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mardi 2 février 2021

Des ultra-libéraux qui s'ignorent

La pandémie interroge notre rapport au collectif. Ils sont nombreux ceux qui refusent encore de respecter. les règles de distanciation physique, de porter un masque, de se faire vacciner. Fin décembre 2020, selon une enquête Ipsos, seuls 40 % des Français avaient l'intention de se faire inoculer le vaccin. La France est le pays le plus rebelle aux vaccins. Les Français - nombre d'entre eux en tout cas - se font un devoir d'être rebelles à l'autorité. Qui dit vaccin dit gouvernement et dit Système. Il faut donc le rejeter.  "Les anti-vaccins les plus convaincus se situent souvent aux extrêmes de l'échiquier politique, constate l'immunologue Françoise Salvadori (1). Ce sont en majorité des électeurs de Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau, Jean-Luc Mélenchon. Ils expriment une méfiance globale vis-à-vis des politiques et reportent sur les vaccins une contestation de ce qu'ils nomment le système."

Ils semblent ignorer - ou en faire peu de cas - que la vaccination n'a d'efficacité contre un virus que si la très grande majorité de la population en profite. "Dans nos pays développés, à haut niveau de santé, la population a parfois tendance à oublier que c'est grâce à la vaccination que des tas de maladies ont disparu. Les vaccins sont victimes de leur succès. Sur le cas du Covid, les antivax sont aussi des anti-masques. Ils ont tendance à minimiser le virus, ou à affirmer qu'il ne peut pas être naturel, qu'il a été créé par les Chinois."

Les anti-vaccins ont en fait pour slogan: chacun fait ce qui lui plaît. Un refrain qui sonne très ultra-libéral, qui ignore l'intérêt collectif. "La question est hautement politique, estime Françoise Salvadori. Elle engendre deux types de considérations: au niveau de l'individu et au niveau de la population. Si, pour la collectivité, un vaccin est efficace, il ne l'est pas forcément pour chacun d'entre nous. Aucun individu ne pourra jamais savoir quel effet a eu sur lui un vaccin, s'il lui a permis d'éviter la maladie, de l'avoir moins forte, s'il lui a sauvé la vie, s'il n'a servi à rien... Pour en apprécier la portée, il faut un raisonnement populationnel, statistique." 

Dès les premières vaccinations, ce sont surtout les croyants qui s'y sont opposés: seule, pour eux, la volonté divine peut décider de notre destin. Mais plus récemment, signale François Salvadori, les adeptes de l'église protestante néerlandaise dite re-réformée ont refusé les vaccinations. Résultat: "ces dernières décennies, on y a observé des épidémies de rougeole, de méningite, d'oreillons". Et la polyomyélite, "presque totalement éradiquée, resurgit au Pakistan et en Afghanistan, dans des zones talibanes".

C'est le rapport bénéfices / risques pour la société qu'il faut évaluer. Chacun reste bien sûr libre de décider de se faire ou non vacciner. Mais la question du masque et du vaccin questionne notre capacité à faire passer l'intérêt collectif avant notre point de vue individuel.

(1) "Science sans confiance...", Télérama, 13.1.2021.

vendredi 8 janvier 2021

Derrière le masque

Depuis bientôt un an, nous avons pris - même si c'est difficilement - l'habitude de porter un masque en public. Un masque comme un uniforme. Parfois nous ne nous reconnaissons plus les uns les autres. Sommes-nous des acteurs dans un grand jeu qui cherche à nous anonymiser quand dans le même temps nous sommes sous le contrôle de logiciels de reconnaissance faciale? Parfois, nous avons l'impression de nous fondre dans un chœur comme à l'opéra, semblables et différents à la fois, mais distants désormais. Quel rôle jouons-nous dans cette société de l'évitement qu'est devenue la nôtre?

En 2008, Nancy Huston écrivait "L'Espèce fabulatrice".  Nous sommes tous faits de fictions, dit-elle. "L'identité nous vient des histoires, récits, fictions diverses qui nous sont inculqués au cours de notre prime jeunesse. On y croit, on y tient, on s'y cramponne."

On trouve dans cet ouvrage les lignes suivantes qui résonnent autant avec l'aspect physique que nous sommes tenus d'adopter aujourd'hui qu'avec l'enfermement dans une identité unique que revendiquent certains:

"Si les fictions avec personnages sont omniprésentes dans notre espèce, c'est que nous sommes nous-mêmes les personnages de notre vie - et avons besoin, à la différence des chimpanzés, d'apprendre notre rôle."

"Personnage et personne viennent tous deux de persona: mot bien ancien (...) signifiant masque". 

"Un être humain, c'est quelqu'un qui porte un masque."

"Chaque personne est un personnage."

"La spécificité de notre espèce, c'est qu'elle passe sa vie à jouer sa vie."

"Les rôles qu'on nous propose seront plus ou moins divers, plus ou moins figés selon la société dans laquelle nous naissons. On nous montrera comment nous y prendre pour les jouer, on nous apprendra à imiter les modèles et à intégrer les récits les concernant."

"L'identité est construite grâce à l'identification. Le soi est tissé d'autres."

"Oui: nous avons tous besoin (comme le disait Beckett) de compagnie."

"Notre cerveau, même celui du philosophe rationaliste le plus misanthrope et monacal, grouille littéralement de la présence des autres." 

jeudi 31 décembre 2020

Une année à virus

Nous voilà enfin au bout de cette année 2020, espérant que la suivante sera moins prodigue en virus. On en a eu son compte. 

Il y a ce satané coronavirus qui nous oblige à nous tenir à distance les uns des autres et à limiter notre non verbal aux regards, qui nous empêche de passer du temps à plusieurs, de nous embrasser, de nous toucher, de nous serrer dans les bras et dans les bars. Ce même virus a fermé les lieux de culture, nous laissant sur notre faim, un peu plus frustrés encore.

Il y a ce virus djihadiste qu'on croyait assoupi et qui est revenu en force cette année, massacrant à tort et à travers, ici et ailleurs, des enseignants et des étudiants, des civils et des militaires, des femmes, des hommes et des enfants.

Il y a le virus de la pureté, du repli sur soi et de l'hystérie identitaire qui s'installe dans les têtes de certains et se répand en gazouillis rageurs comme un poison, faisant la chasse à qui ne pense pas comme il faudrait, interdisant des spectacles, des expos ou des conférences, imposant une vision du monde en noir et blanc.

Il y a ce virus qu'on appelle dérèglement climatique qui mène le monde à sa perte mais semble être aujourd'hui un moindre souci.

A quelque chose malheur étant bon, le coronavirus a créé de la solidarité entre voisins, a (un peu) diminué la production de CO2, a fait revenir la nature dans les agglomérations urbaines, a poussé plus de consommateurs encore vers le bio et les producteurs locaux et nous a obligés à être créatifs. 

N'empêche, qui regrettera 2020? Même pas Ubu Trump. 

A lire: https://www.lemonde.fr/m-le-mag/visuel/2020/12/31/ces-expressions-de-l-annee-2020-qu-on-aimerait-ne-plus-voir-en-2021_6064893_4500055.html


dimanche 13 décembre 2020

Les intermittences de la culture

Honnêtement, il faut reconnaître que la fonction de premier ministre ou de chef d'Etat est particulièrement inconfortable en ce moment. Qui pourrait assurer qu'il prendrait de meilleures décisions pour sa population qui veut à la fois pouvoir vivre librement et être protégé de ce foutu coronavirus? Mais quand même... On s'interroge: pourquoi laisser fermées les salles de théâtre, de concert et de cinéma et laisser voler les avions et circuler les chalands au coude-à-coude dans les centres commerciaux? On a tous vu ces images de ces foules pressées dans les supermarchés ou les halls d'aéroports. Les chaînes de télé ne cessent de diffuser des publicités nous invitant à aller passer Noël dans les Antilles et le J.T. nous confirme qu'elles atteignent leur but: les agences de voyage se frottent les mains, s'attendant à être bientôt débordées de réservations pour la Martinique et la Guadeloupe. C'est que là-bas les règles sanitaires sont moins strictes et que les bars et restaurants sont ouverts. Jusqu'après les fêtes sans doute, quand les touristes auront à nouveau fait circuler le virus. Et pendant que le tourisme et le commerce de masse revivent as usual ou presque, le secteur culturel se meurt de ne pouvoir jouer, les artistes de ne pouvoir rencontrer leur public, les programmateurs de ne plus savoir comment s'organiser. Assis, masqués, à distance, les uns à côté et derrière les autres, silencieux et attentifs, les spectateurs risquent pourtant moins de se contaminer que tant de touristes et de clients.

C'est cinq jours avant la date prévue de leur réouverture, sans concertation, que les lieux culturels ont appris qu'ils devraient restés fermés. " La décision peut surprendre, estime Samuel Piquet dans Marianne (1), car les professionnels ont mis en place un protocole sanitaire strict et les transports, eux, continuent à fonctionner tandis que les lieux de culte sont ouverts. C'est que le Covid est un dandy. Il déteste prendre le métro dans des rames bondées et ne se mêle jamais à la foule des fidèles ; mais il ne se passe pas un jour sans qu'il s'immisce incognito dans un cinéma d'art et d'essai ou dans un musée spécialisé dans la peinture des impressionnistes et postimpressionnistes. Une fois qu'il aura fait le tour de toutes les salles, l'activité pourra reprendre. " C'est sans doute aussi que la culture reste considérée comme une activité non essentielle, juste un hobby dont on peut faire l'effort de se passer. Contrairement au tourisme, tellement indispensable à notre équilibre. Que deviendrions-nous sans soleil et sans mer bleue à Noël? On n'ose l'imaginer.

https://www.marianne.net/deconfinement-la-culture-premiere-activite-jugee-non-essentielle

jeudi 27 août 2020

Collective, par définition

Il y a ceux qui doutent, ceux qui pensent qu'on en fait trop, ceux à qui on ne racontera pas d'histoire et qui adorent donc s'en inventer, ceux qui contestent, ceux qui tempêtent. Pour eux, le Covid-19 n'est jamais qu'une épidémie de plus, qui tue moins que beaucoup d'autres. Il est l'arbre qui cache la forêt de toutes les maladies qui au total tuent des millions de gens dans le monde dans l'indifférence quasi générale. Le Covid n'est pas arrivé tout seul, affirment-ils, il constitue une si belle occasion de mettre sous le joug les citoyens, de les contrôler, de brimer leur liberté. Celle de respirer, celle de se toucher, celle de voyager. 
C'est leur liberté individuelle que défendent les pourfendeurs du masque et des règles de sécurité sanitaire. Est-on libre sur un lit d'hôpital?, s'insurge un virologue. Libre sous un respirateur?

"L'épidémie nous encourage à nous considérer comme les membres d'une collectivité, écrit le physicien italien Paolo Giordano (1). Elle nous oblige à accomplir un effort d'imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés: voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d'autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté."
Ceux qui réfutent les règles se mettent hors jeu. Hors du jeu collectif. lls pensent pouvoir exister seuls. "Dans la contagion, écrit encore Paolo Giordano, l'absence de solidarité est avant tout un manque d'imagination."
Le physicien nous distingue en trois groupes: les Susceptibles: ceux que le virus pourrait encore contaminer, les Infectés: ceux qu'il a déjà contaminés, et les Rejetés: ceux qu'il ne peut plus contaminer. Cependant, précise-t-il, "nous ne sommes pas tous Susceptibles de la même façon, mais les Ultra-susceptibles ne le sont pas seulement du fait de leur âge ou de leur état de santé précédent. Des millions et des millions d'Ultra-susceptibles le sont du fait de leurs conditions sociales et économiques. Leur destin, même s'ils sont très éloignés de nous géographiquement, nous concerne de très près".
Quant à l'origine du virus, que les gros malins ont vite identifiée (suivez mon regard, nous disent-ils), Paolo Giordano nous invite à l'humilité. "Le monde est encore un lieu d'émerveillement sauvage. Nous croyons l'avoir entièrement exploré, mais il existe des univers microbiens dont nous ignorons tout, des interactions entre espèces qui ne nous effleurent même pas l'esprit.
Notre agressivité envers l'environnement favorise notre contact avec ces nouveaux agents pathogènes qui, il y a encore quelque temps, se tenaient bien tranquillement dans leurs niches naturelles.
La déforestation, ainsi qu'un urbanisme irrépressible, nous rapprochent d'habitats qui ne prévoyaient pas notre présence.
L'extinction accélérée de multiples espèces animales oblige les bactéries qui vivaient dans leurs intestins à s'installer ailleurs.
Les élevages intensifs créent des cultures involontaires où tout, littéralement, prolifère. (...)
Les virus comptent parmi les nombreux réfugiés de la destruction environnementale."
Bref, il y a urgence à changer radicalement notre mode de vie. Mais nombre d'entre nous préfèrent voir derrière le coronavirus la volonté de telle entreprise, de tel gouvernement ou de tel individu. Ou, en tout cas, de minimiser son impact, pour mieux se mettre la tête dans le sable et poursuivre notre business as usual.
Les enchaînements meurtriers de cause à effet, poursuit le physicien italien, sont légion et "requièrent une réflexion urgente de la part d'individus de plus en plus nombreux. Car nous risquons de trouver à leur terme une nouvelle pandémie, encore plus terrible que celle-ci. (...) La contagion est un symptôme. L'infection réside dans l'écologie".

(1) "Contagions", Paolo Giordano, Seuil, 2020 (64 p.).

mercredi 12 août 2020

Bêtises et vaccins

La semaine dernière, Antonio Fischetti, journaliste scientifique de Charlie Hebdo, déplorait que la vaccination soit une "victime collatérale du coronavirus". 
"L'absence de vaccination est une maladie mortelle", constatait-il, rappelant que l'OMS la classe parmi les dix principales menaces pour la santé humaine. La seule rougeole est responsable de 150.000 morts chaque année dans le monde. Combien en provoquent la diphtérie, le tétanos, la coqueluche, la rubéole, la polio, la tuberculose? 
De nombreuses campagnes de vaccination ont été annulées parce que les personnes concernées étaient confinées, parce que des médecins rencontraient des difficultés de transport ou parce que des patients craignaient d'être contaminés par le coronavirus. Selon l'OMS, à cause de la pandémie de Covid-19, "au moins trente campagnes de vaccination contre la rougeole ont été ou risquent d'être annulées, ce qui pourrait entraîner de nouvelles flambées en 2020 et au-delà".
A ces difficultés, s'ajoutent les rumeurs et théories complotistes de ceux qui veulent se convaincre que le remède sera toujours pire que le mal. Ceux qui pensent que les vaccins transmettent d'autres maladies ou pensent qu'ils vont servir de cobayes. L'obscurantisme se nourrit des pandémies. 
Au Sénégal, rapporte Antonio Fischetti, les réseaux sociaux se sont enflammés suite à une rumeur qui prétendait que sept enfants y étaient morts après avoir reçu "le vaccin de Bill Gates". L'informaticien est même soupçonné par un économiste ivoirien de vouloir "dépeupler l'Afrique pour sauver les Européens". Une autre rumeur affirme que le véritable but d'un vaccin serait d'implanter une puce électronique dans le corps des gens. 
Pour les islamistes pakistanais, la vaccination serait un outil de domination du grand Satan occidental. D'ailleurs, affirment-ils, les vaccins contiennent du porc, entraînent l'infertilité et tuent des enfants. C'est pourquoi ces sauveurs de l'humanité que sont les islamistes tuent du personnel soignant.
"Le pire, regrette Antonio Fischetti, c'est que les rumeurs contre les vaccins sont plus contagieuses que les maladies elles-mêmes".

Pour déplorer ces assassinats, ces dérives et ces bêtises, Antoine (sic) Fischetti se fait traiter de con par un lecteur de Charlie (1) qui le déclare "chef des journaleux asservis aux lobbies". La vie est simple; défendre la vaccination, c'est soutenir l'industrie pharmaceutique. Les tenants de ce type d'analyse sommaire et simpliste ressemblent à ceux qui minimisent l'impact mortifère de l'islamisme. Seul compte leur point de vue chétif, jamais celui des victimes. Ils ne sont qu'ego boursouflés. que mépris, que morgue. Ils sont plus forts que tous les virus. "Je ne me ferai pas vacciner", clame l'ex-lecteur. L'absence d'intelligence peut aussi être une maladie mortelle. 

(1) "On a reçu ça", Charlie Hebdo, 12.8.2020.


vendredi 5 juin 2020

Ceux qui n'ont rien compris

On la regrette déjà, cette période de confinement. On avait pris plaisir au calme, à la lenteur, à des déplacements mesurés. Le nombre de morts sur les routes a baissé de près de 56% en avril en France. Le nombre d'accidents corporels, des trois quarts.
"Le déconfinement nous l'avait démontré: la vitesse est dépassée, elle appartient au passé, écrit Denis Baumain dans La Nouvelle République (1). Nous reprenions mentalement la maîtrise de nos vies absurdes et précipitées, nous faisions l'éloge de la lenteur apprivoisée, nous étions confiants. Et naïfs."
Oui, naïfs, parce que le peu d'usagers sur les routes avaient la prétention de se croire seuls au monde et les grands excès de vitesse (50 km/h et + au-delà de la limite fixée) ont augmenté de 16%. Toujours en avril.
Et depuis que la voie est redevenue libre avec le déconfinement, certains ont pris l'habitude de se lâcher et les grands excès de vitesse semblent s'installer dans la pratique automobile. 2500 de ces grands excès ont été constatés durant le week-end de l'Ascension. Les déconfinés sont débridés. Le nombre de morts a bondi. Dès lors, écrit Denis Baumain, "l'hypothèse du rétablissement d'un plafond à 90 km/h envisagé dès juin dans de nombreux départements appelle un réexamen sérieux. Et serein."
A la fin de ce mois, le département de l'Indre compte réinstaurer une limitation à 90 km/h plutôt qu'à 80 sur 220 kilomètres de ses routes. Tant pis pour les morts, tant pis pour l'insécurité, tant pis pour les consommations, tant pis pour la pollution. Gardons la tête dans le sable. Vivons comme avant. Mourons comme avant.

(1) "Sécurité routière: le compteur s'affole", NR, 1.6.2020


dimanche 17 mai 2020

Ce fléau qui nous éloigne

On le sent bien, on le redoute, on le sait, on va devoir s'habituer à vivre, pendant longtemps, éloignés les uns des autres, à voir sa famille, ses amis à distance respectable. Par respect pour eux comme pour soi-même. Pour les protéger, pour se protéger. La peste, c'est les autres. Et nous sommes tous, les autres.
Mais est-ce cela la vie? Ne pas pouvoir se toucher, s'embrasser, se prendre dans les bras? Une telle perspective est déprimante, voire désespérante.
Allons-nous devoir vivre longtemps masqués comme si on portait une burqa? Ne pas voir que l'autre sourit? Ne pas être sûr de reconnaître telle ou telle personne qu'on aurait tant de plaisir à voir? Nous dirigeons-nous vers une société d'anonymes qui s'évitent?
Et tous ces moments si forts en émotions collectives générées par des spectacles, des concerts, des films, des représentations qui nous font vibrer en commun, rire, frissonner, pleurer, devons-nous en faire le deuil?
Dans son dernier film Last Words sur lequel il a travaillé ces six dernières années, le cinéaste américain Jonathan Nossiter évoque l'humanité mourante de 2086 qui redécouvre la joie d'être ensemble dans une séance de cinéma improvisée. "Je montre un futur où tout contact physique  et toute tendresse sont oubliés, et subitement redécouverts grâce au cinéma. J'imaginais 2086, pas 2020! Je suis sûr que, en ce moment, chacun sur Terre pense à ce manque de contact, aux regards fuyants et méfiants qu'engendre l'épidémie. On verra si ce désir de tendresse est perdu ou si, au contraire, il revient avec une force énorme." (1)

La chaîne Mezzo Live ce samedi soir diffusait un concert enregistré le 1er mai dernier et interprété par l'Orchestre philarmonique de Berlin dans ses locaux. Au programme, des œuvres de Lygeti, Part, Mahler et Barber, adaptées à un ensemble de musique de chambre. Les 1180 places de la salle de musique de chambre étaient vides. Pas de public pour cause de coronavirus. Le chef, Kirill Petrenko, salue face caméra. Sur scène, une douzaine de musiciens à un mètre les uns des autres. Pas de public, donc pas d'applaudissements. Très beau, mais si triste.

Comment la culture vivante va-t-elle survivre à ce fléau? "Je crains que la situation ne se prolonge, affirme le comédien et réalisateur Gustave Kervern. Parce que, franchement, aller dans une salle de spectacle en étant espacé, un masque sur le visage, en guettant le moindre mec qui tousse, est voué à l'échec." (2)
La metteuse en scène Ariane Mnouchkine est du même avis: "la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C'est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c'est le contraire de la joie" (3).
L'Etat français s'est heureusement engagé à ce que les droits des intermittents du spectacle soient prolongés jusque fin août 2021. Il aimerait en profiter pour renforcer les dispositifs d'accès de l'art et de la culture à l'école. Au moins, pourrait-on en profiter pour avancer dans ce secteur.
"Je n'attendais pas de l'Etat qu'il me sauve, affirme le metteur en scène Thomas Jolly. Ce n'est pas son rôle. En revanche, j'ai besoin qu'il m'accompagne dans mes idées nouvelles. Le président de la République nous a donné ce feu vert: inventer malgré tout. Fin mai, je saurai comment me mettre au travail, et plonger dans cet inconnu. La protection des intermittents qui vont bénéficier d'une année blanche ajoutée à la piste de création qui s'ouvre me rassure et me stimule. Ces expériences vont servir à renouveler le monde d'après, j'en suis convaincu." (2)

Le monde d'après, on aimerait déjà y être, pouvoir nous retrouver au coude-à-coude dans des salles de concert, dans les rues, à table, partageant ce sentiment de fraternité qu'apporte la culture.

(1) "J'ai fait un film apocalyptique plein de tendresse", Télérama, 29.4.2020.
(2) "Les artistes regardent déjà vers demain", Télérama, 13.5.2020.
(3) Télérama, 13.5.2020.

mardi 12 mai 2020

Surtout pas de relance

Le MEDEF n'a pas pour fonction de réfléchir, ni de comprendre. Il veut juste que l'économie tourne comme avant. Et même plus et mieux. Il faut que l'argent rentre dans les poches des patrons. Le MEDEF réclame au gouvernement "une relance".
Or, une relance, c'est précisément ce qu'il faut éviter.
Avant cette crise du coronavirus, écrit Muhammad Yunus, économiste, prix Nobel de la Paix (1), "l'humanité se préparait à une avalanche de tragédies. La catastrophe climatique allait rendre la planète impropre à la vie humaine, le compte à rebours avait commencé; l'intelligence artificielle nous conduisait tout droit vers le chômage de masse; la concentration des richesses atteignait des niveaux explosifs". 
Et voilà que des autruches nous disent qu'il faut relancer cette économie assassine sans se poser de questions. "Avant de la relancer, nous devons d'abord nous mettre d'accord sur l'économie à laquelle nous aspirons. Nous devons avant tout convenir que l'économie n'est qu'un moyen, celui d'atteindre des objectifs que nous nous fixons."
A nous donc, à la société toute entière de définir ses objectifs, et, en fonction, d'organiser son économie. Elle n'est qu'un outil de notre propre création, rappelle l'économiste bangladais. "Un outil que nous devons penser et repenser sans cesse jusqu'à ce qu'il nous conduise au plus grand bien-être commun possible."
Le moment est inattendu et  idéal. "C'est la grande nouvelle de cette période: la crise due au coronavirus nous ouvre des horizons pour ainsi dire illimités pour tout reprendre de zéro. La possibilité de faire table rase pour concevoir matériel et logiciel, à neuf".
Muhammad Yunus appelle non pas à relancer mais à reconstruire l'économie autour d'un pilier central: la conscience sociale et environnementale. "Que pas un seul dollar n'aille à des entités ou projets qui n'œuvrent pas, avant toute chose, à l'intérêt social et écologique de la société."
Il propose de donner un rôle central au social business, à des entreprises dont le seul objet est de résoudre les problèmes des individus, sans but lucratif pour les investisseurs autre que celui de récupérer leur mise.
C'est l'économie sociale et solidaire qui sauvera le monde, pas l'économie capitaliste. "Tant que l'économie restera une science vouée à la maximisation des profits, nous ne pourrons nous appuyer sur elle pour une reconstruction sociale et écologique." Aux Etats d'assurer l'offre de santé, de remettre en marche les services essentiels, mais aussi de favoriser l'émergence d'initiatives d'entrepreunariat social. Qui sont l'affaire de tous les citoyens.
"Du désespoir et de l'urgence de l'après-coronavirus, un Etat adoptant la bonne attitude pourra faire émerger un foisonnement d'activités comme on n'en a jamais vu. C'est à cette aune qu'on mesurera la qualité des dirigeants: montrer la voie d'une renaissance radicale du monde, par des moyens inédits, en fédérant tous les citoyens."
C'est maintenant que nous devons passer d'une économie insensée à une économie qui a et qui donne du sens. 

(1) "La crise due au coronavirus nous offre la possibilité de tout reprendre de zéro", Le Monde, 6.5.2020.
  

samedi 9 mai 2020

Et après?

Voici le temps de sortir de chez nous. Pour aller où? Nous précipiter, comme d'autres, dans les supermarchés, les magasins Ikea et de piscines et les files menant au drive des Mc Do? Ou nous organiser pour bâtir une autre société, de la sobriété, de la solidarité, de la justice sociale?
A nous tous de transformer en chance cette crise du coronavirus, de faire de cette crise sanitaire une crise salutaire, comme le suggère Nicolas Hulot. Aux responsables politiques de l'être plus que jamais, responsables, de prendre les mesures indispensables à la survie de l'humanité et de la biodiversité. C'est maintenant, plus que jamais, qu'on appréciera l'intelligence et le courage des uns et des autres.
Des actes pour engager un vrai changement de société, c'est ce que réclament dans un appel (1) quelque deux cents personnalités des milieux culturels et scientifique. "Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même: celle des végétaux, celle des animaux et celle d'un grand nombre d'humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de revenir à la normale. La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."
Pas question de revenir à la normale. D'autant qu'on pourrait plutôt qualifier la situation d'avant d'anormale. Tellement contraire à nos propres intérêts, à ce qu'il serait normal de faire pour nous sauver, nous et la planète.

Des aides publiques pour éviter la catastrophe pour tant de secteurs d'activités sont évidemment indispensables. Mais ni pour tous, ni à n'importe quelles conditions.
Il serait inacceptable d'aider les entreprises qui ont versé, en cette période difficile, des dividendes à leurs actionnaires, qui fraudent le fisc, qui placent leurs bénéfices dans des paradis fiscaux, qui polluent sans vergogne (oui, c'est plus compliqué). Voici le temps de cesser de soutenir les secteurs de l'automobile, du trafic aérien, de la chimie et tant d'autres qui nous mènent dans le mur à grande vitesse. Au contraire, il y a urgence à accélérer le projet de sortie d'une production carbonée, notamment en taxant les produits aux kilomètres parcourus. C'est le moment de mettre fin aux accords de libre échange, pour les remplacer comme le suggère Nicolas Hulot, par des accords de juste échange (2).
Le bien-être de nos sociétés ne doit plus se mesurer à l'aune du PIB. Notre mode de vie nécessite trois planètes. Cessons de nous réjouir de voir augmenter les ventes de voitures, de viande,  d'appareils électro-ménagers, d'objets connectés. "La croissance n'est pas la solution, mais LE problème", rappelle Jacques Littauer (3) Les prix des produits doivent intégrer leur coût environnemental. Un véhicule, même électrique, coûte infiniment plus cher à la planète, et donc à l'humanité, que son prix au consommateur, en termes de sécurité routière, de dégâts environnementaux, de création et de maintien d'infrastructures, etc. Idem pour les voyages en avion, en paquebots, pour les téléphones mobiles et les ordinateurs, pour les légumes produits avec des pesticides.
Ce sont les productions locales et respectueuses de l'environnement qu'il faut soutenir, les commerces de proximité, les achats groupés, la mobilité et le tourisme doux, les produits et les processus économes en eau, en espace et en énergie.
La crise actuelle a fait redécouvrir à quantité d'urbains les avantages de la campagne. Allez, hop, retour à la campagne, surtout dans ces régions oubliées où les maisons coûtent deux sous et ne demandent qu'à revivre. L'impact sera important sur les commerces locaux, les producteurs locaux, les structures hospitalières, les écoles, les activités socioculturelles. Relocalisons les services publics, soutenons les initiatives de solidarité, de covoiturage, d'achats groupés, les artistes et la culture.

Nicolas Hulot appelle aussi les esprits procureurs à céder la place aux esprits éclaireurs (4). Il en appelle à la radicalité et à l'investissement de chacun. Partout en Europe. Et bien au-delà.
Y a du travail, mais aussi beaucoup de gens prêts à se retrousser les manches. Oui, le temps est venu.

Un appel à l'Union européenne, une pétition à signer:
https://secure.avaaz.org/campaign/fr/green_recovery_loc/?aaluBfb&post_action=1&cid=42046&lang=fr&_checksum=af526b0c773011b0c32e7c22d7caaed8b997546b17ad6690dfe0ee9b6398a1b7&fbogname=Michel&fbogname=Michel

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/06/non-a-un-retour-a-la-normale-de-robert-de-niro-a-juliette-binoche-de-joaquin-phoenix-a-angele-l-appel-de-200-artistes-et-scientifiques_6038775_3232.html
(2) https://www.franceinter.fr/societe/le-temps-est-venu-decouvrez-la-tribune-de-nicolas-hulot
(3) "Le PIB nous rend aveugles", Charlie Hebdo, 15.4.2020.
(4) https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-06-mai-2020

mardi 5 mai 2020

Le sauveur

Le temps du coronavirus est aussi celui d'une logorrhée insupportable. L'armée des gloseurs est partout, lançant des imprécations, jugeant les politiques menées, délivrant leurs sentences, envoyant aux enfers les imprévoyants.
Ils savaient ce qu'il arriverait, ils ont compris dès le début ce qu'il aurait fallu faire, ils semoncent les ministres qui n'ont rien vu venir.
En ces temps de coronavirus, la parole est rarement d'argent, plus souvent du métal le plus grossier qui soit. Le silence, lui, est bien d'or.
Il n'est pas dans les habitudes de ce blog de publier les textes d'autrui. Mais celui-ci a autant de pertinence que d'humour. Autant le partager.

Il a été publié dans l'Obs le 31 mars dernier et est signé d'un de ses journalistes, David Caviglioli (lauréat du Prix Hennessy du Journalisme littéraire 2017).

SCÈNES DE LA VIE CONFINÉE : CE QU’IL AURAIT FALLU FAIRE
Chaque jour mes amis Facebook découvrent une nouvelle impéritie gouvernementale. Impréparation, hésitation, communication confuse, dissimulation. « Bande d’amateurs », dit l’une qui travaille dans l’événementiel musical. « À ce niveau, ce n’est plus de la stupidité, c’est de la trahison », confirme l’autre, journaliste pour un site de paris hippiques, qui songe à porter plainte contre le gouvernement pour homicide.
Comme eux j’ai la certitude que j’aurais bien mieux anticipé l’épidémie que les autorités. Voici le plan d’action que j’aurais mis en place contre le Covid-19.
• 2009 : j’aurais résolu beaucoup plus vite la crise budgétaire et l’effondrement monétaire européen, puis j’aurais quintuplé le budget de l’hôpital public.
• 2010 : j’aurais immédiatement compris qu’il n’y avait rien à craindre du virus H1N1 ; grâce à quelques lectures bien sélectionnées, j’aurais acquis la certitude que la vraie menace viendrait d’un coronavirus qui causerait chez ses victimes des troubles respiratoires. J’en aurais tiré deux conclusions :
1) la France doit se doter d’un stock colossal de masques et de respirateurs ;
2) la France doit mettre le paquet sur la recherche contre les coronavirus.
• 2012 : j’aurais graduellement augmenté le nombre de lits de réanimation, pour atteindre le nombre de 180.000 lits disponibles à l’horizon 2020.
• 2013-2014 : anticipant une pénurie de masques, et plutôt que de me contenter de simples masques FFP2, j’aurais lancé la fabrication de 700 millions de masques FFP3 ; j’aurais en outre créé RespiFrance, une agence publique aux fonds illimités dont la fonction aurait été de produire des respirateurs.
• 2016 : RespiFrance aurait doté le pays de 600.000 respirateurs. Satisfait, je les aurais stockés dans le Doubs.
• 2016-2017 : j’aurais mobilisé nos meilleurs savants pour étudier la transmissibilité des virus entre l’homme et divers animaux, dont bien évidemment le pangolin ; je les aurais envoyés pour la plupart en Asie et leur aurais demandé des rapports hebdomadaires sur l’évolution de la situation. J’aurais engagé des savants de seconde zone, mais tout de même doués, pour lire ces rapports et me les synthétiser à l’oral.
• 2018 : synthèse après synthèse, mon soupçon se serait porté sur le pangolin, animal qui a toujours suscité chez moi une perplexité teintée de méfiance. J’aurais demandé aux meilleurs spécialistes mondiaux de « réfléchir à ce que pourrait être un syndrome respiratoire transmis par le pangolin » et de « commencer dès maintenant à travailler sur un vaccin ».
• début décembre 2019 : grâce à cette veille sanitaire anticipatrice, j’aurais été alerté des premiers cas à Wuhan. Je me serais tourné vers mon Premier ministre, Michel Cymes, et lui aurais dit : « Michel, c’est parti. » À partir de là, tout serait allé très vite.
• fin décembre 2019 : l’élite de la science française est envoyée en Chine ; grâce au travail préparatoire remarquable de mon équipe de spécialistes mondiaux, un vaccin est prêt en quelques jours.
• 2 janvier 2020 : test du vaccin sur des souris : il est redoutablement efficace ; test sur des humains : il l’est encore plus. « T’as eu du flair, sur le pangolin », me dit Michel Cymes. On se tape dans les mains.
• 3 janvier 2020 : appel téléphonique à Xi Jinping : « Cher Xi, écoutez-moi, vous ne vous rendez pas compte de ce qui est en train de se passer. » Xi Jinping aurait d’abord réagi froidement. « Pour qui vous prenez-vous ? », m’aurait-il dit. « Pour quelqu’un qui va sauver votre cul, Jinping », aurais-je répondu du tac au tac. Après un silence, il m’aurait dit : « OK. Que dois-je faire ? »
• 5 janvier 2020 : les militaires français envahissent le Hubei, accueillis en héros ; les Chinois prennent goût à la démocratie.
• 16 janvier 2020 : la population chinoise est entièrement vaccinée. « Nous l’avons échappé belle », dis-je à Michel Cymes. Ce que nous ignorons, c’est que des premiers cas de Covid-19 ont été enregistrés en Thaïlande et au Japon.
• 23 janvier 2020 : des cas ont été déclarés en Corée du Sud, aux Etats-Unis, à Taïwan et Singapour. « Nous avons péché par excès d’optimisme », me dit Michel Cymes. Je lui dis de ne pas s’inquiéter. Nous allons faire face, lui et moi. Michel Cymes plonge ses yeux dans les miens. Nous nous regardons longuement, troublés.
• 24 janvier 2020 : premiers cas en France ; sans attendre, réunion des meilleurs experts français ; beaucoup de points de vue s’affrontent, la controverse entre scientifiques est féroce, mais j’identifie sans difficulté la bonne marche à suivre : fermeture des frontières, suspension des lignes aériennes, confinement de la population, vaccination de l’intégralité de la population, annulation de toutes les élections à venir, suspension du parlement.
• 25 janvier 2020 : la population acclame les mesures que j’ai mises en place et les respecte scrupuleusement ; personne ne les trouve excessives, bien qu’il y ait eu très peu de cas ; l’ensemble des partis politiques accepte l’annulation des élections et salue mon sens de l’anticipation ; ma communication est unanimement louée pour sa clarté ; tous les soirs, à 20h, les soignants sortent sur leur balcon pour m’applaudir.
• 26 janvier 2020 : le virus est vaincu ; partout dans le monde, les commerces rouvrent, les villes se repeuplent, les familles séparées se réunissent en pleurant, les femmes et les hommes s’embrassent ; au milieu de la foule en liesse, j’échange avec Michel Cymes une poignée de main lourde de non-dit ; considérant que ma tâche est accomplie, je retourne à l’anonymat.

David Caviglioli
Publié le 31 mars 2020 dans l’Obs


Post-scriptum; un dessin de Xavier Gorce, publié dans Le Monde:
https://www.lemonde.fr/blog/xaviergorce/2020/05/08/bla-bla-deconfines/

mardi 28 avril 2020

Et maintenant ?

Que nous montre cet arrêt forcé par le coronavirus?
Que (pour la plupart d'entre nous, en tout cas) nous ne sommes pas faits pour vivre seuls.
Que les contacts sociaux sont primordiaux et que nous avons besoin d'être en lien physique avec celles et ceux qui comptent pour nous.
Que nous avons besoin d'espace et qu'on ne peut vivre décemment quand on habite à plusieurs dans des HLM, des studios, des cellules ou même seul dans une chambre.
Qu'au-delà des espaces habitables, nous avons aussi besoin d'espaces verts, pour nous  y balader, nous y ressourcer, nous y perdre parfois.
Que la campagne a plus d'attraits qu'on ne le pensait, que s'enfoncer dans la France (ou la Belgique ou l'Italie ou l'Espagne ou...) profonde présente bien des avantages, dont les moindres ne sont pas le calme, l'espace, la nature et la proximité de maraîchers, de petits producteurs et de commerces de proximité.
Que nous n'avons pas absolument besoin de nous déplacer autant et aussi loin et aussi souvent que nous le pensions.
Que nous n'avons pas autant de besoins de consommation que nous le pensions.
Que l'organisation collective et la solidarité nous permettent d'assurer nos besoins basiques.
Qu'il ne sert à rien de gagner de l'or en barre si c'est pour vivre entre quatre murs, fussent-ils grands et épais.
Que si nous avions tous un revenu de base qui nous assure le minimum vital (ce qui semble possible vu les montagnes d'argent qui circulent quotidiennement), nous pourrions sans doute vivre assez sereinement une période de crise comme celle-ci.
Qu'il nous faut un système public de santé assez fort pour nous protéger et pour équiper et soutenir les soignants de première ligne.
Qu'il faut laisser toute sa place à la nature et cesser enfin de vouloir l'assouvir, l'exploiter, voire l'éradiquer et qu'elle sera toujours, malgré notre prétention, plus forte que nous.
Que nous pouvons nous-mêmes, si nous avons la chance d'avoir un jardin, cultiver nos propres légumes et même les cuisiner.
Que les enseignants font un travail difficile et indispensable.
Que l'absence de spectacles vivants, la fermeture des salles de cinéma, l'interdiction des activités festives créent un grand vide, intellectuel et physique.
Que les chaînes d'information continue ne font qu'ajouter du bruit au tumulte.
Que les réseaux sociaux le sont quand ils permettent échanges et soutien, mais se transforment en égouts quand ils sont les haut-parleurs des complotistes, des haineux et des suffisants qui ont tout compris.
Que les populistes ont définitivement fait la démonstration de leur extrême faiblesse intellectuelle.
Que gouverner, c'est prévoir et qu'ils sont extrêmement rares les élus, tous pays et tous régimes politiques confondus, capables de prévoir l'imprévisible. 
Que les Etats doivent, à tout prix, collaborer, échanger informations, expériences et résultats de leurs recherches et élaborer des stratégies concertées, tant au niveau de la santé que de l'écologie.
Que ce virus est que le premier de notre époque à avoir eu un tel impact mondial, mais aussi le premier d'une longue série et que quand on en maîtrisera un quelque part, un autre se développera ailleurs. Et que les pays les plus pauvres paieront cher, très cher, bien plus que nous encore, l'impact de tous ces virus qui nous menacent.
Que tous les virus du monde nous inviteront toujours à plus d'humilité.
A partir de ces quelques constats, peut-être pourrait-on réfléchir à la société que nous voulons. 


samedi 25 avril 2020

Responsabilité masquée

Les pouvoirs publics ne sont visiblement "pas là pour nous protéger", dénonce l'expéditeur d'un message invitant à lire un article laissant entendre que le remède au Covid-19 serait assez aisément trouvable puisqu'on a maintenant compris le rôle que joue une bactérie intestinale sur la transmission du virus. Il faudrait que le personnel soignant ait connaissance de cet article, ajoute cette personne. Bref, on croit devoir comprendre de ce message (qui se refuse - évidemment - de participer à tout complotisme) que ceux qui devraient nous protéger ne le font pas, puisque cette puissante analyse est tue. Partout dans le monde, les chercheurs cherchent et font chaque jour de nouvelles découvertes sur ce virus. Mais certains analystes ont tout compris. Si on ne prend pas les mesures évidentes pour lutter contre le coronavirus, c'est que le premier intérêt des pouvoirs publics serait de nous enfermer chez nous, non pour nous protéger du coronavirus, mais pour nous habituer à la soumission et à l'obéissance.

Qui peut nous protéger de ce satané virus qui peut se transmettre en parlant? Les Etats et toutes leurs composantes effectivement. Mais d'abord nous-mêmes et tous ceux qui nous entourent, ceux que nous cotoyons quotidiennement. Alors, quand on tombe sur des commerçants alimentaires qui ne portent pas de masque, allez savoir pourquoi, on ne se sent pas protégé. Oui, mais c'est gênant, dit l'un. Oui, mais je n'ai pas de masque, dit l'autre. Oui, mais je suis à un mètre cinquante de vous, nous ne risquons rien. Oui, mais je porte des gants. Oui, mais c'est vraiment trop bizarre. On a tous de bonnes raisons d'agir de manière irresponsable. Les seuls responsables ne peuvent être que les politiques, jamais nous.
Suite à l'affaire Dutroux, il y a vingt-cinq ans, le quotidien La Dernière Heure avait publié et diffusé un autocollant qui disait simplement "Protégez nos enfants!". Non pas "Protégeons", mais "Protégez". L'appel s'adressait visiblement aux pouvoirs publics. Nous, pauvres innocents, n'y pouvions rien. Protéger nos enfants? Que pouvions-nous y faire? Un journal avait publié une photo d'une voiture roulant sur un passage pour piétons sur lequel traversaient des enfants. Sur sa vitre arrière, on pouvait lire "Protégez nos enfants!".
Que peuvent les pouvoirs publics quand les citoyens se lavent les mains de toute responsabilité?

lundi 20 avril 2020

Ah! Ah! said the Trump *

Quel est le rôle d'un chef d'Etat? Qu'attend-on de lui, sinon, d'abord et avant tout, de protéger sa population?
On l'avait compris depuis longtemps, Ubu Trump n'est pas un chef d'Etat. Mais le sinistre clown joue aujourd'hui un rôle exactement opposé à ce que ceux qu'il est censé gouverner pourraient attendre de lui. Cet homme est insensé. Chef d'Etat, il joue le rôle d'un opposant. De l'opposant le plus stupide qu'on puisse imaginer. Seule compte sa réélection.
Il appelle à "libérer le Michigan", le Minnesota, la Virginie, tous ces Etats qui pour protéger leurs habitants les obligent à rester chez eux (1). L'économie doit primer. The America doit rester great. A n'importe quel prix.
Voilà le président de l'Etat le plus puissant de la planète qui exhorte les gens à sortir bras dessus, bras dessous dans les rues en se moquant d'un virus qui se répand comme le fiel de ses tweets. Trump le dingue appelle même les Américains à sauver le "magnifique deuxième amendement", celui qui autorise tout habitant des Etats-Unis à être armé. Pense-t-il que le coronavirus peut se flinguer?
Il a accusé l'OMS de n'avoir pas été à la hauteur, incapable d'anticiper une telle pandémie. Or l'OMS avait prévenu depuis longtemps, rappellait récemment (2) Gaël Giraud, que "les marchés d'animaux sauvages en Chine présentaient des risques épidémiologiques majeurs". L'économiste constate que "rares sont les pays qui ont suivi les recommandations de l’OMS avant et pendant la crise. Nous écoutons plus volontiers les « conseils » du FMI… Le drame actuel montre que nous avons tort."
Mais Suffisant Ier ne peut jamais avoir tort. Le monde entier fait des erreurs, sauf lui. 

Il a beau pointer du doigt la Chine, la peur dont, comme tous les populistes, il a vécu ne repose pas aujourd'hui sur un autre lointain qu'on pourrait empêcher de nous atteindre en érigeant des murs ou en rejetant des bateaux à la mer. La peur, nous l'avons par rapport à nos proches, celles et ceux qui sont comme nous, qui vivent à nos côtés, dans la même maison, les mêmes bureaux, les mêmes véhicules, les mêmes commerces. Le virus n'a ni papiers, ni couleur de peau. Et les imprécations et le déni de Trump, de Bolsonaro et autres populistes apparaissent simplement grossiers, ridicules, affligeants et dangereux face à la science. Et sont la preuve à la fois de leur fatuité, de leur indigence intellectuelle et de leur mépris pour leurs populations.

On aimerait tant que ces manifestants anti-confinement aillent, l'un après l'autre, embrasser sur la bouche leur cher président. S'il pouvait mourir en martyr du déconfinement et de la primauté de l'économie sur l'humain, ils se cotiseraient pour lui ériger une statue. Elle pourrait être en ballon de baudruche.

Post-scriptum: au point où il en est, pourquoi le Donald s'entourerait-il de conseillers intelligents? Ils feraient tache.
https://www.lalibre.be/international/amerique/une-conseillere-de-donald-trump-laisse-entendre-qu-il-y-a-eu-18-covid-dans-le-passe-c-est-le-covid-19-pas-le-covid-1-5e9d5f067b50a64f9cf06542
Post-scriptum bis: il y a urgence à enfermer et à faire taire ce fou furieux:
https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200424.OBS27923/contre-le-covid-trump-preconise-des-irradiations-aux-uv-et-des-injections-de-desinfectant.html

(1) https://www.lalibre.be/planete/sante/coronavirus-un-nouveau-lourd-bilan-aux-etats-unis-ou-le-president-appelle-a-braver-le-confinement-5e9bf95ad8ad58632c740092
(2) dans l'émission "28 minutes" d'Arte.
https://www.lalibre.be/international/amerique/coronavirus-la-violente-charge-de-trump-contre-l-oms-5e8cc1d97b50a6162b0f5cd7


lundi 13 avril 2020

Sophia Aram présidente!

Sophia Aram, très juste, comme toujours (ou presque), cette fois à propos de ces millions de scientifiques parmi lesquels nous vivons qui connaissent les recettes miracles, de ces innombrables politologues et stratèges du dimanche qui ont les solutions imparables pour sortir de la crise, de ce torrent de bêtises qui menace de nous noyer:
https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-13-avril-2020

Et dans le même ordre d'idées, cette chronique d'Abnousse Shalmani:
https://www.lexpress.fr/actualite/societe/abnousse-shalmani-la-haine-et-le-pq_2123361.html

(Re)lire sur ce blog "Un monde de connards", 2 avril 2020.



dimanche 5 avril 2020

Corona et corano sont dans un bateau

Les religions ne veulent pas être en reste par rapport à celles et ceux qui ne veulent rien changer à leurs habitudes, même en ces temps de pandémie. Elles participent à la propagation du virus. La distanciation, non. La magie, oui.
L'église orthodoxe russe refuse d'annuler ses offices publics. L'église catholique l'a fait, mais un curé de l'Isère organise des messes clandestines chez des particuliers. Et des catholiques traditionalistes organisent des messes, du côté de Lyon et de Nantes, parce que "le moyen le plus excellent" contre la pandémie est la prière et que "se rassembler dans les églises" a de tous temps été le plus sûr moyen de vaincre les épidémies.
En Israël, le rabbin Kanievsky affirme que suspendre l'étude de la Torah dans les écoles qui s'y consacrent représenterait un plus grand risque pour la survie du peuple juif que la propagation du Covid-19. En Iran, des dizaines de lieux saints et de mausolées sont longtemps restés ouverts alors que l'épidémie était déjà bien active dans le pays. On a pu voir des fidèles lécher la surface de lieux saints réputés protéger du coronavirus. En Malaisie, 16.000 croyants se sont rassemblés dans une mosquée pour prier et échanger ainsi le virus entre eux. 
La moitié des cas de coronavirus de Corée du Sud trouveraient leur origine dans une messe. Et si la région Grand-Est en France est si touchée, c'est qu'un grand rassemblement évangélique a contribué à la transmission du virus. A Cluj, en Roumanie, un prêtre a utilisé une seule et même cuillère pour distribuer la communion à des centaines de croyants.
Selon Daech, la contamination se produit "par ordre de Dieu". Le groupe islamiste invite ses adeptes à se réfugier en Dieu pour échapper à la maladie, mais leur conseille néanmoins de se couvrir la bouche et de se laver les mains. Mais peut-on s'opposer à la volonté divine? 
L'imam de Brest appelle à effectuer les invocations: "toute personne qui dit ces paroles trois fois le matin et trois fois le soir, aucun mal ne le touchera", assure-t-il. Hani Ramadan affirme que le coronavirus est la conséquence du fait que "les hommes se livrent ouvertement à la turpitude, comme la fornication et l'adultère". Fait-il là allusion à son frère? Il appelle à "se conformer aux directives médicales", mais aussi à être "assidu dans les invocations".
En Ukraine et en Géorgie, des prêtres arrosent les rues d'eau bénite censée annihiler le virus. En Inde, c'est la consommation d'urine de vache qui aura cet effet, si l'on en croit certains religieux.

Donc, si on comprend bien certains des leaders et des fidèles de différentes religions, le coronavirus est un mal répandu par leur dieu pour punir les hommes. Et les religions, en ne changeant rien à leurs pratiques cultuelles, prétendent en protéger tout en contribuant à le répandre, directement ou indirectement.
Récemment, on a vu un panneau électronique dans un bourg français appelant ses habitants à prendre leurs distances les uns avec les autres et rappelant que même les "gens saints" (sic) devaient agir de la sorte. On voit ici que les gens saints (ou qui aimeraient l'être) sont les moins sains. De corps et d'esprit.

Et pendant l'épidémie de coronavirus, se poursuit celle du coranovirus (1): dans la Drôme hier, un terroriste a tué deux personnes et en a blessé cinq autres, dont deux grièvement, en criant Allah Akbar. Il a écrit regretter s'être réfugié dans un pays de mécréants. 
Par les temps et les virus qui courent, il apparaît pourtant que l'avenir appartient moins que jamais aux croyants.

D'après "Les boutiquiers de Dieu concurrencés par le coronavirus", Inna Shevchenko, Charlie Hebdo, 1.4.2020 et
https://charliehebdo.fr/2020/03/religions/une-petite-priere-pour-lutter-contre-le-coronavirus/
(1) d'après un dessin de Charlie Hebdo il y a quelques semaines.

jeudi 2 avril 2020

Un monde de connards

On est toujours le con d'un autre.
Un texte a circulé sur le net ces derniers temps avec un certain succès, semble-t-il: "Les connards qui nous gouvernent". Peut-être était-il intéressant, mais son titre m'a poussé à le mettre à la poubelle sans le lire. Les propos réducteurs du style "tous des cons" ou "tous pourris" me semblent toujours empreints d'un populisme écœurant et inquiétant et annoncer une analyse aussi simpliste que prétentieuse.
Au vu de la gestion de la crise du coronavirus, il semblerait que la majorité des pays du monde soient dirigés par des connards, incapables de prévoir l'imprévisible. Et visiblement, nous ne se sommes pas capables de nous gouverner nous-mêmes. Sinon, nous serions tous équipés à domicile de masques et  de gants, comme nous le sommes d'aspirine, de pansements et d'un thermomètre.
Seuls quelques trop rares pays comme Taïwan ont su tenir compte des enseignements de la crise du SRAS. Pour nous, elle est restée lointaine, asiatique.

Bien sûr, nombre de dirigeants politiques se sont montrés trop rassurants, voulant nous (et se) convaincre que le virus serait dans leur pays vite maîtrisé. Et certains se sont enfoncés dans un déni du danger qui les a vite rendus inaudibles et ridicules.
Bien sûr, dans nombre de pays, le démantèlement du service public de protection de la santé est à l'œuvre depuis longtemps, vingt ans au moins. Et ce par des gouvernements de droite surtout, mais aussi de gauche. Je repense à ce ministre belge de la santé publique, membre du Ps, qui se présentait comme "le manager de la santé", comme s'il fallait gérer ce secteur comme une entreprise. Les évènements actuels démontrent que c'est une gigantesque errreur et même une faute grave. Une fois sortis de la crise, des commissions parlementaires d'enquête devront analyser les politiques menées et les gouvernements devront redonner des moyens à la santé publique.

Plusieurs gouvernements se voient reprocher de ne pas avoir décidé assez tôt la fermeture de lieux de rassemblements et le confinement. De nombreux observateurs s'accordent à dire que des décisions aussi radicales prises "trop tôt" n'auraient pas été comprises et donc pas admises. Qu'elles auraient même pu provoquer des manifestations d'opposition. Il a fallu qu'une majeure partie de la population admette la gravité de la situation pour que les fermetures puis le confinement soient acceptés. Il a donc fallu que nous soyons moins cons pour que les connards qui nous gouvernent puissent imposer des mesures inévitables. Ce qui n'a pas empêché des tas de connards de se précipiter dans les bistrots avant qu'ils ne ferment. Dans nos pays, la liberté individuelle prime sur la protection collective.

Les connards qui nous gouvernent semblent, aujourd'hui en tout cas, écouter les spécialistes, épidémiologistes, virologues et autres infectiologues qui les conseillent. Tous ces scientifiques ne sont pas toujours d'accord entre eux sur les stratégies à mener. Certains préconisent pour tous le port de masques, d'autres affirment que c'est inutile pour les personnes non atteintes; certains recommandent la prescription de tel médicament, d'autres estiment que de sérieux tests doivent être effectués auparavant; certains pensent que tout le monde devrait être contrôlé, d'autres font remarquer qu'on peut être testé négatif un jour et positif le lendemain, que ces contrôles ne garantissent dès lors pas grand-chose. Les gouvernements essaient de prendre en compte leurs recommandations, mais seront toujours coupables d'en suivre l'une plutôt qu'une autre.

En France, selon certains témoignages, des élus de droite et d'extrême gauche, se seraient montrés menaçants face au gouvernement s'il annulait le premier tour des élections municipales le 15 mars. Le gouvernement les a écoutés, assurant que les bureaux de vote seraient sécurisés si chacun respectait les consignes. Les connards qui nous gouvernent doivent composer avec les connards qui aimeraient gouverner. Certains de ceux qui exigeaient que le premier tour ait bien lieu se sont ensuite indignés qu'il n'ait pas été reporté.

Et puis, il y a les connards de croyants. Les évangéliques qui se sont tenus par la main lors d'un grand rassemblement à Mulhouse en février ont partagé foi, enthousiasme et virus. L'importance de la propogation du Covid 19 dans le Grand Est trouve là son origine.
En Israël, les juifs orthodoxes sont convaincus que le virus a été envoyé par leur dieu. Ils continuent à se retrouver entre eux (1). 
Et il y a aussi ces connards qui sévissent sur Internet où ils diffusent et se repaissent des explications et des solutions les plus délirantes.

On voit par là que le monde est plein de connards.  Si un virus s'attaquait à eux, qui d'entre nous subsisterait?

(1) Un sujet comme un poisson d'avril dans le Journal d'Arte de ce 1er avril. On rit de ces orthodoxes. Mais jaune.

Post-scriptum du 3 avril.
Je viens de recevoir cet excellent texte d'Alain Finkielkraut qui circule, me dit-on sur Facebook, et aurait apparemment été publié dans le magazine Causeur (qui n'est pas, c'est le moins qu'on puisse dire, ma tasse de thé). En le lisant, on est absourdi par l'indigence intellectuelle dont témoignent lors d'une crise comme celle-ci certains "penseurs" contemporains qui visiblement pensent en chambre. Et celle-ci n'est pas d'hôpital.
La bêtise des Intelligents
« Tout le monde, les médecins comme les profanes, le gouvernement comme les citoyens, a été pris au dépourvu par l’irruption du nouveau coronavirus. On a cru d’abord que l’épidémie resterait cantonnée à la Chine. Les hautes autorités médicales elles-mêmes ont longtemps été rassurantes. Le professeur Raoult, notre Pasteur, n’était pas le dernier à railler les alarmistes. Quand l’Europe a été atteinte, on a tiré du fait que 98% des malades guérissent la conclusion réconfortante qu’il s’agissait d’une grippe saisonnière carabinée. Et nous voici, tous autant que nous sommes, assignés à résidence pour une durée indéterminée. Cet événement dont personne n’avait prévu l’ampleur ni la virulence nous invite à la modestie. Nous devrions nous dire avec Péguy : « Tout est immense, le savoir excepté ; tout arrive, il suffit d’avoir un bon estomac. » Eh bien non, l’heure est au procès des politiques. Ils ont réagi trop tard, disent les uns ; ils en font trop, disent les autres. Ceux-là dénoncent leur incurie, crient au scandale et parlent même de crime d’Etat. Ceux-ci fustigent l’instauration de l’état d’exception et s’insurgent de voir les libertés élémentaires anéanties par ce qu’ils appellent, après Michel Foucault, le « biopouvoir ». Ils savaient et ils n’ont rien fait, hurlent les premiers. Ils érigent une simple grippe en peste noire pour mettre toute la population sous surveillance, affirme sans sourciller le disciple autoproclamé d’Hannah Arendt, Giorgio Agamben : « Il semblerait qu’une fois le terrorisme épuisé comme justification des mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le prétexte idéal pour étendre celles-ci au-delà de toutes limites. » Et si les gens obéissent sans broncher, ajoute Agamben, c’est parce que notre société ne croit plus qu’à la survie : « C’est un spectacle vraiment attristant de voir une société tout entière, face à un danger d’ailleurs incertain, liquider en bloc toutes les valeurs éthiques et politiques. » Les faire-part de décès remplissent dix à douze pages des journaux italiens et voilà ce qu’ose écrire l’une des stars du campus mondial ! Peter Sloterdijk, le plus grand philosophe allemand d’aujourd’hui, n’est pas en reste : « La crise corona affiche tous les symptômes d’une prise de pouvoir par la « sécuritocratie » camouflée sous les apparences d’une médicocratie bienveillante. » Alors que « le nouveau virus de provenance chinoise n’est que l’un des multiples pseudonymes de la mortalité moyenne », le souverain instaure l’état d’urgence. Et entre autres « diktats démesurés », il ferme les écoles « en sachant que les enfants ne sont guère menacés parce qu’ils disposent d’une immunité naturelle ». Sachant, pour ma part, que les enfants immunisés transmettent le virus à ceux qui ne le sont pas, je reste confondu par une aussi péremptoire ignorance. Et apprenant que Sloterdijk propose contre « nos solutions soi-disant raisonnables », l’invention d’une nouvelle science, « la labyrinthologie », je pense à cette formule admirable de Gombrowicz : « Plus c’est savant, plus c’est bête. » 
Car le XXe siècle nous l’a appris, la bêtise n’est pas le contraire de l’intelligence, il y a une bêtise de l’intelligence, une bêtise des intellectuels qui prend la forme de l’esprit de système. La différence du naturel et de l’artificiel ayant été abolie ou, pour le dire avec les mots de Hans Jonas, « la cité des hommes, jadis une enclave à l’intérieur de la nature non-humaine, s’étant répandue sur la totalité de la surface terrestre », la modestie n’est plus de mise. Si l’homme, en effet, est impliqué dans tout ce qui arrive à l’homme, si rien n’échappe à la magistrature de l’histoire alors, disent les intelligents, l’absurde et le tragique n’ont plus de place dans la pensée, l’homme ou certains hommes doivent être tenus comptables de chaque événement, épidémie comprise. Odo Marquard l’a dit mieux que personne : « La philosophie de l’histoire, qui ne parle plus de Dieu et ne veut plus parler de la nature, mais doit parler de l’homme, découvre, comme figure décisive, les autres, les hommes qui empêchent le bien voulu par les hommes : les adversaires, les ennemis. » Ainsi, il y a bien une guerre pour ceux-là même qui, comme Sloterdijk, font grief à Emmanuel Macron d’utiliser un vocabulaire martial : c’est la guerre contre le pouvoir omniscient et maléfique. Confrontée à une pandémie sans précédent, la bêtise de l’intelligence incrimine non le virus mais les gouvernants. Peu importe les immenses efforts que ceux-ci déploient pour sauver les entreprises et pour éviter les licenciements. On tient pour rien que ces serviteurs du capitalisme international, comme les appelle Michel Onfray, aient choisi de figer l’économie pour sauver les vies des plus vulnérables et qu’ils n’aient aujourd’hui qu’une obsession : ne pas se trouver, à cause de l’engorgement des hôpitaux, dans la situation de faire le tri entre les malades. Dans un monde peuplé de volonté, ces gouvernants sont coupables du malheur qui nous échoit. Qu’on m’entende bien : il est tout à fait légitime de pointer les défaillances de l’exécutif et de critiquer sa communication ou ses tergiversations. Mais la haine qui tient lieu aujourd’hui de critique repose sur l’oubli que l’incertitude est le lot de la condition humaine. Et cet oubli est impardonnable.
En tout cas, ceux qui s’inquiétaient de la restriction de nos libertés devraient être rassurés : jamais tant de féroces inepties n’ont été proférées sous le drapeau de la liberté d’expression que pendant cette crise. Quant à la discipline imposée par le confinement, elle ne nous infantilise pas, elle fait appel à notre sens des responsabilités. Ce sont les libertaires en colère qui ressemblent à des enfants soudain privés de leur bac à sable ou de leurs autos-tamponneuses.
Imaginons un instant que le pouvoir soit confié aux accusateurs méprisants des gouvernants tâtonnants. On subirait alors, en plus de l’horreur de l’épidémie, les ravages de l’incompétence. Et permettez-moi de regretter qu’en ces temps si difficiles, Causeur ait choisi d’être le rendez-vous des indignés. Il y avait mieux à dire et à faire. L’anticonformisme systématique est aussi un réflexe pavlovien. »
Alain Finkielkraut


lundi 30 mars 2020

Chut !

Dans dix ans, nous disait-on récemment (1), le silence de la nature aura disparu de la Terre. Il est aujourd'hui impossible, sur la majeure partie de la surface terrestre, de ne pas entendre un seul bruit causé par les activités humaines pendant un quart d'heure. Quinze minutes sans bruit non naturel, voilà la définition du silence. Voitures, camions, motos et bus, trains, engins agricoles, avions, tronçonneuses, tondeuses, ponçeuses, foreuses, tirs de chasse laissent peu de place au silence. Plus aucun lieu en France n'est à l'abri du bruit. Ce qui met en danger de nombreuses espèces animales qui ont besoin de calme.
Et voilà qu'un petit virus impose le silence. Dans nos campagnes que certains qualifient de reculées et déjà calmes habituellement, voilà que plus un avion ne nous survole, plus une voiture ne passe pendant plus d'une demi-heure. Quasiment aucune le dimanche après-midi ni la nuit.
La faune en profite pour prendre ses aises. Même en ville. On a vu des sangliers cavaler en plein centre de Barcelone, un puma se promener dans un quartier résidentiel du Chili, une famille de canards en balade le long du périphérique parisien, protégée par la police. Les plages de Lima, interdites aux humains, sont occupées par des milliers d'oiseaux, tant sédentaires que migrateurs.
"Le silence n'est pas l'absence de quelque chose, mais la présence de tout." Il suffit de savoir l'écouter.

(1) Arte, "28 minutes", 25.11.2019.
(2) France 2, Journal, 29.3.2020, 20h.

dimanche 29 mars 2020

Comme un virus

Ce coronavirus est un don du ciel pour les complotistes. Ils se frottent les mains. 
ON NOUS CACHE TOUT, ON NOUS DIT RIEN!!!
S'ils s'expriment par vidéo, ils le disent en criant. Par écrit, avec des majuscules et d'innombrables points d'exclamation. Ils se positionnent comme l'extrême droite: à la fois en victimes et en (clair)voyants. Nos discours, nos analyses font peur au système, nous sommes les seuls à voir clair, on essaie de nous faire taire. Heureusement, nous sommes là pour dire la vérité et vous êtes là pour nous soutenir.
Sur Internet se répandent comme un virus ces vidéos de prédicateurs qui s'adressent à des croyants. A celles et ceux qui ont envie de croire qu'ils ne seront pas manipulés, ceux qui ont tout compris. Celles et ceux qui ne font confiance ni à l'intelligence (et en premier lieu à la leur), ni à la science.
Les prédicateurs ont eu la révélation, mais ils sont censurés, clament-ils haut et fort à leurs fidèles indignés.
Pourquoi ce besoin d'aller chercher les explications ou les solutions les plus irrationnelles? Comment tant de gens se montrent-ils si fiers de ne pas se laisser gruger tout en faisant la preuve de leur extrême naïveté?
Il y a ceux qui trouvent avec ce coronavirus une occasion de plus d'exprimer leur antisémitisme maladif. Ceux qui sont convaincus que nous sommes tous les victimes du grand complot pharmaceutique. Ceux qui ont une opinion tellement haute d'eux-mêmes qu'ils jurent que le confinement a été décrété pour les empêcher de manifester. Ils sont ainsi les victimes d'un immense complot mondial qui vise à les faire taire. 
Et puis il y a ceux qui depuis tant d'années ont une explication aux traînées blanches que laissent derrière eux les avions: ils sont le signe visible d'un projet d'empoisonnement de l'humanité.  La situation actuelle démontre, affirment-ils, qu'ils avaient raison: on ne voit plus de traînées blanches puisque le poison s'est répandu sur terre.
On ne connaît pas encore tous les symptômes du coronavirus, mais, visiblement, il empoisonne de nombreux esprits et transforme en yaourt la matière grise de certains.

A lire:
https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/03/28/comment-didier-raoult-est-devenu-la-nouvelle-egerie-des-complotistes_6034761_4408996.html
Post-scriptum: et celui-ci aussi:
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/03/31/l-etrange-obsession-d-un-quart-des-francais-pour-la-these-du-virus-cree-en-laboratoire_6035093_4355770.html

vendredi 27 mars 2020

Tout un monde

Les moments de crise, souvent, témoignent de la diversité humaine.
Il y a en cette période tous ces gestes de solidarité. Il y a ces applaudissements chaque soir en soutien aux soignants. Mais aussi ces restaurateurs au chômage forcé qui fournissent gratuitement des plats au personnel soignant, des garagistes qui mettent des véhicules à disposition des mêmes soignants qui seraient en manque de voiture, des prêts gratuits de logements à celles et ceux d'entre eux  qui voudraient se rapprocher de leur lieu de travail. On voit des hôteliers accueillir des sans-abri, des personnes âgées refuser du matériel de protection, préférant qu'il soit mis à disposition des soignants ou de personnes plus jeunes, des bénévoles faire les courses pour des gens âgés, isolés ou incapables de se déplacer, des échanges de coups de main, de services, des encouragements en musique. On a vu aussi ces fleuristes de Montoire-sur-le-Loir qui, plutôt que de jeter toutes les giroflées qu'ils ne peuvent vendre, ont été fleurir toutes les tombes de trois cimetières autour de chez eux.
Et puis il y a ces rapaces humains qui se font passer pour des gendarmes en civil, contrôlent des véhicules et établissent des PV en empochant l'argent d'une prétendue sanction. Et ceux qui  pénètrent chez des personnes âgées sous le prétexte de vérifier qu'elles vont bien et les volent.
Il y a ceux qui fabriquent de faux masques, de faux gels hydroalcooliques et des médicaments de contrefaçon et ceux qui les vendent (1). Le cornavirus dégage une odeur d'argent.
On a entendu aussi sur la Côte d'Azur (2) des infirmières et des médecins à qui certains de leurs voisins demandent d'aller vivre ailleurs parce qu'ils pourraient diffuser le virus via les poignées de portes de l'immeuble ou les boutons de l'ascenseur. Ceux qui ont trouvé un papier sur leur pare-brise leur demandant d'aller se garer ailleurs pour ne pas risquer de polluer les véhicules proches. Et ce médecin  à qui des voisins, de manière toujours courageusement anonyme, ont demandé de fermer  son cabinet le temps de la crise pour éviter des malades dans leur quartier. Mais quel médecin nous délivrera du virus de l'égoïsme, de la cupidité et de la stupidité? L'abjection se soigne-t-elle?

(1) https://www.lesoir.be/290434/article/2020-03-27/coronavirus-europol-prevoit-une-augmentation-rapide-des-cas-de-fraude
(2) France 3, Journal de 19h30, 26.3.2020.