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mardi 28 janvier 2025

Ubu roi du Groenland

Avec Ubu Trump, revoici le bon temps des colonies.
Certains ont cru qu'il plaisantait en affirmant vouloir acheter le Groenland. Mais la plaisanterie est une notion qui lui est aussi étrangère que l'autodérision. Il avait déjà émis cette idée en 2019, elle passait alors pour une lubie parmi d'autres chez ce personnage erratique. Mais l'idée a fait son chemin et tourne visiblement à l'obsession chez lui. Promoteur immobilier un jour, promoteur immobilier toujours. Son jeu préféré est le Monopoly et il entend y jouer tous les jours et à l'échelle de la planète. 
« Le Groenland est un endroit merveilleux, nous en avons besoin pour la sécurité internationale, je suis sûr que le Danemark va se faire à l’idée », a-t-il déclaré. Donc, s'il en a besoin (en fait, pour sa position stratégique et pour ses abondantes matières premières), il achète. Et si on ne veut pas le lui vendre, il prend. La première ministre danoise, Mette Frederiksen, écrit Le Monde, "a reçu, il y a quelques jours, un appel acrimonieux de Donald Trump qualifié d’« horrible » par des hauts responsables européens, alors qu’elle lui expliquait que le territoire n’était pas à vendre. Ce dernier n’a pas exclu de recourir à la force pour parvenir à ses fins contre un allié indéfectible, membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord." (1)
On sent bien que cet homme incontrôlable agit comme un enfant capricieux. Si on lui refuse le jouet qu'il convoite, il hurlera, le prendra de force et cassera tout ce qui se trouve à sa portée en insultant ceux qui essaient de le calmer.

Ubu Trump comprend d'autant plus mal le refus danois qu'il avait envoyé, début janvier, son fils Donald Jr en éclaireur au Groenland. "Après avoir distribué quelques casquettes à l’effigie MAGA, rapporte Le Monde, il a fait servir un repas chaud à une poignée de pauvres hères recrutés pour faire la claque en regardant une vidéo dans laquelle son père leur expliquait que l’Amérique prendrait soin d’eux." Trump le Boursouflé est convaincu d'être un innovateur et le voilà en pathétique colon face à un indigène : "y en a joli, la casquette ! Si toi me donner ta terre, moi te donner aussi chaudes doudounes". Avec Trump, l'Histoire n'existe pas plus que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
"Alors qu’un processus d’autodétermination est en cours, rappelle Le Monde, cette distribution de verroterie MAGA, comme si les Etats-Unis étaient déjà en terrain conquis, n’augure rien de bon en matière de respect du peuple autochtone." Pas plus qu'en matière de respect de l'environnement et de lutte contre le dérèglement climatique. "Nous assisterions à une réaction en chaîne catastrophique où le réchauffement climatique, censé rendre le sous-sol arctique plus accessible, s’accélérerait de plus belle sous les yeux ébahis de ceux qui louent le pragmatisme de Donald Trump."
Le roi du Monopoly a ouvert la boîte de Pandore : pourquoi les Etats-Unis seraient-ils les seuls à pouvoir mettre la main sur un autre pays ? Les Russes, maîtres en la matière, se disent également, par la voix d'un de leurs députés, candidats au rachat du Groenland.
Transformer le Groenland en champ de bataille, voilà bien une idée ubuesque.

Père Ubu. — Dans quelques jours, si vous voulez, je règne en Pologne.
Alfred Jarry, Ubu Roi

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/27/abandonner-le-groenland-a-l-appetit-de-donald-trump-serait-une-erreur-funeste-qui-ne-ferait-que-nourrir-les-tensions-internationales_6517402_3232.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/28/face-a-donald-trump-le-danemark-en-quete-de-soutien-europeen-sur-le-groenland_6520068_3210.html

lundi 22 juin 2020

Plus dure sera la chute

Quelques réflexions sur le déboulonnage des statues, en suite du billet précédent publié sur ce blog.

Dans The Spectator (1), Matthew Parris revient sur la statue d'Edward Colston, sir Edward Colston, jetée à l'eau dans le port de Bristol. Eriger en 1890 cette sculpture dans l'espace public "ne relevait pas d'une volonté historique ou biographique: il s'agissait ni plus ni moins d'une célébration". Celle, rappelle-t-il, d'un négrier connu pour avoir jeté à la mer les esclaves malades qui n'avaient plus de valeur marchande".
Et il pose cette question: "s'il y a du sens à ériger des monuments aux hommes et aux femmes que nous admirons, pourquoi n'y en aurait-il pas à abattre les monuments à ceux que nous n'admirons pas?". "Cette statue, ajoute-t-il, ne relevait pas de l'histoire, mais de l'opinion. Notre époque a le droit d'exprimer la sienne. Loin d'une volonté d'effacer l'histoire, le déboulonnage est une inscription dans l'histoire. L'histoire, c'est ce qui arrive."
Il rappelle que c'est ainsi qu'ont fini en Espagne les monuments à Franco ou à Bagdad les statues de Saddam Hussein. "Sans susciter de regrets". On pense aussi à ces magnifiques images de cette statue déboulonnée de Lénine descendant le Danube sur une barge, dans le film d'Angelopoulos Le Regard d'Ulysse.

Dans De Morgen (2), Jonathan Holslag, professeur de droit international à la VUB, estime "important d'étudier l'histoire de la décolonisation et de l'esclavage, mais dans ce cas il faut l'étudier dans sa totalité, sans limitation géographique, et en remontant le plus loin possible dans le temps". Et il fait remarquer que si le recours à l'esclavage dans la construction de monuments devient le critère pour décider ce qu'on en fait, il risque de ne plus rester grand-chose du patrimoine mondial, du Taj Mahal aux pyramides de Gizeh.

Media Congo (3) rapporte l'avis d'un habitant de Kinshasa qui estime que la statue de Léopold II qui trône dans la capitale aurait dû être déboulonnée depuis longtemps, "car c'est un homme qui a fait souffrir les Congolais pendant l'esclavage". Un directeur du Musée national du Mont Ngaliema, José Bateke, pense au contraire que cette statue doit garder sa place: "ça reflète une histoire, ça devient une mémoire, une référence à nos enfants. Donc, l'histoire, qu'elle soit mauvaise ou bonne, reste une histoire".

Au Sénégal, de nombreuses personnes exigent le déboulonnage de la statue du général Faidherbe à Saint-Louis. "On n'efface pas l'histoire en déboulonnant une statue héritée de la colonisation et qui représente une figure coloniale symbole de l'assimilation aliénante et de méthodes sanguinaires, écrit Sénéplus (3).  Mais ajoute que "cette statue signifie (...) le bourreau honoré et glorifié. Elle consacre, aux yeux des enfants qui la voient tous les jours, l'humiliation et l'asservissement subis par leurs ancêtres".

Dans The Guardian (3), le politologue sud-africain Eusebius McKaiser trouve que "la vérité est aussi simple que difficile à admettre: il est nécessaire d'abattre les statues des racistes, mais ce n'est pas cela qui donnera naissance à une société antiraciste".

(1) "Tant mieux si les statues tombent", The Spectator (Londres), 13.6.2020, in Le Courrier international, 18.6.2020.
(2) "Il faut s'emparer de l'histoire", Le Courrier international, 18.6.2020.
(3) "Cela ne donnera naissance pas à une société antiraciste",  Le Courrier international, 18.6.2020.

lundi 1 juin 2020

La prétention en orbite

Comme Elon Musk, je suis submergé par l’émotion. 
Son émotion à lui, c'est le bonheur d'avoir assité à la mise en orbite d'une capsule habitée, créée et lancée par sa société SpaceX vers la Station spatiale internationale (1).
Mon émotion à moi, c'est la colère de voir de tels princes de la prétention poursuivre leurs rêves de grandeur en polluant aussi fièrement qu'allègrement la Terre et l'espace, à une époque où tous les indicateurs sont dans le rouge et où l'étouffement de notre planète ne nous invite qu'à la sobriété.
Ce vol habité est pour Musk la première étape vers la colonisation de Mars et une vie multiplanétaire au départ d'une base sur la Lune.
Comment peut-on être fier de jouer les colons (ou les Colomb), de conquérir l'espace ou quoi que ce soit d'autre? Elon Musk est convaincu d'avoir de l'avance sur son temps. Il a des siècles de retard sur une Histoire qu'il refuse de comprendre.