"Tintin en Amérique", au feu ! "Astérix et les Indiens", au feu ! "La Conquête de l'ouest", aventure de Lucky Luke, au feu ! Ce ne sont là que trois des innombrables bandes dessinées, romans, livres d'histoire et manuels scolaires qui ont été brûlés, il y a deux ans, en Ontario par le Conseil scolaire catholique Providence, qui gère une trentaine d’écoles francophones (1). Cinq mille livres ont été mis à l'index, comme à l'époque de l'Inquisition et une partie d'entre eux brûlée. Hergé est accusé de racisme (ce qui reste à prouver) (2). Goscinny et Uderzo ont commis le crime d'avoir présenté dans cet album d'Astérix une jeune Indienne trop aguicheuse. Et Morris se voit reprocher d'utiliser le terme "conquête". Le Conseil scolaire catholique a donc jugé nécessaire de procéder à une "purification par le feu" de ces ouvrages accusés d’entretenir les préjugés contre les autochtones.
Peut-on suggérer à ce Conseil d'aller plus loin encore? De brûler les livres saints emplis de scènes de violence, de brûler les tableaux qui représentent des scènes de la crucifixion du Christ ou des martyrs de saints. Ce sont autant de glorifications du sadisme, du masochisme, de l'humiliation, de la torture, de la mise à mort. Sans doute faudrait-il aussi supprimer les crucifix, représentations de pratiques atroces qui heurtent les âmes sensibles. Il faudrait expurger les bibliothèques de tous les livres qui peuvent choquer d'une manière ou d'une autre. Au feu, "L'Amant de Lady Chatterley" ! Au feu, "Les liaisons dangereuses" ! Au feu, "American Psycho" et tant d'autres romans ! Les musées aussi doivent faire le tri. Lacérons - évidemment - "L'Origine du monde " de Courbet, "L'Olympia" de Manet (une femme blanche nue sur un lit, à qui une servante noire apporte des fleurs) et tous les tableaux du même style qui l'ont précédé, en particulier "La Venus d'Urbino" du Titien. Jetons à la poubelle toutes les représentations de "L'Enlèvement des Sabines" et tous les tableaux de Toulouse-Lautrec emplis de femmes de mauvaise vie. Et, si on ne les brise pas, habillons au moins toutes ces nus antiques qui doivent tant choquer celles et ceux dont les convictions religieuses les obligent à cacher leur corps. Le cinéma ne peut être en reste. Supprimons tous les westerns, les films de guerre et de bagarres, les films érotiques bien sûr, et ceux qui comportent des scènes de viol (telle "La Source" de Bergman). Bref, réinstaurons des comités de salubrité publique qui décideront des œuvres d'art qui pourront être ou non diffusées.
Le Comité scolaire catholique Providence est dans l'air du temps, celui de la cancel culture, celui des nouveaux censeurs et inquisiteurs qui entendent appliquer d'autorité à tous leur morale - qui est évidemment la seule à suivre. Se rendent-ils compte qu'avec ces autodafés ils renouent avec les pires heures de l'Inquisition et du nazisme ? Se rendent-ils compte qu'ils commettent un crime contre l'intelligence, convaincus que les lecteurs, les amateurs d'art ne sont pas capables d'esprit critique ? Leur volonté de purification effraie. Les purs sont souvent des épurateurs. "Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », a dit l’écrivain allemand du XIXe siècle Heinrich Heine (3).
(Re)lire sur ce blog notamment "Prévert à l'index", 29.6.2021, et "Tavernier et les censeurs, 5.4.2021.
(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/09/au-canada-des-livres-brules-au-nom-de-l-image-negative-vehiculee-sur-les-autochtones_6093983_3210.html
https://www.lalibre.be/international/amerique/2021/09/07/des-milliers-douvrages-dont-tintin-et-asterix-detruits-dans-des-ecoles-au-canada-nous-enterrons-les-cendres-de-racisme-L7ZC5XH5Y5FQFCKB5RZNYTYAAQ/
(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2021/09/10/tintin-en-amerique-merite-t-il-detre-brule-4T73EUBTQRHFHLUWCKAI72N4ZM/
(3) cité dans Le Soir.