lundi 21 juin 2021

Flop démocratique

Le premier tour des élections régionales et départementales a été boudé par la grande majorité des électeurs français. L'abstention y a atteint le record de 66,73%, soit 31 millions d'électeurs qui ont préféré rester chez eux plutôt que d'aller voter. Seul un électeur sur trois s'est donc déplacé. 87% des 18-24 ans se sont abstenus, 83% des 25-34 ans. Des enfants gâtés de la démocratie? 

"Ce désengagement démocratique est d’autant plus préoccupant, écrit Le Monde (1), qu’il prolonge, en l’amplifiant, un cycle qui s’est ouvert depuis quelques années déjà et qui va de pair avec la montée de la violence et des invectives dans le débat public : plus les élus sont mal élus et moins les citoyens sont incités à respecter leur parole et à valider leur action. L’abstention est une fabrique à contestation." Et ce ne sont pas seulement les électeurs qui sont aux abonnés absents, mais aussi les assesseurs, au point que certains bureaux de vote ont ouvert tardivement leurs portes par manque de personnel. C'est donc bien un problème de citoyenneté qui se pose. Sur France Inter, un jeune justifie son abstention en affirmant que ces élections n'offrent aucune alternative. Quand on voit le nombre de listes en présence, d'un extrême à l'autre, on se demande où il vit et comment il s'informe. Dans les dictatures, les citoyens enragent de ne pouvoir voter librement. Dans les démocraties, les non citoyens, de plus en plus nombreux, font la fine bouche, estimant, avec la finesse d'analyse d'un Gilet jaune, qu'aucun candidat ne correspond à leurs choix.

Etre assesseur dans un bureau de vote permet de constater que des électeurs ignorent qu'ils sont invités à participer à deux élections: départementale et régionale. Certains découvrent, très surpris, qu'ils doivent voter deux fois et font visiblement leur choix à la toute dernière seconde. Participer au dépouillement, c'est aussi se rendre compte que les électeurs aiment les vieilles casseroles - pas forcément celles avec lesquelles on fait les meilleure soupes. Ceux qui pensent que ce sont toujours les mêmes qui sont élus ont plutôt raison, mais la responsabilité en incombe aux abstentionnistes qui auraient pu faire le choix d'élus nouveaux et novateurs.

Ceci dit, ceux qui participent aux élections aiment déjouer les pronostics des instituts de sondage. Ce fut encore le cas hier où on a vu, avec une satisfaction qu'on n'a aucune raison de cacher, le RN-ex-FN bien en-deçà des scores qu'on lui annonçait. La mine défaite de la fille à papa est toujours un spectacle réjouissant. On a les plaisirs qu'on peut. 

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/21/elections-regionales-le-desengagement-democratique_6085002_3232.html

A propos des précédentes élections régionales, (re)lire sur ce blog "Au boulot!", 15.12.2015.

dimanche 13 juin 2021

Une sale odeur dans l'air

En cette période printanière, c'est le parfum des roses, des pivoines et du chèvrefeuille qui devrait dominer, mais il traîne dans l'air comme une odeur d'égout. Les temps sont inquiets. Les débats ont cédé la place à l'invective. Sur les réseaux aussi sociaux qu'antisociaux, on balance entre nombrilisme et insulte. On doit adorer ou détester. On doit dire blanc ou noir, envoyer des baisers ou cracher. La nuance est une notion qui semble appartenir au passé.

"Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison", écrivait Albert Camus. Jean Birnbaum le cite dans "Le Courage de la nuance" (1) et constate que "les réseaux sociaux sont devenus une arène où le débat est remplacé par le combat: chacun, craignant d'y rencontrer un contradicteur, préfère traquer cent ennemis. Au-delà de Twitter ou de Facebook, le champ intellectuel et médiatique se confond avec un champ de bataille où tous les coups sont permis. Partout de féroces prêcheurs préfèrent attiser les haines qu'éclairer les esprits."

Une chaîne comme C-News ne délivre plus d'informations, mais uniquement des commentaires, quasiment tous de droite et le plus souvent d'extrême droite. Il faut bien donner la parole "aux ploucs, aux gens qui roulent en diesel, qui pètent à table", comme le laisse entendre un des éructeurs de la chaîne (2). Draculine Le Pen invite Eric Zemmour à ne pas se présenter à l'élection présidentielle de 2022 pour ne pas disperser ce qu'elle appelle "le "vote national". Elle n'envisage évidemment pas une seconde de se retirer, elle. Elle qui a déjà perdu face à Macron, faisant l'éclatante démonstration de son indigence intellectuelle. Ce qui n'enlève rien à son succès: elle est en tête des sondages, même si elle change d'avis tous les trois jours et ne parvient pas à expliquer la politique qu'elle entend mener notamment sur les plans budgétaire et monétaire.  En France comme en Belgique, des études révèlent que l'armée est gangrénée par l'extrême droite. Des militaires se déclarent prêts à "prendre leurs responsabilités" pour sauver leur pays. Ce qui ressemble fort à une menace de putsch. De l'autre côté de l'échiquier, une partie importante de la gauche cire les bottes des islamistes, au mépris de tous ceux et toutes celles - surtout toutes celles - qui crèvent sous ces bottes. Ce qui est tout bénéfice pour l'extrême droite. MélenChe, lui, balance entre immonde et stupide. Son complotisme a scandalisé tout le monde, y compris ses affidés qui peinent à tenter d'expliquer la subtilité des analyses de leur leader maximo (3). Et voilà l'irresponsable qui s'indigne ensuite d'être enfariné dans la rue. Le président de la République se fait gifler par un partisan des Gilets jaunes qui s'est dit dégouté par son regard sympathique. On cherche en vain dans tout cela de l'intelligence, des réflexions, de la rationalité, des échanges d'arguments, des débats, une hauteur de vue. 

Hier, un peu partout en France, des manifestants ont marché contre la banalisation de l'extrême droite. Il ne faut à aucun prix la laisser passer. Une manifestante anti-extrême droite se vante d'avoir voté blanc à la présidentielle de 2017 (4). Elle ne veut plus d'un front républicain comme en 2002 quand il a fallu choisir Chirac pour éviter le pire, le père Le Pen. Une autre annonce, péremptoire, qu'elle ne votera "certainement pas au deuxième tour". Pour un jeune manifestant, "lorsque le front républicain se construit avec des partis qui ont des valeurs en partie communes avec l'extrême droite, on est sur la peste et le choléra". Donc, si on comprend ces manifestants, il faut empêcher que l'extrême droite arrive au pouvoir, mais il ne faut pas compter sur eux pour cela. Eux se contentent de manifester, pas de voter. Un autre jeune affirme ne pas voir de différence entre l'extrême droite et d'autres partis. Inquiétants citoyens qui ont jeté aux orties tout sens de la nuance et semblent ne pas comprendre leurs propres revendications. Heureusement, l'un d'eux pense le contraire: "être de gauche, c'est penser à l'autre avant de penser à soi". Il ajoute que, s'il l'avait fallu, il aurait voté Fillon pour faire barrage à Le Pen pour protéger ceux qui en auraient, les premiers, payé le prix. Mais beaucoup d'autres sont prêts à voir la France salie, pourvu qu'eux gardent les mains propres.

Jean Birbaum encore: "Faire droit au point de vue d'autrui, admettre qu'il peut avoir raison, ne pas hésiter, non plus, à lui signifier vertement un désaccord: on est très loin, ici, de cette mentalité de guerre civile qu'on voit s'imposer à chaque regain des tensions idéologiques, et qui a tendance à s'installer à nouveau aujourd'hui. Au point de produire des esprits vitrifiés, qui rechignent d'autant plus à formuler leurs divergences avec tel ami, tel soutien, qu'ils mobilisent toutes leurs forces contre un grand Ennemi principal. Or c'est précisément dans les périodes de montée aux extrêmes, quand les consciences se durcissent et que tout dialogue menace de se rompre, qu'il faut protéger l'espace d'une frontalité honnête, le seul qui permet véritablement de penser."

(1) Jean Birnbaum, "Le Courage de la nuance", Seuil, 2021. 

(2) https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-07-juin-202

(3) https://www.nouvelobs.com/politique/20210607.OBS44983/des-propos-complotistes-de-melenchon-a-sa-plainte-contre-un-youtubeur-d-extreme-droite-retour-sur-une-polemique-en-cinq-actes.html

(4) https://www.huffingtonpost.fr/entry/le-front-republicain-ne-fait-plus-recette-a-la-marche-des-libertes_fr_60c4c849e4b0daf882b7eb3e

(Re)lire sur ce blog "Le paradoxe de la gauche", 21.3.2021.

mercredi 2 juin 2021

Le voile en face

En Belgique comme en France, le communautarisme gagne chaque jour du terrain. Les islamistes sourient dans leur barbe. Ils sont en train de gagner, avec l'aide active de la gauche. Où est l'internationalisme et l'universalisme des partis de gauche? Les voilà plus catholiques que le pape, aussi prudes qu'un ayatollah. La religion musulmane a désormais pour eux tous les droits et ses (pseudo) règles doivent avoir droit de cité. Au nom du décolonialisme, il faut soutenir les pratiques islamiques, même s'il n'y a pas plus colonisateur des esprits qu'une religion. 

En Belgique, voilà qu'Ecolo - par provocation? - désigne comme commissaire du gouvernement à l'égalité entre les hommes et les femmes une femme voilée. Faut-il pleurer, faut-il en rire? Le voile, vêtement politique, est précisément l'expression de l'inégalité hommes - femmes. 

Que diraient les bonnes âmes qui aujourd'hui défendent le port du voile et les accommodements dits raisonnables si demain les chrétiens obligeaient les femmes à se couvrir la tête, interdisaient que qui ce soit consomme de la viande le vendredi et pendant le Carême et qu'on vende et consomme de l'alcool dans les quartiers où ils vivent, revendiquaient des horaires différents pour les hommes et les femmes dans les piscines? Et s'ils élevaient les filles à faire des enfants et gérer le foyer? S'ils se montraient menaçants dès qu'on critique leur religion? S'ils pourchassaient l'adultère et l'homosexualité? N'y aurait-il pas du racisme à accepter pour d'autres des contraintes, des règles et des châtiments que soi-même on combattrait furieusement ? Qu'est-ce qui pousse Ecolo et d'autres partis de gauche, en Belgique comme en France - partis qu'on a connus féministes - à défendre le voile? L'électoralisme? Le paternalisme? Un sentiment très judéo-chrétien de culpabilité? Un peu de tout cela? La religion est l'opium du peuple et le carburant de trop de partis de gauche.

Nombreuses sont les femmes de culture musulmane qui rejettent le voile, ici comme dans les pays où l'islam est majoritaire.

Djemila Benhabib (qui a fui l'Algérie): " Je suis contre tous les foulards, qu'ils soient portés à Téhéran, Kaboul, Alger, La Courneuve, Lille ou Marseille, qu'ils recouvrent une partie du corps ou totalement, car les foulards du monde entier expriment une même chose: la soumission forcée des femmes à un programme d'oppression." (...) "Cet apprentissage du foulard se fait sous la pression de l'entourage, pour amener la fillette à revendiquer son foulard vers 14 ans, en affrontant ses professeurs et en clamant c'est mon choix. Cette recherche ethnico-identitaire des adolescentes se fait sur le dos des femmes et il se trouve de ses défenseurs pour crier au racisme."

Seyran Ates, imame de la mosquée Ibn Rushd-Gœthe à Berlin (qui vit sous protection policière): elle considère le voile comme "un marqueur qui désigne les femmes en tant que telles". Ce sont, selon elle, les Occidentaux qui soutiennent l'idée que le hijab serait pour les femmes un signe de dignité ou un symbole d'empowerment. "Je suis avocate, j'ai travaillé pendant plus de trente ans avec ces femmes qui tentent d'avoir une vraie vie: 80% d'entre elles n'ont pas le moindre choix. Ça va bien au-delà du voile, elles n'ont aucun choix dans aucun domaine, aucune autodétermination."
"Quand une femme se couvre, ce sont les pulsions sexuelles de l'homme qu'elle protège. Elle ne se protège pas elle-même, elle protège le pauvre homme qui ne peut plus se concentrer sur sa foi en Dieu et sa pratique de la religion."
Elle défend la loi interdisant aux professeures, aux juges, aux policières de porter le voile. "Et je veux faire interdire le voile dans les écoles".
Aux féministes occidentales qui refusent de s'opposer au voile, voire le soutiennent, au nom de la lutte anti-colonialiste, elle répond que "c'est leur position qui est colonialiste. Ça ne tient pas debout: Je ne veux pas être colonialiste, mais je défends le foulard. Il est là, le colonialisme. C'est positivement raciste. Et arrogant. Il ne faut pas imposer nos valeurs occidentales aux autres pays, donc nous acceptons que les droits de l'homme ne s'appliquent pas aux pays musulmans? Pardon? Je croyais que les droits de l'homme étaient universels... J'aimerais bien voir ces dames faire du bénévolat en Iran. Elles devraient emmener leurs familles et passer six mois là-bas. (...) Quand je vois les conditions d'existence des femmes en Iran, je pourrais en pleurer. Elle se battent contre le voile depuis 1979. Ces féministes ne les écoutent pas. Parce que ce ne sont pas des victimes. Or elles aiment bien quand nous restons à notre place de victimes. Elles peuvent alors nous aider, nous apprendre à lire et à écrire, aller au Pakistan et en Afghanistan... Mais pas en Iran, parce que, justement, les femmes iraniennes se débrouillent très bien toutes seules, vont à l'université, ont un vaste savoir. Elles ne sont pas victimes des pays occidentaux. Elles sont victimes des mollahs. Ces féministes ne veulent pas l'entendre. Elles préfèrent se voir comme des dissidentes de prétendues dictatures occidentales".

Abnousse Shalmani, journaliste d'origine iranienne: "Le voile, c'est l'islam politique. C'est la frontière Privé-Public portée à son paroxysme." (...)
"Il existe un vrai rapport, un rapport simple entre le foulard et la modernité: ils ne vont pas ensemble. Le foulard est l'anathème de la modernité. Présentez-moi mille femmes voilées de tous âges et faites-leur répéter qu'elles se sentent libres, qu'elles se sentent heureuses sous le voile. Je ne les croirai pas. Elles peuvent être chefs d'entreprise, féministes, politiciennes, biologistes, écrivains, ingénieurs, nobélisables, elles n'en demeurent pas moins des femmes marquées par la honte d'être femmes. Elles trimbalent avec leur voile des millénaires d'abus, d'infériorité, de mépris. Elles se couvrent pour cacher leur honte." (...) "Qu'un homme viole une femme sans voile, il n'est pas coupable. La femme sans voile est une provocation. Elle n'a pas besoin d'en rajouter en jupe et en décolleté, elle est provocation quand elle est dé-couverte. Riez, riez sous mon nez d'enfant prisonnière du voile islamique, l'Histoire vous donnera tort: le voile n'est pas seulement un voile."

Soheib Bencheick, mufti de la mosquée de Marseille: "Le voile est une fausse route pour les jeunes filles. Rien dans le Coran ne leur impose d'afficher ainsi leur foi. Le voile conduit trop souvent à des comportements inquiétants, comme le refus de la mixité, de l'égalité des sexes, des cours de biologie ou de sport." 

Maya Ksouri, avocate tunisienne: "Lisez les mémoires d'un des plus éminents dirigeants de la Nahda (le parti islamiste tunisien Ennahdha, vendu comme le parangon de l'islam modéré), Abdelhamid Jelassi (...) et vous verrez que le voile et ses pendants ne sont pas des vêtements comme les autres. Il le dit clairement. Le voile et la volonté insidieuse de sa généralisation, sous toutes ses formes, dans l'espace public, est aujourd'hui, dans un contexte d'islam politique florissant, un élément de propagande, de démonstration de force et de victoire... Victoire remportée sur le modèle social caractérisé par la libération des femmes arabes et leur émancipation à partir des années 30 sous l'impulsion d'Atatürk, Bourguiba et Nasser."

Fawzia Zouari, écrivaine et journaliste tunisienne, fustige "ces gourdes qui se voilent et se courbent au lieu de flairer le piège, qui revendiquent le statut de coépouse, de complémentaire, de moins que rien! Et ces niqabées qui, en Europe, prennent un malin plaisir à choquer le bon Gaulois ou le bon Belge comme si c'était une prouesse de sortir en scaphandrier! Comme si c'était une manière de grandir l'islam que de le présenter dans ses atours les plus rétrogrades". 

Rappelons enfin que l'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh a été condamnée, en mars 2019, à trente-huit ans de prison et cent quarante-huit coups de fouet. Son crime: avoir défendu des femmes qui ne portaient pas le voile et en revendiquaient le droit. Bien sûr, le tribunal islamique a invoqué d'autres raisons, toutes plus invraisemblables les unes que les autres: "incitation à la corruption et à la prostitution", "insulte au Guide suprême", "incitation à la débauche", "propagande contre l'Etat" et on en passe tant ces accusations sont ridicules. Ce qu'on lui reproche, c'est de s'être opposée au port du hijab, d'avoir retiré celui-ci lors de visites de ses clientes en prison, d'avoir accordé des interviews aux médias à propos de l'arrestation violente et de la détention de femmes qui contestent l'obligation du port du voile islamique. Ce qu'on leur reproche, à elle et à ses clientes, c'est de vouloir être des femmes simplement libres. Et se montrer la tête libre lui coûte donc trente-huit ans de prison et cent quarante-huit coups de fouet. Ainsi va la vie pour les femmes dans ce pays de vieux barbus obsédés qui les haïssent.

Existent-elles ces femmes aux yeux des bonnes âmes de gauche qui défendent le voile?

A (re)lire sur ce blog: "Ecriture voilée", 9.5.2021; "Djemila Benhabib et les islamistes", 19.1.2021; "Enfin!", 4.10.2020; "Ces mollahs malades", 12.12.2019; "Moments de dévoilement", 2.12.2019; "Vivement le temps des femmes", 25.9.2019; "Mauvaise foi", 28.5.2018; "Cachez cette femme que je ne saurais voir", 24.10.2016; et bien d'autres billets encore (cliquez sur le libellé voile).

lundi 31 mai 2021

Le parti d'en rire

Les partis politiques tremblent: les Gilets jaunes - ceux de Châteauroux en tout cas - annoncent leur décision de se présenter aux élections législatives de 2022 et de faire table rase de la politique actuelle (1). C'est indispensable parce qu'aucun élu n'est légitime à leurs yeux. Quand ils seront élus, ils l'auront, cette légitimité. Puisque qu'ils bénéficient du soutien général, assurent-ils. Ils se présentent comme totalement anti-système. D'ailleurs, leur première revendication, c'est la baisse du prix de l'essence. Ils ne proposent pas une vraie politique de transport en commun, de co-voiturage ou de soutien au vélo, non, ils veulent juste que le carburant coûte moins cher, pour pouvoir circuler plus en voiture. Soit un soutien au système bagnoles. Il est des anti-système très système. Pour se débarrasser du parti En Marche, les Gilets jaunes créent En Marche arrière.

(1) https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/indre-des-gilets-jaunes-creent-leur-parti-politique?queryId%5Bquery1%5D=57cd2206459a452f008b4594&queryId%5Bquery2%5D=57c95b34479a452f008b459d&page=14&pageId=57da5ce5459a4552008b469a



dimanche 30 mai 2021

Etat terroriste

Un dictateur n'a jamais peur d'aller trop loin, tant il est convaincu que tout lui est permis. Le 23 mai, le président biélorusse Alexander Loukachenko a fait atterrir de force un avion de la société Ryanair qui effectuait un vol Athènes - Vilnius pour mettre la main sur Roman Protassevitch, jeune journaliste biélorusse, fondateur de Nexta, une chaîne en ligne très critique envers le régime et devenue un des médias les plus populaires de Biélorussie. Avec ce détournement d'avion, totalement contraire au droit international, la Biélorussie a commis un acte digne d'un groupe terroriste.

L'Union européenne, qui depuis le début de la contestation en Biélorussie ne s'était exprimée que tièdement sans trouver comment agir, parle à présent d'acte "abject", “scandaleux et illégal” de "terrorisme d’État”, de “piraterie”, “complètement inacceptable”, et promet que cette action “ne restera pas sans conséquences”. Souvent trop diplomate, l'Union s'est fâchée. Elle a interdit tout vol au-dessus de son territoire aux avions biélorusses et prépare de nouvelles sanctions. S'ils applaudissent l'augmentation de la pression extérieure sur Loukachenko, les opposants en exil constatent cependant que les Biélorusses se retrouvent dès lors un peu plus enfermés dans leur pays.

Loukachenko, lui, joue les vierges outragées: il fait arrêter à tour de bras et torturer ses opposants et estime aujourd'hui, avec le culot du dictateur qu'il est, que l'Europe veut étrangler son pays. Son voisin et collègue Poutine se frotte les mains. Loukachenko est un peu plus encore lié au Kremlin qui est aujourd'hui son seul soutien. Celui-ci a encore répété, jeudi, "qu’il n’avait aucune raison de douter des explications de Minsk, qui soutient avoir dérouté l’avion uniquement à cause d’une alerte à la bombe du mouvement palestinien Hamas – reçue pourtant après qu’un chasseur eut décollé pour l’intercepter –, sans savoir que l’opposant et journaliste Roman Protassevitch se trouvait à bord" (1). Les menteurs s'entendent comme larrons en foire. Un expert russe  se réjouissait récemment sur un plateau télé: "si l'Union européenne restreint les vols des compagnies biélorusses, la Russie est gagnante. Cela va définitivement verrouiller la Biélorussie dans notre orbite" (2). Mais Benoît Vitkine, correspondant du Monde à Moscou, estime la marge de manœuvre de l'auto-proclamé président biélorusse encore assez importante: "son intérêt serait même plutôt de forcer la Russie à plonger avec lui dans son face-à-face avec l'Occident". 

Le peuple biélorusse se retrouve victime du jeu de ces rouleurs de mécaniques. Comme Assad en Syrie, Loukachenko appartient à cette clique de dictateurs qui préfèrent voir mourir leur peuple, qu'ils méprisent, plutôt que lâcher le pouvoir. 

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/29/a-sotchi-poutine-et-loukachenko-font-front-commun-face-aux-europeens_6081955_3210.html

(2) "La Russie, soutien indéfectible de Misnk", Le Monde, 26.5.2021.

(Re)lire sur ce blog "Un dictateur sans peuple", 16.8.2020.

dimanche 23 mai 2021

Faiblesse intellectuelle

Ils furent nombreux les intellectuels à railler leur gouvernement pour sa mauvaise gestion de la crise sanitaire, minimisant les risques, relativisant la catastrophe et fustigeant les règles de lutte contre la pandémie. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy (1) dénonce leur covidoscepticisme et estime qu'ils ont "fait état d'incivisme, voire de faillite morale". Ils ne se sont pas montrés plus nuancés que le président brésilien Bolsonaro qui parlait de gripette. Eux évoquaient une vaguelette ou un minuscule petit problème. "Comment expliquer qu'ils aient à ce point déraillé? Est-ce tout bêtement l'effet des confinements successifs, qui les ont empêchés de construire leur pensée en la confrontant à celle d'autrui, et de ce fait conduits à certaines fixations?" On les a vus dès lors tourner en ridicule - ou s'en indigner - les mesures prises par les autorités publiques pour tenter d'endiguer la pandémie. "Non contents de relativiser la catastrophe ces intellectuels - et derrière eux nombre d'artistes, essayistes ou journalistes plus ou moins aptes à construire un raisonnement - se sont insurgés contre l'Etat-Léviathan: cet Etat qui, lui-même asservi à un biopouvoir (celui des médecins et des autorités sanitaires), nous a privés de nos libertés fondamentales. Et qui, ce faisant aurait signé un retour à la barbarie! Grotesque!"

Ce qui indigne particulièrement Jean-Pierre Dupuy, c'est leur attitude face à la valeur de la vie. "Selon eux, toutes les vies ne se valent pas. Celle des vieux en particulier, peut bien être sacrifiée; mais aussi, et même s'ils ne l'énoncent pas aussi crûment cette fois, celle des masses populaires, qui vivent dans les ghettos, favelas, townships et autres quartiers défavorisés du monde entier. Ce sont bien elles les principales victimes de ce virus, car elles ont moins de ressources que les autres pour s'en protéger. Ces gens-là n'ont que leur vie pour eux! Leur vie nue, biologique, celle-là même que méprisent nos intellectuels covidosceptiques dans leur mépris de classe non assumé. Au nom de leur liberté à eux, gens d'esprit, cette vie animale devrait être sacrifiée? N'est-il pas là, le retour de la barbarie, en effet?"

Le philosophe estime que nombre de ces intellectuels manquent de culture scientifique et dès lors "confondent tout", sans comprendre la logique d'un virus. "Le problème est que leurs sophistications intellectuelles, énoncées au nom d'un prétendu humanisme - voire des Lumières - résonnent étrangement avec les discours de forces politiques parmi les plus nauséabondes. Les suprémacistes blancs américains, par exemple: Freedom!, revendiquent-ils. Les langages ne sont certes pas les mêmes: d'un côté les fusils-mitrailleurs, de l'autre les mots. Mais ce sont bien les mêmes idées qui sont défendues." Jean-Pierre Dupuy estime encore que "inciter à la défiance envers les gouvernants et leurs mesures liberticides est gravement irresponsable".

Tous ces intellectuels covidosceptiques se remettent-ils aujourd'hui en question? N'ont-ils pas le sentiment d'avoir donné des arguments à ces fous furieux qui veulent aujourd'hui s'en prendre à l'Etat et à celles et ceux qui le dirigent ou le conseillent? Tel ce militaire belge d'extrême droite qui veut se faire la peau d'un virologue et qu'on voit soutenu sur Internet et dans la rue. Tels aussi ces militaires français qui se disent prêts à un putsch. On repense à ces journalistes, à ces rappeurs qui ont fustigé Charlie Hebdo, le traitant d'islamophobe et de raciste, allant jusqu'à appeler à le faire taire et qui ont ainsi légitimé l'ignoble action des frères massacreurs. 

"Le mal, que l'on se figure comme le fruit d'une intelligence supérieure, peut aussi n'être que l'expression de la bêtise", affirme encore Dupuy. "Le virus s'avère éminemment moral, en ce qu'il pointe à quel point, alors que nous sommes tous responsables les uns des autres, nous avons manqué de fraternité, par nos comportements inconséquents ou légers."

(1) "Covid: la faillite des intellos?", propos recueillis par Lorraine Rossignol, Télérama, 12.5.2021.

jeudi 20 mai 2021

Nouvel eldorado

Le réchauffement climatique est une bénédiction. Les glaces de l'Arctique fondent comme neige au soleil, les températures montent, des autoroutes maritimes s'ouvrent et les innombrables richesses de cette zone seront bientôt à portée de pioche. En prévision, la Russie y installe des bases militaires, arguant qu'elle est chez elle et qu'elle peut donc faire ce qui lui plaît. Ce sont nos terres, affirment les autorités russes, tout ce que notre pays y fait est absolument légitime. La région arctique est une mine d'or, entendez par là de pétrole, de gaz, de fer, d'uranium, de rubis, de terres rares. Sans compter les ressources halieutiques. Le Conseil de l'Arctique - qui regroupe les huit pays riverains: Russie, Finlande, Suède, Norvège, Danemark, Islande, Etats-unis et Canada - est en réunion ces jours-ci, avec l'objectif de sauvegarder, autant qu'il est encore possible de le faire, cette région qui a atteint un point critique. Mais la Russie, qui va présider le Conseil pendant deux ans, n'y voit que ses intérêts militaires et économiques. Les cinq cents mille autochtones et leur volonté de sauvegarder la biodiversité pèsent peu face aux deux millions de Russes qui vivent dans la zone arctique. Les conquistadors russes figurent aujourd'hui parmi les pires capitalistes de la planète. 

A partir de "Arctique: terre froide pour une nouvelle guerre froide?", émission "28 minutes", Arte, 19.5.2021:  https://www.arte.tv/fr/videos/103890-002-A/arctique-terre-froide-pour-nouvelle-guerre-froide/

samedi 15 mai 2021

Sa vie en pays méfiant

Voici sept ans, alors que je venais de m'installer en France, j'ai rédigé un billet intitulé "Ma vie en pays grognon". C'était l'époque des manifestations des Bonnets rouges et des opposants au mariage homosexuel. Ce billet a été publié sur le site rue89 qui en a complété le titre (1). Très lu et très commenté, il a suscité son lot de réactions indignées et agressives. Aujourd'hui, c'est un journaliste néerlandais qui, après deux années et demie passées en France, fait part de son sentiment sur une France où prévaut, selon lui, un climat de suspicion (2). 

Il y a deux ans, face à la cathédrale Notre-Dame de Paris en flammes, Daan Kool a recueilli les avis de plusieurs Parisiens convaincus que cet incendie n'avait rien d'accidentel. "Ce sentiment - on ne nous dit pas tout, les autorités manigancent quelque chose - était présent dans presque tous les reportages que j'ai réalisés pendant mes deux ans et demi en France." Depuis, la pandémie a augmenté la méfiance vis-à-vis des autorités; elle se manifeste continuellement. "Si le complotisme progresse à une allure inquiétante dans le monde occidental, la France y est particulièrement sujette: 43% de la population pense que les autorités et l'industrie pharmaceutique dissimulent la dangerosité des vaccins; 25% pense que les élites stimulent l'immigration pour remplacer la population autochtone; 22% pense qu'il existe un complot sioniste mondial." Bref, nombre de Français sont méfiants. 85% d'entre eux ont le sentiment que leurs dirigeants politiques ne se préoccupent pas d'eux et 72% les trouvent corrompus. C'est ce qui ressort d'un rapport publié en 2019 - avant la pandémie donc - par Sciences Po Paris qui a envisagé de renommer en baromètre de la défiance politique celui de la confiance. "On pourrait dire en quelque sorte que la méfiance envers le pouvoir est inscrite dans l'ADN national", écrit Daan Koon. Encore une fois, la vieille culture monarchique dont n'a jamais réussi à se débarrasser la France est une explication au phénomène. Selon le sociologue Luc Rouban (cité par Daan Koon), "tous les regards sont dirigés vers le haut, vers le sommet, que ce soit un roi ou un président qui s'y trouve. L'Etat, c'est le guide, c'est le chef." Les Français, constate le journaliste néerlandais, n'arrivent pas à accepter que leur pays ne soit plus qu'un acteur de taille moyenne sur la scène internationale. Ils vivent un sentiment de déclin et rêvent toujours d'une personnalité énergique qui leur ramènera leur grandeur. C'est de ce président - qui a plus de pouvoir que tout autre - que les sujets français attendent tout et son contraire, d'être un guide au-dessus de la mêlée et d'être proche d'eux. Et tout échec lui sera automatiquement attribué. 

Mais les Français, constate Daan Koon, ne se méfient pas uniquement de leurs dirigeants, mais aussi de leurs concitoyens. Il rappelle une enquête menée dans les années '90 dans 82 pays à partir de la question suivante: "En règle générale, pensez-vous qu'il est possible de faire confiance aux autres ou que l'on est jamais assez méfiant?". 66% de la population suédoise déclarait faire confiance aux autres contre 21% seulement des Français. Sur l'indice de confiance aux autres, la France se situait à la 58e place, "au milieu de pays bien plus pauvres ou mis à mal par des conflits armés". Des chercheurs estiment que le système éducatif français - favorisant les performances individuelles et valorisant peu le travail collectif - serait source de méfiance. Tout autant que le corporatisme avec un système de sécurité sociale qui accorde des droits très différents aux divers corps de métier. "Conséquence, écrit Daan Koon, "les Français présupposent de manière persistante que les autres sont mieux lotis qu'eux-mêmes. (...) En France, se plaindre des supposés privilèges des autres est un sport national."

Cette méfiance, selon certains économistes (3), ne pousse pas aux risques, notamment dans le domaine économique et contribue à la rigidité du marché du travail. Elle constitue aussi un frein aux réformes et "ironiquement, aux réformes qui permettraient de renverser cette méfiance." Tel le projet du Président français de "transformer un système de retraites opaque en un régime identique pour tout le monde". La méfiance et les corporatismes ont eu sa peau.

Peut-on cependant être un peu optimiste, en constatant que la pandémie a créé de nouvelles formes de solidarité et a amené de nombreuses personnes à changer de vie? Reste que dans ce climat de suspicion des uns vis-à-vis des autres et à l'encontre des politiques, c'est la présidente du parti du rejet des autres qui tire son épingle du jeu. La fille à papa Le Pen déguisée en Kaa nous chante son air hypnotique: Aie confiance / Crois en moi / Que je puisse veiller sur toi / Fais un somme / Sans méfiance / Je suis là / Aie confiance.

(1) "Ma vie (de Belge) en pays grognon (la France)", à (re)lire sur ce blog, 5.1.2014.

(2) Daan Kroon, "Paranoïa à tous les étages", De Volkskrant, 19.2.2021, in Le Courrier international, 29.4.2021.

(3) Yann Algan et Pierre Cahuc, "Société de défiance - Comment le modèle social français s'autodétruit", CEPREMAP, éditions de la rue d’Ulm, 2007. 

lundi 10 mai 2021

Coup de vieux

C'était il y a quarante ans aujourd'hui. Animateur à la Maison des Jeunes de Péruwelz, j'étais de service ce dimanche 10 mai et j'ai fermé la maison en fin d'après-midi pour prendre la route de Lille. Je sentais que c'était là que je devais être. Je n'avais pas la radio dans ma 2CV et avais donc accroché un petit transistor au-dessus de ma tête. Sur l'autoroute, à 20 heures, j'ai appris la victoire de François Mitterrand. Les automobilistes se sont mis à klaxonner, de plus en plus nombreux. J'ai débarqué sans crier gare chez mes ex-beaux parents. Il y avait du monde, le champagne coulait à flot, c'était la fête. Très vite, nous sommes partis à quelques-uns dans ma 2CV jusqu'au centre de Lille. La foule avait envahi les rues. Le code de la route n'existait plus, les voitures roulaient à trois de front, tant à droite qu'à gauche. Evidemment. Les gens chantaient, riaient, s'embrassaient. Des jeunes dansaient sur les toits de voitures. Au café voisin de la mairie, la patronne était furieuse: son mari offrait une tournée générale à une foule qui ne cessait de gonfler. Vers deux heures du matin, j'ai croisé un homme au fort accent étranger, des Balkans peut-être. Il m'a offert son passeport, convaincu qu'il était désormais devenu inutile. Je le lui ai remis d'autorité dans sa poche, essayant de lui expliquer que le paradis ne venait pas de s'ouvrir. 

Mitterrand et l'Union de la gauche annonçaient qu'ils allaient changer la vie. Ils ont supprimé la peine de mort, avancé la retraite à 60 ans, apporté de nombreuses avancées sociales et mené une politique culturelle novatrice et dynamique. Beaucoup plus tard, la gauche instaurera la semaine de travail de 35 heures. Mais bien avant, dès 1983, la rigueur s'est imposée et le rêve romantique de la société nouvelle qu'incarnait la gauche s'est estompé.  L'économie a imposé sa loi implacable, le chômage a cru autant que les inégalités sociales. La gauche a déçu. Elle a abandonné les réformes sociales pour les réformes sociétales (mariage pour tous, soutien de principe aux minorités). Craignant de choquer son électorat, une part importante de la gauche a abandonné l'idée d'universalisme en même tant que l'ambition de construire une société fondamentalement différente. Résultat: quantité d'ex-électeurs de gauche s'abstiennent ou ont basculé à l'extrême droite. L'Union de la gauche a vécu. La gauche est éclatée en partis dont chaque leader est convaincu d'être le sauveur. Aujourd'hui, selon un sondage récent, seuls 24 % des Français se situent à gauche. Et seuls 26% des voix sont annoncées pour l'ensemble de la gauche à l'élection présidentielle de 2022. Mais peut-être faut-il cesser de croire que le changement viendra des politiques.

dimanche 9 mai 2021

Ecriture voilée

Au nom de l'égalité entre les sexes et du respect des femmes, l'écriture inclusive est apparue un peu partout. C'est une écriture militante. Tant pis si les textes qui la mettent en pratique en deviennent souvent illisibles, ponctués par des points dits médians placés au milieu des mots - aucune règle n'étant fixée et chacun faisant comme bon lui semble (1). Tant pis s'ils ne sont pas lisibles oralement et s'ils posent problème aux aveugles et mal voyants qui utilisent un traducteur électronique oral qui s'y perd. Tant pis si les règles de la langue française sont déjà extrêmement complexes à apprendre et à maîtriser. Ce qui importe, c'est que la langue affirme - même si elle en devient incomprise - l'égalité des sexes. Via une circulaire, Jean-Michel Blanquer, Ministre français de l'Education, a officiellement proscrit l'utilisation de l'écriture inclusive, à cause de sa "complexité" et de son "instabilité" qui constituent des "obstacles à l'acquisition de la langue comme de la lecture" (2). Il estime que "mettre des points au milieu des mots est un barrage à la transmission de notre langue pour tous, par exemple pour les élèves dyslexiques". Le point conclue, sépare. En quoi aide-t-il à l'inclusion? "On a un énorme enjeu de consolidation des savoirs fondamentaux et l'écriture inclusive vient en barrage de cet enjeu", affirme encore le ministre. La circulaire ministérielle précise toutefois qu'il convient d'appliquer la féminisation des fonctions quand elles sont occupées par des femmes. Une féminisation qui reste trop peu pratiquée en France. Où, en plus, les femmes mariées sont automatiquement appelées par le nom de leur époux. 

Ce qui est amusant - même si l'on rit jaune - c'est de constater que ce sont souvent les mêmes qui défendent à la fois cette écriture inclusive et le port du voile par les femmes musulmanes. Il s'agit de respect, affirment encore ces personnes. Or, le voile n'a rien d'inclusif, au contraire: il affirme le rejet des femmes en les stigmatisant. "Je suis contre tous les foulards, qu'ils soient portés à Téhéran, Kaboul, Alger, La Courneuve, Lille ou Marseille, affirme Djemila Benhabib (3), qu'ils recouvrent une partie du corps ou totalement, car les foulards du monde entier expriment une même chose: la soumission forcée des femmes à un programme d'oppression." (...) "Cet apprentissage du foulard se fait sous la pression de l'entourage, pour amener la fillette à revendiquer son foulard vers 14 ans, en affrontant ses professeurs et en clamant c'est mon choix. Cette recherche ethnico-identitaire des adolescentes se fait sur le dos des femmes et il se trouve de ses défenseurs pour crier au racisme." En Belgique, la co-présidente du parti Ecolo voudrait autoriser le port du voile dans l'administration (4). Chaque femme doit pouvoir s'habiller comme elle l'entend, estime-t-elle. Comme si elle ignorait le caractère profondément politique du voile. Entend-elle, voit-elle les femmes afghanes, saoudiennes, pakistanaises, iraniennes et autres forcées de porter le voile tout simplement parce qu'elles sont femmes et victimes de violences si elles refusent de le porter? Ecolo, comme une bonne partie de la gauche, se fourvoie dans des combats indignes.

Post-scriptum: lire à propos du droit des femmes à s'habiller comme elles l'entendent l'excellent billet de Nadia Geerts dans Marianne: https://www.marianne.net/agora/humeurs/et-si-on-portait-plainte-contre-les-religieux-qui-disent-aux-femmes-comment-shabiller

(1) Quelques exemples dans le dernier numéro du mensuel féministe Causette, de plus en plus illisible : rageux.ses / festivalier.ères / considéré.es par eux comme des "adorateur.rices du diable" et des idolâtres , les yézidi.es du mont Sinjar (...) furent décimé.es lors de la perce de l'EI. Là ou ailleurs, j'ai un jour lu inoffensif.ives. Plutôt que d'écrire ils et elles, l'écriture inclusive propose iels. Ce qui indique encore la marque masculine. On se serait attendu à ielles, non? Mais on pourrait aussi, tant qu'à faire, écrire les ho.fe.mmes.

(2) https://www.rtbf.be/info/societe/detail_france-l-ecriture-inclusive-interdite-par-le-ministre-de-l-education?id=10757075

(3) Djemila Benhabib, "Ma vie à contre-Coran - une femme témoigne sur les islamistes," vlb éditeur, Québec, 2009.

(4) https://www.levif.be/actualite/belgique/ecolo-relance-le-debat-sur-le-port-du-voile-a-bruxelles-et-exaspere-le-ps/article-normal-1422643.html

(Re)lire sur ce blog "Quotidien de la femme", 8.3.2018.