Les Gilets jaunes conspuent
les élus et vouent une véritable haine à l'actuel président de la République. Qu’ont-ils
donc fait pour être l’objet d’un rejet aussi violent ?
En France plus
encore qu’en Belgique, les citoyens ont tendance à tout attendre de leurs
élus : à eux de prendre en charge la société dans tous ses aspects. Je
paie des impôts, trop d’ailleurs, donc je suis en droit d’attendre
« tout » et tout de suite de ceux qui me représentent à tous les
niveaux. Y compris qu’ils agissent comme je pense. « C’est une spécificité française,
affirme Gilles Finchelstein de la Fondation Jean Jaurès : on croit, à
l’excès sans doute, que la politique peut faire beaucoup. »[1]
Ce que confirme le philosophe André Comte-Sponville : « Les Français
attendent tout de l’Etat, comme si c’était lui qui allait créer des emplois, de
la richesse, du bien-être ! -, puis lui reprochent de les avoir déçus… Nos
hommes politiques, pour gagner les élections, font semblant de croire à cette
toute-puissance de l’Etat, voire finissent par s’en convaincre. Puis perdent les
élections suivantes, faute d’avoir pu tenir leurs promesses… C’est toujours le
cycle de l’espoir et de la déception. Mieux vaudrait apprendre à vouloir, à
agir – mais on ne le peut que sur ce qui dépend de nous. »[2] La journaliste allemande Helen Bömelburg lui fait
écho : « Paradoxalement, on attend encore beaucoup de l’Etat en
France. Il doit traditionnellement tout
régler : il intervient dans tous les gros contrats industriels – on l’a vu
pour Alstom, dont la vente n’a pas été négociée par le conseil d’administration
mais directement par le président Hollande. Quand une canalisation éclate dans
la rue d’un village on n’appelle pas le plombier mais le maire. Nous, les
Allemands, on nous ferait confiance pour réparer nous-mêmes les dégâts sur le
champ. »[3]
Est-ce parce que les Français ont un idéal de
société trop élevé qu’ils se tournent vers les politiques pour les aider à
l’atteindre et les critiquent dans le même temps parce qu’ils savent qu’ils n’y
arriveront jamais ? Une étude fait apparaître que la France a un PIB par
habitant élevé mais un déficit de satisfaction. "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer", affirme l'écrivain Sylvain Tesson. « Les Français se disent
beaucoup moins heureux que ce que laisseraient prédire leurs conditions de vie
objectives, explique l’économiste Claudia Senik[4],
professeure à la Sorbonne. Comme si, à l’échelle européenne, le seul fait de
vivre en France réduisait de 20 % la probabilité de se déclarer très
heureux. » En France, dit-elle encore, « le rapport à l’Histoire, au
passé et à l’avenir est problématique : on veut protéger l’existant, une
France éternelle et immuable, au détriment de l’innovation, de l’avenir. »
L’économiste compare la France et le Danemark, situés aux deux extrémités du
tableau : les Français ont une vision du bonheur utopique, alors que
« les Danois ont des aspirations réalistes, on leur inculque une morale de
la responsabilité individuelle – c’est à eux de se débrouiller pour contribuer
au bien commun. » Que peut faire le
politique s’il est seul responsable du bonheur de citoyens foncièrement
insatisfaits?
Les Français
n’ont cependant pas, loin s’en faut, le monopole de la grogne. Un peu partout
dans le monde, elle a pris en otage l’opinion publique. D’après
le World Happiness Report de l’ONU publié en mars 2017, la Norvège est, selon
une série de critères, le pays le plus heureux du monde. « Mais si les
Norvégiens sont heureux, pourquoi y a-t-il autant de commentaires pleurnicheurs
et malheureux sur les réseaux sociaux au sujet des réfugiés, des hommes
politiques et de la bureaucratie », s’interroge Dagbladet.[5] Peut-être parce que l’époque est à la plainte, peut-être parce que les réseaux
sociaux sont devenus à la fois le réceptacle et le haut-parleur de grognes
irraisonnées. La mode est à la bougonnerie.
Heureusement,
nombre d’associations font évoluer positivement la société, sans attendre que
les élus leur ouvrent la voie. L’émission de France Inter « Carnets de campagne »[6] donne, depuis plus de dix ans, la parole à
des entrepreneurs, au sens premier du mot, à des responsables d’associations,
de coopératives, d’organismes qui
travaillent à redynamiser le milieu rural, à tisser des liens, à développer des
projets en économie sociale et solidaire, à soutenir les initiatives de
développement durable et d’autonomisation, etc. L’émission
se présente comme « le rendez-vous des solutions d’avenir à toutes les
questions de vie, de consommation, de formation, de santé, de production, de
culture ou d’habitat » et met en lumière les « invisibles des
campagnes et des villes et leurs initiatives et inventions ». Dans le
sillage de l’émission de Philippe Bertrand sont nés des Cafés
des Bonnes Nouvelles[7]
qui entendent sortir de la culture de la grogne « pour partager ce qui va
bien », diffuser des initiatives positives, soutenir des dynamiques. Pourquoi
toute cette dynamique est-elle autant occultée par une grogne finalement très irrationnelle
? Il y a urgence à créer, en France, des structures de dialogue et de participation citoyenne.
(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)