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dimanche 7 avril 2024

Hypocrisie éternelle

On a parfois du mal à comprendre les décisions politiques. Ou on les comprend trop bien.
On se félicite évidemment que les députés français aient adopté à l'unanimité une proposition de loi restreignant la fabrication et la vente de produits contenant des PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylés, qu'on appelle aussi « polluants éternels » à cause de leur interminable cycle de vie et de leur impact négatif sur la santé. "Le texte, indique Le Monde (1), propose de réduire l’exposition de la population à ces molécules en interdisant la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de certains produits qui en contiennent."

On retrouve des PFAS entre autres dans les emballages alimentaires, les textiles et les automobiles. Et aussi dans les poêles en téflon. Mais celles-ci ne sont pas concernées par l'interdiction. Le lobbying des salariés de l'entreprise Seb - qui prétendaient que leurs emplois étaient en jeu - a été payant.
"Le camp présidentiel avait rapidement sorti du périmètre du texte les ustensiles de cuisine, explique Le Monde. La majorité avait d’abord proposé de repousser l’interdiction concernant les ustensiles de cuisine de 2026 à 2030, un compromis rejeté par les écologistes, qui ne voulaient pas aller au-delà de 2027. Le camp présidentiel a répliqué en supprimant purement et simplement l’alinéa concernant ces produits. « Encore une fois », la majorité alliée aux Républicains et au Rassemblement national aura « cédé aux lobbyings [du fabricant] Seb, au détriment de la santé des Français. C’est une honte », ont réagi les députés écologistes."

On repense à l'interdiction de la publicité pour le tabac en Belgique il y a quelque vingt-cinq ans. Les organisateurs d'évènements sponsorisés par une marque de tabac avaient eu un délai de plusieurs années pour se trouver d'autres soutiens. Mais la fédération internationale automobile n'avait rien voulu savoir et menaçait de retirer le grand prix de Spa-Francorchamps de son calendrier des courses de Formule 1. Tous les partis politiques, une partie de la presse et d'innombrables citoyens s'en étaient pris aux écolos accusés de vouloir la mort de la Wallonie, pas moins. L'emploi (direct dans le cas de Seb, indirect dans celui de la F1) et l'électoralisme pèsent plus que la santé et l'environnement. Les élus (des élus) sont faibles. Et hypocrites.

Ceci dit, l'interdiction des PFAS dans les autres produits est naturellement une bonne décision. D'autant qu'elle s'accompagne d'autres mesures : l’application du principe pollueur-payeur, avec une taxe visant les industriels qui rejettent des substances per- et polyfluoroalkylées, l’obligation de contrôler la présence de PFAS dans l’eau potable sur tout le territoire et la fin des rejets aqueux de PFAS dans les cinq ans.

Cette loi - qui doit encore être adoptée par le Sénat - a été votée par 213 députés parmi les 577 que compte l'Assemblée nationale française : 56 de LFI (19 étaient absents), 8 de la Gauche démocrate et républicaine (14 absents), 14 du PS (17 absents), 20 des Verts (1 absent), 56 de Renaissance, le parti macronien, (113 absents), etc. Les 4 LR présents (sur 61) et les 22 RN (sur 88) se sont abstenus (voir tableau dans l'article du Monde). On voit par là que les problèmes de santé publique ne passionnent pas les parlementaires et que ceux de droite et d'extrême droite n'ont pas d'opinion sur cette question sensible. 

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/04/04/pfas-les-deputes-adoptent-une-proposition-de-loi-visant-a-reduire-l-exposition-aux-polluants-eternels-sans-interdire-les-ustensiles-de-cuisine-qui-en-contiennent_6225927_3245.html


dimanche 15 mai 2022

Vieilles pratiques et faux espoirs

La France insoumise veut révolutionner la pratique de la politique. Très bien. Quand elle sera au pouvoir seulement ? Parce que, pour le moment, elle pratique plutôt la politique de papa avec des attitudes clientélistes et des  parachutages de candidats sans lien avec la circonscription dans laquelle ils se présentent. D'où la grogne compréhensible  (1) de certains candidats évincés dans le cadre de la répartition des candidatures (mal) négociée par EELV, le PS et le PCF avec LFI. *

Le gourou de LFI a abandonné au beau milieu de son mandat, en 2017, son siège de député européen. Il voulait alors devenir président de la République ou, à défaut, député. Il est vrai que l'Union européenne ne le passionnait guère. Lors de son mandat précédent, en 2013, Jean-Luc Mélenchon avait été classé (par le site VoteWatch.com) au 727e rang des parlementaires européens sur 751, derrière Jean-Marie Le Pen (716e) et juste devant Marine Le Pen (734e). Comme lors de son passage au Sénat, il n'y a rédigé aucun rapport. Pour les législatives de juin 2022, il vient de désigner son dauphin : Manuel Bompard, son bras droit, se présentera dans la circonscription du MélenChe à Marseille. Il est actuellement député européen depuis 2019. Son mandat court donc jusqu'en 2024. Mais il le laissera tomber puisqu'il a visiblement mieux à faire lui aussi. Ses électeurs apprécieront ce mépris pour la fonction pour laquelle ils l'ont élu pour cinq ans. 

Jean-Luc Mélenchon est une incarnation de ce qu'on appelle la classe politique, si souvent décriée par LFI. Il a exercé quasiment tous les mandats depuis 1985, d'adjoint au maire à ministre en passant par directeur de cabinet d'un maire, président de conseil général, député français, sénateur et député européen. Toute sa carrière, il aura vécu de la politique. Récemment, une candidate LFI expliquait (1) combien des candidatures insoumises pouvaient bousculer tous ces candidats de terrain qui sont là depuis trop longtemps, selon elle. "Les électeurs veulent un renouvellement des visages, ils en ont assez du paysage politique sclérosé, on n’a pas besoin d’avoir quelqu’un du sérail », affirme cette candidate du parti vertical créé pour servir un homme politique qui multiplie les mandats depuis trente-sept ans et se voit déjà premier ministre à défaut d'avoir pu être président de la République, deux fonctions qui manquent à son palmarès.

A celles et ceux qui s'étonnent de voir l'hebdomadaire qu'il dirige être aussi critique vis-à-vis de LFI,  Riss explique dans Charlie Hebdo (2) que l'équipe de Charlie ne peut oublier. "Lors de l'enterrement de Charb (directeur de Charlie, assassiné par des islamistes le 7 janvier 2015), le leader actuel de LFI avait prononcé un discours que les témoins présents jugèrent à la hauteur des évènements qui venaient de nous frapper. Avant d'être assassiné avec ses copains par des terroristes islamistes, Charb venait d'achever son opuscule Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, qui dénonçait ceux qui jetaient de l'huile sur le feu, en excitant le ressentiment des musulmans après la publication des caricatures de Mahomet." Riss rappelle qu'il n'aura fallu que quatre ans pour que Mélenchon vire de bord et défile dans une manifestation contre l'islamophobie à deux pas de barbus qui criaient Allahou akbar. "Ce jour-là, Charb venait d'être enterré une seconde fois, enseveli par des considérations politiciennes et électoralistes contre lesquelles rien ne pouvait faire le poids. L'appât du gain électoraliste était visiblement trop grand. Aux naïfs que nous avions été, la réalité nous rappelait qu'en politique la mort d'un homme, ça ne vaut rien." Mélenchon a marché sur le cadavre de son camarade Charb. "Mais passons sur ce détail", dit Riss.

Des détails insignifiants, Riss en relève d'autres. Les injures de membres de LFI contre Charlie. Le rejet par LFI de la loi sur le séparatisme ("le communautarisme est plus rentable que la lutte pour la laïcité et contre le séparatisme", écrit Riss). L'absence du terme islamisme dans le programme de La France insoumise, alors que cette France a payé un tribut très cher à cette idéologie mortifère et totalitaire ("il faut dire que le totalitarisme ne semble pas être la préoccupation majeure de cette formation politique qui réclame une VIe République plus démocratique, mais qui n'a jamais rien dit de vraiment hostile à l'égard de la Chine ou de la Russie, pour ne citer que ces deux grandes démocraties participatives. Mais passons sur ces détails").  
"Durant les négociations entre les différentes formations de gauche, l'amnésie a été marchandée contre quelques sièges à l'Assemblée."
Allez savoir pourquoi, on n'a pas le sentiment que les pratiques seraient renouvelées avec l'arrivée au pouvoir de cette gauche-là. Au contraire.

(1) https://www.lemonde.fr/elections-legislatives-2022/article/2022/05/13/en-dordogne-la-dissidence-a-gauche-fleurit-sur-l-humiliation_6125903_6104324.html
(2) "En politique, que vaut la mort d'un homme ?", Charlie Hebdo, 11.5.2022.

vendredi 3 mai 2019

Larmes de crocodile

Vous perdez votre mère, il la pleure avec vous. Il est des élus - et surtout des candidats (tout élu est en général d'abord un candidat - élu il est, élu il entend rester) - très empathiques. Ils vivent dans la compassion. Vous perdez un membre de votre famille et vous vous rendez compte dès le lendemain que l'élu vous est proche à un point que vous ne pouviez imaginer. Il pleure toutes les larmes de son corps. ll vous l'écrit. "Je me sens proche de vous et des vôtres dans les heures pénibles que vous traversez", assure-t-il, parlant d'un "deuil cruel". Il vous assure que "au bout de la mort, il n'y a pas la mort, mais la vie", que "au bout du désespoir, il n'y a pas le désespoir, mais l'espérance". Il vous fait entrevoir un au-delà. Il vous met la main sur l'épaule, vous prend par la main, sèche vos larmes. Il est le réconfort fait homme.
Le député-bourgmestre Daniel Senesael, puisque c'est de lui qu'il s'agit ici, est capable d'envoyer la même lettre à six frères et sœurs pour leur témoigner son soutien.
On voit par là que le travail de certains assistants parlementaires doit être passionnant: éplucher les annonces nécrologiques, rechercher les adresses des proches du défunt (avec l'aide sans doute d'un employé communal) et leur envoyer au nom du député une lettre de condoléances, toujours la même, dégoulinant de compassion.
Daniel Senesael, qui n'a jamais craint le ridicule s'il peut lui faire gagner ne serait-ce qu'une voix (1), a un jour publié son autobiographie. Il l'a intitulée "Les goût des gens". Il aurait pu l'appeler "Le goût des électeurs".

(1) (Re)lire sur ce blog:
- "Astérix chez les ploucs", 7.1.2013;
- "Démonstration et discrétion", 1.6.2013.