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mercredi 10 avril 2024

Souverainement égoïstes

Les êtres souverains, on vient de les découvrir à l'occasion d'une video ahurissante (1) et on ne sait comment les qualifier. Celles et ceux qui se présentent comme tels affirment ne rien avoir affaire avec la société. Ils ne reconnaissent pas l'autorité de la police ou de la justice, refusent de payer impôts ou amendes, ne "contractent" pas avec les autorités publiques et leurs lois. A leurs yeux, les Etats sont illégitimes, juste des sociétés privées "enregistrées à Washington". Dans la video de ce couple de Drômois contrôlés par la police à Dunkerque, on les entend refuser de donner leurs papiers aux gendarmes qui les contrôlent. Ils leur donnent oralement un nom - "Pierre de la famille Legrand par ouï-dire" -, à écrire "en minuscule s’il vous plaît, car nous ne sommes pas des entreprises".
"Je n'appartiens plus à l'entreprise République française Présidence. C'est une société depuis 1947. Et vous, vous êtes aussi enregistrés à la secte Washington DC sous un numéro, ce qui fait de vous des mercenaires sur le sol français." Voilà ce qu'affirme, péremptoire, le conducteur, avant de voir la vitre de sa voiture éclatée par le gendarme qui ne trouve pas d'autre moyen de le faire sortir de son véhicule. Sa femme, qui ne cessait de répéter "on ne contracte pas", hurle : "vous n'avez pas le droit !". Les non contractés ne sont pas décontractés.

Quand on tape "êtres souverains" sur un moteur de recherche, on effectue une plongée vertigineuse dans un monde halluciné : celui de gens, de personnes, d'êtres humains - on ne sait plus comment les qualifier selon leurs règles (l'un se présente comme "homme naturel vivant" !)  - centrés sur eux-mêmes, qui relèvent visiblement de la psychiatrie. "C'est ma personne, mais ce n'est pas moi", déclare l'un d'eux à un policier qui vient lui déposer une citation à comparaître au tribunal (2).  Il nage en pleine schizophrénie.
Etre souverains et refuser d'appartenir à leur Etat ne les dispense pas visiblement pas de rouler sur des routes, de circuler dans des espaces publics aménagés, entretenus et éclairés par les pouvoirs publics. Ils devraient les éviter s'ils allaient jusqu'au bout de leur logique, ne pas utiliser de transports publics, ne pas fréquenter les hôpitaux publics, ne pas accepter la moindre pension ou aide publique, ne pas faire appel à la police ou aux services de secours en cas de problème. Que font-ils si leur maison brûle ? 

Aujourd'hui, les partis populistes ont le vent en poupe. Ils se présentent le plus souvent comme souverainistes, veulent prendre leurs distances avec l'Union européenne, avec l'OTAN, avec toutes les instances internationales. Leur Etat doit se gérer seul. Ils n'ont pas plus peur de leurs contradictions que les êtres souverains. Ce sont souvent les mêmes partis qui se disent souverainistes et se montrent très tolérants à l'égard de la Russie qui fait la guerre à l'Ukraine pour la conquérir et ainsi mettre fin à sa souveraineté. Que feront-ils ces souverainistes si demain la souveraineté de leur Etat est attaquée alors qu'ils se seront retirés d'instances internationales basées sur la solidarité entre leurs membres ?
La présidente du Conseil italien, la souverainiste Giorgia Meloni, a dû faire machine arrière sur ses principes, comprenant à quel point son pays a besoin de l'Union européenne pour faire face aux vagues migratoires.
A ce propos, que pensent les êtres souverains de l'immigration ? Si personne n'appartient un Etat, tout le monde a le droit de s'installer où il l'entend. Allez savoir pourquoi, on n'est pas sûr qu'ils soient d'accord avec cette logique. Avec leur logique, si ce mot a un sens pour eux.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=0Le5LJtW7RU
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/04/07/je-ne-contracte-pas-les-etres-souverains-ces-complotistes-qui-nient-l-autorite-des-etats_6226391_4355770.html
(2) https://www.youtube.com/watch?v=mYrgI1-vZuM



dimanche 21 novembre 2021

Cause toujours

La COP26 est un échec. Les promesses faites par les chefs d'Etat n'engagent que leurs successeurs. Les limites fixées dans le temps pour se passer d'énergies fossiles sont suffisamment lointaines pour qu'elles ne gênent leur réélection. En attendant, la forêt amazonienne peut continuer à brûler, le charbon être extrait, les avions et les bateaux les plus polluants à circuler. Des représentants de peuples et d'îles menacés de disparition ont eu beau exprimer leur inquiétude, leurs cris ne peuvent rien face au bruit du rouleau compresseur de la croissance. Ils seront sacrifiés sur l'autel de celle-ci. "Triste spectacle que l'humanité qui s'est déjà faite à l'idée qu'il lui faudra se séparer d'une partie d'elle-même", écrit Riss (1). Le directeur de Charlie Hebdo fait un parallèle avec les choix qu'ont dû faire les soignants parmi les malades du Covid ou ceux qu'ont dû faire les sauveteurs parmi les victimes du Bataclan entre ceux qui avaient une chance de s'en sortir et ceux qui n'en avaient pas ou peu. "Cette COP26 ressemble à un poste de secours où sont triés ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas. Les tribus qui survivront et celles qui disparaîtront. Et la nôtre semble avoir été choisie: la tribu des pays riches, bien nourrie, bien grasse, bien au chaud dans ses maisons, calée devant un écran de télé alimenté par l'énergie nucléaire. Les autres devront se débrouiller seules." On pense à celles et ceux qui au début de la pandémie ne voulaient rien changer à leurs habitudes, ni masque, ni distance physique, ni vaccin, arguant du fait que seuls les vieux mouraient de ce virus et qu'il faut bien mourir de quelque chose. Le même égoïsme pour ne rien changer à son confort personnel.
"Notre société moderne est construite sur l'idée du bien-être, de la facilité et du plaisir. les privations, les restrictions, les renoncements sont vécus non seulement comme des contrariétés personnelles, mais comme un échec civilisationnel." Dans le non-débat actuel sur la problématique énergétique, rares sont ceux qui évoquent la nécessité de diminuer nos consommations d'énergie et donc la production. Nous en voulons toujours plus, pour faire rouler les véhicules électriques, alimenter tous nos appareils branchés sur la 5G, rester connectés partout et tout le temps, produire toujours plus pour pouvoir consommer toujours plus, parce que nous avons été éduqués comme cela, en consommateurs voraces, en boulimiques insatiables. "Cette crise climatique nous déstabilise, écrit encore Riss, car elle met à l'épreuve la solidité de nos valeurs. Sommes-nous les créatures sophistiquées et raffinées que nous pensons être, ou au contraire de banals mammifères qui, pour sauver leur peau, n'hésiteront pas à dévorer leurs congénères ? Le choix sera non seulement difficile à faire, il sera encore plus terrible à assumer. En jouissant d'une vie qui devrait tout au sacrifice de celle des autres."

(1) Riss, "Morituri", Charlie Hebdo, 10.11.2021.

vendredi 27 mars 2020

Tout un monde

Les moments de crise, souvent, témoignent de la diversité humaine.
Il y a en cette période tous ces gestes de solidarité. Il y a ces applaudissements chaque soir en soutien aux soignants. Mais aussi ces restaurateurs au chômage forcé qui fournissent gratuitement des plats au personnel soignant, des garagistes qui mettent des véhicules à disposition des mêmes soignants qui seraient en manque de voiture, des prêts gratuits de logements à celles et ceux d'entre eux  qui voudraient se rapprocher de leur lieu de travail. On voit des hôteliers accueillir des sans-abri, des personnes âgées refuser du matériel de protection, préférant qu'il soit mis à disposition des soignants ou de personnes plus jeunes, des bénévoles faire les courses pour des gens âgés, isolés ou incapables de se déplacer, des échanges de coups de main, de services, des encouragements en musique. On a vu aussi ces fleuristes de Montoire-sur-le-Loir qui, plutôt que de jeter toutes les giroflées qu'ils ne peuvent vendre, ont été fleurir toutes les tombes de trois cimetières autour de chez eux.
Et puis il y a ces rapaces humains qui se font passer pour des gendarmes en civil, contrôlent des véhicules et établissent des PV en empochant l'argent d'une prétendue sanction. Et ceux qui  pénètrent chez des personnes âgées sous le prétexte de vérifier qu'elles vont bien et les volent.
Il y a ceux qui fabriquent de faux masques, de faux gels hydroalcooliques et des médicaments de contrefaçon et ceux qui les vendent (1). Le cornavirus dégage une odeur d'argent.
On a entendu aussi sur la Côte d'Azur (2) des infirmières et des médecins à qui certains de leurs voisins demandent d'aller vivre ailleurs parce qu'ils pourraient diffuser le virus via les poignées de portes de l'immeuble ou les boutons de l'ascenseur. Ceux qui ont trouvé un papier sur leur pare-brise leur demandant d'aller se garer ailleurs pour ne pas risquer de polluer les véhicules proches. Et ce médecin  à qui des voisins, de manière toujours courageusement anonyme, ont demandé de fermer  son cabinet le temps de la crise pour éviter des malades dans leur quartier. Mais quel médecin nous délivrera du virus de l'égoïsme, de la cupidité et de la stupidité? L'abjection se soigne-t-elle?

(1) https://www.lesoir.be/290434/article/2020-03-27/coronavirus-europol-prevoit-une-augmentation-rapide-des-cas-de-fraude
(2) France 3, Journal de 19h30, 26.3.2020.