Il y a une vingtaine d'années, certains analystes nous disaient que le succès de Jacques Chirac tenait notamment à son côté tricheur. Un homme qui magouille ne peut être totalement mauvais, ça le rend même sympathique.
Les temps ont changé. L'heure est à la transparence totale et à la perfection.
Nous voulons des élus qui nous ressemblent, mais qui soient irréprochables. Comme nous donc. Qui n'aient jamais favorisé leurs proches, qui n'aient jamais eu d'aventure extra-conjugale, qui n'aient jamais triché aux examens, qui n'aient jamais été saouls, jamais fumé de joint, jamais insulté personne, jamais franchi la ligne blanche. La culture protestante américaine nous a gagnés.
Les néo-ministres français Ferrand et de Sarnez sont aujourd'hui remis en cause. Ferrand pour une (des?) affaire privée. Et de Sarnez, comme plusieurs autres députés européens de tous partis, apparemment pour les fonctions effectives d'un de ses assistants (1). On n'en sait pas plus. Mais les voilà flingués aussitôt par une opinion publique en quête de représentants purs.
Chacun devient procureur. Même si on ne sait pas bien de quoi il retourne, on juge, on condamne. De toute façon, ils sont tous pourris.
Le député René Dosière (apparenté PS), devenu un fer de lance de la moralisation de la vie publique, estime qu'on ne peut tout confondre, que "la transparence sur la vie privée, c'est un régime dictatorial" (2) Voilà les élus en permance sous la loupe des enquêteurs que nous sommes.
"Membres du gouvernement et collaborateurs, famille et amis, tout est scruté et déballé dans le moindre détail, à peine les intéressés ont-ils été nommés, écrit Jean-Yves Camus (3). Quitte à confondre le trafic d'influence avec le piston, la véritable faute vis-à-vis de l'équité et de la probité avec les petits arrangements qui, inévitablement je crois, sont liés à l'exercice d'une parcelle de pouvoir." Le politologue estime que "le culte de la pureté est une croyance religieuse laïcisée": "depuis que la République existe, l'inexorable mouvement de demande de transparence traduit notre volonté de voir le pouvoir nous ressembler, puisqu'il émane de nous. Il doit être pur comme nous voudrions l'être, nous qui ne nous sommes pas débarrassés de nos schémas de pensée à fondement religieux. (...) C'est la part sombre de chacun que nous demandons aux politiques, dans notre volonté de transparence absolue, d'évacuer d'eux-mêmes pour être dignes de nous diriger."
Au rythme où le niveau d'exigence augmente, il va devenir difficile de trouver des élus qui répondent à nos critères et qui prennent le risque d'exercer le pouvoir. Il ne nous restera plus qu'à nous porter nous-mêmes candidats. Pour autant que nous soyons blancs comme neige. Qui peut prétendre n'avoir jamais mis un pied de travers, volontairement ou non? Il faut se faire une raison: personne n'est parfait. Oui, c'est dur à admettre.
(1) http://www.huffingtonpost.fr/2017/05/31/avec-les-affaires-ferrand-et-de-sarnez-le-camp-macron-attaque-de-toutes-parts_a_22118593/?utm_hp_ref=fr-homepage
(2) http://www.lexpress.fr/actualite/politique/il-ne-faut-pas-tout-melanger-rene-dosiere-defend-richard-ferrand_1913337.html
(3) "La religion de la transparence", Charlie Hebdo, 31 mai 2017.