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vendredi 5 juin 2020

Ceux qui n'ont rien compris

On la regrette déjà, cette période de confinement. On avait pris plaisir au calme, à la lenteur, à des déplacements mesurés. Le nombre de morts sur les routes a baissé de près de 56% en avril en France. Le nombre d'accidents corporels, des trois quarts.
"Le déconfinement nous l'avait démontré: la vitesse est dépassée, elle appartient au passé, écrit Denis Baumain dans La Nouvelle République (1). Nous reprenions mentalement la maîtrise de nos vies absurdes et précipitées, nous faisions l'éloge de la lenteur apprivoisée, nous étions confiants. Et naïfs."
Oui, naïfs, parce que le peu d'usagers sur les routes avaient la prétention de se croire seuls au monde et les grands excès de vitesse (50 km/h et + au-delà de la limite fixée) ont augmenté de 16%. Toujours en avril.
Et depuis que la voie est redevenue libre avec le déconfinement, certains ont pris l'habitude de se lâcher et les grands excès de vitesse semblent s'installer dans la pratique automobile. 2500 de ces grands excès ont été constatés durant le week-end de l'Ascension. Les déconfinés sont débridés. Le nombre de morts a bondi. Dès lors, écrit Denis Baumain, "l'hypothèse du rétablissement d'un plafond à 90 km/h envisagé dès juin dans de nombreux départements appelle un réexamen sérieux. Et serein."
A la fin de ce mois, le département de l'Indre compte réinstaurer une limitation à 90 km/h plutôt qu'à 80 sur 220 kilomètres de ses routes. Tant pis pour les morts, tant pis pour l'insécurité, tant pis pour les consommations, tant pis pour la pollution. Gardons la tête dans le sable. Vivons comme avant. Mourons comme avant.

(1) "Sécurité routière: le compteur s'affole", NR, 1.6.2020


mardi 20 février 2018

Vélocité et cécité

L'homme est un animal étonnant. Parmi ses innombrables sous-espèces, il en est une en particulier qui ne cesse de nous intriguer. Celle de l'automobiliste.
Observons un automobiliste sur le périphérique de l'Ile-de-France. De très nombreux bouchons et ralentissements sont annoncés. Dès qu'il sort d'un bouchon, l'automobiliste accélère fortement, tant il est pressé d'entrer dans le bouchon suivant à quelques centaines de mètres. Tout dans son attitude laisse supposer que l'automobiliste semble perdu hors des bouchons, qu'il se sent protégé en leur sein. Il en a besoin comme le lapin de son terrier.
Observons à présent un automobiliste sur l'autoroute. Un phare gyroscopique orange visible de loin signale qu'une équipe d'hommes procède à un entretien de la voirie. Mais l'automobiliste semble l'ignorer, se colle à son prédécesseur qui, par précaution et par respect pour ces travailleurs, lève le pied. Dès que la voie est libre devant lui, l'automobiliste accélère pour entrer plus vite dans la zone de travaux. S'il se trouve face à un rétrécissement de la chaussée, l'automobiliste se dépêche de dépasser un maximum de voiture avant de se coller le nez sur l'arrière d'un camion.
Observons enfin un automobiliste en zone rurale. Il roule sur une voirie où la vitesse est limitée à 90 km/h. Mais il est seul au monde, pense-t-il, ce qui l'autorise à rouler à 120. Même si dans cette région, il est courant, à la sortie d'un virage, de se retrouver derrière un tracteur, derrière un troupeau de brebis changeant de pâture, face à un chevreuil qui traverse sans crier gare ou encore devant l'une ou l'autre vache en goguette. Mais l'automobiliste n'en a cure, si sûr de ses réflexes et de sa supériorité de conducteur de voiture.
Ainsi va l'automobiliste: vite. Parfois, il rate un virage ou voit trop tard un tracteur ou rencontre un sanglier. Il a alors ce qu'on appelle un accident. Il est surpris. Jusqu'alors il n'en avait jamais eu. Il ne comprend pas.
Que peut-on tirer de ces observations? Qu'avant d'avoir un premier accident, on n'en avait, le plus souvent, jamais eu. Et que si la sous-espèce automobilistes était en voie d'extinction, on ne signerait pas de pétition pour la sauver.

dimanche 3 décembre 2017

A fond la caisse

Ma voiture, c'est ma liberté. Beaucoup d'automobilistes traduisent ce slogan (très relatif: est-on libre dans des bouchons, de plus en plus nombreux, y compris maintenant dans les petites villes?) par "laissez-moi rouler comme je veux".
L'Etat français envisage, nous dit-on, de limiter sur certains tronçons (ou sur tous?) de nationales ou de départementales jugés dangereux la vitesse à 80 km/h plutôt que 90 (1). Comme on pouvait s'y attendre, les associations d'automobilistes s'empressent de hurler toujours le même argument éculé: ces mesures de limitation de vitesse ne servent qu'à plumer un peu plus ces pauvres conducteurs déjà pressés comme des citrons et à remplir les caisses de l'Etat. C'est de l'hypocrisie, clame l'assocation 40 millions d'automobilistes. Qui semble spécialiste en matière d'hypocrisie, refusant d'accepter la réalité: l'insécurité routière repart à la hausse en France, avec son lot d'accidents, de blessés et de morts. Parmi lesquels des automobilistes. Mais apparemment les associations d'automobilistes défendent les conducteurs en mouvement, pas les victimes de la route (parmi lesquels beaucoup d'automobilistes). 1 km/h en moins, c'est 4% de morts en moins, rappelle la responsable d'une association de victimes de la route.  
Comme de très (trop) nombreux automobilistes ont pris l'habitude de rouler systématiquement 10 km/h au-dessus de la limite autorisée, se disant que de toute façon ils ne seraient pas sanctionnés, si on limite à la vitesse à 80 km/h, finalement ils devraient rouler à 90.
Une automobiliste interviewée sur le projet gouvernemental explique que son mari est tout le temps sur les routes et qu'il y passera plus de temps encore puisqu'il y aura plus d'embouteillages si la vitesse est réduite. Il y a surtout moins d'embouteillages quand il y a moins d'accidents et moins de voitures sur les routes et dans les villes. 
On repense à ce dessin du Chat de Philippe Geluck qui, face au cercueil d'Ayrton Senna descendant dans la tombe, déclare: "Jusqu'au bout la devise d'Ayrton Senna aura été A fond la caisse.
On repense à Jean-Marie Happart qui, lors de débats sur les nouvelles règles de sécurité routière en commission du Sénat en Belgique, expliquait très sérieusement qu'il n'avait, vu son emploi du temps, absolument pas le temps de respecter les limitations de vitesse. Jean-Marie est le digne frère jumeau de José. On repense à leur propos à une célèbre phrase de Michel Audiard...
On repense aussi à cette voiture brûlant la priorité à des enfants qui s'apprêtaient à traverser sur un passage pour piétons. Sur sa vitre arrière, un autocollant: "Protégez nos enfants". Effectivement.
Comme pratiquement tout le monde dans nos pays, je suis automobiliste, mais aussi piéton, cycliste, père, riverain, citoyen. Une voiture qui roule moins vite, c'est plus de sécurité routière et moins de pollution. Les associations d'automobilistes devraient se rebaptiser en associations de l'accélérateur. Celui-là même qui nous mène dans le mur.

(1) France 3, Journal, 2.11.2017, 19h30.

mardi 29 avril 2014

A tombeau ouvert

Pauvres automobilistes. Ils sont devenus les vaches à lait de l'Etat. C'est ce que pensent beaucoup d'entre eux. Certains vont même jusqu'à détruire des radars qui leur volent leur argent. On connaît pourtant un moyen assez simple de ne pas se faire avoir: respecter les limitations de vitesse. Ce qui est pourtant à la portée du premier benêt (rouge ou autre) venu. Mais pas des cow-boys, sans foi, ni loi, qui veulent pouvoir rouler comme bon leur semble et ne maîtrisent pas le poids de leur pied sur l'accélérateur. 
"Les amendes des radars, ça rapporte 600 millions d'euros. L'insécurité routière, ça coûte à la Sécurité sociale, c'est-à-dire à la société, 35 milliards d'euros", rappelle Coline Serreau (1).
La réalisatrice dénonce le lobby automobile. Elle n'a pas pu obtenir d'avance sur recettes du Centre national du Cinéma, parce que, selon elle, "ce film est trop partisan, trop pour la sécurité routière... Quant aux chaînes de télé, on n'a eu aucun financement. Elles sont toutes muselées par les lobbies".
Quand on voit les innombrables émissions sur les multiples chaînes françaises, qui suivent des policiers traquant les malfrats en milieu urbain, en milieu rural, dans les quartiers chics, dans les banlieues, dans les gares, dans les galeries commerciales, dans nos penderies et sous nos lits bientôt, pour nous montrer combien nous vivons dans l'insécurité, on a du mal à imaginer qu'un documentaire soit "trop pour la sécurité routière". Il doit y avoir de bonnes insécurités et de mauvaises.

(1) à propos de son film documentaire "Tout est permis", in Charlie Hebdo, 9 avril 2014.

dimanche 5 février 2012

Effets de neige 2

Les automobilistes belges, français, italiens et autres sont-ils niaiseux *? La neige est annoncée. Ils prennent malgré tout leur voiture. Puis se plaignent que la neige les a bloqués. "Tout le monde était prévenu quand même!", s'exclame l'un d'entre eux. "Que font les services d'épandage?" Les automobilistes n'en veulent pas à la neige, elle est si jolie sur la campagne, dans les jardins, sur les toits, si excitante sur les pistes. Ils reprochent aux autorités et aux services publics de l'avoir laissé tomber sur les routes. La route est faite pour les voitures, pas pour la neige. L'automobiliste doit pouvoir rouler en voiture par tous les temps. Il a payé cher pour cela. Il a des droits que la neige n'a pas.

* niaiseux est un joli adjectif québécois qui dit bien ce qu'il veut dire

mardi 14 juin 2011

Automobilistes analphabètes

Le nombre de morts sur les routes françaises durant les quatre premiers mois de cette année a augmenté de près de 13%, soit 144, par rapport à la même période l'an dernier. Le Gouvernement français a décidé de sévir. Il fait enlever les panneaux avertissant de la présence de radars. Il a également décidé d'interdire les avertisseurs communautaires de radars (qui permettent d'informer les autres conducteurs de l'emplacement de radars mobiles). De nombreux députés UMP sont mécontents. Il faut éviter que les automobilistes irrespectueux des règles soient sanctionnés. Il faut les prévenir qu'ils contreviennent aux règles. Pour qu'ils puissent à nouveau les enfreindre en zone sans radar. Les automobilistes et les élus UMP préfèrent les radars pédagogiques qui leur signalent s'ils respectent ou non la limitation de vitesse. Voilà de gentils radars pour gentils automobilistes. Des radars qui les prennent par la main et pour des cons. Dans Charlie Hebdo (1), Charb rappelle que "des panneaux tout le long des routes signifient la vitesse limite. Pourquoi ne sont-ils pas considérés comme pédagogiques, ceux-là?", demande-t-il. Faut-il signaler à l'entrée d'une banque qu'on ne peut y entrer armé, qu'on ne peut la braquer? Charb rappelle également que toute voiture normalement constituée possède un compteur qui indique à quelle vitesse elle roule. Il suffit d'y jeter un oeil de temps en temps.
Un peu partout en Europe, et sans doute ailleurs, certains responsables, très timidement, se posent la question d'une diminution des vitesses autorisées en ville, sur les nationales et les autoroutes. Une mesure qui devrait réduire le nombre d'accidents, mais aussi les consommations de carburant et la pollution. Voilà une idée qui semble tomber sous le sens. Mais qui n'est pas rentable électoralement parlant. "La seule catégorie de la population avec laquelle l'autorité doit se montrer magnanime, c'est l'automobiliste. Parce qu'il est nombreux et surtout qu'il est atteint de crétinisme profond", dit Charb. L'automobiliste a toujours raison et le lobby automobile est tout puissant. Les morts et les accidentés de la route sont le tribut à payer pour que l'auto reste reine. En Belgique, même si le nombre de morts a - heureusement - diminué ces dernières années, le nombre d'accidents, selon l'Union professionnelle des entreprises d'assurances (2), a cependant augmenté de 15% en quatre ans. Dans des proportions plus importantes que l'augmentation du parc automobile.
Si on suivait la logique du lobby automobile et pour prolonger une réflexion de Charb, peut-être faudrait-il installer, par exemple, des panneaux qui signaleraient automatiquement que la police ou un service de contrôle s'apprête à faire une descente dans tel quartier ou tel immeuble. Allez savoir pourquoi, je ne suis pas sûr que les élus UMP défendraient cette proposition.

(1) Charlie Hebdo, 1er juin 2011
(2) Le Vif, 27 mai 2011