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dimanche 13 octobre 2024

La mort est dans le pré

 "Le bio, c'est de la merde !", "Faut arrêter avec ces conneries !", "Si tu crois que tu vas nourrir l'humanité avec le bio, tu te fourres le doigt dans l'œil !". Voilà quelques propos éructés par des conseillers municipaux qui refusaient le label "Territoire bio engagé" qui leur était proposé parce que 24% de la superficie agricole utile de leur immense commune du sud de l'Indre est cultivée en bio.
On comprend par là que rien ne vaut les pesticides et l'agriculture dite conventionnelle. Comment expliquer alors que tant d'agriculteurs souffrent de cancers professionnels pour avoir répandu des engrais et des pesticides sur leurs champs ? Comment expliquer qu'au moins deux millions de Français doivent faire appel à l'aide alimentaire pour vivre ? Comment expliquer que 18% des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté ? Comment ne pas vouloir voir que la malbouffe est la cause première de l'explosion de l'obésité et de diabètes ?

Un récent rapport français (1) intitulé "L'injuste prix de notre alimentation. Quels coûts pour la société et la planète ?" fait apparaître qu'au moins 19 milliards d'euros ont été dépensés en 2021 rien que pour réparer les dommages causés par le système agro-industriel. Même les fleuristes se plaignent de souffrir de cancers liés aux pesticides dont sont arrosées les fleurs qu'ils vendent. L'une d'entre elles a perdu sa fille de 11 ans morte d'une leucémie. A cette somme colossale  de 19 milliards, il faut ajouter 48 milliards d'euros "offerts aux acteurs de la machine à produire de la malbouffe par le biais d'exonérations fiscales, sociales, de subventions diverses" (2). Soit 67 milliards d'euros pour soutenir l'agro-industrie et tenter de réparer ses dégâts. "D'une main, la collectivité répare, de l'autre, elle entretient la cause même des dommages occasionnés", résume l'étude. "La malbouffe tue, la malbouffe pollue, on découvre désormais qu'elle nous ruine", constate Natacha Devanda. 

Dans la plaine d'Aunis, au sud de la Rochelle, on s'inquiète depuis 2018 de cas de cancers pédiatriques, surtout depuis la mort de Pauline, une jeune fille de 15 ans en 2019. Les familles de soixante-dix enfants ont fait analyser des prélèvements de cheveux et d’urine par le laboratoire de toxicologie et de pharmacovigilance d’un CHU. Les résultats viennent d'être rendus publics. "Quatorze molécules différentes ont été retrouvées dans les urines et quarante-cinq dans les cheveux, nous apprend Le Monde (3) et jusqu’à six (dans les urines) et dix (dans les cheveux) par enfant. Tous présentent des traces de pesticides. Certains sont particulièrement préoccupants. Ainsi du phtalimide, détecté dans les urines de plus de 15 % des enfants : cette molécule est le produit de la dégradation du folpel, un fongicide classé cancérogène, mutagène, et reprotoxique possible par l’Agence européenne des produits chimiques. Ainsi, également de la pendiméthaline, présente dans 20 % des prélèvements capillaires. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) associe cet herbicide très utilisé pour les cultures céréalières à des risques de cancer (pancréas et colorectal). Parmi ces substances figurent aussi des pesticides interdits."
Plus on lit l'article, plus on s'inquiète. D'autres enfants sont, très jeunes, atteints de cancer. Certains sont morts. L'agro-agriculture n'a pas plus de limite que de prix. Elle doit nourrir l'humanité.

Pour la petite histoire : la commune du sud de l'Indre n'a jamais demandé le label bio auquel elle a droit. Il ne faudrait vexer personne.

(1) rapport établi par le Secours catholique, le réseau Civam, Solidarité paysans et la Fédération française des diabétiques.
(2) Natacha Devanda, "Agro-industrie - La malbouffe dévore l'argent public", Charlie Hebdo, 25.9.2024.
(3) https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/12/des-pesticides-interdits-retrouves-chez-les-enfants-de-la-plaine-d-aunis-ou-se-multiplient-les-cancers-pediatriques_6349719_3244.html

mardi 13 février 2018

Ma terre dolorosa

On aimerait bien se sentir solidaire des agriculteurs qui ne parviennent plus à vivre de leur travail. Mais faut avouer qu'on a du mal... Quand donc l'agriculture parviendra-t-elle à sortir de l'impasse dans laquelle elle s'est elle-même enfermée? Celle qu'on appelle conventionnelle, c'est-à-dire la majeure partie du secteur agricole en Europe, est depuis longtemps devenue - et reste - une agriculture chimique.
ll y a quelques mois, on entendait nombre d'agriculteurs protester contre l'éventualité d'une interdiction par l'Union européenne du glyphosate. Sans ce poison, nous mourrons, laissaient entendre les addicts au glyphosate. Ils ont alors manifesté un peu partout en France contre l'interdiction qui en avait été annoncée par Nicolas Hulot. "On n'a aucune solution de rechange" pour détruire les herbes avant les semis et pour "avoir de meilleurs relevés de culture", affirmait un agriculteur de l'Indre (1).
Même si l'agriculture biologique s'en passe aisément. Comment faisaient les grands-parents des agriculteurs conventionnels? Comment produisaient-ils sans cette chimie dangereuse?
Car dangereuse elle l'est. Il y a quelques jours, en Région Centre - Val de Loire, un colloque avait pour thème "Produits phytosanitaires et santé des agriculteurs et salariés agricoles". Le vice-président de la Chambre régionale d'agriculture y rappelait la nécessité de se protéger lors des épandages: cabines fermées, combinaisons, masques, gants sont indispensables, même si certains imprudents s'en passent lors de fortes chaleurs ou parce qu'ils les gênent pour certaines manipulations. Voilà donc les agriculteurs forcés de s'habiller comme des travailleurs de centrale nucléaire pour enrichir la terre de ce qui apparaît clairement comme un poison. Mais le vice-président de la Chambre d'agriculture rassure: "il n'y a pas d'explosion de chiffres" des maladies professionnelles, en particulier la maladie de Parkinson et les lymphomes malins non hodgkiniens. "La population agricole n'est pas la plus touchée", assure-t-il (2). Et là, brusquement, on s'inquiète plus encore: peut-être les riverains de grandes parcelles agro-industrielles sont-ils plus touchés que les espèces de cosmonautes qui les gèrent.
Cette agriculture-là est devenue totalement folle. Elle ne remet aucunement en cause cette utilisation de la chimie, elle se contente de tenter de se protéger de ses effets néfastes. La FNSEA, le syndicat majoritaire et lui aussi conventionnel (entendez par là agro-industriel), pousse ses membres au suréquipement (et donc au surendettement), à la surproduction, à l'utilisation de pesticides, d'herbicides, de fongicides (il y a là quelque chose de profondément contradictoire: comment peut-on prétendre créer du vivant à partir du déversement de produits qui - par définition et par fonction - tuent?).
Entre 2009 et 2015, l'usage de produits phytosanitaires a encore progressé de 20% dans l'agriculture française (3).

"L'agriculture conventionnelle tue les sols, empoisonne les rivières et les hommes, détruit les écosystèmes et participe fortement au réchauffement climatique", écrit Vincent Lucchese dans Usbek &Rica (3), c'est ce qui ressort selon lui du documentaire d'Hélène Médigue On a 20 ans pour changer le monde (qui sortira en salles en avril).
Il y a urgence à changer le rapport de l'agriculteur à la terre, mais aussi les systèmes d'aide.
"On milite, explique Maxime de Rostolan (qui travaille sur des projets de transition agricole) pour que les agriculteurs soient rémunérés selon une compatibilité en triple capital: financier, humain et naturel. Il faut mettre en place des mesures permettant d'évaluer les services écosystémiques qu'ils rendent à la société. Si le travail de l'agriculteur permet d'entretenir les paysages, de filtrer l'eau, de préserver la biodiversité, je préfère qu'on leur verse directement de l'argent pour ces services rendus plutôt que de payer des impôts pour réparer les dégâts de l'agriculture conventionnelle."
Rostolan plaide pour que le métier d'agriculteur soit "désirable", pour revaloriser le métier dans les esprits, pour que des jeunes - en travaillant en polyculture, en local, en bio - se lancent dans ce secteur qui, d'ici 2025, verra partir à la retraite la moitié des agriculteurs.

L'agroécologie est-elle rentable? De toute façon, il y a urgence à changer radicalement d'approche.  "Déjà le conventionnel ne fonctionne pas. On nous demande de prouver que nous sommes rentables alors que le modèle dominant ne l'est pas... Il est subventionné à hauteur de 10 milliards d'euros par an. A l'inverse on sait que certains agriculteurs arrivent à sortir 2.000 euros de salaire par mois en agriculture bio, locale." (3)
"Je pense sincèrement que l'agriculture dite conventionnelle, c'est-à-dire chimique, est une parenthèse dans l'histoire", déclarait récemment Patrick Bouju, viticulteur auvergnat (4).

(1) La Nouvelle République - Indre, 19.9.2017.
(2) "Ce sont bien les agriculteurs qui sont en première ligne", la Nouvelle République - Indre, 13.2.2018.
(3) https://usbeketrica.com/article/maxime-de-rostolan-certains-agriculteurs-bio-sortent-2-000-euros-de-salaire-par-mois
(4) Télérama, 13.9.2017.