce pays commette des fautes morales qui seront ensuite exploitées pour appeler à sa destruction. De l'autre côté, les dirigeants israéliens crient immédiatement à l'antisémitisme dès qu'on critique leurs choix politiques ou militaires. Dans ce contexte, il est impossible de rendre la justice. Là-bas, la notion de justice est remplacée par celle d'injustice : c'est nous qui avons subi la plus grande injustice, revendique chaque camp en exhibant ses victimes comme preuve qu'il a beaucoup plus souffert que celui d'en face. Ce qui, par la même occasion, permet de faire passer au second plan les crimes dont lui-même est responsable."
Les militaires qui témoignent dans le film n'apparaissent pas comme des excités, avides de sang. "On comprend vite que nous n'avons pas affaire à des fous de Dieu, à des suprémacistes ou à des va-t-en-guerre, écrit Yovan Simovic, Ce seraient plutôt des hommes et des femmes issu du même monde que les réalisateurs : pour la plupart, des membres de la classe moyenne de Tel-Aviv, éduqués et libéraux." L'un d'entre eux affirme qu'Israël commet un génocide. Les autres n'en parlent pas. Leur a-t-on posé la question ou non ? "Sur les raisons de leur engagement dans Tsahal, sur leur rapport aux exactions commises, sur leur éventuelle désillusion, le film prend soin de laisser affleurer une pluralité de trajectoires et de points de vue. (...) Mais dès qu'il s'agit de nommer ce qui se déroule à Gaza, cette diversité semble s'évanouir. (...) Peut-être cette obsession de qualifier juridiquement les massacres en cours est-elle avant tout la nôtre, celle d'Occidentaux qui cherchent encore dans les mots une manière de saisir ce qui se passe à Gaza."
Et ici, en Occident (et sûrement ailleurs aussi), nous sommes sommés de qualifier de génocidaire l'action du gouvernement israélien et de son armée. Sous peine d'être traité de soutien de ce même gouvernement génocidaire. Récemment, sur France Inter (3), le journaliste Nicolas Poincaré rappelait que "chacun est libre de choisir ses mots. Il n’est pas interdit de parler de génocide, mais ce n’est pas non plus une obligation ou une injonction. Il n’y a pas de décision de la justice internationale qui rendrait incontestable l’usage du mot génocide. Mais le résultat est là. Cette polémique linguistique passionnée tue le débat : si vous employez le mot génocide, vous êtes antisémite ; si vous ne l’employez pas, vous êtes complice de génocidaires."
Il rappelle d'où vient la notion de génocide : "le mot a été inventé par un juriste juif polonais, naturalisé américain, Raphael Lemkin, qui n’a pas réussi à l’imposer au procès de Nuremberg. Les dignitaires nazis n’ont pas été condamnés pour génocide mais pour crimes contre l’humanité. Deux ans plus tard, en 1948, l’ONU adopte un texte sur la prévention et la répression des génocides. En 1998, 50 ans plus tard, l'ONU crée la Cour internationale de justice qui est chargée de juger les génocides. Sur la question de Gaza, cette cour internationale, saisie par l’Afrique du Sud, ne s’est pas encore prononcée sur le fond. Elle a seulement jugé qu’il est plausible qu’il y ait un risque de génocide. Juridiquement, la question n’est donc pas tranchée."
Les historiens qui parlent de génocide "font remarquer que la définition adoptée par l’ONU en 1998 est assez large. L’article 2 du statut de Rome dispose que tout acte commis dans l’intention de détruire un groupe national ou ethnique, en tout ou en partie, est un génocide. Ainsi que toute atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale des membres de ce groupe. On peut donc considérer sans être antisémites que les Palestiniens subissent depuis trois ans des atteintes graves à leur intégrité physique et mentale. Mais, poursuit Nicolas Poincaré, il y a un contre-argument. Si l’on affirme qu’un génocide est en cours à Gaza, alors il faut parler du génocide en cours au Yémen, et au Soudan. Il faut parler du génocide commis en Syrie par Bachar al-Assad et au Kurdistan par Saddam Hussein. Et du génocide commis par les Russes à Marioupol et en Tchétchénie. Et du génocide des Américains à Hiroshima puis au Vietnam. Et dans ces cas-là, si l’on reconnait 10, 20 ou 30 génocides, alors ça veut dire qu’on ne reconnait plus le caractère unique de la Shoah et du Rwanda qui sont, depuis la dernière guerre mondiale, les deux génocides unanimement reconnus." On pourrait également affirmer, comme le font certains observateurs, que le pogrom perpétré par le Hamas le 7-octobre avait une volonté génocidaire.
Le journaliste écoute Jean-Pierre Filiu, historien, ancien diplomate, arabophone, seul observateur occidental à avoir passé un mois à Gaza en 2025 : "dans son dernier livre, L'étrange aveuglement (4), il rappelle les termes du mandat d'arrêt de la CPI lancé contre Benjamin Netanyahu. Le Premier ministre israélien est poursuivi pour crimes contre l’humanité, crime de guerre pour avoir affamé les civils et "actes inhumains" du fait des restrictions de produits anesthésiants, ce qui produit "des souffrances extrêmes". Jean-Pierre Filiu n’emploie pas le mot de génocide, jamais. Mais il reprend les termes du procureur de la cour pénale internationale en 2024 : crime contre l’humanité, crimes de guerre, souffrance extrême."
Crimes et souffrances auxquelles il est urgentissime de mettre un terme. Mais qui y parviendra tant que dans chaque camp tant de gens, là-bas comme ici, souhaiteront plus que la paix la disparition totale du camp d'en face ? Qui y parviendra dans le bruit et la fureur qui polluent le monde actuellement ?
(1) Gérard Biard, Riss, Yovan Simovic : "Naza - Rasez tout, Doeu reconnaîtra les siens !", Charlie Hebdo, 7.10.2026.
(2) Delphine Horvilleur, Sermons sous les décombres, éd. Olivier Nora, 2026.
(3)
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-vendredi-09-octobre-2026-9042298(4) éditions des Arènes.