Les censeurs, les purs, les décoloniaux, les identitaires rêvent d'êtres exemplaires, de modèles sans tache. Ils ont jeté à l'eau les statues de colons, liquidé des cérémonies de prix les artistes soupçonnés de crimes sexuels, empêché des spectacles et des expos qui les dérangent, appelé à licencier les profs qu'ils jugent coupables de ce qu'ils appellent islamophobie. Ces anges purificateurs sont les nouveaux juges, flingant qui ne pense pas comme eux, condamnant sans procès.
Il faut, disent-ils, débaptiser les artères de nos communes, les écoles, les centres culturels qui portent les noms de personnages autrefois illustres mais qui furent nuisibles. Les valeurs et les références ont heureusement changé et il n'est que normal qu'on jette aux oubliettes les statues d'esclavagistes et de dictateurs. Mais leurs excès les amènent à réécrire l'Histoire ou à n'en garder que ceux qu'ils ont choisis. Et tant pis pour ceux qui, pensait-on, avaient apporté une contribution positive à leur société. Tant pis pour Churchill, pour de Gaulle, pour Gandhi, pour Lincoln qui, même s'ils ont été des acteurs de paix, ont le grand tort de ne pas avoir été des êtres parfaits. Le moindre péché les conduit à la relégation, voire à l'enfer.
En janvier dernier, le Conseil académique de San Francisco a décidé de débaptiser de nombreuses écoles qui portaient les noms de présidents américains, de maires de la ville et d'autres notables, tous considérés comme racistes, conquistadors ou ayant eu un lien avec l'esclavage, le racisme ou l'oppression. Parmi eux, Abraham Lincoln. Son crime: n'avoir pas gracié 38 des 303 Sioux condamnés à mort par un tribunal en 1862. Peu importe que Lincoln, encore considéré comme le plus grand président des Etats-Unis, ait empêché que se crée dans le sud des Etats-Unis un Etat fondé sur l'esclavage des Noirs, peu importe qu'il ait signé le traité d'Emancipation qui mit fin définitivement à cet esclavage, cette absence de grâce le voue aux noires gémonies. "Selon la logique du conseil académique, toute offense liée au racisme, au sexisme, au colonialisme ou au non-respect de l'environnement contrebalance tout le bien qu'a pu faire quelqu'un", écrit le San Francisco Cronicle (1). Paul Revere et Thomas Edison figurent aussi sur la liste noire. Edison pour avoir "pris plaisir à électrocuter des animaux" et Revere, héros de la guerre d'indépendance, pour avoir - scandale sans nom - parlé, dans un poème, d'Esquimaux plutôt que d'Inuits. On était dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Au début de la deuxième moitié du XXe, j'avais un livre qui me faisait rêver, il s'intitulait "Imok le petit esquimau". Je suppose que j'ai droit au bûcher.
Les purs ignorent toute contextualisation. Ils rejettent toute personne qui ne correspond pas aux valeurs d'aujourd'hui, et surtout à leurs critères totalement subjectifs, ignorant l'Histoire, l'évolution des sociétés. N'y a-t-il donc pas d'historien dans le Conseil académique de San Francisco? "Pour faire de l'histoire, il ne suffit pas de rappeler, comme certains, les propos racistes et impérialistes tenus par Churchill, écrit Guillaume Erner (2). On trouvera toujours une phrase qui mérite l'échafaud. Churchill était plutôt moins raciste que l'Angleterre d'alors - le personne n'est innocent s'applique à tous ses contemporains, de Keynes à James Bond." Y a-t-il le moindre politique, le moindre penseur d'hier qui résisterait au feu nourri des purs et des décoloniaux? "Une fois que l'on aura condamné Colbert et Napoléon, mais aussi Tocqueville pour ses propos sur l'Algérie, à qui passera-t-on? Camus, pour sa timidité sur la question algérienne? Les décoloniaux, comme tous les radicaux, haïssent l'Histoire. Ce qu'ils aiment, ce sont les tribunaux." Mais des tribunaux sans procès où tout pécheur est d'office condamné à l'excommunication par les Torquemada d'aujourd'hui.
C'est difficile à entendre, mais il va bien falloir qu'ils l'admettent: l'être humain est imparfait. A Tournai, il y a quelques décennies, le quai Staline est devenu quai Sakharov. Juste retour de l'Histoire que le nom d'un défenseur de la démocratie pour remplacer celle d'un sombre dictateur. Mais en 1953 Sakharov a participé à l'invention de la bombe à hydrogène soviétique. Faut-il débaptiser le quai? Et éviter alors tout nom d'une personne? On peut imaginer donner aux rues des noms d'animaux, d'arbres, de fleurs, mais la nature est parfois d'une brutalité très humaine, pleine de prédateurs. Reste alors à donner des numéros à nos rues. On évitera toutefois le chiffre 1 pour éviter d'indiquer la primauté d'une rue par rapport aux autres.
(1) Carl Nolte, "San Francisco bafoue l'histoire", San Francisco Cronicle, 30.1.2021, in Le Courrier international, 11.2.2021.
(2) Guillaume Erner, "Décoloniaux - Quand l'Histoire ne tient qu'à un boulon", Charlie Hebdo, 3.3.2021.