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lundi 3 novembre 2025

Padamalgam

Si ce n'est pas de l'antisémitisme, alors qu'est-ce ? 
Le 16 octobre dernier, une librairie de Séville a annulé, en dernière minute, la venue de l’essayiste Javier Leibiusky. Il devait venir y présenter le lendemain son dernier livre, Sefarad, l’Empire ottoman et Villa Crespo : un travail universitaire sur l’immigration des juifs ottomans vers Buenos-Aires à la fin du XIXe siècle.
"L’ouvrage, reconnu pour sa rigueur historique et son intérêt sociologique, ne traite ni d’Israël ni du conflit israélo-palestinien, relève Céline Masson, professeur à l’Université de Picardie Jules Verne et directrice du Réseau de recherche sur le Racisme et l’Antisémitisme (1). Il explore la coexistence entre juifs et musulmans dans l’Empire ottoman, ainsi que le processus d’assimilation culturelle des communautés judéo-espagnoles en Argentine." Mais voilà : "la librairie a une position ouvertement pro-palestinienne, sans équivoque et frontale, et elle condamne le sionisme", affirme le libraire que sa "position frontale" amène donc à refuser qu'un auteur vienne présenter un ouvrage sur la coexistence entre juifs et musulmans.
On voit les librairies comme des espaces d'ouverture au monde, de dialogue, de partage de réflexions. Celle-ci s'affiche comme un lieu de censure qui a choisi le camp du bien. Contre celui du mal donc.
"La tiédeur n’a pas sa place ici", a déclaré le libraire qui appelle à "se positionner pour ou contre". Et conclut : "Je suppose qu’il s’agit d’un désaccord sérieux, suffisamment pour annuler cet événement". 
Javier Leibiusky a exprimé son refus de toute instrumentalisation politique : "Je n’ai pas de position “pour” ou “contre” ; ces postures font partie du problème, non de la solution. Je me définis plutôt comme pacifiste, défendant le droit des deux peuples à exister et à vivre en paix. (...) Il est dangereux d’amalgamer “juif” et “israélien”."

"Cet épisode, écrit encore Céline Masson, dépasse le cadre d’un simple malentendu. Il illustre les nouvelles formes de censure idéologique qui s’exercent dans les espaces culturels et universitaires au nom d’un prétendu « antisionisme de principe », lequel masque une hostilité à toute voix juive. Dans ce cas précis, il apparaît nettement que le sujet du livre ne portait pas sur Israël ni sur la politique israélienne, que l’auteur ne défendait aucune position militante ; et pourtant, son identité et le thème juif de son travail ont suffi à déclencher la suspicion et la disqualification." Les censeurs, tous les censeurs, sont toujours sûrs d'être des modèles de vertu. Ils ne sont que des censeurs. "L’argument avancé par le libraire, « la tiédeur n’a pas sa place ici », révèle un climat de polarisation morale où toute nuance est suspectée de complicité. Le refus d’accueillir un auteur juif et associé à l’histoire juive, sous prétexte de la ligne pro-palestinienne d’un lieu culturel constitue une forme de discrimination fondée sur l’appartenance et participe d’un antisémitisme maquillé d’humanisme."

Ce sont parfois les mêmes qui, après chaque attentat, chaque tuerie commise au nom du Prophète, appellent à ne pas faire d'amalgame avec l'islam et donnent dans les amalgames les plus grossiers et haineux entre gouvernement israélien et juifs.
Où est la solution ? Dans le boycott mutuel ? Cette attitude de censure participe de ce grand mouvement général qui veut que chacun ait raison contre l'autre, voire à cause de l'autre. 
Javier Leibiusky a raison : ces postures, qui se veulent vertueuses, font partie du problème, pas de la solution.

(1) https://www.leddv.fr/actualite/quand-lantisemitisme-emprunte-la-voie-de-la-cancellation-20251020



samedi 23 août 2025

Gauche trumpiste

Marine Tondelier, cheffe des écologistes français, plaide pour l'union de la gauche. Mais quelle gauche ? Ou plutôt quelles gauches ? Minées par le communautarisme et le populisme, les gauches françaises sont en triste état. On les voit aujourd'hui courir derrière les auto-confineurs du 10 septembre (lire le billet précédent) quand d'autres, à gauche aussi, restent plus prudents.
Ce mouvement est "encore totalement nébuleux et sur les modes d'action et sur les revendications", estimait hier matin sur France Inter Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. "Les modes d'action sont flous et puis, du côté des initiateurs, il y a une pluralité de points de vue. On est très vigilants sur les tentatives de noyautage et d'instrumentalisation de l'extrême droite qui, à certains endroits, essaie de développer des discours anti-syndicaux". Une réflexion cependant étonnante quand on sait que les initiateurs de ce mouvement flou viennent de l'extrême droite. C'est plutôt l'extrême gauche qui tente de récupérer l'appel au bloquage du pays.

Le mouvement La France Insoumise est actuellement réuni en université d'été. Mais le journaliste du Monde Olivier Pérou y est interdit d'accès (1). Il a commis un crime de lèse-majesté : avoir écrit un livre qui dénonce les méthodes autoritaires du gourou Mélenchon. Au pays des culs-bénits, Saint Jean-Luc est inattaquable et tout blasphémateur doit être excommunié. En refusant l'accès à ce journaliste, le MélenChe lui donne raison : il agit bel et bien comme un gourou qu'on ne peut critiquer. Règle n°1 : le Chef a toujours raison. Trump agit de la même manière en refusant l'accès à la Maison Blanche à tout journaliste qui lui pose des questions méchantes
Si on ajoute à cette attitude anti-démocratique, les positions ouvertement antisémites de nombre de ses élus, on ne peut qu'espérer que l'union de la gauche ne se fera pas. Au nom de la démocratie, du respect et de la liberté de la presse. Ou qu'elle se fasse sans cette gauche totalitaire et antisémite aux relents staliniens.

"Ceux qui ont toléré et encouragé l'antisémitisme depuis le 7 octobre sont la honte de notre pays. Ils n'ont rien à faire à gauche. Ce sont eux qui ouvrent un boulevard à l'extrême droite. Pas ceux qui les dénoncent. Les accommodements auxquels on assiste depuis le 7 octobre sont une défaite collective."
Joann Sfar, "Que faire des juifs ?", Les Arènes BD, 2025.

(1) https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/21/a-nos-lecteurs_6633128_823448.html
https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2025/08/22/de-nombreuses-societes-de-journalistes-denoncent-le-refus-de-la-france-insoumise-d-accrediter-un-journaliste-du-monde-a-ses-universites-d-ete_6633534_3236.html

dimanche 20 juillet 2025

Censeurs à œillères (et à deux balles)

Des artistes se sont scandalisés : Amir, un chanteur franco-israélien, était programmé tout comme eux aux Francofolies de Spa (1). Ils ont préféré de ne pas se produire que partager la même scène que quelqu'un qui n'a pas dénoncé le génocide en cours à Gaza. Tant pis si les juristes ne sont pas d'accord sur la qualification de génocide pour les violences en cours (2). Eux savent. Eux ont décidé que c'est le cas. Donc ils ont raison et a tort qui ne pense pas et ne crie pas comme eux. Ils reprochent donc à un collègue ce qu'il n'a pas dit, alors que quantité de festivals programment des artistes malgré ce qu'ils disent : des artistes de la haine et de l'antisémitisme, des fans du Hamas ou d'autres organisations terroristes qui eux appellent clairement à la violence , des imprécateurs qui appellent à jeter à la mer les Israéliens, à "crucifier les laïcs", à couper les mains des dessinateurs de Charlie Hebdo, à "un autodafé contre ces chiens de Charlie Hebdo", à "couper le pénis des pédés", à s'en prendre aux blasphémateurs (3).

La bruxelloise DJ RaQL a renoncé à se produire aux Francofolies. Son collectif Who's That Girl veut promouvoir les artistes femmes issues des minorités de genre, nous dit-on. On aimerait savoir ce que cette bonne âme pense du Hamas qui tue les homosexuels, fait des femmes des citoyens de seconde zone et a violé systématiquement des Israéliennes le 7 octobre.

La direction des Francofolies a tenu bon, malgré de nombreux appels à la déprogrammation d'Amir. "Nous sommes révoltés par la tragédie en cours à Gaza", a-t-elle déclaré. "Il est compréhensible que des citoyen-nes et des artistes nous interpellent sur les engagements d'un artiste à l'affiche", mais dit n'avoir constaté, concernant Amir, "aucune prise de parole propagandiste (...) sur scène". "Nous ne sommes pas en mesure d'évaluer moralement sa trajectoire personnelle" autrement que par ses chansons traitant de "thèmes universels et consensuels tels que l'amour, la fête, la quête de soi et la résilience".
Parlophone, la maison de disques d'Amir, a dénoncé un "déferlement de haine antisémite".
L'organisation antiraciste française Licra a apporté son soutien à Amir, estimant qu'il était "victime de la sottise militante". Que dire d'autre face à ces juges auto-proclamés ? 

(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/07/12/israel-a-t-il-commis-un-genocide-dans-la-bande-de-gaza_6620761_3232.html

samedi 29 mars 2025

Culture et barbaries

Le première image, immense, est celle de Poutine. En gros plan. Il annonce l'attaque de l'Ukraine. Il faut la dénazifier, affirme-t-il, la démilitariser. On entend une voix féminine qui hurle "Ta gueule !" et on voit une femme se jeter sur cette image projetée sur la toile de fond de scène, l'agiter, tenter de l'arracher. Le visage de Poutine se déforme, autant que sa voix. Et tous deux finissent par se figer. Poutine s'arrête dans un rictus qui lui laisse un air idiot. 
Voilà la première scène de "Ici sont les dragons - première époque - 1917, La victoire était entre nos mains", le dernier spectacle du Théâtre du Soleil (1).
On y passe des tranchées de la Première guerre mondiale au Palais d'Hiver de Petrograd, du front germano-russe dans l'ouest de l'Ukraine à la scène du théâtre à la Cartoucherie de Vincennes. C'est la naissance des totalitarismes que nous remémore ce spectacle vertigineux, glaçant et fascinant à la fois. Les totalitarismes d'hier qui annoncent - on le comprend vite - ceux d'aujourd'hui. 
« Pour pouvoir envisager qui est Vladimir Poutine, nous devions comprendre de quel ventre, encore fécond, il sortait », expliquait au Monde (2) Ariane Mnouchkine, directrice et metteuse en scène.
"Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil ont voulu remonter aux sources, comprendre les rouages de cet infernal système despotique, écrit Fabienne Pascaud dans Télérama (3). Pendant des semaines, des mois, ils ont entrepris un colossal travail de recherche, de lecture d’essais historiques, politiques, sociologiques, de biographies. Pour nous faire entendre et voir en langues russe, allemande, française, et en scènes hautes en couleur, passions, violences et même facéties, comment la guerre de 1914-1918, la révolution bolchevique de 1917 ont permis le marasme."
On y entend les inquiétudes de Churchill, les premières réflexions hallucinées du caporal Hitler, les certitudes sourdes de Lénine et des siens qui ont confisqué dès le début, à leur profit, la révolution et anéanti tout espoir de démocratie. "C'est nous qui décidons - je veux dire le parti."
« La vérité des faits a été trop trahie. Cette histoire est celle d’un mensonge de dimension planétaire dont nous subissons encore les conséquences », affirme Ariane Mnouchkine au Monde.

Les dragons pondent leurs œufs dans d'innombrables nids, mais plus nombreux encore sont les fous qui s'y précipitent pour les couver.
Extrait du spectacle "Ici sont les dragons", Théâtre du Soleil.

A quelques pas de la Cartoucherie de Vincennes, dans le 4e arrondissement de Paris, le Musée Picasso présente une exposition temporaire intitulée « L’art dégénéré : le procès de l’art moderne sous le nazisme". Elle revient sur l’exposition de propagande Entartete Kunst, organisée en 1937 à Munich, qui présentait plus de 700 œuvres d’une centaine d’artistes, représentants des différents courants de l’art moderne, d’Otto Dix à Ernst Ludwig Kirchner, de Vassily Kandinsky à Emil Nolde, de Paul Klee à Max Beckmann, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, dans une mise en scène conçue pour provoquer le dégoût du visiteur. Ce fut le début d'une purge. Plus de 20 000 œuvres de 1400 artistes classés dégénérés aussi bien en France, qu’en Allemagne, sont ainsi retirées, vendues ou détruites. Le Musée Picasso présente une soixantaine de ces œuvres sauvées de la censure destructrice des nazis. "Sur les murs du musée Picasso, la réunion de ce petit noyau de tableaux et de sculptures présentés à Munich cause aussi un électrochoc, mais inversé, écrit Sophie Cachon dans Télérama (5). On y découvre, troublé, la puissance toujours aussi palpable de mouvements n’ayant en commun que l’impardonnable modernité honnie des partisans de Hitler." Et on pense aux artistes russes d'aujourd'hui qui ont fui leur pays, à la volonté de Poutine de disposer d'une industrie cinématographique qui raconte son Histoire. On pense à Trump qui fait la chasse aux politiques culturelles et aux artistes qui font selon lui de l'idéologie et veut prendre le contrôle d’institutions culturelles pour restaurer la « vérité dans l’histoire américaine » (6). Et on se dit que l'Histoire ne nous a rien appris et que ce sont ces gérontocrates qui sont atteints de dégénérescence. 

Ce temps m'en veut. Je ne fais pas son affaire. Je suis trop peu nationaliste, pas assez raciste. Le bruit m'effraie ; au lieu de jubiler quand rugit le "Heil", au lieu de lever le bras à la romaine, j'enfonce mon chapeau sur la tête.
Ernest Barlach, lettre à Reinhard Piper, 11 avril 1933, cité dans l'exposition "L’art dégénéré : le procès de l’art moderne sous le nazisme".

Le jeu était terminé. (…) On m’appelait « artiste dégénéré », « l’effroi du citoyen », « corrupteur de la jeunesse », « fleur de pénitencier ».
Oskar Kokoschka, Ma vie, 1971

(1) Jusqu'au 27 avril - 
https://theatre-du-soleil.fr/fr/notre-theatre/les-spectacles/ici-sont-les-dragons-2024-2470
(2) https://www.lemonde.fr/culture/article/2024/11/27/avec-ici-sont-les-dragons-ariane-mnouchkine-sur-le-pied-de-guerre_6416612_3246.html
(3) https://www.telerama.fr/theatre-spectacles/ici-sont-les-dragons-ariane-mnouchkine-et-le-soleil-face-a-un-immense-defi-theatral_cri-7035799.php
(4) Jusqu'au 25 mai -
https://www.museepicassoparis.fr/fr/lart-degenere-le-proces-de-lart-moderne-sous-le-nazisme
(5) https://www.telerama.fr/arts-expositions/l-art-degenere-au-musee-picasso-une-exposition-historique-sur-ces-uvres-jugees-subversives-par-les-nazis_cri-7036917.php
(6) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/28/donald-trump-veut-prendre-le-controle-d-institutions-culturelles-pour-restaurer-la-verite-dans-l-histoire-americaine_6587248_3210.html



dimanche 29 décembre 2024

Refuser l'obscurité

Boycotter et censurer sont aussi à la mode que insulter et annuler. Triste époque, dirait-on au risque de passer pour un vieux con. On le serait plus encore si on disait O tempora, o mores. Disons-le sans crainte au point et à l'âge où nous en sommes.
Le problème de la censure est que chacun appelle à l'exercer contre le camp d'en face, tout en s'indignant que ceux du sien puissent en être victimes.

Heureusement, on se rend compte qu'on est loin d'être seul à soupirer.
Par exemple, en écoutant hier Christophe Bourseiller sur France Inter (1) qui rappelait l'importance de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, roman qui évoque un futur dystopique où le savoir est rejeté le savoir, la mémoire annihilée et les livres brûlés. Bourseiller y voit un livre prémonitoire repensant, notamment, à la campagne d'épuration littéraire qui, en 2019 au Canada, a vu la bibliothèque d'une trentaine d'écoles catholiques détruire près de cinq mille livres "dans un but de réconciliation avec les nations premières". Ont ainsi disparu des albums d'Astérix, de Tintin, de Lucky Luke et tant d'autres. L'initiatrice de la campagne a même organisé, toujours sous couvert de bienveillance, une cérémonie de "purification par la flamme".  Une trentaine de livres ont été brûlés dans un but "éducatif". On n'était alors pas loin du concept d'art dégénéré qui a amené les nazis à pratiquer des autodafés. Pas loin non plus des pratiques de l'Inquisition.

On se réjouit aussi en lisant que, sous l'impulsion notamment du sympathique et toujours militant Sam Touzani, artiste citoyen, 530 artistes belges, issus de toutes les disciplines, ont signé une carte blanche récemment publiée dans Le Soir, dans laquelle ils s'opposent aux boycotts culturels des institutions et des artistes israéliens. "Une vieille recette qui promet tout, en ne résolvant rien. Sous prétexte de solidarité, on réclame aujourd’hui que des ponts culturels soient détruits par le bulldozer du moralisme. Nous, citoyens libres et artistes, refusons de céder à ce mirage dangereux. Boycotter les institutions culturelles et les artistes israéliens pour défendre la cause palestinienne ? Un raccourci séduisant, certes, mais derrière la rhétorique enflammée, ce geste refuse d’affronter la complexité et choisit la facilité de l’exclusion."
Les signataires rappellent que ce boycott vise les institutions culturelles, prétendument au nom de la justice, institutions qui constituent autant d'espace de rencontre où peuvent se croiser et même s'affronter des voix multiples, y compris les plus critiques. "Boycotter ces espaces, c’est museler précisément ceux qui osent défier les dogmes, dénoncer les injustices et rêver d’un autre monde." Briser une boussole, éteindre la lumière n'a jamais aidé à mettre fin à une guerre ou à une injustice.
Et puis, la censure est une spirale sans fin. "Imaginons un instant appliquer la logique du boycott culturel à d’autres nations. Les artistes chinois ? Écartés, car Pékin n’incarne pas vraiment un modèle de libertés. Les Russes ? Boycottés, histoire de prolonger la guerre froide. Et que dire des Iraniens, des Afghans ou des Syriens ? Adieu la poésie persane, le cinéma iranien et la littérature afghane, car leurs gouvernements échouent au test démocratique. Le Maroc, la Tunisie, l’Algérie ? Pas exactement des phares de démocratie. Et que dire encore de l’extrême droite en Hongrie ou en Italie ? Jusqu’où pousser cette logique absurde, où chaque nation est tour à tour exclue pour les péchés de son gouvernement, confondant nations et individus, États et œuvres ?"
"Ce dont le monde a besoin, affirment encore les signataires, ce n’est pas de murs culturels, mais de ponts solides. La paix ne se construira jamais en fermant les portes, mais en les ouvrant, même aux idées qui nous dérangent. En dynamitant les ponts culturels, on ne fait pas pression sur les oppresseurs : on étouffe les opprimés. En croyant dénoncer l’injustice, on la perpétue."

De son côté, Sam Touzani ajoute ceci : "Quoi que vous pensiez du conflit au Proche-Orient, quel que soit votre degré d’implication ou d’indifférence, sachez ceci : boycotter des artistes israéliens n’est pas un acte de résistance, mais une erreur tragique. Boycotter des artistes, c’est étouffer les voix qui, souvent, portent elles-mêmes des messages de justice et d’ouverture. Des horreurs du pogrom du 7 octobre 2023 à la tragédie qui se joue à Gaza, les souffrances humaines nous rappellent une vérité essentielle : face à ces tensions, la meilleure posture est claire : empathie pour tous, aveuglement pour personne". (...) "Je défends depuis toujours la solution de "deux peuples, deux États", vivant côte à côte dans une paix juste et durable. Mais cette paix restera une chimère tant que les héritiers des assassins d’Itzak Rabin et d’Anouar El Sadate dicteront l’histoire de ce confetti, un territoire qui, sans être Israël, n’attirerait guère plus d’attention que le Soudan. Seul un leadership dépassant la haine, éclairé et ouvert aux artistes, pourra œuvrer à la paix."
Et il invite à agir, "non contre quelqu’un, mais pour quelque chose de plus grand. Signez, partagez cette pétition, et faites entendre une voix de résistance créative" :

Il y a des jours où on est content de ne pas être à la mode. Même peut-être d'être un vieux con. Mais heureux de l'être parmi tant d'autres.

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/ce-monde-me-rend-fou/ce-monde-me-rend-fou-du-samedi-28-decembre-2024-1361015


dimanche 28 janvier 2024

Des doutes

J'ai des doutes. Parfois je me demande si je ne serais pas d'extrême droite. J'ai lu "Sur les chemins noirs", de Sylvain Tesson, son récit de la traversée de la France à pied. Et je dois l'avouer ici, je l'ai apprécié.
J'ai lu "L'Axe du loup", autre récit - incroyable - de Sylvain Tesson qui raconte un autre voyage à pied qu'il a effectué durant huit mois, parfois dans des conditions extrêmes et des situations dangereuses, dans les pas d'évadés du goulag depuis Iakoutsk dans le nord-est de la Russie jusqu'au Golfe du Bengale à 5000 km de là. Ce récit illustré par Virgile Dureuil (1) m'a, je dois le reconnaître, impressionné.

Mais voilà, Sylvain Tesson est vilipendé par 1.200 poètes, écrivains et libraires qui ont décidé qu'il était d'extrême droite et ne pouvait donc pas présider le Printemps des poètes. Ils l'ont affirmé dans une tribune. On suppose donc que ces libraires vont désormais faire le tri dans les livres qu'ils vendent et ne garder que ceux des bons écrivains. 
Les signataires considèrent que Tesson est d'extrême droite à cause d'une préface qu'il n'a pas écrite, mais aussi parce qu'il a déclaré "Si vous voulez faire peur à vos enfants, ne leur lisez pas les contes de Grimm, mais certaines sourates du Prophète". Comme l'écrit Franc-Tireur (1), les signataires de la tribune flingueuse feraient bien de lire le Coran : "Ils y découvriraient que cette violence existe, tout comme dans l'Ancien Testament ou la Torah". Je pense la même chose. Je me demande si je ne serais pas d'extrême droite. 

J'ai des doutes. Parfois je me demande si une certaine gauche ne serait pas d'extrême droite. Je me demande où se situent ceux qui défendent l'islamisme. S'indigner qu'on critique les dérives politiques d'une religion dont on impose la loi par la violence et la terreur, n'est-ce pas soutenir une forme de fascisme ? J'ai des doutes sur la gauche : ne serait-elle pas d'extrême droite à force de chasser en meute contre qui ne pense pas comme elle, à force de jouer les Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire à l'époque de la Terreur ?

J'ai des doutes, est-ce que vous en avez ?

La vie me laissait une chance, il était grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.
Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.
Sylvain Tesson, "Sur les chemins noirs", Gallimard nrf, 2016.

(1) Casterman, 2023.
(2) 24.1.2024.
https://www.ouest-france.fr/reflexion/editorial/editorial-la-polemique-sylvain-tesson-ou-lhypertrophie-du-champ-politique-1a1f54b6-bc14-11ee-8a7d-fa3ec2db0626

vendredi 3 février 2023

Savonarole, le retour

Dans quels temps obscurs (et stupides) sommes-nous tombés pour que l'art soit l'objet d'autant d'attaques ? Des activistes pour le climat s'en prennent à des tableaux dans les musées plutôt qu'aux bagnoles, aux avions ou aux pesticides. D'autres, au nom de leur morale, veulent faire interdire des œuvres, empêcher des artistes de s'exprimer, parce qu'ils ne pensent pas comme eux. Comme si ces flics de la pensée, ces censeurs, ces inquisiteurs ne comprenaient pas la différence qui existe entre expression artistique et réalité. Invitons les à regarder le tableau Ceci n'est pas une pipe  de René Magritte. C'est un tableau, une représentation d'une pipe, mais pas une pipe, on ne peut la tenir en main, la bourrer de tabac, l'allumer, ni la fumer.  Représenter, c'est mettre à distance et ainsi permettre de réfléchir.
Une rétrospective de l’artiste américain Philip Guston (1913-1980) a été reportée de 2020 à 2022 par trois musées américains et par la Tate Modern de Londres, explique Le Monde (1), parce que certaines toiles représentant le Ku Klux Klan, quoique dénonçant le suprémacisme blanc, pourraient heurter les Noirs. "Guston est blanc et le public ne fait plus la différence entre montrer, adhérer ou dénoncer. Ces deux années ont surtout permis de « reprofiler » une exposition dont la première étape, à Boston fin 2022, a vu cinq toiles sur le KKK retirées sur les quinze prévues."
Il y a surtout dans cette attitude des musées à la fois une peur des activistes et un mépris pour le public considéré comme incapable de comprendre, de prendre une distance.

Lors de sa séance de vœux récemment, la Ministre française de la Culture, Rima Abdul Malak, a annoncé qu'elle entend « lutter contre les assignations identitaires et la cancel culture ». "Elle redoute, écrit Le Monde (1), de voir la France prendre le chemin américain de la censure de livres, films, tableaux. Par l’extrême gauche dans le champ intellectuel au nom des minorités ; par l’extrême droite politique, au nom de la majorité blanche. Elle est sur la ligne du philosophe Ruwen Ogien, distinguant l’offense du préjudice : un créateur peut offenser mais ne pas nuire. En Amérique du Nord, offenser est devenu blasphème. Les conséquences sont vertigineuses."

Pour certains activistes identitaires, seul un homosexuel devrait pouvoir jouer un rôle d'homo dans un film ou un spectacle, idem pour les non-binaires, les minorisés, les racisés ou tous ceux et toutes celles qui se sentant différents se sentent aussi ostracisés. Ce qui a amené Tom Hanks, oscarisé pour son rôle d’homosexuel atteint du sida dans Philadelphia (en 1993), à déclarer qu'aujourd’hui il refuserait le rôle, parlant de « l’inauthenticité d’un hétéro jouant un gay ». L’acteur français Vincent Dedienne fait justement remarquer que si Tom Hanks n’est pas gay, Denzel Washington, son avocat dans le film, n’est pas avocat dans la vie. Et il ajoute : « Il fait sale temps pour les acteurs. » (1)
En Belgique, au printemps dernier, la journaliste Safia Kessas a dû être mise sous protection policière. Son crime : avoir interviewé Angela Davis alors qu'elle n'est pas noire. Elle est pourtant, rappelle Marianne (2), "une intellectuelle engagée sur les questions coloniales et qui se définit comme intersectionnelle". Le communiqué des plaignants est un salmigondis de reproches ostracisants de la part des ostracisés. Angela Davis a affirmé n’être nullement opposée au choix de Safia Kessas comme interlocutrice, qu'il s'agit là d'une « mauvaise question », que le « focus sur les identités » entraîne des raccourcis et elle a estimé que la « cancel culture » est  « perturbante ».
Faudrait-il donc être femme pour interviewer une femme ? Islamiste pour interviewer un islamiste ? Homme pour jouer un homme ? Pédophile pour jouer un pédophile ? Con pour jouer un con ? La bêtise atteint des sommets et elle est effrayante. Chacun dans sa niche ou pire dans sa cage.  

L’Observatoire français de la liberté de création déplore une « vague inédite de déprogrammations dans tous les champs de l’art et de la culture ». Selon l’Observatoire, on assiste à une confusion des rôles : il revient aux programmateurs de montrer des œuvres et de créer le débat si elles sont problématiques, mais c'est au juge de les interdire ou non au nom de la loi. "Marqué à gauche, indique Le Monde (1), cet observatoire déplore que « d’autres types de censure » voient le jour, encouragés par des groupes antiracistes ou féministes."
Récemment, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême a déprogrammé une exposition consacrée à Bastien Vivès accusé de faire dans ses livres l'apologie de la pédopornographie. Le dessinateur Enki Bilal condamne (3) "les grosses conneries qu’il (Vivès) a proférées sur les réseaux sociaux quand il était plus jeune", mais défend le droit à la provocation. "Si on veut faire de la provoc, on doit pouvoir le faire. Dans l’art, c’est même souhaitable. Mais il faut rester dans le domaine du fantasme, du décalage du réel. Il faut faire preuve, même dans les plus grands délires, d’une certaine nuance – mot qui semble avoir perdu tout son sens dans le monde binaire d’aujourd’hui. Le déferlement de haine sur les réseaux sociaux le prouve, avec la désagréable impression que le wokisme – ce maccarthysme à l’envers – y prend sa part. Que cette idéologie provienne de la gauche est atterrant."

Avec une quarantaine d'autres personnalités du monde de la culture, Enki Bilal a signé une tribune s'alarmant d’« un climat de peur menaçant la liberté de création » (4). Ils rappellent " qu’interroger ou contester le travail d’un auteur est légitime, mais que le bâillonner ne l’est pas. Comment un artiste pourrait-il encore prendre des risques, interroger sa part d’ombre (et la nôtre), chercher à bousculer, à remuer les passions humaines, à questionner notre condition commune – parfois sombre – en se demandant, à chacune de ses productions, si son prochain habit ne sera pas fait de goudron et de plumes ? Aucun auteur ne peut créer en tremblant." Si ce sont les censeurs qui décident ce qui est publiable ou exposable, "quel sens aura encore l’activité artistique ? Qu’est-ce donc que cela, si ce n’est la réintroduction, par une fraction de la société, d’un délit d’outrage aux bonnes mœurs qui avait valu à Flaubert d’être poursuivi en 1857, car l’art, disait-on, devait poursuivre un but moral et contribuer à  épurer les mœurs".
"Autour de nous, écrivent-ils encore, beaucoup sont tétanisés par le climat ambiant mais peu osent parler, ayant légitimement peur pour leur carrière et leur réputation. Quand une société en arrive là, elle est au bord de l’obscurantisme."

Un des slogans de mai 68 était "Il est interdit d'interdire". C'était il y a 55 ans. Une éternité. Depuis, nous sommes devenus timorés. Il y a treize ans, le livret de Stéphane Hessel Indignez-vous ! connaissait un succès enthousiasmant. Aujourd'hui, certains prennent l'injonction au pied de la lettre, s'enflammant à la moindre contrariété, au moindre propos contraire à leur vision non pas du monde mais d'eux-mêmes ; ils mènent une chasse en meute, sans prendre le temps de s'informer, de débattre, de réfléchir. Haro sur qui ne pense pas comme moi (qui ne pense pas).

Nous vivons une époque de censure dans laquelle bien des gens, particulièrement des jeunes, en sont venus à estimer qu'il faut limiter la liberté d'expression. L'idée selon laquelle heurter les sentiments d'autrui, offenser leur sensibilité, c'est aller trop loin est aujourd'hui largement répandue, et lorsque j'entends de braves gens tenir de tels propos, je me dis que la vision religieuse du monde est en train de renaître dans le monde laïque, que le vieux dispositif religieux de blasphème, d'inquisition, d'anathémisation, et tout le reste, pourrait bien être en train de faire son retour. 
Je peux affirmer, et je le fais volontiers, qu'une société ouverte doit autoriser l'expression d'opinions que certains de ses membres peuvent trouver désagréables, sinon, nous acceptons de censurer les opinions qui dérangent, nous nous retrouvons confrontés à la question de savoir qui doit détenir le pouvoir de censure. 
Quis custodiet ipsos custodes ?, comme on disait en latin. Qui nous protègera de nos gardiens? 
Salman Rushdie, "L'instinct de liberté" (5)

(2) https://www.marianne.net/societe/trop-blanche-pour-interviewer-angela-davis-une-journaliste-belge-sous-protection-policiere
(3) https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/01/26/enki-bilal-dessinateur-c-est-une-dictature-en-marche-je-serai-toujours-du-cote-des-artistes_6159344_3246.html
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/02/01/affaire-bastien-vives-interroger-ou-contester-le-travail-d-un-auteur-est-legitime-le-baillonner-ne-l-est-pas_6160127_3232.html
(5) in "Langages de vérité", Actes Sud, 2022.

vendredi 10 septembre 2021

Les Aventures de Savonarole en Ontario

"Tintin en Amérique", au feu ! "Astérix et les Indiens", au feu ! "La Conquête de l'ouest", aventure de Lucky Luke, au feu ! Ce ne sont là que trois des innombrables bandes dessinées, romans, livres d'histoire et manuels scolaires qui ont été brûlés, il y a deux ans, en Ontario par  le Conseil scolaire catholique Providence, qui gère une trentaine d’écoles francophones (1). Cinq mille livres ont été mis à l'index, comme à l'époque de l'Inquisition et une partie d'entre eux brûlée. Hergé est accusé de racisme (ce qui reste à prouver) (2). Goscinny et Uderzo ont commis le crime d'avoir présenté dans cet album d'Astérix une jeune Indienne trop aguicheuse. Et Morris se voit reprocher d'utiliser le terme "conquête". Le Conseil scolaire catholique a donc jugé nécessaire de procéder à une "purification par le feu" de ces ouvrages accusés d’entretenir les préjugés contre les autochtones.

Peut-on suggérer à ce Conseil d'aller plus loin encore? De brûler les livres saints emplis de scènes de violence, de brûler les tableaux qui représentent des scènes de la crucifixion du Christ ou des martyrs de saints. Ce sont autant de glorifications du sadisme, du masochisme, de l'humiliation, de la torture, de la mise à mort. Sans doute faudrait-il aussi supprimer les crucifix, représentations de pratiques atroces qui heurtent les âmes sensibles. Il faudrait expurger les bibliothèques de tous les livres qui peuvent choquer d'une manière ou d'une autre. Au feu, "L'Amant de Lady Chatterley" ! Au feu, "Les liaisons dangereuses" ! Au feu, "American Psycho" et tant d'autres romans ! Les musées aussi doivent faire le tri. Lacérons - évidemment - "L'Origine du monde " de Courbet, "L'Olympia" de Manet (une femme blanche nue sur un lit, à qui une servante noire apporte des fleurs) et tous les tableaux du même style qui l'ont précédé, en particulier "La Venus d'Urbino" du Titien. Jetons à la poubelle toutes les représentations de "L'Enlèvement  des Sabines" et tous les tableaux de Toulouse-Lautrec emplis de femmes de mauvaise vie. Et, si on ne les brise pas, habillons au moins toutes ces nus antiques qui doivent tant choquer celles et ceux dont les convictions religieuses les obligent à cacher leur corps. Le cinéma ne peut être en reste. Supprimons tous les westerns, les films de guerre et de bagarres, les films érotiques bien sûr, et ceux qui comportent des scènes de viol (telle "La Source" de Bergman). Bref, réinstaurons des comités de salubrité publique qui décideront des œuvres d'art qui pourront être ou non diffusées.  

Le Comité scolaire catholique Providence est dans l'air du temps, celui de la cancel culture, celui des nouveaux censeurs et inquisiteurs qui entendent appliquer d'autorité à tous leur morale - qui est évidemment la seule à suivre. Se rendent-ils compte qu'avec ces autodafés ils renouent avec les pires heures de l'Inquisition et du nazisme ? Se rendent-ils compte qu'ils commettent un crime contre l'intelligence, convaincus que les lecteurs, les amateurs d'art ne sont pas capables d'esprit critique ? Leur volonté de purification effraie. Les purs sont souvent des épurateurs. "Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes », a dit l’écrivain allemand du XIXe siècle Heinrich Heine (3).


(Re)lire sur ce blog notamment "Prévert à l'index", 29.6.2021, et "Tavernier et les censeurs, 5.4.2021.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/09/au-canada-des-livres-brules-au-nom-de-l-image-negative-vehiculee-sur-les-autochtones_6093983_3210.html

https://www.lalibre.be/international/amerique/2021/09/07/des-milliers-douvrages-dont-tintin-et-asterix-detruits-dans-des-ecoles-au-canada-nous-enterrons-les-cendres-de-racisme-L7ZC5XH5Y5FQFCKB5RZNYTYAAQ/

(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2021/09/10/tintin-en-amerique-merite-t-il-detre-brule-4T73EUBTQRHFHLUWCKAI72N4ZM/

(3) cité dans Le Soir.

mardi 29 juin 2021

Prévert à l'index

Je suis allé au marché aux oiseaux / Et j'ai acheté des oiseaux / Pour toi / Mon amour / Je suis allé au marché aux fleurs / Et j'ai acheté des fleurs / Pour toi / Mon amour / Je suis allé au marché à la ferraille / Et j'ai acheté des chaînes, de lourdes chaînes / Pour toi / Mon amour / Et puis, je suis allé au marché aux esclaves / Et je t'ai cherchée / Mais je ne t'ai pas trouvée / Mon amour

On connaît ce poème de Jacques Prévert. On le croyait facile à comprendre. Ce n'est pas le cas. Une élève de 16 ans d'un cours de français d'une école de Toronto a été "choquée" d'avoir à analyser ce poème "raciste" qui fait "l'apologie de l'esclavage". La plainte qu'elle a déposée auprès de la direction a été entendue et transmise à ce qui correspond au rectorat. Visiblement, ni la direction de l'école, ni le rectorat n'ont compris, plus qu'elle, le poème. Ils ont suspendu pendant quelques semaines Nadine Couvreux, la prof de français, l'ont sanctionnée en conseil de discipline et ont menacé de la congédier "si de tels événements devaient se reproduire". Ce poème de Prévert ne pourra plus être étudié. 

On croit à un mauvais rêve, à un cauchemar. On y est. La cancel culture fait des ravages aux plus hauts niveaux. "Qu’une jeune personne soit incapable de comprendre un texte, surtout s’il est d’une autre culture que la sienne, est compréhensible : elle est justement là pour apprendre. Mais que des adultes occupant des postes d’autorité en éducation en soient incapables est terrifiant", écrit le quotidien québécois Le Devoir  (1). La cancel culture rend visiblement stupide. On en vient à se demander à quoi sert une école: à soutenir la bêtise?

Note: ci-dessous pour la direction de l'école et le rectorat, trouvée sur Internet, une brève et assez simple analyse de ce poème : "M Prévert nous raconte la dureté émotionnelle qui vient avec tomber amoureux: Il a trouvé une femme qu'il aime, et il lui achète de belles choses. Mais il aimerait aussi la garder sous clé pour qu'elle ne puisse pas le quitter et pour que personne ne la vole, comme un objet. Mais à la fin, il se rend compte qu'elle n'est pas un objet, mais plutôt une personne libre, et qu'il ne peut pas la contrôler comme il veut." C'est si compliqué à comprendre?

Il n'y a pas de problème, il n'y a que des professeurs. Jacques Prévert

https://www.courrierinternational.com/article/cancel-culture-une-enseignante-canadienne-sanctionnee-pour-un-poeme-de-prevert

lundi 5 avril 2021

Tavernier et les censeurs

Bertrand Tavernier est mort récemment. Ce fut l'occasion de rappeler que ce grand réalisateur et fin connaisseur du cinéma américain s'est fâché contre la cancel culture, cette chasse aux sorcières menée par des néo-puritains qui veulent que disparaissent des mémoires les noms de celles et ceux qui, à un moment ou un autre, n'ont pas été dans la droite ligne qu'ils ont, eux les censeurs, définie.

"Tarvernier, disait Claude Askolovitch dans la revue de presse de France Inter du 26 mars (1), enrageait d'avoir appris que "dans l'Ohio, une université avait débaptisé son cinéma Lilian Gish, pour punir l'actrice qui un siècle plus tôt avait joué dans Naissance d'une nation, un film monument de DW Griffith, mais aussi un film raciste envers les noirs". Lilian Gish fut une grande actrice du muet et pour ce seul film il fallait que son nom soit effacé. Et Griffith, rappelait Bertrand Tavernier, avait aussi tourné un film sur Abraham Lincoln, et "montré la traite des esclaves dans toute sa violence. Est-ce qu’ils le savent à l’université dans l’Ohio ? Est-ce qu’ils savent ce que Griffith a produit?, s'indignait-il: Le lys brisé, A travers l’orage, Les deux orphelinesdes films incroyables, comprenant la première histoire d’amour interraciale sur l’écran!". Bertrand Tavernier "dénonçait la dictature du présent, l'ignorance de notre temps. Il avait dit au Monde en 2011, que l'histoire était une arme de construction massive contre toutes les dictatures et les incompréhensions". Il estimait aussi que "tout film, comme tout être humain, doit être présumé innocent ». Il est bon de s'en souvenir en cette période où des meutes de chiens virtuels dévorent à belles dents les proies qu'ils se sont choisies. 

(1) https://www.franceinter.fr/emissions/la-revue-de-presse/la-revue-de-presse-26-mars-2021 

samedi 27 février 2021

Sainte Anastasie

L'ordre moral est de retour. Les néo-puritains veillent. Ils sont les gardiens du respect des convenances qu'ils ont eux-mêmes fixées et font la chasse à ceux qui contreviennent à leurs lois. En France, constate Christian Roux dans Le Devoir, "les annulations et les tentatives d'annulation de conférences sont légion". Il cite le chahut qu'a dû subir la critique Carole Talon-Hugon, auteure du livre "L'Art sous contrôle"; le refus de publication qu'a essuyé Yana Grinshpun, enseignante à la Sorbonne, pour n'avoir pas respecté les règles (totalement subjectives) de l'écriture inclusive ; l'annulation à Nantes d'une conférence de l'historien Thierry Lentz consacrée à Napoléon. Sont-ce les censeurs qui décident désormais des sujets qu'on peut aborder et de la manière d'en parler? Cette révolution néopuritaine est effrayante. D'autant qu'elle est soutenue par l'extrême gauche et une bonne partie de cette gauche qui se veut bienveillante et s'avère stalinienne.

Yana Grinshpun constate une "radicalisation progressive de l'espace universitaire". Christian Roux rappelle qu'en 2018 des chercheurs américains en avaient fait la démonstration par l'absurde. "Ils rédigèrent une vingtaine d'articles truffés d'enquêtes bidon et de statistiques bidouillées flattant tous dans le sens du poil les nouvelles idéologies radicales à la mode." L'un voulait démontrer la culture rampante du viol chez les chiens dont certaines races souffriraient d'une oppression systémique. Un autre défendait une astrologie féministe, queer et indigéniste pour supplanter une astrologie masculiniste et sexiste. Seuls six de leurs articles furent refusés par des revues de chercheurs, sept ont été publiés et sept autres en étaient à l'étape du comité de lecture quand la supercherie fut révélée. L'un d'eux reproduisait un extrait de Mein Kampf dans lequel les mots Juifs avaient été remplacés par Blancs. Il fut refusé, ce qui n'a pas empêché plusieurs universitaires d'en faire l'éloge. L'idéologie, constatent les auteurs de ce canular au goût amer, se substitue à l'étude des faits, les doléances et la victimisation entraînent une attitude compassionnelle qui emporte toute rationalité. Les néo-puritains aiment les tiroirs, les étiquettes et les barrières. Seuls, ceux qui souffrent (parce qu'ils souffrent, forcément) peuvent parler de leur souffrance, les autres - les Blancs, les hommes, les hétéros, tous dominants - sont tenus de se flageller en silence. "Les gender, ethnic ou post-colonial studies fonctionnent souvent comme si les femmes, les homosexuels ou les Noirs étaient seuls habilités à parler de ces sujets. Comme si leur parole était par essence sacrée et incontestable. Comme si elle échappait aux règles normales de la critique", constate Christian Roux qui rappelle que la critique est fondatrice de l'université, au moins depuis Montaigne, qu'elle est constitutive de tout travail universitaire, quel que soit le sexe ou la race de celui ou celle qui parle.

Si l'avenir est sombre, regrette l'historien Thierry Lentz, c'est à cause "de la mollesse générale de la société et des administrations". De nombreuses directions n'ont pas osé défendre leurs enseignants victimes d'une chasse aux sorcières, préférant faire profil bas pour éviter les conflits avec des étudiants qu'il faut désormais protéger de tout propos qui pourrait les perturber. "Dire qu'un étudiant est là pour étudier est presque un scandale, affirme Thierry Lentz, empêcher les interventions extérieures d'historiens ou de philosophes entre presque dans les mœurs." Et nous voilà à entendre, en France comme au Québec, souligne encore Le Devoir, la demande d'une loi pour protéger la liberté de parole à l'université. Un comble pour une institution où elle devrait être sanctuarisée.

(1) Christian Roux, "Battons-nous pour le droit de critiquer!", Le Devoir (Montréal), 12.2.2021, in Le Courrier international, 18.2.2021.

vendredi 26 février 2021

Les censeurs indignés

La méthode est maladroite et contestable, mais l'intention est louable. La Ministre française de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a mis lourdement les pieds dans le plat. Dénonçant la montée de l'« islamo-gauchisme » à l'université, elle a demandé au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) une enquête sur « l'ensemble des recherches » menées en France.
Le milieu universitaire s'offusque, refuse de voir la gangrène qui le gagne. Le CNRS lui-même s'indigne, affirmant que l'islamo-gauchisme « ne correspond à aucune réalité scientifique ». Peut-être pas à une réalité scientifique, mais bien à une réalité qui se banalise. Et même une réalité de bon ton qui s'est répandue comme un virus dans une bonne partie de la gauche et de l'extrême gauche, défiant toute rationalité. Après l'assassinat de Samuel Paty, une centaine d'universitaires publiaient une tribune dans Le Monde : « Il serait temps, disaient-ils, de nommer les choses et aussi de prendre conscience de la responsabilité, dans la situation actuelle, d’idéologies qui ont pris naissance et se diffusent dans l’université et au-delà ».

Aujourd'hui, six cents autres universitaires tempêtent contre la ministre: qu'elle s'occupe de la condition des étudiants que la pandémie a précarisée plutôt que de se mêler des contenus de l'enseignement. Faut-il comprendre qu'elle doit s'occuper uniquement des corps et non des esprits? Attend-on de la ministre qu'elle se contente d'allouer des subventions et se taise sur les dérives intellectuelles auxquelles elle assiste comme nous?

Le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff, même s'il est critique sur la méthode, salue "cette prise de conscience et cette initiative" de la ministre. Il suggère, de plus, "un rapport dans le même cadre, mais dans une perspective tout autre, sur le statut des fausses sciences sociales calquées sur l’idéologie décoloniale, la théorie critique de la race et l’intersectionnalisme. L’enquête et l’évaluation critique sur les dérives militantes et les impostures intellectuelles dans les milieux académiques rempliraient une fonction démystificatrice et contribueraient à la lutte contre le nouvel obscurantisme", estime-t-il (1).

Certains ignorants le clament haut et fort: en utilisant le terme islamo-gauchisme, la ministre reprend un terme inventé par l'extrême droite. Rien de plus faux. "J’ai forgé l’expression islamo-gauchisme, rappelle Taguieff, au début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche (que je qualifie de gauchistes), au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire à vocation universelle. (...) Les convergences idéologiques et les alliances militantes entre islamistes et gauchistes dérivaient d’un commun antisionisme radical, c’est-à-dire de la forme contemporaine de la judéophobie. L’extrême gauche n’était pas encore convertie à l’islamophilie inconditionnelle et la lutte contre l’islamophobie – slogan du fréro-salafisme – n’était pas encore le grand thème mobilisateur."

Pierre-André Taguieff s’étonne de voir que la direction du CNRS « condamne l’emploi du terme  islamo-gauchisme au nom de la défense de la liberté académique ! Pourquoi ne pas condamner aussi l’usage des termes politiques comme néonazisme, néofascisme, extrême droite ou islamisme, voire diversité ou universalisme, en tant que slogans politiques ne renvoyant à aucune réalité scientifique » ? Le politologue est clair: "un tel parti pris témoigne surtout d’une affligeante ignorance de ces questions et d’une grande perméabilité aux modes intellectuelles". 

"Cette expression (islamo-gauchisme) désigne quelque chose de précis, explique Natacha Polony dans Marianne (2): la complaisance, jusqu’à l’alliance objective, de nombre de militants gauchistes pour l’islamisme au nom de la défense des musulmans comme minorité opprimée et de la détestation de l’Occident." Et l'ennemi devient alors celui qui s'oppose à l'islamisme malgré l'extrême violence dont use celui-ci, plus encore dans des pays musulmans qu'occidentaux. "À l’extrême gauche, décrypte Taguieff, cet antiracisme islamisé tend à remplacer le vieil antifascisme communiste. On peut voir dans ces attitudes et ces comportements le résultat de la stratégie des Frères musulmans qui jouent sur la culpabilisation et le victimisme pour conquérir l’opinion occidentale. Bref, l’Occident mécréant-islamophobe (pour les islamistes) ou capitaliste-raciste (pour les gauchistes) est toujours le seul coupable."

Pas question de nier les faits racistes commis dans nos sociétes, ni de délégitimer les études sur les questions de race et les formes de racisme, mais il faut, précise encore Taguieff, expertiser sérieusement les travaux réalisés dans ce domaine. "Or, en langue française, la plupart d’entre eux se présentent comme des catéchismes ou des bréviaires idéologiques, fabriqués paresseusement à coups d’emprunts aux publications militantes étasuniennes, et appliquant mécaniquement à la société française des outils conceptuels forgés pour analyser l’ordre social-racial américain, tel le racisme systémique (dit auparavant institutionnel ou structurel). Transposé par les activistes académiques à la française, cela donne le racisme d’État, pur fantasme, alors que ce qui caractérise la France, c’est son antiracisme d’État."

Taguieff rappelle que, en 2003-2004, Michel Laurent, alors premier vice-président de la Conférence des présidents d’université (CPU) et président de l’université d’Aix-Marseille II, "s’inquiétait de la poussée de tendances communautaristes, le plus souvent à caractère religieux, et précisait que ce phénomène constitue à la fois une réalité que certains d'entre nous vivent au quotidien, et, plus largement, un sujet de crispation politique et de revendication dans notre société ». C'était il y dix-sept ans. La CPU n'est plus aujourd'hui constituée que "d'heureux dormeurs" et le phénomène n'a fait que s'accroître. Ce qui n'empêche pas des intellectuels, des élus de gauche et d'extrême gauche, des journalistes de s'indigner de la volonté de la ministre d'enquêter sur ces dérives. "Une fois de plus, écrit Natacha Polony, la bêtise politicienne risque de faire rentrer dans le rang les quelques esprits lucides qui commençaient à faire entendre une autre musique." Combien faudra-t-il encore, avant que la réalité soit vue en face, de spectacles interdits, de conférenciers conspués, d'enseignants virés dans les universités parce qu'ils n'entrent pas dans la ligne fixée par le politbureau de quelques censeurs décoloniaux? "Pourquoi donc, demande P.A. Taguieff, s’indignent-ils pompeusement devant une légitime demande d’enquête objective sur des dérives idéologiques et des pratiques douteuses observables dans certaines universités devenues des temples du décolonialisme et des territoires conquis de l’islamo-gauchisme alors que nombre d’enquêtes journalistiques, ces dernières années, ont mis en évidence le phénomène ? Comment ces indignés peuvent-ils ignorer, par exemple, les travaux de Bernard Rougier, de Gilles Kepel et d’Hugo Micheron sur l’imprégnation islamiste de la société française, et en particulier du champ universitaire ? Comment peuvent-ils ignorer que cette imprégnation commence dès l’enseignement secondaire, comme l’a montré Jean-Pierre Obin dans ses travaux ?" Le terrorisme intellectuel ne correspond peut-être pas à une réalité scientifique, mais est bel et bien une réalité inquiétante. Taguieff n'utilise pas la langue de bois pour parler de ces terroristes à la mode. "Les chercheurs ou les enseignants-chercheurs qui disent s’inquiéter de ce projet d’enquête sur leurs pratiques et la qualité scientifique de leurs travaux sont pour beaucoup des militants décoloniaux, indigénistes et pseudo-antiracistes, pour la plupart pro-islamistes et parfois antijuifs, qui craignent que soit établie la médiocrité ou la nullité de leurs prétendus travaux scientifiques ainsi que dévoilées leurs actions d’endoctrinement et de propagande dans le cadre de leur enseignement ou sous couvert de colloques ou de séminaires militants (parfois fermés, non mixtes). Ils sont les premiers à ne pas respecter la liberté d’expression de leurs contradicteurs au sein du champ universitaire, à les diffamer (réactionnaires, racistes, islamophobes, etc.) et à jeter aux orties les libertés académiques, en empêchant les conférenciers dont ils n’aiment pas les idées de les exprimer librement. Ces censeurs, ces inquisiteurs et ces intolérants des gauches radicales installés dans l’Université sont les véritables maccarthystes de notre temps, qui ont mis en place un nouveau terrorisme intellectuel et installé un conformisme idéologique inédit. Ils prennent la posture victimaire dès qu’ils font l’objet d’une analyse critique."

A lire: Pierre-André Taguieff, "L'Imposture décoloniale - Science imaginaire et pseudo antiracisme", éd. de l'Observatoire, 2020.

A passer: le test de Charlie Hebdo "Pourriez-vous obtenir une chaire d'islamo-gauchisme?" https://charliehebdo.fr/jeux/quiz/pourriez-vous-obtenir-une-chaire-dislamo-gauchisme/?utm_source=sendinblue&utm_campaign=QUOTIDIENNE_23022021_-_ABONNES&utm_medium=email

A consulter: le site http://decolonialisme.fr/

(1) https://www.marianne.net/societe/entretien-avec-pierre-andre-taguieff-premiere-partie-quest-ce-que-lislamo-gauchisme

(2) https://www.marianne.net/politique/gouvernement/islamo-gauchisme-betise-politicienne-et-aveuglement-universitaire?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20210225&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiMWRhMjc0MDM2MDEzNTMyNzJkNjYxMmIyOWM2M2NiMDAifQ%3D%3D

jeudi 21 janvier 2021

Le grand purificateur

Est-ce une machine ou un homme? C'est une kalashnikov vocale. Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et philosophe, était fin septembre 2020 l'invité de la matinale de France Inter. (1) On a du mal à le suivre, tant il parle à une vitesse excessive, nous écrasant de sa logorrhée et de ses petits rires satisfaits. On a du mal à le suivre tant il est dans le mépris de ceux qui ne pensent pas comme lui, qui ne sont pas, comme lui, du côté de ce qui est juste et de ce qui est pur. Mais veut-il être écouté, lui qui dit refuser le débat? Il semble vouloir juste imposer sa vérité. Sait-il que les gens méprisants sont méprisables?

"Le respect de la loi n'est pas une catégorie pertinente pour moi", répond-il à Léa Salamé qui lui demande quelle société nous aurions si chacun définissait lui-même la loi. "La question, c'est la justice et la pureté", affirme-t-il. On frémit, l'Histoire nous a montré que derrière la notion de pureté, il y a celle d'épuration. Il faut produire des actions qui lèvent les systèmes de persécution, dit-il, vous produisez alors une action qui est juste et qui est pure. "Si vous prenez des mesures qui renforcent l'exposition des corps à la persécution, alors vous êtes impur et vous êtes injuste.", affirme-t-il péremptoire . "Mais qui décide ce qui est juste et injuste?", lui demande la journaliste. "C'est objectif, tout le monde le sait", répond le gardien de la pureté et de l'objectivité. Ce qui est objectif, c'est ce qu'il pense, lui. "Il faut tenter d'influencer les cerveaux de celles et ceux qui dans quelques années accèderont aux positions de pouvoir", écrit cet enseignant dans un ouvrage que les éditions Fayard ont trouvé bon - allez savoir pourquoi - de publier. Croyant sans doute au destin et à l'inéluctable (il n'est pas à une contradiction près), il pense que "les gens qui sont de droite à vingt ans sont perdus". Il vise ceux qui ont "des cerveaux malléables". Mais n'allez pas croire qu'il veuille les manipuler, il veut juste "les démanipuler". Ses étudiants savent-ils qu'ils suivent les cours d'un manipulateur qui ne s'assume pas?

S'il a la bonté de venir partager sur France Inter ses théories fumeuses et inquiétantes, c'est parce qu'une conférence qu'il devait donner le soir même dans une université de Rennes a été annulée à cause du coronavirus, mais il le fait dit-il, "de façon cynique" parce que de toute façon "les médias ne sont pas un lieu de transformation sociale". Il défend la violence: "moi, je me bats contre la catégorie de non-violence, il n'existe pas de non-violence dans un monde d'antagonismes". Lui-même assume son intolérance que dénonce un auditeur: "le but de la gauche, c'est de produire des fractures et des gens intolérables et des débats intolérables dans le monde social. Je suis contre le paradigme du débat et de la discussion. Il faut reproduire un certain nombre de censures dans l'espace public pour produire un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes". Il estime que la gauche doit "mépriser les opinions de droite". Il faut renvoyer les gens de droite et d'extrême droite à leur insignifiance, dit-il. "Je parle à mon public". On entend résonner la voix de Trump. Il dit souvent "tout le monde sait que..." tant il semble convaincu que tout le monde pense comme lui. Quand Léa Salamé lui demande de préciser qui est ce on auquel il se réfère sans cesse, il répond que "c'est un on auto-référentiel. C'est très très facile: tous les gens qui sont de mon côté vont tout de suite le sentir."

C'est ce même Lagasnerie qu'a épinglé l'hebdomadaire Marianne dans deux articles différents dans un numéro de mi-octobre 2020. D’abord dans un dossier sur « ces autres séparatismes qui nous mènent à la guerre civile ». « A quand les camps de rééducation? », demande le journaliste effrayé par ses propos sur la justice et la pureté. Ensuite dans un billet de Guy Konopnicki titré « L’effroi de l’ânerie ». « L’ouvrage est proprement confondant, écrit-il, tant il accumule les âneries les plus éculées sur l’art de donner un débouché politique aux mouvements contradictoires, dont le seul point commun est de s’opposer à quelque chose. » (…) « N’ayant guère d’idées nouvelles à imposer, il soutient tout ce qui interdit l’expression des anciennes. » (…) « Peu importe ce que l’on conteste, l’essentiel étant d’en interdire l’expression. Mais il faut croire que c’est une vieillerie que de vouloir donner un but à la politique, d’imaginer un projet de société, de concevoir des programmes. Le grand objectif révolutionnaire est d’acquérir la puissance politique en noyant la raison dans un lac d’âneries. »

On se le demande: pourquoi France Inter a-t-elle invité ce personnage qui crache sur les médias?  Pourquoi les éditions Fayard ont-elles édité ce petit-fils de Pol Pot et de Milosevic? Et pourquoi aujourd'hui Etopia, centre de recherches en écologie politique, lié au parti Ecolo, invite-t-il à ses rencontres prospectives celui qui préfère la censure et la pureté au débat et à la loi? 

(1) https://www.youtube.com/watch?v=5VVCrFhJ9vk

jeudi 13 février 2020

Rallumons les Lumières

Il n'y a pas d'âge pour jouer les inquisiteurs, pour dire la loi, les règles et mettre à l'index qui ne les respecte pas. Deux groupements d'étudiants de l'ULB veulent faire interdire un débat sur la liberté d'expression qui se tient ce soir dans leur université (1). Ils refusent qu'y participent "des réactionnaires" que sont, selon eux, deux membres de Charlie Hebdo invités pour l'occasion. Ces jeunes philistins ont-ils lu un jour l'hebdomadaire qu'ils condamnent? L'ont-ils compris? Ils lui reprochent une prétendue "islamophobie", ce terme qui ne signifie rien d'autre qu'une interdiction de critiquer la religion musulmane (2). Et ils fustigent la laïcité défendue par Charlie. Savent-ils, ces censeurs, sur quelles valeurs a été fondée l'Université Libre de Bruxelles? La simple lecture de Wikipedia leur rappellera qu'elle a fondée par des libres penseurs qui entendaient combattre "l'intolérance et les préjugés" en répandant la philosophie des Lumières. Ces jeunes juges autoproclamés seront-ils capables de s'attaquer à leurs propres préjugés? Peut-on leur rappeler ce qu'est un débat? Un moment où des points de vue se confrontent. S'opposer à un débat sur la liberté d'expression dans l'Université Libre devrait pousser à leur excommunication. 

Note: ce n'est hélas pas la première fois que l'ULB est confrontée à la censure de débats.
(Re)lire sur ce blog "Faiblesses d'esprit", 8.2.2012 et "Egalité bla bla", 8.2.2013.

(1) https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/pas-de-reacs-sur-notre-campus-des-militants-etudiants-veulent-empecher-un-debat-avec-charlie-hebdo-a-l-ulb-5e450bad9978e276b671a62d
(2) Dans Charlie Hebdo de ce 12 février, un lecteur qui se présente comme "musulman pratiquant depuis trente ans" et "lecteur assidu de Charlie" remercie l'hebdomadaire pour son soutien à Mila (voir billet précédent) et manifeste à celle-ci le sien. Eh, les étudiants censeurs, vous expliquez ça comment qu'un journal islamophobe soit apprécié par des musulmans?
Post-scriptum: Réaction de Caroline Fourest:
https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/la-polemiste-caroline-fourest-reagit-a-la-volonte-estudiantine-d-empecher-la-venue-de-charlie-hebdo-sur-le-campus-de-l-ulb-5e456c77d8ad582fb05924b8

dimanche 15 décembre 2019

La grande forme d'Anastasie

"Les cons, ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît", faisait dire Michel Audiard au personnage incarné par Lino Ventura dans "Les Tontons flingueurs". Hier, une cinquantaine de cons a tout osé à Toulouse. A osé s'en prendre de manière très agressive à une crèche vivante, aux personnes, des enfants notamment, qui y figuraient. Ils se sont présentés, en hurlant, comme "anti-capitalistes" et en criant "stop aux fachos" (1). Les cons, ça ne sait pas que ça peut être soi-même facho. Apparemment, être anti-capitaliste, c'est aussi, pour eux en tout cas, être anti-intelligence, anti-respect, anti-tolérance, anti-nuance. Devant les menaces des fachos qui sont anti (ou l'inverse, on s'y perd), les récitals de chœurs ont été annulés et la ferme solidaire, qui fait de la réinsertion socio-professionnelle, est repartie avec ses moutons qu'elle avait prêtés pour l'occasion. En quoi cette crèche était-elle capitaliste et fasciste? On ne le sait. Mais les cons, ça n'a pas à donner d'explications.

Dans le même temps, d'autres cons, supporters de foot ceux-ci, s'en prenaient virulemment à la Ministre des Sports Roxana Maracineanu, venue assister tranquillement, et à titre privé, à un match de troisième division (2). Le milieu du foot n'a jamais été le plus raffiné qui soit. Mais l'extrême aggressivité et la vulgarité adressées à la Ministre indiquent combien on a là affaire à des cons sans limites. Ils lui ont hurlé: "Prends ta voiture et va-t-en!", "T'as rien à faire là" et de pires trivialités encore. La Ministre a été forcée de fuir sous les jets de bière tandis que les cons scandaient "Tout le monde déteste la ministre". C'est un signe qui ne trompe pas sur leur identité: les cons, ça pense que tout le monde pense comme eux. 

Les cons, ça ose déchirer des livres et interdire une conférence. Il y a un mois, c'est François Hollande et une librairie indépendante qui en ont fait les frais (3). Les cons étaient cette fois étudiants, quelques centaines, venus interdire à l'ancien président de la République de s'exprimer à la faculté de droit de Lille. Ils réagissaient au suicide récent d'un étudiant de Lyon qui témoignait ainsi de sa précarité. "Hollande assassin!", hurlaient-ils. On ne sait quel rôle ils lui attribuent dans ce drame, mais ils ont détruit tous ses livres. L'Inquisition et les nazis en faisaient autant. Les cons, ça ne connaît pas l'Histoire.

Les cons aujourd'hui, ça empêche toutes celles et tous ceux qui ne pensent pas comme eux de s'exprimer. Les cons, ça empêche (c'était en octobre) la philosophe Sylviane Agacinski de prendre la parole - à l'université de Bordeaux cette fois - parce qu'elle n'a pas les mêmes positions qu'eux sur la PMA et la GPA (4). Les cons, ça empêche aussi des représentations de pièces de théâtre. Par exemple celle des "Suppliantes" d'Eschyle à la Sorbonne (c'était en avril), parce qu'ils y voient ce qu'ils ont envie d'y voir sans comprendre le message (5). Les cons, ça n'aime pas réfléchir.

Toujours à la Sorbonne (c'était en novembre), les cons, ça fait annuler un séminaire sur la déradicalisation auquel participait la Grande Mosquée de Paris, sous prétexte qu'il favorisait l'islamophobie (6). Les cons, c'est incapable de comprendre que l'islamophobie est favorisée par la radicalisation.

"Ce néofascisme où l'on fait l'autodafé des livres vient, non de l'extrême droite, mais de l'extrême gauche et elle a pour théâtre, ce n'est pas tout à fait un hasard, le lieu même où naquirent la disputatio médiévale comme l'esprit critique et l'anti-racisme: l'université. C'est pour l'esprit un scandale qui n'a pas de précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, à l'exception de Mai 68. La confusion de la science et du militantisme politique n'est pas seulement un crime contre les droits de l'homme, c'est un recul de la civilisation." C'est Jacques Julliard qui s'exprime ici (7).
Il fait référence à la moraline de Nietzsche, "cette substance toxique" qui consiste à se servir de la morale pour abattre l'adversaire. "La moraline est fille du populisme, c'est-à-dire du refus des règles de la démocratie formelle, et des règles de la pensée tout court."
C'est au nom d'un prétendu progressisme que s'expriment ainsi certains de ces fanatiques. "Ce progressisme-là résonne comme un bruit de bottes", constate Gérard Biard (6). 

On a le droit de ne pas croire en quelque dieu que ce soit, de considérer que la Bible et les Evangiles, le Coran ou la Torah ne sont que de belles ou moins belles histoires. On a le droit de blasphémer comme d'être scandalisé par les critiques de la religion. On a le droit de ne pas être d'accord avec les positions ou les projets du gouvernement ou de telle ou telle personnalité. On a le droit et même le devoir de défendre les plus défavorisés, de s'opposer au racisme, à l'homophobie et au sexisme. Mais tout cela n'autorise pas à hurler, à censurer, à pratiquer la terreur intellectuelle, à tout oser, à exprimer une telle connerie agressive. On a surtout le devoir d'être (plus) intelligent. Mais on prend alors le risque d'être moins con. Autant le savoir.

(1) https://www.ladepeche.fr/2019/12/14/toulouse-la-creche-vivante-interrompue-par-les-manifestants,8604828.php
(2) https://www.huffingtonpost.fr/entry/roxana-maracineanu-noel-le-graet-supporters_fr_5df4e940e4b03aed50eee947?utm_hp_ref=fr-homepage
(3) https://www.marianne.net/societe/livres-francois-hollande-universite-lille-2-librairie-meura
(4) https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/27/pma-pourquoi-la-conference-de-sylviane-agacinski-a-t-elle-ete-annulee-a-l-universite-de-bordeaux_1759987
(5) https://www.lepoint.fr/culture/eschyle-censure-a-la-sorbonne-27-03-2019-2304080_3.php
(6) Gérard Biard, "Le progressisme en rangers", Charlie Hebdo, 27.11.2019.
(6) https://www.lefigaro.fr/vox/societe/jacques-julliard-contre-la-guerre-civile-20191201
A lire aussi: "Cette haine qui monte", Serge Raffy:
https://www.nouvelobs.com/chroniques/20191113.OBS21033/france-ecoute-cette-haine-qui-monte.html

mercredi 30 octobre 2019

"Jeanne au bûcher" au bûcher

Il y a deux ans, l'Eglise catholique française lançait une campagne d'appel aux dons, en s'appuyant notamment sur un slogan créé pendant la campagne présidentielle précédente (1): "Votez Jésus-Christ, le seul qui n'a jamais changé de programme". Est-ce positif de ne pas changer de programme quand on constate qu'en deux mille ans J.C. n'a jamais réussi à le faire appliquer? "Aime ton prochain comme toi-même", ça n'a jamais marché. Pire, nombre de ses fidèles ont appliqué l'exact contraire de cette injonction impossible à concrétiser. Ce furent l'Inquisition, les croisades, le massacre de la Saint-Barthéméy, quantité de guerres menées au nom de Dieu et autre horreurs du même genre. Les sorcières, les infidèles, les apostats, les hérétiques, toutes celles et tous ceux qui ne marchaient pas dans le droit fil de l'Eglise ont fini en prison ou directement au cimetière. Même Jeanne d'Arc fut exécutée par l'Eglise.
Aujourd'hui, l'Inquisition est toujours active. Une certaine Fédération Pro Europa Christiana veut faire interdire au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles les représentations de "Jeanne d'Arc au bûcher", opéra d'Arthur Honneger, sur un livret de Paul Claudel. Elle trouve "obscène" la mise en scène de Romeo Castelucci, créée en 2017 déjà. La Fédération s'offusque qu'au cours du spectacle le personnage de Jeanne d'Arc apparaisse nu, change de sexe au cours de la représentation, mais aussi qu'il porte des vêtements masculins. Cette dernière accusation en particulier est surprenante quand on se souvient que, comme le rappelle la Monnaie, "il s'agit là du même reproche que celui qui lui a été fait lors de son procès en 1431. Considéré comme un signe d'héréticité, le simple fait de s'habiller en homme lui a valu une condamnation au bûcher. Que ce reproche refasse surface près de six cents ans plus tard provoque la stupéfaction. Que Jeanne d'Arc ait choisi de se vêtir comme un homme et de se couper les cheveux est de surcroît un fait historique avéré." Le T.R.M. souligne que "la mise en scène (profondément spirituelle) de Castelucci souhaite aller au plus près de la quintessence et présenter Jeanne comme un personnage profondément humain et vulnérable".
Quelle Europe voudrait nous imposer la Fédération Pro Europa Christiana? Celle des bûchers?

(1) http://www.lalibre.be/actu/international/france-votez-jesus-christ-le-seul-qui-n-a-jamais-change-de-programme-5a0167dacd707514e89f0afe
(2) https://www.lalibre.be/culture/musique/la-monnaie-defend-l-oratorio-jeanne-d-arc-au-bucher-mis-en-scene-par-castellucci-5db6f95e9978e218e381bde1

mercredi 13 juin 2018

La grande lessive

Nous vivons des temps brutaux où chacun a raison contre les autres, se moque, fustige, insulte, dézingue qui ne pense pas comme lui. Mais soyons rassurés: l'heure est aussi à la bienveillance. Les romans doivent désormais éviter de choquer quelque minorité que ce soit (et on est toujours d'une minorité). Aux Etats-Unis, les sensivity readers, démineurs de polémiques, sont chargés par les éditeurs de repérer dans les textes avant leur publication les mots ou propos qui pourraient heurter les sensibilités et être vus comme racistes, homophobes, sexistes, violents, désobligeants pour les personnes malades ou handicapées.
On apprend ainsi (1) qu'une auteure américaine de polar s'est vu déconseiller d'utiliser, pour parler d'un chien à trois pattes, les adjectifs estropié et difforme. Ils pourraient choquer les personnes handicapées. Le politiquement correct s'invite dans la création artistique. Devra-t-on se contenter désormais de romans à l'eau de rose? Un terme qui pourrait heurter les vendeurs d'eau de fleur d'oranger qui risquent de se sentir ostracisés.
Ce soir, Arte diffuse une série britannique, Three Girls, basée sur des faits réels: la plongée, bien malgré elles, de jeunes adolescentes dans un réseau de prostitution tenu par des Pakistanais. Elle risque de heurter bien des sensibilités, notamment celles de Pakistanais.
En France, une nouvelle polémique touche la maison de Pierre Loti, reprise dans la liste des monuments qui seront aidés par le Loto du patrimoine. Certains rappellent que Loti prit le parti des Turcs contre les Arméniens. Il conviendrait donc de laisser sa maison s'écrouler et de débaptiser les écoles et les rues qui portent son nom. Quel artiste, quel homme ou femme politique, quel héros échappera à la grande lessive? Qui sera plus blanc que blanc ou plus noir que noir? Qui échappera à la vigilance des braves gens? Verlaine a tiré sur Rimbaud. Faut-il le bannir des anthologies de poésie? Tous deux ont eu une relation homosexuelle, à l'époque scandaleuse et pourtant parfaitement admissible au regard des mœurs d'aujourd'hui. A l'aune de quelle époque les juger? Faut-il proscrire Arthur Rimbaud et Henry de Monfreid qui furent tous deux trafiquants d'armes? Faut-il brûler "Les liaisons dangereuses", les écrits du Marquis de Sade, ceux de Jean Genet, de Georges Bataille? Aujourd'hui ceux de Michel Houellebecq qui a le tort de parler de son époque, de ses lâchetés, de son cynisme et de ses égarements? Sans doute faudrait-il aussi brûler les livres dits saints qui contiennent des appels à la violence contre les non croyants. On n'oserait appeler Voltaire au secours, lui qui sera aussitôt traité d'islamophobe pour avoir écrit Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète.
Si on ajoute à ces excès de bien-pensance, la lutte contre le blasphème que veulent mener certains et la guerre aux appropriations culturelles (2), on peut s'attendre à voir la création artistique, dans quelque domaine que ce soit, se réduire à rien et devenir affaire de Bisounours. Même le Carré blanc sur fond blanc de Malevitch serait, à cause de sa couleur, scandaleux.
On voit par là que la censure est aussi immortelle que le ridicule. Et qu'elle n'a pas plus de limites que lui.

(1) http://www.lefigaro.fr/livres/2018/06/08/03005-20180608ARTFIG00259-le-politiquement-correct-gagne-la-litterature.php
(2) (Re)lire sur ce blog "Ceux qui rêvent en noir et blanc", 12 mai 2018.

dimanche 28 janvier 2018

La censure n'a pas d'âge

A quoi se forme-t-on quand on est étudiant? A l'intelligence d'abord. Une série d'étudiants sont déjà recalés (1). Ceux - du syndicat étudiant Solidaires (Solidaires avec qui?) - qui ont demandé à la direction de la faculté Paris Diderot d'annuler la représentation de la pièce de Gérald Dumont inspirée du texte de Charb Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes (2). La section locale de l'UNEF a l'intention, nous dit le Printemps républicain, d'envahir l'amphithéâtre pour empêcher la représentation. Censurer un spectacle fondamentalement laïc, antifasciste et antiraciste, voilà un projet de vieux réacs, mais ici menés par des étudiants. La censure n'a pas d'âge, pas plus que la bêtise.
Rappelons qu'il y a trois ans Charb, directeur de Charlie Hebdo, fut lâchement et sauvagement assassiné, comme nombre de ses camarades et collègues, par de jeunes obscurantistes convaincus que, en tirant à la kalachnikov sur des dessinateurs et des journalistes désarmés, ils avaient "vengé le Prophète". "C'est dur d'être aimé par des cons", avait fait dire Cabu à celui-ci, quelques années avant d'être assassiné. Et il aurait pu ajouter "et par d'immondes crapules".
Que dit Charb dans ce texte que certains esprits obscurs veulent faire taire? Il dit que le terme islamophobie est devenu un outil aux mains de ceux qui veulent empêcher toute critique d'une déviance politique intégriste et violente de l'islam. "Non, vraiment, le terme islamophobie est mal choisi s'il doit désigner la haine que certains tarés ont des musulmans. Il n'est pas seulement mal choisi, il est dangereux. (...) Lutter contre le racisme, c'est lutter contre tous les racismes, alors lutter contre l'islamophobie, c'est lutter contre quoi? Contre la critique d'une religion, ou contre la détestation des gens qui pratiquent cette religion parce qu'ils sont d'origine étrangère?".
Ceux qui sont prompts à dénoncer l'islamophobie ne supportent pas l'humour vis-à-vis de l'islam. "Si on laisse entendre qu'on peut rire de tout, sauf de certains aspects de l'islam parce que les musulmans sont beaucoup plus susceptibles que le reste de la population que fait-on sinon de la discrimination? , s'interrogeait Charb. La deuxième religion de France ne devrait pas être traitée comme la première? Il serait temps d'en finir avec ce paternalisme dégueulasse de l'intellectuel bourgeois blanc de gauche qui cherche à exister auprès de pauvres malheureux sous-éduqués."
Etudiants qui vous sentez solidaires des musulmans, n'assassinez pas Charb une seconde fois. Réfléchissez. Lisez attentivement le titre du texte de Charb, lisez le texte (89 pages en grands caractères, ça devrait aller...) (3). Et rappelez-vous, vous qui avez la chance d'étudier à l'Université Diderot, que ce dernier fut un des grands penseurs des Lumières. Pas de l'obscurantisme que vous soutenez par votre tentative de censure.

Post-scriptum: lire, à ce sujet, les pages 2 et 3 de Charlie Hebdo de ce 31 janvier: "Charb n'est plus là, mais ses livres sont encore de trop". Riss y souligne notamment que "demander l'interdiction de la lecture des textes de Charb est une insulte à la mémoire d'un homme qui a payé de sa vie le courage de dire une réalité qu'ils (les étudiants qui se croient antiracistes) fuient lâchement". Gérard Biard y rappelle notamment que "Charb considérait les musulmans et les musulmanes comme des adultes émancipés et des citoyens à part entière. Il combattait autant la haine qu'on leur porte à l'extrême droite que la condescendance méprisante qu'on leur porte à l'extrême gauche".

(1) Comme ceux de l'Université Libre de Bruxelles qui, avec des cris stupides et incompréhensibles, avaient en 2012 empêché un débat sur l'extrême droite. (Re)lire sur ce blog "Faiblesses d'esprit", 8.2.2012.
(2) Ce mercredi 31 janvier à 18h dans les locaux de l'université, amphi Buffon, 15 rue Hélène Brion, Paris 13e.
(3) Charb, Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, éditions Les Echappés, 2015.

mercredi 24 février 2016

Les fils des Joseph (Staline et McCarty)

Le terrorisme gagne chaque jour du terrain. Par les kalachnikovs et par les mots. La violence qu'il exerce se diffuse par certains intellectuels. Soit des gens qui sont censés aider les autres à réfléchir, mais qui font tout pour les en empêcher dès qu'il est question d'un dieu. Surtout celui des musulmans.
Voilà que de sombres crétins dans les médias de l'Etat iranien réitèrent l'appel au meurtre de Salman Rushdie (1). Avec 600.000 dollars de récompense pour le lâche qui ira assassiner un écrivain. Quand Khomeiny, le fou de Dieu, avait lancé le premier appel en 1989 il avait provoqué une réprobation générale. Aujourd'hui, la relance de cette fatwa ne suscite quasiment aucune réaction. Les appels scandaleux et meurtriers se sont aussi banalisés que les relations avec l'Iran se sont normalisées. Ainsi va ce monde.
Ceux qui flinguent au nom de leur dieu se sont trouvés d'utiles complices parmi les intellectuels occidentaux devenus de staliniens maccartystes qui veulent empêcher tout débat. Il n'est plus question ni de raison, ni d'esprit critique. Dieu semble s'être imposé comme la meilleure idée qui soit. Incontestable.
L'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud vient encore d'en faire les frais. Il a eu le culot d'affirmer que "le sexe est la plus grande misère dans le monde d'Allah" et de critiquer la manière dont sont traitées les femmes dans cette même culture. Un groupe d'universitaires lui est tombé sur le dos, à bras raccourcis. L'accusant (2) "d'alimenter les fantasmes islamophobes". Comme s'il n'y avait pas lieu de craindre des fanatiques qui, au nom d'une religion, font la guerre aux femmes et à tous ceux qui ne pensent pas comme eux. "Nous vivons une époque de sommations", déplore Kamel Daoud. Que savent, que peuvent savoir ces sociologues, ces historiens, ces philosophes de ce que vit et a vécu quelqu'un comme lui menacé de mort par les islamistes parce qu'il s'exprime librement ? Kamel Daoud dénonce les préjugés de spécialistes : "je sermonne un indigène parce que je parle mieux que lui des intérêts des autres indigènes et post-colonisés". A se vouloir à toute force anti-raciste, on se conduit comme les pires des colons, ceux qui ont choisi de maintenir des populations entières dans l'obscurantisme et la peur. Kamel Daoud annonce qu'il abandonne le journalisme. Qu'ont gagné les censeurs?
L'écrivain algérien a - heureusement - reçu le soutien de nombreux autres intellectuels (3). L'intelligence a toujours survécu à tous les dieux, à tous les inquisiteurs et à toutes les polices de la pensée. "Quand cette guerre contre l'islamisme sera terminée, écrit Riss (4), il faudra faire les comptes de toutes les lâchetés, les complaisances, les trahisons des intellos et des journalistes qui auront tout fait pour intimider et faire taire les voix contestataires."

Pour tous ces censeurs, cet extrait des "Versets sataniques" de Salman Rushdie. Et qu'ils se grattent où ça les démange!
Parmi les palmiers de l'oasis, Gibreel apparut au Prophète et se retrouva en train de débiter des règles, des règles, des règles, jusqu'à ce que les fidèles puissent à peine supporter l'idée d'une autre révélation, dit Salman, des règles sur la moindre chose, si un homme pète, il doit se tourner vers le vent, une règle sur la main à utiliser pour se nettoyer le derrière. Comme si aucun aspect de l'existence humaine n'était laissé sans règlement, libre. La révélation - la "récitation" - indiquait aux fidèles la quantité de nourriture à manger, la profondeur du sommeil, et les positions sexuelles qui avaient reçu l'autorisation divine, et ils apprirent ainsi que la sodomie et la position du missionnaire étaient approuvées par l'Archange, tandis que la loi interdisait toutes les positions où la femme était au-dessus. Gibreel dressa en plus la liste des sujets de conversation permis et interdits, et indiqua les parties du corps qu'on ne pouvait pas gratter quelle que soit la démangeaison.

(1)http://www.rtbf.be/info/medias/detail_des-medias-iraniens-renouvellent-la-fatwa-de-mort-contre-l-ecrivain-salman-rushdie?id=9219925
(2)  http://www.huffingtonpost.fr/ahmed-charai/islam-radical-kamel-daoud_b_9290366.html
(3) http://www.huffingtonpost.fr/2016/02/21/kamel-daoud-accuse-islamophobie-quitte-journalisme_n_9284162.html?utm_hp_ref=france
http://www.huffingtonpost.fr/sophie-belaich/kamel-daoud-islam-femmes-islamophobie_b_9299096.html?utm_hp_ref=france
http://www.huffingtonpost.fr/ruth-grosrichard/kamel-daoud-entre-deux-fatwas_b_9296290.html?utm_hp_ref=france

(4) "Celui croyait au logiciel, celui qui n'y croyait pas", Charlie Hebdon, 24 février 2016.
http://www.marianne.net/pourquoi-monsieur-antiracisme-valls-refuse-parler-islamophobie-100240479.html