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mercredi 26 août 2020

Les toxicos du glyphosate

On pourrait l'appeler la fable des agriculteurs chimiques et jaloux - et même jalousement chimiques - et du paysan bio.
Un couple de maraîchers des Bouches-du-Rhône a trouvé ses serres tailladées et ses courgettes, tomates et autres poivrons pulvérisés (1). Une récolte réduite à néant.
Ce saccage n'est pas le premier, les auteurs semblent clairement identifiés et ont même reconnu une partie des faits précédents, mais la justice semble y rester totalement indifférente.
Cette fois cependant, l'agression a dérapé un peu plus: le paysan bio a été intoxiqué au glyphosate dont ses légumes avaient été arrosés. Six serres sur neuf en ont été aspergées et sont inexploitables pendant deux ans. Le maraîcher a dû être hospitalisé et souffre encore de séquelles.
La jalousie, le rejet de l'étranger et peut-être une haine irrationnelle du bio semblent avoir motivé les saccageurs imbéciles. 
Moralité: il y a urgence à interdire le glyphosate dont la nocivité vient d'être démontrée par ceux qui le défendent.

Le président Macron avait promis d'interdire le glyphosate. On attend impatiemment qu'il tienne cette promesse. Mais les agriculteurs chimiques sont comme des toxicos: ils crient haut et fort qu'ils ne peuvent s'en passer. Peut-être ne trouveront-ils plus d'excuses bientôt: un bio-ingénieur de Gembloux Agro Bio Tech (Université de Liège) annonce, pour bientôt, une alternative naturelle à base d'huiles essentielles (2).

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/08/14/un-agriculteur-intoxique-des-cultures-detruites-une-exploitation-bio-detruite-au-glyphosate-dans-les-bouches-du-rhone_6048990_3244.html
(2) https://www.lalibre.be/planete/environnement/une-alternative-naturelle-au-glyphosate-se-prepare-en-wallonie-5f3a86d2d8ad5862198caaa3

mercredi 26 février 2020

Une autre agriculture

Les agriculteurs se plaignent: ils sont victimes, disent-ils, d'agribashing, de critiques systématiques de leur métier. C'est que - allez savoir pourquoi - à chaque crise alimentaire causée par une agro-industrie hors-sol, uniquement soucieuse de rentabilité (vin à l'antigel, vache folle, bœuf aux hormones, poulet à la dioxine, grippe aviaire, lasagne à la viande de cheval, poissons nourris aux farines animales, etc.), les consommateurs deviennent plus méfiants, plus exigeants, plus soucieux de la qualité de leur alimentation. Et du bien-être animal, qui existait peu il y a vingt ans. Les dégâts des pesticides sur la santé des agriculteurs comme des riverains et leur impact négatif sur la biodiversité et la qualité de l'air, des sols et des eaux, tant de surface que souterraines, sont de plus en plus patents et laissent espérer qu'un jour proche on finira bien par les interdire (1).
Comment s'étonner du désarroi des paysans qui, le plus souvent très endettés, travaillent durement pour un revenu de misère, se font gruger par la grande distribution et critiquer pour leurs pratiques polluantes ? Les syndicats majoritaires, en Belgique comme en France, ne les aident guère à remettre en question leurs pratiques. Au contraire. En France, la FNSEA a réussi à pousser le Ministre de l'Agriculture à créer une section antibashing au sein de la gendarmerie. Elle a été baptisée Demeter, comme la déesse grecque de la fertilité et comme le label bio. Comme pour faire un bras d'honneur à toutes celles et tous ceux qui conspuent l'agro-industrie. Et pour fliquer ceux qui en dénoncent les dérives. Certains groupes "Coquelicots" en ont fait l'expérience. L'agro-industrie est sacralisée. La critiquer, c'est blasphémer.
Surtout ne rien changer, continuer droit dans le mur, c'est ce que semble se dire un milieu décidément très perturbé.

Toutes ces critiques, justifiées par tant d'abus, ne visent pourtant pas les agriculteurs, mais le saccage de la nature et de la vie animale provoqué par la prise en otage de l'agriculture par le secteur chimique qui entend produire de l'alimentation comme on fabrique de l'essence ou des produits corrosifs. Sans se soucier de leur impact sur l'environnement.
Les agriculteurs dits conventionnels se laissent persuader qu'aucune autre voie n'est possible. "Si tout le monde se met au bio, y aura pas à manger pour tout le monde", veut croire l'un d'eux au Salon de l'agriculture à Paris (2).



Il est temps pourtant que les agriculteurs se regardent en face et remettent en question des pratiques destructrices. En premier lieu pour eux-mêmes. La dénonciation de l'agribashing par la FNSEA est, selon l'agronome Marc Dufumier (3), "un discours bêtement tactique, car cela ne correspond pas à l'opinion des Français, qui considèrent que les agriculteurs sont eux aussi victimes d'un système. Ils savent qu'il y a parmi eux un taux de suicide supérieur à la moyenne, qu'ils sont lourdement endettés, toujours poussés à s'agrandir, et les premiers malades de l'exposition aux pesticides". L'agronome rappelle que l'agriculture industrielle et ses engrais sont responsables de 20 à 25 % des gaz à effet de serre, tout comme de la disparition des abeilles et des coccinelles.
Les solutions existent, on les connaît, explique Marc Dufumier. "Ce n'est pas avec un blé à 90 quintaux à l'hectare, très coûteux en engrais azotés de synthèse, en pesticides et en carburant qu'on accroît la valeur ajoutée pour le paysan et le revenu national net de la France. Il serait beaucoup plus rentable de produire un blé à 50 quintaux, fertilisé par une légumineuse comme la luzerne, qui fixe l'azote dans le sol. Nous cesserions alors d'importer du gaz naturel russe pour fabriquer des engrais azotés de synthèse, mais aussi des tourteaux de soja brésiliens pour nourrir nos vaches, qui mangeraient de la luzerne. Nous cesserions aussi d'exporter du blé subventionné. Car le système actuel ne tient qu'à coups de subventions, sans lesquelles il s'écroulerait."
Marc Dufumier prône la diversification, qui produit le plus de valeur ajoutée. Même si, plus artisanale, elle demande davantage de travail. C'est pourquoi il estime que la transition agro-écologique doit s'accompagner "du paiement aux agriculteurs de leurs services environnementaux". Ce qui diminuerait aussi le coût des produits bio. "On rémunèrerait les agriculteurs qui séquestrent du carbone dans le sol par des pratiques vertueuses, et qui contribuent donc à la lutte contre le réchauffement climatique, fabriquent de l'humus, empêchent l'érosion, préviennent les inondations dans les vallées, pratiquent les rotations de cultures en semant des légumineuses, trèfle, sainfoin, luzerne, qui se substituent aux tourteaux de soja importés."
Il constate que dans les pays latins "on pense à rémunérer les services environnementaux, à sortir de l'endettement par une agriculture diversifiée". Mais la transition sera lente. En France, "elle se heurte avant tout aux lobbies de quatre ou cinq grands secteurs et, assez curieusement, d'un syndicat majoritaire, la FNSEA, très forte pour dégager à chaque crise agricole des subventions à court terme, mais qui ne veut rien changer au système."
Marc Dufumier propose aussi de "transférer une partie du financement de la politique agricole commune pour subventionner les municipalités qui passent au bio, dans la restauration collective, en particulier les cantines scolaires, et garantissent aux agriculteurs de proximité l'achat de leur production à des prix rémunérateurs". 

Ce n'est pas une cellule de gendarmerie qui combattra la critique de l'agro-industrie. Ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui y arriveront en tournant le dos à celle-ci pour faire le choix d'une autre agriculture, plus vertueuse, plus respectueuse de l'environnement, des consommateurs, des paysans et des animaux. Reste aux Etats et à l'Union européenne à les encourager dans cette voie.



A voir ce jeudi 27 février à 23 h sur France 3: "La vie est dans le pré", documentaire d'Eric Guéret consacré à Paul François. Ce paysan charentais, intoxiqué par le pesticide Lasso, a gagné à force d'opiniatreté, son combat juridique contre Monsanto (*). Le documentaire le suit alors qu'il lance la conversion de ses 240 hectares de céréales en bio. "Le film tout entier rend hommage à l'incroyable force vitale de Paul François, qui poursuit la bataille malgré la maladie, le décès de son épouse et le déni de Monsanto, qui tente de l'épuiser par de multiples recours. (...) Ce film est aussi un appel urgent au sursaut politique." (Marie-Hélène Soenen, Télérama, 19.2.2020 - TT) Visible jusqu'au 28 mars sur france.tv
(*) (Re)lire sur ce blog "Nouveau coup de David à Goliath" (12.4.2019).

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/02/18/des-pesticides-suspectes-d-etre-des-perturbateurs-endocriniens-ou-cancerogenes-dans-l-air_6029930_3244.html
(2) reportage de Coco, "Salon de l'agribashing: nos terroirs ont du talent!", Charlie Hebdo, 26.2.2020.
(3) Vincent Rémy, "Humez-moi cet humus!", Télérama, 3.7.2019.

vendredi 12 avril 2019

Nouveau coup de David à Goliath

Ne laissons pas passer les occasions de nous réjouir. Elles manquent en cette période où les nuisibles triomphent les uns après les autres (même si Bouteflika et Al-Bachir viennent de tomber – mais on est loin d’être sûr qu’ils entraînent leur régime dans leur chute).

Parlons de la terre. De notre Terre.
Paul François (que nous avons eu le plaisir de recevoir à Lignac le 1er mars) a remporté hier une nouvelle victoire contre Monsanto.
La Cour d’Appel de Lyon a, à nouveau, affirmé la responsabilité de la firme américaine dans la grave intoxication dont a été victime le paysan charentais en 2004 et dont il continue à souffrir des conséquences. C’est la troisième fois qu’un tribunal lui donne raison en condamnant Monsanto.
Reste que ce dernier peut encore former un pourvoi contre cette décision et que la question de l’indemnisation n’est toujours pas réglée (1). Mais ne boudons pas notre plaisir: cette condamnation est une victoire pour lui et pour toutes celles et tous ceux qui se battent contre les pesticides.

Paul François est un homme qui force le respect. Hier (entendez jusqu’en 2004), il était, dit-il « accro aux phyto ». Comme la majorité des producteurs de céréales, il pratiquait l’agriculture intensive, persuadé alors que c’était le seul moyen de s’assurer des revenus suffisants, d’accroître les rendements pour nourrir son pays et l’ensemble de la planète.
Chaque printemps, il passait plus de deux cents heures à « nourrir » consciencieusement ses champs avec des pesticides.
C’est ce qu’il avait appris à faire à l’école. Tous les enseignants de la filière agricole répétaient que les pesticides sont indispensables pour éliminer mauvaises herbes, insectes, champignons, etc. Tout ce qui était considéré comme un fléau, un nuisible (pestis) qu’il faut tuer (cide – cædere). Les ventes des pesticides ont doublé dans les années 1990.
Nous étions « tous de parfaits petits chimistes, pas des agronomes », dit-il aujourd’hui. Le sol était devenu un désastre : « comme si on donnait à quelqu’un la même boîte de conserve à manger tout au long de l’année ».

Aujourd’hui, il n’est plus le même homme. Il ne l’est plus depuis le 27 avril 2004, quand, ouvrant une cuve restée au soleil, il prend en pleine figure une bouffée de Lasso, un herbicide produit par Monsanto. Il ressent aussitôt une impression de chaleur intense au visage, puis dans tout le corps. Il ressent des vertiges, des nausées, des difficultés à avancer, sa respiration devient difficile. Son épouse, infirmière, l’emmène aux urgences de l’hôpital voisin, dans le nord de la Charente. Il perd connaissance et est placé sous oxygène.
A partir de ce jour fatal, il multipliera les problèmes de santé et les séjours en hôpital. Et sait que sa vie est à tout moment suspendue à un risque de développer une maladie telle que Parkinson, Alzheimer ou un cancer.
Mais  il faudra longtemps pour qu’un lien soit établi entre ses graves problèmes de santé et l’inhalation de Lasso. Le voilà forcé de se rendre compte que « les produits qui dopaient (son) maïs avaient bousillé (sa) santé », que cette toxicité était connue, mais dissimulée, que l’omerta régnait alors, tant dans le milieu agricole que dans le milieu médical, sur les dangers des pesticides.

Première victoire judiciaire : en novembre 2008 (quatre ans et demi après l’accident), sa rechute est liée à son accident de travail et doit être prise en charge « au titre de la législation professionnelle ». L’assureur doit prendre en charge cette rechute. Jugement confirmé en appel fin janvier 2010. Le lien de causalité est établi entre ses troubles et l’herbicide de Monsanto. Selon son avocat, François Lafforgue, c’est une première en France devant une Cour d’appel.  Avant, de rares atteintes par les pesticides avaient été reconnues comme maladies professionnelles chez des agriculteurs.

Décidé à poursuivre le combat, il dépose plainte contre Monsanto. Son avocat découvre que le Lasso est interdit au Canada depuis 1985 pour « risque inacceptable pour la santé de l’homme » et a été retiré du marché belge en 1991 : « une activité cancérigène chez l’homme de l’alchlore n’est pas formellement exclue ». Ce qui n’a pas empêché le producteur de pesticides de continuer à vendre ailleurs ce désherbant tout en niant sa dangerosité.
Le Lasso sera enfin retiré du marché français en avril 2017, suite au retrait d’autorisation de l’alachlore par l’U.E. : « l’exposition résultant de la manipulation de la substance et de son application représenterait un risque inacceptable pour les utilisateurs ».

En mars 2011, Paul François crée l’association Phyto-victimes, pour venir en aide aux professionnels victimes de pesticides et pour « donner un supplément de sens à nos épreuves ». Une forme de résilience collective. Il passe ainsi de son statut de malade à celui de victime engagée dans une quête de justice et un combat contre les pratiques déviantes des fabricants de phyto.
L’association offre un accompagnement moral et juridique aux agriculteurs, viticulteurs, jardiniers, etc. dans leurs démarches pour la reconnaissance d’une maladie professionnelle.

Février 2012, le tribunal de Lyon donne raison à Paul François face à Monsanto, constatant « la réalité d’une intoxication provoquée par l’inhalation de Lasso ». La présence du solvant n’est pas mentionnée sur l’étiquette  et les précautions d’utilisation et de dangers potentiels sont passées sous silence.
En 2015, un jugement de la Cour d’appel lui donne gain de cause : Monsanto a failli à l’obligation d’information sur les risques liés à l’utilisation du Lasso. Les juges reconnaissent le lien de causalité entre le non-respect de l’obligation d’information et le préjudice subi par Paul François. Cassée suite à un recours de Monsanto, cette décision a donc été confirmée hier.

Entretemps, Paul François a converti en bio ses 160 hectares de cultures et a pu se rendre compte que ses rendements sont bons.  Il avait déjà constaté que la réduction des pesticides ne nuit pas, au contraire, à la productivité (une étude le prouve).  De plus, ses revenus ont augmenté :  le maïs bio est vendu 280 € la tonne, soit deux fois le prix du conventionnel sans le coût des pesticides.
Il s’est aussi rendu compte que, passant au bio, ses champs revivent, la nature revient : coquelicots, bleuets, abeilles, lièvres, odeurs d’humus. Les plantes sont plus saines. Plus question de guérir mais de prévenir.

Aujourd’hui, il veut encore aller au-delà et formule des propositions :
-       Créer un fonds d’indemnisation des victimes des pesticides (comme pour l’amiante) qui serait alimenté par les fabricants.
-       Fédérer les victimes de la chimie (au-delà de la seule agriculture) et inventer à l’échelle internationale la notion de crime d’écocide, pour atteinte grave à l’environnement.
Selon lui, l’agriculture de demain  doit fonctionner avec une rotation des cultures, une diminution des dosages de pesticides ou – mieux – une conversion à l’agriculture biologique. Seules 32.000 fermes (7% des exploitants) le sont actuellement. Il appelle aussi à rééquilibrer au niveau européen les aides à l’agriculture en faveur du bio et à multiplier les aides à la conversion.
« Ce combat n’est plus seulement le mien, écrit-il. Puisse ma victoire donner aux paysans de tous pays le courage de s’organiser, de lutter, de relever la tête. »

Suite à la nouvelle condamnation de Monsanto hier, Paul François a appelé les politiques à prendre enfin leurs responsabilités par rapport aux pesticides, rappelant que le président Macron, contrairement à ses promesses, n’a toujours pas interdit le glyphosate (2). 
Au même moment, ce même glyphosate vient d'être interdit par le Vietnam à cause de la toxicité de ce produit et de son impact sur la santé et l’environnement. Ce pays connaît le coût pour la santé de ses habitants de l’usage massif de défoliants: cinquante ans après, plus de trois millions de Vietnamiens souffrent toujours des conséquences de l’utilisation par l’armée américaine de l’agent Orange, commercialisé par Monsanto (3).

Autre info toute récente: Greenpeace a identifié le cours d’eau le plus pollué d’Europe: un ruisseau de Belgique coulant dans une zone d'élevage intensif. La concentration en pesticides y est de 94 milligrammes par litre et on y trouve 70 sortes de pesticides (dont 20 aujourd’hui interdites en Europe) (4).
Oui, le combat doit continuer.

When these seeds rise
They're ready for the pesticide
Then Roundup comes and brings in the poison tide
From Monsanto, Monsanto
Neil Young, "Monsanto Years", 2015

La plupart des informations de ce billet sont tirées du livre de Paul François et Anne-Laure Barret, « Un paysan contre Monsanto », éd. Fayard.


dimanche 7 octobre 2018

La peste soit des pesticides

La campagne "Nous voulons des coquelicots" (1) a pris corps ce vendredi soir un peu partout en France. Des citoyens se sont réunis pour dire non aux pesticides. Ici, pour cette première, nous étions onze à nous retrouver sur la place du village pour envisager ce que nous pouvons faire pour arriver à nous débarrasser de ces poisons qui nous menacent tous.

Dans "Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture" (2), le journaliste Fabrice Nicolino, à l'origine de cette campagne, s'adresse à Raymond, un paysan imaginaire, victime comme tant d'autres de la machine agro-industrielle qui a broyé les agriculteurs, asséché les sols, pompé les nappes phréatiques, vidé les campagnes, empoisonné les terres, l'eau et l'air. Il parle du "grand projet de maîtrise totale (de la Terre, cette rebelle à mater) par l'industrie humaine". Dans ce grand projet, les pesticides sont un outil parmi d'autres. Aux conséquences incalculées et incalculables.

Les paysans eux-mêmes sont les premières victimes de ces poisons dont ils ont abusé pour leurs champs. Cas parmi tant d'autres: Yannick Chenet est mort d'une leucémie en 2011, reconnue maladie professionnelle sept ans auparavant. Après sa mort, Caroline Chenet-Lis, sa veuve, s'est rendu compte qu'il avait utilisé 300 pesticides différents pendant sa carrière. Il avait 46 ans. "Personne ne se posait la question autour de nous. Et les coopératives et les marchands qui nous livraient à la ferme ont bien sûr complètement oublié de nous dire que leurs produits étaient dangereux." Ses confrères sont nombreux à être dans le déni: "Yannick était un homme en colère. Cela ne l'a pas empêché de très vite chercher à convaincre les agriculteurs qui autour de nous utilisaient des pesticides sans se protéger suffisamment. Il s'est alors heurté au refus de certains de reconnaître que ces produits étaient la cause de son cancer et en a été blessé." (3) Mais il a rencontré d'autres agriculteurs, eux aussi gravement malades. Ensemble, ils ont créé l'association Phyto-Victimes (4).
Et puis, il y a les autres, tous les autres, les familles, les voisins, les enfants des écoles, tous ceux qui respirent cet air empoisonné par ce qui est nous cyniquement présenté comme indispensable à notre nourriture. Ce qui nourrit nous tue.
Le nombre d'enfants nés sans mains ou sans bras dans l'Ain, en Bretagne et en Loire-Atlantique interpelle. Des "malformations congénitales graves" qui ne sont probablement pas dues au hasard, selon l'Agence Santé publique France. Toutes ces naissances ont eu lieu en milieu rural, là où on pourrait naïvement penser que notre santé ne peut qu'être préservée. L'enquête menée par l'Agence n'a identifié aucune cause et a été stoppée. L'épidémiologiste Emmanuelle Amar évoque, elle, "l'hypothèse, plausible à son sens, d'une exposition des mères à des pesticides ou des produits phytosanitaires, les sept cas recensés dans le département (de l'Ain) correspondant à des mères vivant dans un rayon de 17 kilomètres d'une zone agricole avec des champs de maïs ou de tournesols". (5)

Il y a urgence à en finir avec ce monde-là, avec cette industrialisation de la terre, de l'air, de l'eau, de la nature. Urgence à aider les agriculteurs à sortir du piège dans lequel ils se sont laissés enfermer par l'agro-industrie et son bras armé qu'est la FNSEA, le seul syndicat (à ma connaissance) à envoyer consciemment ses affiliés au cimetière.
L'agro-industrie, du haut de sa prétention, affirme être la seule à être capable de nourrir la planète. Elle parvient juste à la tuer. 
Alors qu'une solution existe - et existait bien avant l'agro-industrie: l'agroécologie. "Les preuves scientifiques actuelles, affirme Olivier De Schutter, qui fut rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation (6), démontrent que les méthodes agroécologiques sont plus efficaces que le recours au engrais chimiques pour stimuler la production alimentaire dans les régions difficiles où se concentre la faim." L'agroécologie peut doubler la production alimentaire mondiale en dix ans. "A ce jour, les projets agroécologiques menés dans 57 pays en développement ont entraîné une augmentation de rendement moyenne de 80 % pour les récoltes, avec un gain moyen de 116 % pour tous les projets menés en Afrique." 
Fabrice Nicolino cite le rapport d'un colloque de la FAO en 2007 sur le thème "Agriculture biologique et sécurité alimentaire". Il en ressort, écrit-il, que cette agriculture est bonne pour la sécurité alimentaire, l'eau, les sols, la biodiversité. "Une conversion planétaire à l'agriculture biologique, dit le rapport, sans défrichement de zones sauvages à des fins agricoles et sans utilisation d'engrais azotés, déboucherait sur une offre de produits agricoles de l'ordre de 2 640 à 4 380 kilocalories par personne et par jour." Largement de quoi nourrir la planète et même au-delà, en conclut Nicolino. Alors, qu'est-ce qu'on attend?

En attendant, précisément, on peut signer l'appel "Nous voulons des coquelicots" sur https://nousvoulonsdescoquelicots.org
Nous sommes à ce jour 264 000 à l'avoir fait. Si chacun d'entre nous convainc cinq de ses connaissances d'en faire autant, qui elles-mêmes en feront autant, l'objectif de 5 millions de signatures sera vite atteint. Ce faisant, nous rendrons chacun conscient et responsable de ses actes et nous changerons tous nos pratiques. Parce qu'il y a urgence. Parce que notre vie et celles de nos enfants nous appartiennent.

(1) Lire sur ce blog "Nous voulons des coquelicots", 15.9.2018, et voir le site https://nousvoulonsdescoquelicots.org
(2) éditions Les Echappés, 2015.
(3) https://reporterre.net/Danger-des-pesticides-la-veuve-d
(4) www.phyto-victimes.fr
(5) http://www.francesoir.fr/societe-environnement/bebes-sans-bras-la-piste-des-pesticides-est-elle-credible
https://www.francebleu.fr/infos/sante-sciences/le-mystere-des-enfants-sans-main-1538631911
(6) cité par Fabrice Nicolino dans (2).

P.S.: https://www.huffingtonpost.fr/2018/10/08/bebes-nes-sans-mains-yannick-jadot-accuse-les-pesticides-et-denonce-la-complaisance-des-autorites_a_23553991/?utm_hp_ref=fr-homepage
P.S.2: dans des vins du Bordelais, on a retrouvé jusqu'à 15 molécules différentes de pesticides par bouteille. La viticulture, qui représente 3% des terres cultivées en France, consomme 20 % des pesticides utilisés dans le pays (France 3, Journal, 8.10.2018, 19h30).

(Re)lire sur ce blog:
- "Ma terre dolorosa", 13.2.2018;
- "Perseverare diabolicum", 2.3.2016;
- "Adieu, veaux, vaches, cochons", 21.9.2015.