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lundi 28 octobre 2019

Le bureau des légendes obscures

Les premiers êtres humains ont vécu en même temps que les dinosaures. Et en parfaite entente avec eux. C'est ce qu'expliquent sans rire ces grands humoristes de créationnistes américains (1). Ils sont croyants. Entendez qu'ils croient en des théories ahurissantes, les mains sur les yeux et les oreilles, refusant d'entendre les explications scientifiques. Mais pas les mains sur la bouche. Ils parlent, ils prêchent, ils pérorent, ils manipulent.
Dans leur Musée de la Création dans le Kentucky, fréquenté par 300.000 visiteurs par an, ces évangélistes affirment, sans le moindre doute, que la Terre n'a que 6.000 ans d'existence et que toutes les formes de vie ont été créées en même temps par Dieu. Le diable s'appelle Charles. Charles Darwin. Il essaie de nous faire croire, cet infâme, que les espèces ont évolué.
Leurs délires s'expriment aussi dans une arche gigantesque, copie conforme de celle de Noé qui, évidemment, a vraiment existé. Car il faudrait être stupide ou possédé par Satan himself pour croire qu'elle n'est que légende. Ils datent le déluge de 2.348 avant J.C. et la construction des pyramides d'Egypte de 1.730 avant J.C., soit 1.000 ans plus tard que ce qu'estiment les archéologues.
Ils citent les noms des 1.400 espèces animales sauvées dans l'arche qui auraient permis de faire renaître le monde. Tant pis s'il n'y a parmi elles aucun insecte et tant pis si les scientifiques ont constaté l'existence de sept millions d'espèces animales sur la planète. Toutes les affirmations sont permises quand on croit. 

Le pire, c'est que les créationnistes diffusent leurs délires dans les écoles privées et qu'ils attaquent les écoles qui enseignent l'évolution des espèces. "Selon les modèles scientifiques, il aurait fallu 60 millions d'années pour saliniser les océans, explique à des enfants le directeur de la Woodward Christian Academy. Si la terre n'a que 6.000 ans, comment les océans peuvent-ils être aussi salés aujourd'hui? Ils n'ont pas eu le temps. Dans ce cas-là, on peut peut-être penser que, comme Dieu a créé les océans, il les a déjà créés avec quoi? Du sel!". A quoi bon la science quand un raisonnement simpliste suffit? 

Un tiers des Américains adhèrent aux théories créationnistes. Parmi eux, Mike Pence, vice-président des Etats-Unis, et Betsy DeVos, Ministre de l'Education. 
Résumons-nous: l'obscurantisme se porte bien et la bêtise a de beaux jours devant elle. 

(1) https://www.france.tv/france-2/journal-20h00/1087075-journal-20h00.html

mercredi 31 octobre 2018

L'évangile selon Bolsonaro

Si d'aventure un évangéliste lisait ce billet, peut-être pourrait-il éclairer notre lanterne. On voit les évangélistes soutenir passionnément des prêcheurs de haine comme Trump ou Bolsonaro. On les voit, aux Etats-Unis, au Brésil, ces grands pays de migration, prôner l'usage des armes et le rejet de ceux qui fuient guerre et misère, des étrangers, des homosexuels, des juifs, de tous ceux qui ne sont pas comme eux. On a bien du mal à comprendre en quoi leur dieu les guide et en qui ou en quoi ils croient. On a longtemps entendu dire que Dieu était amour. 
Tous les évangélistes pensent-ils de même? On a beaucoup demandé aux musulmans de se distancier publiquement de ceux d'entre eux qui utilisent la violence au nom de leur religion, on aimerait entendre les évangélistes à ce sujet. 

Jésus, nous dit-on, est né dans une crèche, parce que ses étrangers de parents n'ont trouvé personne pour les accueillir. On avait déjà là une parabole: celle des migrants à qui on ferme la porte quel que soit leur état de détresse et la nécessité dans laquelle ils sont de trouver un abri. Plus tard, le même fils de Dieu a tenu des discours très clairs rejetant la violence et l'usage des armes.
Bon, d'accord, le principal message christique est excessif et inapplicable: y a-t-il une seule personne au monde capable d'aimer son prochain comme elle-même? On peut sans doute aimer une, deux, trois personnes (à peu près) pleinement. Mais tous les autres, même celles et ceux qu'on ne connaît pas, même les crapules les plus immondes, comment le pourrait-on? "Dans l'évangile selon Matthieu, rappellent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (1), Jésus enseigne: 'Vous avez entendu qu'il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien! moi je vous dis: Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs' (Mt 5,45). Ce commandement paradoxal est présenté comme l'essence même du message de Jésus, son expression la plus haute, peut-être la plus sublime. Mais qui (...) peut aimer son prochain comme lui-même? Qui peut aimer son ennemi ou tendre la joue gauche lorsqu'il a reçu un soufflet sur la joue droite? Ce commandement d'amour est un commandement inapplicable. En aucun cas, il ne peut fonder l'éthique durable d'une société. Dès lors, les chrétiens vont se trouver écartelés entre leur volonté d'exalter leur idéal et le fait de s'y dérober sans cesse. Pour se libérer de l'insupportable tension créée par cette situation, ils ne trouveront d'autre échappatoire que la force. Comme pour se venger sur d'autres de ne pouvoir l'appliquer eux-mêmes, ils persécuteront, tortureront, extermineront ceux qui refusent le commandement d'amour ou veulent l'ignorer."

Les prêcheurs de haine, les claqueurs de portes, les briseurs de valeurs humanistes sont aujourd'hui portés par une vague politique dans trop de pays dans le monde et font beaucoup de vacarme, répercuté par les médias. Mais il est heureusement d'autres, beaucoup d'autres personnes par le monde, croyants ou non, qui, sans faire de bruit, sont capables d'accueillir ce prochain, sans se tenir tenu de l'aimer autant que soi. "L'hospitalité, explique l'anthropologue Michel Agier, est une forme sociale qui a pour fonction la médiation entre moi et l'autre, et, plus largement, entre la structure en place et les gens qui arrivent. Elle est ce geste qui dit à l'autre: tu n'es pas mon ennemi, qui fait de l'étranger un hôte dans une relation d'accueil et non un ennemi dans une relation guerrière." (2) Emmanuel Kant, souligne Michel Agier, considérait que l'hospitalité est indispensable si on veut la paix. Même si, c'est vrai, elle ne va pas de soi: "c'est une épreuve, reconnaît Agier. Oui, l'étranger qui arrive est un intrus, puisqu'il n'était pas là auparavant. Ce n'est pas un jugement de valeur, c'est un fait! Et, oui, c'est difficile d'accueillir chez soi une personne différente, dans son apparence parfois, dans son langage, sa culture, ses habitudes." Mais, affirme encore l'anthropologue, "on peut supposer que si le monde fonctionne à peu près, c'est grâce à l'hospitalité, cette forme sociale reconnaissant que nous sommes tous organiquement, objectivement, et qu'on le veuille ou non, solidaires les uns des autres". 
L'été dernier, le Conseil constitutionnel français a reconnu le principe de fraternité. Le philosophe Etienne Balibar appelle à un droit international de l'hospitalité. Michel Agier, de son côté, réfléchit avec une juriste à un principe juridique d'hospitalité, espérant qu'il soit reconnu lors de la Conférence intergouvernementale des Nations Unies sur les migrations qui se tiendra bientôt au Maroc.
Les vociférants, les Le Pen, les Salvini, les Trump, les Bolsonaro, les Orban, les Duterte, les Poutine, les Ben Salmane, les Erdogan, les Xi Jinping s'y opposeront et s'en moqueront d'autant plus qu'ils sont de plus en plus nombreux. "C'est la revanche de Hobbes sur Kant, écrit Anthony Samrani dans L'Orient-Le Jour (3). Le retour à un système international où les normes sont sans cesse remises en question et où seule compte la loi du plus fort."
Nous restera à nous citoyens à continuer, malgré leurs hurlements, à mettre en œuvre l'hospitalité. Ne serait-ce que par dignité. Et parce que les incroyants que nous sommes continuent à croire en l'humanité. Malgré les brutes.

(1) Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, "Jésus contre Jésus", Essai Points n° 610, éd. 2008, pp. 367-368.
(2) Télérama, 10.10.2018.
(3) "Un monde sans limites", L'Orient-Le Jour (Beyrouth), 24.10.2018, in Le Courrier international, 1.11.2018 (dans le dossier "Un monde de brutes - Trump, Bolsonaro, Salvini... Plus rien ne les arrête.)


jeudi 22 septembre 2011

Vol au-dessus d'un nid de fanatiques

"George Bush est un saint homme." C'est ce que pensent - ou en tout cas pensaient, alors que Junior exerçait à sa façon la présidence - quantité d'évangélistes américains. Ils en convainquent sans peine des enfants qu'ils invitent à bénir une effigie en carton-pâte de l'alors président américain. C'est grâce à lui qu'ils détiennent la vérité. Ils l'affirment. La preuve, c'est qu'ils en ont sûrs. Et même certains. Dans "Jesus Camp" (1), Becky Fischer, pasteur pentecôtiste, à l'obésité très américaine, invite les enfants à jeûner. Les musulmans observent un jeûne d'un mois, dit-elle, vous devez être capables de cesser de manger pendant trois jours. Les enfants doivent donc jeûner pendant que les adultes s'empiffrent. On a du mal à comprendre. En fait, on comprend rapidement qu'il faut ici abandonner toute raison. On est dans la folie organisée. Celle d'enfants fanatisés. C'est l'objectif déclaré des organisateurs de ce Jesus Camp qui se tient dans le Dakota. Les enfants, parfois très jeunes, entrent en transe, tombent à genoux, pleurent. "Au bout de quelques minutes, ils auront des visions et entendront la voix de Dieu", dit la prêcheuse. Certains se balancent comme des autistes. Une petite fille déclare que "il ne faut pas danser pour le plaisir. C'est une erreur. Il faut danser pour Dieu". Pour les évangélistes, aucune place pour le plaisir ou l'amusement. Les enfants sont accusés de péché, culpabilisés. Ils ne peuvent lire que la Bible ou des ouvrages d'exégèse, regarder des dessins animés sur la Création ou écouter du rock qui chante la gloire de Dieu. Ce sorcier d'Harry Potter "aurait été tué dans l'Ancien Testament". Ils passent leur temps, semble-t-il, à crier et à prier. Pour tout. Et même pour n'importe quoi: "prions pour l'installation électrique; il faut qu'elle tienne pendant toute la semaine". L'installation tiendra le coup, mieux que les participants qui ont définitivement "pété un fusible".
Un autre fou furieux montre aux enfants des représentations de foetus. Il les fait crier: "Dieu, mets fin à l'avortement!". Les enfants pleurent, une fois encore. "Appelez cela de l'endoctrinement si vous voulez, c'est notre mission", dit Becky Fischers. "L'Amérique est quand même censée être la nation de Dieu, non?", déclare un enfant.
C'est cette Amérique-là, qui estime que "seul Dieu a le droit de donner et de prendre la vie" qui a fait exécuter hier Troy Davis. Il y avait bien des doutes sur sa culpabilité, qu'il a toujours niée. Mais ils n'étaient pas suffisants pour empêcher son exécution...
C'est cette Amérique-là qui veut créer un registre recensant tous les athées vivant aux Etats-Unis. "Le but est le même que celui du registre créé par de nombreux Etats et où figurent le nom, la photo et l'adresse des délinquants sexuels condamnés ou autres criminels, registre publiquement consultable sur Internet, afin que les citoyens puissent être informés de la présence de ces personnes dans leur voisinage", explique le pasteur Michael Stahl, membre influent du Tea Party (2).
C'est cette Amérique-là qui vote pour les réactionnaires du Tea Party qui contestent autant l'origine humaine du réchauffement climatique que la théorie de l'évolution des espèces. Sur cette dernière question, on est parfois enclins à leur donner raison: quand on les écoute, on se dit qu'effectivement l'espèce humaine est peu évoluée.

(1) documentaire de Heidi Ewing et Rachel Grady (2006), diffusé ce 20 septembre sur Arte
(2) LLB, 17 septembre 2011