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mardi 24 mars 2026

Drôle de bazar

La démocratie est un drôle de bazar.
Vous vous démenez pendant des années, vous ne comptez ni votre temps ni votre énergie, et hop, vous vous faites éjecter sans parfois comprendre pourquoi et vous voilà remplacé par quelqu'un sorti de nulle part ou par un ancien maire qui avait dû jeter l'éponge il y a des années parce qu'il n'avait plus d'équipe mais qui veut absolument être remaire et se fait réélire malgré son teint et ses idées grises. Allez comprendre. La vie politique est souvent cruelle.
Et puis vous voyez ce maire que son grand âge - 85 ans - a mené depuis cinq mois à l'hôpital d'où il a mené sa campagne pour un neuvième mandat et qui a été réélu (1). Bien qu'il fasse l’objet d’une enquête préliminaire, suite à des plaintes déposées à son encontre par deux anciens collaborateurs pour "agression sexuelle, harcèlement moral et sexuel" (2).
Et vous voyez aussi cet autre calife, 83 ans, maire depuis quarante-neuf ans durant lesquels - tout le monde s'accorde à le dire - il a métamorphosé sa ville, mais qui s'est cru indispensable et voulait absolument, lui aussi, effectuer un neuvième mandat. Il a mal vécu sa défaite et lui et ses supporteurs ont hué son successeur. Beau bilan mais triste fin (3).
Vous gagnez et vous vous faites huer par les supporteurs d'en face. Vous perdez, vous vous faites aussi huer. La vie politique est souvent cruelle.
Et puis vous voyez d'heureuses surprises. Comme la victoire de Demba Traoré au Blanc-Mesnil en région parisienne. Non encarté, à la tête d'une coalition de gauche, il a remporté l'élection après les douze ans de règne d’une droite proche du parti de Zemmour. Demba Traoré, rapporte Le Monde (4), "est ancien capitaine de l’équipe de football et acteur associatif de la ville, jusqu’alors manageur spécialiste de lutte contre le blanchiment chez BNP Paribas. Il a été propulsé, en deux petits mois, chef de file d’une liste citoyenne de centre gauche, sans parti, a supplanté l’opposition communiste au premier tour, puis s’est imposé comme le leader de la coalition avant de remporter l’élection avec 51,49 % des voix".
Et puis vous constatez que la participation "n’a atteint, indique Le Monde, que 57,82 % au second tour des municipales. Elle recule de plus de 4 points par rapport à 2014. Jamais les Français n’avaient autant boudé une élection de ce type, hors crise sanitaire". 42,18% des électeurs n'ont pas été voter. Autant d'électeurs qui auraient pu changer le résultat (5).
Enfin, vous lisez (6) que ce même 22 mars "l’Assemblée populaire suprême de la RPDC [République populaire démocratique de Corée] a réélu le camarade Kim Jong-un président des affaires d’Etat de la République populaire démocratique de Corée lors de la première session, première activité d’Etat de sa 15e législature". L’agence officielle nord-coréenne KCNA précise que la décision d’élire Kim Jong-un au "poste suprême" de l’Etat nord-coréen reflète "la volonté et le désir unanimes de tout le peuple coréen". Les 687 députés de la nouvelle assemblée législative avaient été élus le 15 mars, avec un taux de participation de 99,9 %.
Alors, vous vous dites que, oui, la démocratie est un drôle de bazar, mais qu'elle reste quand même préférable à tous les autres systèmes. 

(2) https://www.ladepeche.fr/2026/02/06/municipales-2026-malade-et-accuse-dagressions-sexuelles-andre-santini-85-ans-brigue-un-8e-mandat-a-issy-les-moulineaux-13211445.php
(3) https://www.lanouvellerepublique.fr/issoudun/adule-pour-son-bilan-a-issoudun-mais-critique-pour-son-entetement-la-fin-de-regne-douce-amere-du-maire-andre-laignel-1774287071
(4) https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/23/au-blanc-mesnil-la-victoire-surprise-de-demba-traore-face-a-l-extreme-droite-de-thierry-meignen_6673956_823448.html
(5) https://www.lanouvellerepublique.fr/le-blanc/une-abstention-qui-laisse-un-gout-amer-ces-centaines-d-electeurs-qui-auraient-pu-changer-le-resultat-au-blanc-1774268586?utm_source=newsletter-quotidienne36&utm_medium=email&utm_campaign=mailing-2026-03-23&m_i=tQdusxOgwnUWK49blzoV7bxZjkypAh84ET8n2HRasCAT0q1Q_TeNEb6kiuKmL%2BPhAO7aZkeBr4p7sHCkD6f1T_WDyf77LCJ7g0&M_BT=10218566641
(6) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/23/kim-jong-un-reelu-a-la-tete-de-la-coree-du-nord-par-l-assemblee-populaire_6673835_3210.html?search-type=classic&ise_click_rank=1



dimanche 8 mars 2026

Des nouvelles de la France profonde

Elections municipales dans une semaine en France. On ne s'en rend pas compte dans les campagnes. Pas d'affiches, pas de tractage, aucun document dans les boîtes aux lettres. Morne campagne.

Souvent maintenant, la campagne se mène sur les réseaux qu'on dit sociaux.
A Issoudun dans l'Indre, trois candidats d'opposition se sont fait photographier devant une tombe fleurie. Fleurie par eux, précisent-ils, et non par la Commune qui s'était engagé à le faire tous les ans. Mais ce n'était pas le cas le 25 février, date officielle du fleurissement de cette tombe. Heureusement, soulignent-ils, qu'ils sont là pour honorer cette morte. Qui, elle, se trouve entraînée, à son corps défendant, dans un débat "au ras des pâquerettes", comme l'exprime La Nouvelle République (1).
Le maire d'Issoudun précisément, 83 ans, vise un neuvième mandat à la mairie. André Laignel l'avait annoncé il y a un mois dans une déclaration solennelle à la presse sans que celle-ci puisse l'interroger : "Compte tenu de la difficulté des temps, de l’ampleur des enjeux pour l’avenir d’Issoudun, de la nécessaire continuité de l’action, je ne saurais me dérober". Il est l'homme indispensable qui, face au "chaos général que connaît le pays",  "assure et (...) rassure grâce à deux atouts, l’expérience et la compétence". Face à lui, trois listes se présentent, mais "aucune n'est à la hauteur des défis", assure-t-il. (2)

Au Blanc, trois listes s'affronteront et non quatre comme prévu. Celle de Jean-François Barnaba a été recalée à cause de problèmes administratifs concernant un de ses candidats. L'homme, qui s'était en son temps auto-proclamé porte-parole des Gilets jaunes, est amer : "franchement, aujourd’hui, je ne vois rien dans les programmes proposés qui soit susceptible de donner à la ville l’élan indispensable dont elle a besoin pour s’en sortir. Le Blanc, vous le verrez, va continuer à perdre des habitants et probablement, à la clé, son statut de sous-préfecture…" (3). L'administration a-t-elle bien conscience qu'elle prive Le Blanc d'un sauveur ?  

Dans de nombreuses petites communes, une seule liste se présente. Dite "sans étiquette". Souvent, elle rassemble en réalité des candidats de diverses sensibilités politiques. Même si les conservateurs, voire les réactionnaires, y sont nombreux dans ces campagnes. Les électeurs n'ont donc pas de vrai choix. Auparavant, dans les communes de moins de mille habitants, ils pouvaient biffer des noms sur la liste de leur choix. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. On accepte l'ensemble de la liste ou non. Comment faire quand un seule liste est proposée et qu'on ne veut pas soutenir des candidats qu'on sait incompétents et agressifs et qui, en six ans, n'ont proposé aucune idée novatrice ou, pire, se sont farouchement opposés à tout projet, à toute réflexion et à la participation citoyenne ? Ne reste que la triste perspective du vote blanc ou de l'abstention. Triste, oui.

Voilà des nouvelles de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France ? La France légère, la France de surface, la France superficielle ?

(1) https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/retard-a-l-affichage-querelles-autour-d-une-tombe-l-ia-en-porte-parole-les-echos-de-campagne-des-municipales-dans-l-indre-1772731251
(2) https://www.lanouvellerepublique.fr/issoudun/je-ne-saurais-me-derober-andre-laignel-brigue-un-9e-mandat-a-la-mairie-d-issoudun-1770312955
(3) https://www.lanouvellerepublique.fr/le-blanc/le-blanc-va-continuer-a-perdre-des-habitants-son-amer-constat-apres-l-invalidation-de-sa-liste-aux-municipales-1772806441
https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/jean-francois-barnaba-toujours-en-jaune
https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/direct-gilets-jaunes-jean-francois-barnaba-est-arrive-au-blanc

dimanche 5 octobre 2025

Moteur !

On n'arrête pas le progrès. Voilà qu'on apprend qu'existe en République tchèque un Parti des Motoristes. Il a de grandes ambitions : s’attaquer au pacte vert européen et défendre l’usage du charbon et des véhicules à moteur conventionnel, nous explique Le Monde (1). Dans les meetings du parti sans doute n'y a-t-il pas de musique, mais des bruits de moteur qui mettent les électeurs en transe. Peut-être même des odeurs de gaz d'échappement.
S'opposer à la lutte contre le réchauffement climatique et soutenir le charbon et la bagnole, voilà qui témoigne d'une vision à long terme : sans doute ce parti espère-t-il que la République tchèque, très éloignée de toute mer, soit un jour, grâce à la montée du niveau des eaux, au bord de la mer et puisse alors développer des ports maritimes et créer des stations balnéaires. Un nouvel avenir se prépare.

Ce Parti des Motoristes a obtenu, hier, près de 7 % des voix aux élections législatives. C'est le milliardaire Andrej Babis qui est arrivé en tête avec son parti ANO : 35 % des voix. Il espère constituer un gouvernement avec notamment le parti des amateurs de bagnoles.
Ancien collaborateur de la police politique communiste dans les années 1980, rappelle Le Monde, Babis s’est ensuite enrichi dans l’agroalimentaire, au point de devenir une des dix plus grandes fortunes tchèques. Il a dirigé le gouvernement tchèque de 2017 à 2021. "Son premier mandat a été marqué par des conflits d’intérêts permanents entre ses affaires privées et celles du gouvernement, et il est encore poursuivi dans un dossier de fraude aux fonds européens. Il adore s’attaquer aux journalistes de son pays."
Ces casseroles ne gênent visiblement pas ses électeurs qui apprécient son côté trumpiste revendiqué et son refus de continuer à aider militairement l'Ukraine. 
Le Slovaque Robert Fico et le Hongrois Viktor Orban se sont réjouis de cette victoire, même si l'ANO se dit "pro-européen et pro-OTAN". On n'attend pas pour autant de Babis d'être un moteur de l'UE. Tout n'est pas encore gagné pour lui. Il doit parvenir à former une majorité, et si c'est le cas, il devra compter avec un Sénat "dans les mains des partis pro-européens et un président, Petr Pavel, qui a promis avant le scrutin de veiller à ce que la République tchèque conserve un gouvernement qui ne laissera pas le pays à la merci de la Russie".

On attend - en général du moins - des politiques qu'ils nous aident à aller de l'avant. Il semble cependant que l'époque soit favorable à ceux qui nous tirent vers l'arrière. 
Résumons-nous : la démocratie est une chose bien compliquée.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/10/04/en-republique-tcheque-andrej-babis-et-son-parti-ano-arrivent-largement-en-tete-des-elections-legislatives_6644426_3210.html

dimanche 14 septembre 2025

Une culture politique dépassée

On a parfois l'impression que la France ne serait pas ce qu'elle est si tout n'y était pas compliqué. Sauf la formation d'un gouvernement. Chaque parti a la solution : c'est à lui de le mener. Le ixième gouvernement de Macron II n'était pas encore tombé que déjà on se bousculait pour revendiquer le poste que François Bayrou se préparait à abandonner. Le Parti socialiste le réclamait parce qu'il fallait mettre la barre à gauche. Bruno Retailleau se dépêchait de s'y opposer : pas question de gouverner avec la gauche. Et voilà que dans les heures qui suivaient la chute de Bayrou, le président Macron sortait de son chapeau un de ses proches. Sébastien Lecornu est maintenant un néo-premier ministre à la tête d'un gouvernement démissionnaire avec mission pour lui d'en créer un nouveau. Gabriel Attal, ex-premier ministre (les ex-premiers de Macron pourront bientôt créer une équipe de football) avait proposé que soit nommé d'abord un négociateur, mais il était bien le seul à le souhaiter. C'est pourtant ce qui se passe dans la plupart des pays démocratiques : en général, après des élections ou après la chute d'un gouvernement, le chef de l'Etat désigne un négociateur (1) qui sera chargé de réunir autour de la table différents partis qui formeront une majorité parlementaire et se mettront d'accord sur un programme de gouvernance. Les tractations peuvent ainsi durer des semaines, voire des mois, mais finissent par accoucher d'un projet commun dans lequel chacun trouve des motifs de satisfaction, mais aussi, évidement, d'insatisfaction. Cela s'appelle un compromis. Un terme très conspué en France et pourtant inhérent à la démocratie. Un couple, une famille, une association, un groupe d'amis ne tient que par des compromis. Mais en France le président nomme d'emblée un premier ministre plutôt que d'inviter les partis à négocier.

La négociation et la recherche de compromis n'appartiennent pas à la culture politique française. Le système majoritaire sur lequel repose la politique française depuis 1962 donnait la majorité tantôt à la droite, tantôt à la gauche. Les partis du centre penchaient d'un côté ou de l'autre et ceux des extrêmes ne représentaient que des broutilles. Mais aujourd'hui, le fait majoritaire est mort, remplacé par une tripartition (voire une quadripartition) du paysage politique. Ce qui n'empêche pas les uns et les autres de refuser de voir la réalité en face.
"Si la plupart de nos voisins européens ont appris à gérer avec patience et doigté l’éclatement de leur paysage politique, écrit Anne Chemin dans Le Monde (2), la France semble en revanche tout ignorer de son « mode d’emploi », selon le mot du constitutionnaliste Denis Baranger. Depuis 2022, aucun responsable politique n’est parvenu à construire avec ses partenaires une feuille de route détaillée, une majorité de coalition solide et un gouvernement pluraliste. Dans le monde parlementaire français, où tout compromis passe pour une misérable compromission, le fantasme de la majorité absolue continue donc à hanter les responsables politiques – comme s’ils ne parvenaient pas à faire le deuil des premières décennies de la Ve République."
Comme l'écrit encore Anne Chemin, si la France est désormais ingouvernable, c'est aussi parce que les responsables politiques organisent eux-mêmes le blocage des institutions : "au lieu de négocier des compromis, l’« hyperprésident » Emmanuel Macron convoque en tête à tête, à l’Elysée, les figures politiques dont le profil a l’heur de lui plaire, tandis que les partis jurent leurs grands dieux que, malgré leur incapacité à atteindre la majorité absolue, jamais ils ne renonceront au moindre centimètre de leurs alliances électorales et de leurs programmes de campagne".

Dans le sytème majoritaire qui prévaut toujours en France sans plus être efficace, les partis de gauche d'un côté, de droite de l'autre, concluent des accords pré-électoraux dont ils se retrouvent ensuite prisonniers. Difficile de négocier avec un parti de l'autre bord sans trahir ces accords et ses (ex)partenaires. L'union de la gauche est morte (et qui pouvait croire sérieusement à sa réalité avec un parti à son extrême dont l'objectif premier, son gourou en est fier, est de faire un maximum de bruit ?), mais les partis de gauche veulent toujours y croire et ne sont donc pas prêts à négocier avec des partis du centre ou de droite.
"Est-il vraiment raisonnable de s’obstiner à faire « comme si » une majorité absolue pouvait un jour renaître de ses cendres alors que le paysage politique des démocraties européennes est de plus en plus fragmenté ?, interroge Anne Chemin.  Puisque les institutions ne sont pas en cause – la Ve République est parfaitement compatible avec un gouvernement de coalition –, la clé de ce mystère réside sans doute du côté de la culture politique."
Elle cite le constitutionnaliste Bastien François, pour qui "le blocage est « dans les têtes, à gauche comme à droite ». La France a un « problème de culture politique, pas de droit », renchérit le constitutionnaliste Dominique Rousseau. « La tradition française est fondée sur le conflit, que ce soit dans les entreprises, dans les syndicats ou dans le monde politique, conclut le constitutionnaliste Olivier Beaud. Tout compromis est considéré soit comme une terrible trahison, soit comme une lâche compromission. Il est donc difficile de trouver des partis de l’arc républicain prêts à s’engager dans des logiques de coalition. »".

De nouvelles élections, comme les réclament des partis et de nombreux citoyens ne changeraient vraisemblablement pas la donne si les règles ne sont pas modifiées auparavant. Par exemple, l'instauration de la proportionnelle. "La proportionnelle aurait le mérite d’obliger les responsables politiques à changer de logiciel, affirme le politiste Florent Gougou (3). Pourquoi ? Parce qu’ils sauraient, avant même que les électeurs se rendent aux urnes, que la majorité absolue ne peut pas être atteinte par un seul parti – et donc qu’il faudra, pour constituer un gouvernement, s’engager, après les élections, dans une négociation. Ce serait un changement majeur : les dirigeants ne pourraient plus proclamer, comme beaucoup le font actuellement, qu’ils gouverneront uniquement sur la base de leur propre plateforme."

La négociation oblige à plus d'humilité, à reconnaître qu'on ne détient pas la solution idéale, à accepter de lâcher du lest et à travailler avec celles et ceux qui étaient hier encore des adversaires. Ceci dit, la proportionnelle ne règle cependant pas tout. Ainsi la Région bruxelloise est toujours sans gouvernement (sinon un gouvernement en affaires courantes) depuis juin 2024, victime d'un système électoral d'une complexité absurde et de jeux politiques malsains de certains partis. Triste spectacle. Aussi. 

"Tout est identité désormais. Chacun avec la sienne, prêt à anéantir celle de l'autre. (...) On vit pas ensemble en restant derrière nos ordis à insulter celui ou celle d'à côté, on survit ensemble en se disant que ce serait mieux sans les autres. C'est là où nous en sommes. Et hier, j'ai vu des hommes et des femmes politiques incapables d'aller les uns vers les autres. Ils ne font plus l'époque, ils sont le reflet de leur époque." L'humoriste Tangy Pastureau, parlant des réseaux dits sociaux au lendemain de la chute du gouvernement Bayrou (4).

(1) en Belgique, le vocabulaire est riche en la matière : informateur, explorateur, clarificateur, démineur, préformateur, formateur !
(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/09/comment-la-majorite-absolue-est-devenue-la-drogue-dure-du-monde-politique-en-france_6640159_3232.html
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/12/le-chaos-gouvernemental-n-est-pas-lie-a-l-absence-de-majorite-a-l-assemblee-mais-aux-pratiques-des-responsables-politiques_6640500_3232.html
(4)  https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/tanguy-pastureau-maltraite-l-info/tanguy-pastureau-maltraite-l-info-du-mardi-09-septembre-2025-6386141


lundi 31 mars 2025

Les dégâts de la Marine

La fille à papa a hérité du parti de son père. Elle l'a pris tel quel, tout en essayant de le dédiaboliser, d'en donner une image plus respectable, de laisser croire qu'il était moins raciste, moins antisémite, moins injurieux. Elle en a cependant gardé les pratiques, tout en sachant que certaines étaient illégales. Le FN-RN a toujours craché sur l'Union européenne tout en l'utilisant à son avantage même si c'était au mépris des règles. Lors du procès qui vient de s'achever pour détournement de fonds au Parlement européen, elle et les élus de son parti n'ont marqué aucun regret de n'avoir pas respecté ces règles.
Aujourd'hui, on les entend tempêter : l'inéligibilité décidée de Marine Le Pen et de huit eurodéputés de son parti serait une attaque contre la démocratie. Mais sur quoi repose une démocratie sinon sur des règles ? Elle vacille quand ses dirigeants les modifient à leur avantage. Comme Erdogan qui emprisonne ses opposants pour essayer de gagner des élections qu'il s'attend à perdre. Comme Ubu Trump qui envisage déjà deux mois après le début de son second mandat d'en faire un troisième, ce que lui interdit la Constitution américaine. Quand on entend Poutine et Orban venir au secours de la fille à papa, on n'arrive pas à croire que c'est la démocratie qui est en danger, mais plutôt l'autocratie. Savoir qu'il existe une justice et qu'elle fait respecter les lois est rassurant et fait précisément croire en la démocratie.
"Tête haute, mains propres", disaient-ils. Aujourd'hui, ils baissent la tête, les yeux sur leurs mains sales. 

jeudi 31 octobre 2024

Démocratie manipulée

Dans cinq jours, on saura qui présidera les Etats-Unis durant les quatre prochaines années. On craint le pire, tant les électeurs américains, comme beaucoup d'autres dans le monde, semblent aujourd'hui prêts à choisir le pire candidat. Le pire étant ici une horreur absolue. De nombreux électeurs républicains ont fait le choix de voter pour Kamala Harris pour faire barrage à l'affreux. Mais d'autres voteront pour lui en toute connaissance de cause. Interviewée à la télévision récemment, une électrice républicaine affirme détester Trump mais lui donnera quand même sa voix pour rester fidèle à ses valeurs. Quelles valeurs ? Choisir Trump, c'est choisir le racisme, le sexisme, la brutalité, le mensonge, le mépris des autres et de l'Etat de droit, la suffisance, le pouvoir de l'argent. C'est aussi pactiser avec Poutine, laisser annexer une partie de l'Ukraine par la Russie, soutenir les pires dictateurs, tourner le dos à la démocratie.

Certains estiment qu'il ne serait pas étonnant - au vu de la manière dont Trump défend Poutine et la Russie depuis des décennies - que le milliardaire soit tenu par un chantage exercé sur lui par le maître du Kremlin (1). Selon l’ancien procureur adjoint de New York, ­Kenneth McCallion, l'agent immobilier Donald Trump, en difficulté financière dans les années '80, a accepté des valises de cash de la mafia russe. Depuis, les aides russes aux campagnes de Trump ont été nombreuses et les élus républicains sont nombreux à prendre des positions favorables à la Russie. "Nous sommes nombreux à nous demander si ces républicains qui adoptent des positions étranges sur la Russie n’ont pas été payés ou soumis à d’autres formes de ­persuasion », affirme John Bolton qui fut conseiller à la sécurité nationale sous l'administration de Donald Trump en 2018-2019. "Le plus inquiétant, pense Antoine Vitkine, est que, si Trump revient au pouvoir, il pourra cette fois s’appuyer sur un camp républicain devenu majoritairement hostile à l’Ukraine. Et contrairement à 2017, il pourra compter sur un électorat acquis à son tropisme russe. Selon un sondage YouGov, Vladimir Poutine est encore plus populaire aujourd’hui qu’avant l’invasion dans l’électorat républicain, fasciné par cette figure autoritaire et ultraconservatrice."
Quoi qu'il en soit, la suffisance et l'inculture d'Ubu Trump le rendent totalement manipulable. 

Manipulable et aidé par une armée de manipulateurs. Le mois dernier, relate Charlie Hebdo (2), six you(en)tubeurs américains ont été arrêtés. Ils avaient été engagés par une chaîne pour réaliser des vidéos commentant l'actualité américaine. Dans l'une d'elles ils attribuaient un attentat islamiste à l'Ukraine. Les responsables de ce média dit alternatif étaient payés par Russia Today, porte-voix du Kremlin. La Russie utiliserait plus de 2800 influenceurs dans plus de 80 pays. Pour eux, l'argent n'a pas d'odeur.
Un Américain réfugié à Moscou, John Marc Dogan, a créé plus de 160 sites web et publié plus de 50.000 messages. Parmi eux, un site présenté comme le site officiel de Kamala Harris dans lequel celle-ci annoncerait vouloir ouvrir totalement les frontières, donner des papiers à tous les migrants et 500 milliards d'aide à l'Ukraine. Tout est faux, mais a de quoi faire un peu plus peur encore aux conservateurs.
Quant au GRU, service de renseignement militaire russe, il aurait mis en place plus de 270 médias relais d'information en ligne pour diffuser de la propagande anti-ukrainienne et pirater la campagne des Démocrates.
Ces médias dits alternatifs et les réseaux prétendument sociaux étaient vus, à leur naissance, comme des outils de démocratisation de l'information. Ils sont aujourd'hui de puissants vecteurs de lutte contre la démocratie. 
Ajoutons à tout ce fatras Elon Musk qui achète les votes en organisant une tombola hebdomadaire pour offrir un million de dollars à tout électeur qui s'est engagé pour son ami Trump et on voit qu'on se trouve face à une démocratie très vacillante.

En France, une enquête récente d'Ipsos indique que 31% des moins de 35 ans estiment que la démocratie n'est pas le meilleur système politique. Les affreux ricanent.

(1) Antoine Vitkine notamment dans un long article intitulé "Danse avec le tsar" et publié dans Franc-Tireur  : https://www.franc-tireur.fr/donald-trump-danse-avec-le-tsar 
Antoine Vitkine a réalisé  “Opération Trump. Les espions russes  à la conquête de l’Amérique” pour France 5.
(2) Lorraine Redaud et Yovan Simovic, "Ingérence russe - Trump l'œil électronique de Moscou", Charlie Hebdo, 30.10.2024.



mardi 3 septembre 2024

Devenir calife à la place du calife

On l'a déjà écrit ici et d'autres avec nous : la France a un curieux rapport à la démocratie. La fonction de président de la République y est décriée. A raison, tant le président ressemble à un monarque élu qui fait la pluie et le beau temps. Les parlementaires de tous bords demandent à exister face à un président omnipotent. Et les voilà qui laissent passer l'occasion, attendant de lui qu'il nomme un premier ministre, alors que, pour la première fois, l'initiative pourrait venir d'eux. Mais chacun reste coincé dans son rôle. Les élus attendent la décision du roi qu'ils critiquent, voire maudissent, alors qu'ils pourraient - ou auraient pu - prendre, pour une fois, les devants. Des parlementaires de différents bords auraient pu poursuivre sur la lancée du front républicain (seul vainqueur de l'élection, comme le relevait un analyste) qui, au second tour des élections législatives, a permis d'éviter la victoire de l'extrême droite. Ils auraient pu se concerter, négocier, trouver des compromis et couper l'herbe sous le pied de ce président aussi arrogant que maladroit en lui présentant un projet de gouvernement avec un programme négocié.
Evidemment, le processus serait inédit dans cette France qui cultive l'art de la conversation mais se refuse au dialogue. Les différentes composantes de la gauche se sont enfermées dans une union avec une France aussi insoumise qu'infréquentable par ses excès et ses prises de position nauséabondes et continuent à faire semblant de croire qu'on peut gouverner sans majorité. Le Nouveau Front populaire s'entête à vouloir confondre arriver en tête et être majoritaire. A gauche comme à droite, on se drape dans ses positions, considérant que tout compromis est une trahison de ses idéaux et de ses principes. Et pourtant, le compromis est l'essence même de la démocratie. Tout couple, toute famille, tout groupe d'amis, toute association, de nombreuses équipes de travail fonctionnent par compromis. L'absence de compromis s'apparente au contraire à l'autocratie. On touche ici aux contradictions de certains qui ne voudraient surtout pas qu'on leur reproche d'avoir laissé passer des projets contraires aux leurs, ce qui leur barrerait la route vers leur objectif principal : occuper enfin la fonction tant critiquée, devenir en 2027 président de la république.

A lire à ce sujet :
https://www.telos-eu.com/fr/les-trois-meprises-du-parti-socialiste.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/25/un-accord-de-non-censure-serait-la-seule-issue-pour-sortir-de-la-crise-politique_6293871_3232.htmlhttps://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/27/une-situation-politique-inedite-et-dangereuse_6296753_3232.html

Post-scriptum :
Extrait d'un article du Monde du 13.9.2024 :
" « Si une discussion approfondie entre partis avait abouti à la rédaction d’un contrat de gouvernement, Emmanuel Macron n’aurait pourtant pas eu le choix : il aurait été obligé de nommer le chef de cette coalition à Matignon, analyse le constitutionnaliste Denis Baranger. Le problème, c’est qu’en France les élus semblent tout ignorer du mode d’emploi d’une coalition. »
Emmanuel Macron n’a pas semblé plus inspiré : s’il a invité les responsables politiques à bâtir des compromis, il a été incapable de renoncer à sa conception jupitérienne de la présidence."
https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/09/13/coalitions-politiques-un-blocage-francais_6316608_823448.html

mercredi 3 juillet 2024

D'où viendra le chaos ?

A quel régime se prépare la France ? Si le FN-RN l'emporte, à un régime illibéral, à l'image de celui qu'a bâti Viktor Orban en Hongrie. "Le risque n’est pas celui d’une alternance mais bien celui d’une bascule, écrit Thomas Legrand dans Libération (1). Il convient donc de dramatiser l’enjeu. (...) Nous risquons d’entrer dans une période inédite où les détenteurs du pouvoir ne sont pas des adeptes de la démocratie libérale, avec ses mécanismes d’équilibre, de contre-pouvoirs. Le Rassemblement national, parti frère du parti populiste autoritaire et liberticide de Viktor Orbán à la tête de la Hongrie, ne se présente pas avec un programme précis de suppression des libertés, mais sa pratique du pouvoir ne pourra qu’y conduire. Attention, ne nous trompons pas d’ennemi : ce n’est pas le fascisme qui vient mais l’un de ses descendants, l’un de ses avatars du XXIe siècle. C’est l’illibéralisme qui guette." Avec l'illibéralisme, ce sont l'indépendance de la justice et la liberté de la presse qui seront peu à peu étouffées, la lutte contre le dérèglement climatique sera totalement abandonnée puisque le problème est simplement nié, les politiques culturelles se restreindront à la protection du patrimoine, les programmes sociaux seront détricotés, les frontières fermées le plus possible. "L’illibéralisme est sournois, écrit encore Thomas Legrand. (...) il ne procède pas en appliquant un programme visible de destruction des libertés. Il y aboutit." Et voilà comment on passe d'une démocratie avec toutes ses forces et ses faiblesses à un régime pervers qui se débarrasse de ce qu'on appelle les corps intermédiaires pour ne parler qu'à ce qu'il appelle le peuple. Les contre-pouvoirs sont placardisés. 
Tout sera contrôlé et décidé par la tête du parti. On comprend déjà que les futurs députés du RN devront se contenter d'obéir aux ordres de leurs patrons. Ils ne sont pas là pour débattre. Ce qu'ils sont de toute façon bien incapables de faire. Dans les deux circonscriptions de l'Indre, les deux candidats RN qualifiés pour le second tour fuient les débats avec leur adversaire (un LR et un Horizons) auquel la presse les convie (2). Ailleurs aussi, d'autres, avec l'absence de courage qui les caractérise, trouvent mille excuses pour éviter des débats qui visiblement les effraient. Voilà donc d'éventuels futurs élus - dont le travail consistera à débattre pendant cinq ans - qui laissent entendre qu'ils ne se sentent pas à la hauteur du mandat qu'ils briguent. Peut-on imaginer se donner pour représentant des gens qui ont peur de débattre ?

Reste à espérer que l'importante vague de désistements pour le second tour, à laquelle on assiste actuellement pour former un Front républicain, permettra de faire naître une alternative démocratique qui rassemblerait des élus de la droite à la gauche. Une coalition dont le terme et la pratique sont inconnus de cette France de la Ve République  qui ne fonctionne que par majorité clivée. Mais l'espoir est bien ténu : la France qui se dit insoumise a déjà annoncé qu'elle refuse par principe l'idée même de compromis." La France insoumise, écrit Le Monde (3) qui devrait représenter la première force de gauche dans l’Hémicycle, a exclu, mardi, de participer à cette éventuelle coalition. « Les “insoumis” ne gouverneront que pour appliquer leur programme, rien que le programme », affirmait, mardi, Manuel Bompard, le coordinateur national du parti de Jean-Luc Mélenchon." On comprend donc que le programme du Nouveau Front populaire ne compte pas pour grand-chose, seul importe celui de LFI. Une fois de plus, le mouvement du vieux gourou Jean-Donald Mélenchon affirme son caractère anti-démocratique. C'est lui - et lui seul - ou le chaos. La recherche de compromis est pourtant l'essence même de la démocratie. Avec cette déclaration, LFI confirme ce qu'on pensait depuis longtemps de ce mouvement : un groupement de prétentieux sûrs d'être du côté de la vérité, qui préfèrent créer le chaos plutôt que dialoguer.
Les uns refusent de débattre avec leurs adversaires quand les autres annoncent leur refus de négocier avec leurs partenaires.

En attendant, les appels à voter pour empêcher le RN d'être majoritaire se multiplient. 
L’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance appelle « tous les démocrates, les républicains, à se mobiliser pour défendre la démocratie et à avoir cette préoccupation comme premier souci lors de leurs votes, le 7 juillet prochain » et à voter contre l’extrême droite et éviter qu’elle arrive au pouvoir.  L'association dénonce « le fond xénophobe, le rejet des étrangers, la volonté du contrôle étroit de l’information, la complaisance envers les régimes dictatoriaux » du RN (4).
Les restaurateurs et les hôteliers sont comme les vignerons et les agriculteurs : ils craignent de se retrouver sans personnel. "En Ile-de-France, en particulier, écrit Le Monde (5), ce secteur est très dépendant de la main-d’œuvre immigrée : 40 % des employés de l’hôtellerie et de la restauration sont étrangers et 50 % des cuisiniers, selon l’Insee. Sur l’ensemble de la France, ils représentent respectivement 19,3 % et 22 % de ces métiers, selon la Dares. Que deviendrait ce secteur en cas de durcissement de la politique migratoire, élément-clé du programme du Rassemblement national ? La suppression du droit du sol, la restriction du regroupement familial, la suspension des régularisations des étrangers en situation irrégulière, comme évoqué par Jordan Bardella dans la présentation de son programme, auraient des conséquences majeures – comme sur tous les secteurs qui emploient de nombreux étrangers, tels le bâtiment ou le nettoyage. Selon la Dares et l’Insee, ils représentent ainsi 27 % des ouvriers non qualifiés du BTP en France – et même 60 % en Ile-de-France – et 38,8 % des employés de maison (61,4 % en Ile-de-France)." Le RN proche des préoccupations des gens ? Qui peut y croire ? Un parti hors-sol.

(1) https://www.liberation.fr/politique/ce-nest-pas-le-fascisme-qui-vient-mais-lilliberalisme-qui-guette-20240630_O4L224WZHFGZPHL7FETR7VMC7M/
(2) https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/legislatives-dans-l-indre-invite-a-debattre-face-a-nicolas-forissier-sur-la-nr-tv-tours-le-rn-marc-siffert-decline-l-invitation
https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/debat-televise-dans-l-indre-la-rn-mylene-wunsch-se-defile-a-son-tour
https://www.marianne.net/politique/le-pen/legislatives-une-vingtaine-de-candidats-rn-ont-refuse-de-participer-a-un-debat-dentre-deux-tours
(3) https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/07/03/legislatives-2024-des-ecologistes-a-la-droite-la-classe-politique-en-ebullition-prepare-l-apres-second-tour_6246187_823448.html
(4) https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/legislatives-dans-l-indre-anciens-combattants-et-amis-de-la-resistance-s-engagent-contre-le-rn
(5) https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/07/02/legislatives-2024-l-hotellerie-restauration-au-c-ur-de-l-enjeu-de-l-immigration_6245919_3234.html

mercredi 24 janvier 2024

Père Ubu is alive

Tous les qualificatifs négatifs semblent lui coller à cette peau qu'il a orange : agressif, menteur, suffisant, manipulateur, escroc, violeur, vantard, vulgaire, dédaigneux, inculte, égocentrique, colérique, méprisant, grossier, malhonnête, menaçant, profiteur, incompétent. On n'en fera pas le tour. Donald Ubu Trump sera le candidat du Parti républicain qui connaît parfaitement la noirceur de l'individu mais estime que la fin (la victoire) justifie les moyens (un personnage abject) et qu'il n'y a aucune honte si le pire candidat est considéré comme le meilleur.

Hier, les électeurs républicains du New Hampshire l'ont placé largement en tête. Mais l'Affreux ne décolère pas : il reste toujours une candidate qui brigue la même place que lui. Il a tempêté contre Nikki Haley qui refuse de laisser tomber. Elle pourrait se retrouver bientôt visée par une "enquête", a-t-il menacé. Il aussi promis de se venger de ceux qui le fâchent. Mais qui donc le fâche ? La question devrait être posée autrement : qui donc ne le fâche pas ? Sans doute uniquement celles et ceux qui se prosternent devant lui. Mais il y a sûrement beaucoup d'exceptions. Et tous les autres devront craindre sa colère sous forme de vengeance. Qui n'est pas totalement avec lui est contre lui. 
L'homme est poursuivi par la justice pour d'innombrables accusations : association de malfaiteurs, conspiration, fraude électorale, mise en danger de la défense nationale, moeurs, sans compter les procès civils. Ici encore, la liste est longue, mais elle ne rebute pas les électeurs républicains qui le vénèrent.

Résumons-nous : la démocratie ne laisse pas de nous étonner.

Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. 
"Ubu Roi", Alfred Jarry

vendredi 19 mai 2023

Des électeurs hors-sol

Quel sens y a-t-il à voter pour des élections qui ont lieu dans un pays dans lequel on ne vit pas ? 
Selon toute vraisemblance, le sultan Erdogan sera réélu président pour un nouveau mandat dans une dizaine de jours. Et il le sera notamment grâce aux voix des Turcs vivant à l'étranger. Ils sont 2,7 millions en Allemagne, 700.000 en France. Dans leur immense majorité, ils votent pour lui. En 2018, 75% des Turcs de Belgique l'avaient choisi. Mais ils n'ont pas, eux, à supporter les conséquences de l'inflation et du séisme de février qu'est incapable de gérer Erdogan le tout-puissant. Vivant dans des pays démocratiques, ils ne connaissent pas la suppression de la liberté de la presse, ils ne sont pas en danger comme le sont les opposants par principe considérés comme des soutiens du terrorisme. Ils ne subissent pas le poids de l'islamisme sur lequel s'appuie le régime de l'autocrate qu'ils participent à imposer à leurs compatriotes restés au pays.
On ne devrait pouvoir voter que dans le pays où l'on réside. Sinon, on exprime un vote qui n'a aucune incidence sur notre vie. Et qui n'a donc pas de sens. 


mardi 30 août 2022

Un homme sans concession

Finalement, je suis d'accord avec Jean-Attila Mélenchon : « Ça va être la bataille générale, il n’y a pas d’arrangement possible avec nous, ni arrangement ni concession », a-t-il déclaré le 26 août, à Valence lors des journées d’été de La France insoumise.
C'est ce que je dis depuis toujours à ma compagne, à mes enfants, à mes amis : on ne discute pas avec moi. Mais aujourd'hui, il n'y a plus que mon chien pour m'écouter. Parfois, il ouvre un œil quand je lui parle.

jeudi 19 mai 2022

Chaud devant !

Quand va-t-on enfin mettre fin au capitalisme punitif ? Un peu partout sur la planète, il fait excessivement chaud. Il est des pays où on meurt de chaleur, d'autres d'incendies, la famine menace.
Les concentrations de gaz à effet de serre, l'élévation du niveau de la mer, la température et l'acidification des océans ont tous établi de nouveaux records l'année dernière, a déclaré l'Organisation météorologique mondiale (OMM) dans son "État du climat mondial en 2021" (1).
La quasi totalité du territoire français risque de connaître cet été une sécheresse sans précédent (2). Une sécheresse intimement liée au dérèglement climatique. On en connaît les causes, elles sont multiples, mais toutes liées à nos modes vie insouciants (mais plus inconscients), consommateurs d'énergies fossiles et producteurs de CO2 : industrie, chauffage, mobilité, agriculture, il y a une extrême urgence à changer radicalement nos pratiques dans tous ces secteurs.
Et on continue à entendre ce slogan stupide : non à l'écologie punitive (3). Alors que c'est le capitalisme qui punit la planète. L'écologie, elle, est punie. Et avec elle l'ensemble des êtres vivants de cette planète.

Comment changer radicalement et rapidement de cap ? La grande majorité des gouvernements dans le monde traîne des pieds. La plupart ne bouge même pas. 
"Il existe une incompatibilité radicale, organique, entre les impératifs écologiques et la manière dont est organisé notre système politique", affirme Léo Cohen qui fut conseiller de Barbara Pompili, secrétaire d'Etat chargée de la biodiversité, puis de François de Rugy, ministre de la Transition écologique (4). "Les politiques écologiques ont leurs caractéristiques propres : transversalité, temps long, difficulté à les mettre en œuvre socialement, parce qu'elles touchent à l'intime, à la manière dont il va falloir se loger, se nourrir, se divertir, voyager... Tous les mécanismes de notre système politique percutent ces spécificités."
Selon lui, "le credo de l'action publique, ce sont des finances saines, pas un environnement sain". L'enjeu climatique n'est pas un axe central de l'action publique. Léo Cohen estime qu'il manque une vision enfin réellement transversale de l'action des instances publiques. L'environnement ne peut plus être l'affaire d'un ministère isolé. Il propose de former les hauts fonctionnaires : qu'ils passent du temps avec des scientifiques qui leur feraient prendre conscience des impacts environnementaux de leur secteur. Il suggère également de "faire bouger les agents et les confronter soit à des problématiques climatiques, soit à des territoires soumis à de forts enjeux environnementaux". Il n'en manque, hélas, pas.
Pour plus transparence, il propose également qu'une loi oblige les lobbyistes à publier les amendements qu'ils remettent à des élus ou à des membres du gouvernement".

Emmanuel Macron vient de nommer une nouvelle première ministre : Elisabeth Borne sera aussi chargée de mettre en œuvre la planification écologique. "Emmanuel Macron a rendez-vous avec l'Histoire, estime Léo Cohen : s'il ne s'approprie pas le défi climatique, on le considèrera comme un président passé à côté d'un enjeu de civilisation." Macron a en outre une dette vis-à-vis des électeurs écologistes qui ont permis sa victoire. 
Reste à faire adhérer les citoyens à une vraie politique écologique. Le pouvoir d'achat apparaît aujourd'hui comme le sujet majeur pour nombre de citoyens, avant le climat. Mais les deux sont liés. Une politique énergétique nouvelle peut faire diminuer les factures des consommateurs. "Pour réussir une transition écologique, il y a trois composantes : l'incitation au début, la contrainte à la fin et, entre les deux, l'accompagnement". En accompagnant prioritairement celles et ceux pour qui la transition peut être difficile et en se concertant avec les associations et les syndicats.

Ajoutons que c'est au niveau international que doivent être prises en la matière des décisions et des contraintes fortes (les anti-UE ont adopté une position suicidaire). Le Parlement européen semble décidé à s'y atteler (5). Encore une fois, l'urgence est extrême. 

(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/18/la-majorite-du-territoire-francais-risque-la-secheresse-cet-ete_6126705_3244.html
(3) (Re)lire sur ce blog "Capitalisme punitif", 7.5.2019.
(4) "Un super héros vert ?", Télérama, 4.5.2022.
(5) https://www.lalibre.be/planete/environnement/2022/05/18/les-eurodeputes-musclent-le-paquet-climat-2030-WVUHDY7SLZBUHFLJZGJCVI47SM/ 

dimanche 15 mai 2022

Vieilles pratiques et faux espoirs

La France insoumise veut révolutionner la pratique de la politique. Très bien. Quand elle sera au pouvoir seulement ? Parce que, pour le moment, elle pratique plutôt la politique de papa avec des attitudes clientélistes et des  parachutages de candidats sans lien avec la circonscription dans laquelle ils se présentent. D'où la grogne compréhensible  (1) de certains candidats évincés dans le cadre de la répartition des candidatures (mal) négociée par EELV, le PS et le PCF avec LFI. *

Le gourou de LFI a abandonné au beau milieu de son mandat, en 2017, son siège de député européen. Il voulait alors devenir président de la République ou, à défaut, député. Il est vrai que l'Union européenne ne le passionnait guère. Lors de son mandat précédent, en 2013, Jean-Luc Mélenchon avait été classé (par le site VoteWatch.com) au 727e rang des parlementaires européens sur 751, derrière Jean-Marie Le Pen (716e) et juste devant Marine Le Pen (734e). Comme lors de son passage au Sénat, il n'y a rédigé aucun rapport. Pour les législatives de juin 2022, il vient de désigner son dauphin : Manuel Bompard, son bras droit, se présentera dans la circonscription du MélenChe à Marseille. Il est actuellement député européen depuis 2019. Son mandat court donc jusqu'en 2024. Mais il le laissera tomber puisqu'il a visiblement mieux à faire lui aussi. Ses électeurs apprécieront ce mépris pour la fonction pour laquelle ils l'ont élu pour cinq ans. 

Jean-Luc Mélenchon est une incarnation de ce qu'on appelle la classe politique, si souvent décriée par LFI. Il a exercé quasiment tous les mandats depuis 1985, d'adjoint au maire à ministre en passant par directeur de cabinet d'un maire, président de conseil général, député français, sénateur et député européen. Toute sa carrière, il aura vécu de la politique. Récemment, une candidate LFI expliquait (1) combien des candidatures insoumises pouvaient bousculer tous ces candidats de terrain qui sont là depuis trop longtemps, selon elle. "Les électeurs veulent un renouvellement des visages, ils en ont assez du paysage politique sclérosé, on n’a pas besoin d’avoir quelqu’un du sérail », affirme cette candidate du parti vertical créé pour servir un homme politique qui multiplie les mandats depuis trente-sept ans et se voit déjà premier ministre à défaut d'avoir pu être président de la République, deux fonctions qui manquent à son palmarès.

A celles et ceux qui s'étonnent de voir l'hebdomadaire qu'il dirige être aussi critique vis-à-vis de LFI,  Riss explique dans Charlie Hebdo (2) que l'équipe de Charlie ne peut oublier. "Lors de l'enterrement de Charb (directeur de Charlie, assassiné par des islamistes le 7 janvier 2015), le leader actuel de LFI avait prononcé un discours que les témoins présents jugèrent à la hauteur des évènements qui venaient de nous frapper. Avant d'être assassiné avec ses copains par des terroristes islamistes, Charb venait d'achever son opuscule Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, qui dénonçait ceux qui jetaient de l'huile sur le feu, en excitant le ressentiment des musulmans après la publication des caricatures de Mahomet." Riss rappelle qu'il n'aura fallu que quatre ans pour que Mélenchon vire de bord et défile dans une manifestation contre l'islamophobie à deux pas de barbus qui criaient Allahou akbar. "Ce jour-là, Charb venait d'être enterré une seconde fois, enseveli par des considérations politiciennes et électoralistes contre lesquelles rien ne pouvait faire le poids. L'appât du gain électoraliste était visiblement trop grand. Aux naïfs que nous avions été, la réalité nous rappelait qu'en politique la mort d'un homme, ça ne vaut rien." Mélenchon a marché sur le cadavre de son camarade Charb. "Mais passons sur ce détail", dit Riss.

Des détails insignifiants, Riss en relève d'autres. Les injures de membres de LFI contre Charlie. Le rejet par LFI de la loi sur le séparatisme ("le communautarisme est plus rentable que la lutte pour la laïcité et contre le séparatisme", écrit Riss). L'absence du terme islamisme dans le programme de La France insoumise, alors que cette France a payé un tribut très cher à cette idéologie mortifère et totalitaire ("il faut dire que le totalitarisme ne semble pas être la préoccupation majeure de cette formation politique qui réclame une VIe République plus démocratique, mais qui n'a jamais rien dit de vraiment hostile à l'égard de la Chine ou de la Russie, pour ne citer que ces deux grandes démocraties participatives. Mais passons sur ces détails").  
"Durant les négociations entre les différentes formations de gauche, l'amnésie a été marchandée contre quelques sièges à l'Assemblée."
Allez savoir pourquoi, on n'a pas le sentiment que les pratiques seraient renouvelées avec l'arrivée au pouvoir de cette gauche-là. Au contraire.

(1) https://www.lemonde.fr/elections-legislatives-2022/article/2022/05/13/en-dordogne-la-dissidence-a-gauche-fleurit-sur-l-humiliation_6125903_6104324.html
(2) "En politique, que vaut la mort d'un homme ?", Charlie Hebdo, 11.5.2022.

mercredi 27 avril 2022

Et maintenant ?

Le (la) pire a été évité(e), mais la France est divisée en deux. Villes d'un côté, campagnes de l'autre, ouverture contre fermeture, dynamique contre conservatisme. Mais ces dichotomies sont trop caricaturales. Il y a, heureusement, des villages dynamiques, Carnet de campagne, émission de France Inter, en apporte la preuve chaque jour. L'Etat providence a joué son rôle plus que jamais pendant la pandémie, mais le sentiment d'abandon s'est répandu en milieu rural. Il est de bon ton d'y râler, d'y affirmer que le gouvernement n'a rien fait. Les gens espèrent du changement avec la fille à papa, mais les idées nouvelles sont régulièrement rejetées parce que "on a toujours fait comme ça". L'émotion, l'irrationnel, la grogne se sont glissées dans les urnes. On vote plus contre que pour.
Il faut écouter cette France-là, nous dit-on. Mais quel message envoie-t-elle ? Qu'elle ne sera jamais satisfaite ? Qu'elle voudrait en revenir au bon vieux temps ? Hier soir, dans le Journal de France 3, deux jeunes femmes expliquaient avoir voté Le Pen pour leur retraite. Un homme parce qu'il reproche à Macron le prix des carburants. Dans La Nouvelle République, on lit que dans un village indrien tel chef d'entreprise a voté Le Pen parce qu'on accueille des Ukrainiens alors que les Français sont abandonnés. La patronne du bar-restaurant le soutient, affirmant qu'elle n'est pas raciste, mais "patriote". 
Ici, 53 % des électeurs ont choisi Le Pen. Quelle explication dans un village de moins de 500 habitants qui regrettent le temps où il y en avait 2000, mais ont peur des étrangers et du changement. Ici, les quelques étrangers sont anglais et le conservatisme pèse lourdement sur la vie locale.

L'entreprise de dédiabolisation de l'Héritière a fonctionné. Comme le dit l'humoriste Naïm, Gargamel s'est transformé en schtroumpfette qui fait des photos avec les gens dans la rue et publie des photos de ses chats. Qu'elle n'ait pas de projet sérieusement étayé, qu'elle change de position constamment, qu'elle apparaisse mal armée dans le débat d'entre deux tours importe peu. "C'est faux", cette phrase qu'elle a répétée comme un mantra durant le débat semble être devenue son slogan. Elle a pris des leçons chez Trump : nier systématiquement ce qui vous met en difficulté. Mais effectivement tout sonne faux chez elle, son sourire autant que ses propositions et ses positions. Qu'importe ?, puisqu'elle va améliorer le pouvoir d'achat de tous les Français.

Un constat à partir des résultats du premier tour : les quatre premiers (Macron, Le Pen, Mélenchon, Zemmour) sont, chacun à sa manière, des bêtes de scène et des personnalités fortes qui ont créé (ou transformé) un parti pour les soutenir, au service de leur ascension. Comme le dit le politiste Rémi Lefebvre (1), ce n'est plus le parti qui fabrique le candidat, c'est le candidat qui fabrique son parti personnel. Dans le même temps, les candidats choisis par les partis politiques n'ont obtenu que des scores ridicules. L'heure est aux vedettes et aux forts-en-gueule sûrs d'être des sauveurs, pas aux projets collectifs. Le système français est conçu pour élire un roi. Ou, vu sa structure pyramidale, un pharaon.
La démocratie vacille, ici comme ailleurs. Comment la repenser, la redynamiser, la faire évoluer ? Le chantier semble gigantesque.

(1) "L'ère du seul en scène", Télérama, 20.4.2022.

lundi 18 avril 2022

Mon appel du 18 avril

Message envoyé ce jour à mes amis, amies et connaissances françaises. 

Apprendre le portugais ou améliorer mon anglais ? J'hésite. Vais-je me réfugier au Portugal ou en Irlande ?
Je ne peux en tout cas pas envisager de rester vivre dans un pays qui n'est pas le mien  et où je ne peux voter si d'aventure il était présidé par l'extrême droite qui fera alors la chasse aux immigrés et où je ne me sentirais plus le bienvenu. Même si la fille à papa considère différemment les membres de l'UE, je me sentirais solidaire de tous les étrangers, les réfugiés en particulier. Je n'ai fui ni la guerre ni la misère, contrairement à ceux qui cherchent ici un refuge où vivre, simplement vivre en sécurité.

Vincent Martigny, professeur de sciences politiques, parlait il y a peu sur France Inter (1) de la schadenfreude qu'il traduit en français par la joie de faire du mal, la joie mauvaise de voir quelqu'un échouer, la jubilation qu'on ressent au malheur d'autrui surtout quand on ne l'aime pas. "Ce sentiment semble devenu un leitmotiv très puissant pour une partie des électeurs" qui n'espèrent pas voir gagner l'une mais espèrent voir tomber l'autre. "La cible principale de cette schadenfreude est aujourd'hui Emmanuel Macron". De nombreux Français ont envie de le punir en s'abstenant ou en votant Le Pen. Cette volonté de punir a évidemment diverses explications mais est "une passion politique triste". C'est, selon Vincent Martigny, "la politique du pire pour être entendu". Car qui sera le plus puni en cas de défaite de Macron et donc de victoire de Le Pen ? Macron ? Il prendra une claque, mais on ne devra pas s'inquiéter de son avenir. En revanche, c'est l'ensemble de la société française qui va la prendre, cette claque et elle sera cuisante, si la Nuisible - à cause de cette erreur historique de cible - devenait présidente. Et en particulier les étrangers, les juifs, les musulmans, les femmes, les homos, toutes celles et tous ceux qui n'apparaissent pas comme des Français dans la norme. Tous les racistes, les sexistes, les antisémites, les homophobes se sentiront enfin libres de s'exprimer. Laisser passer Le Pen, c'est ouvrir la voie à la haine et au rejet de l'autre. L'Union européenne sera mise à mal, mais aussi les politiques culturelles et sociales et toutes les avancées sociétales. Déjà, Le Pen annonce qu'elle réintroduirait volontiers la peine de mort. Faire tomber Macron pour lui donner une leçon, c'est se tirer plusieurs balles dans le pied. 

" On n’essaie pas Marine Le Pen !, clame Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil (2). On n’essaie pas le fascisme, aussi déguisé, aussi masqué soit-il. On ne se livre pas aux forces obscures. Si elle est élue, alors, avec ceux qui, restés dans l’ombre jusqu’ici, apparaîtront autour d’elle le matin du 25 avril 2022, elle infligera à la France, et à l’Europe, des dégâts incommensurables, irréversibles. Les mêmes que ceux qu’infligent encore Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Orbán en Hongrie. Elle veut tripatouiller la Constitution. Se rend-on compte de ce que cela signifie ? Elle veut introduire dans notre Constitution, qui reste un modèle pour les démocraties du monde, des mesures indignes qui n’ont rien à y faire, mettant en danger le droit d’asile, l’égalité, l’hospitalité, le devoir de protection, et j’en passe."

"Ils sont les ennemis de la liberté de penser, de créer", affirme (3) Jack Lang, ancien ministre de la Culture, à propos de "Madame Le Pen et ses amis" qui, là où ils "exercent le pouvoir en France", "censurent les créateurs, oppriment les enseignants, les professeurs, les chercheurs". Ils "sont habités par la haine des arabes, des musulmans, des juifs", ajoute le président de l'Institut du monde arabe selon qui la candidate du RN "mènerait une politique d'exclusion et de discrimination à l'égard de ces communautés culturelles".
Une centaine de directeurs de théâtre l'annoncent (3) : "nous voterons le 24 avril pour Emmanuel Macron, et invitons toutes celles et ceux qui seraient tentés par l'abstentionnisme à faire de même". "Il n'y va pas seulement du monde de l'art et de la culture, il y va de l'art de vivre ensemble et de la culture d'un monde commun". Dans les milieux économiques (4), universitaires et sportifs, on entend les mêmes appels.

Mais certains - nombreux, trop nombreux - disent refuser de choisir "entre la peste et le choléra". Un slogan facile qui manque cruellement de subtilité et témoigne d'un mélange de lâcheté, de cynisme et d'analphabétisme politique. Qu'ils lisent le programme de l'Héritière. Marine Le Pen est la peste et le choléra. Il existe une différence considérable entre un démocrate, par ailleurs critiquable sur bien des aspects de sa politique, et une ennemie de la démocratie. Entre une soutien de Poutine (elle est son cheval de Troie dans l'UE), admiratrice de Trump, d'Orban et de Mohdi et un homme qui fait tout ce qu'il peut pour que la paix et le droit reviennent en Ukraine. Entre un Européen convaincu - qui ouvre des portes, et une dangereuse souverainiste - qui les ferme. Qu'y a-t-il de positif dans le programme des populistes d'extrême droite ? Leur seul objectif, on l'a vu avec Trump, est de détruire. Détruire tout ce qui, difficilement, patiemment, s'est construit à force d'échanges, de débats, de négociations, tout ce qui crée du lien et de la solidarité.
Qu'est-ce qu'être de gauche, sinon faire passer l'intérêt collectif avant son point de vue individuel ? Etre incapable d'imaginer les effets immédiats qu'aurait l'élection d'une présidente d'extrême droite sur les étrangers et ne pas agir pour l'éviter serait une attitude bourgeoise, avant tout soucieuse de son confort personnel. 
"C’est ça, la politique : travailler au bien commun. Cela devrait être ça !, dit encore Ariane Mnouchkine. En dépit des aléas des élections, en dépit des différences et donc des différends. C’est être capable de mettre de côté une énième déception, aussi cruelle et injuste soit-elle. Ce n’est pas se retirer sur l’Aventin en laissant advenir un désastre possible, pour ne pas dire probable."

Ce qui fait défaut aujourd'hui, c'est l'humilité. Chez l'actuel président qui apparaît à certains trop sûr de lui et arrogant (5), mais aussi chez ces (non)électeurs qui considèrent que leur vote est tellement sacré qu'ils ne peuvent le salir en le donnant à quelqu'un vis-à-vis de qui ils sont très critiques. On a l'impression que de très nombreux électeurs qui se disent de gauche veulent ignorer l'extrême importance des enjeux de cette élection. Seule leur importe leur petite voix qu'ils veulent préserver, sans voir que leur passivité peut emmener la France et l'ensemble de l'Europe vers le pire. Si ce ne sont pas mes idées et mon candidat qui passent, alors il arrivera ce qu'il doit arriver, je m'en lave les mains, ce n'est pas mon problème, disent-ils. Y a-t-il beaucoup de Ponce Pilate en France ? Qu'est-il arrivé au pays de Descartes pour qu'il bascule à ce point dans l'irrationnel et l'émotionnel ?
Au second tour, le système français veut qu'on choisisse le moins mauvais des deux pour éviter le et cette fois la pire. 

Je ne suis pas politologue, mais il m'apparaît que Jacques Chirac était bien plus à droite qu'Emmanuel Macron. Mais là où l'actuel président apparaît hautain, l'ancien avait une image bonhomme qui a lui permis de traîner tranquillement derrière lui un certain nombre de casseroles. Il y a vingt ans, les électeurs français de gauche se sont pincé le nez mais ont cependant été nombreux à voter pour Chirac pour barrer fermement la route à Le Pen père. Aujourd'hui, à l'heure où domine le moi, ces électeurs jouent les coquettes. Et les inconscients. En s'abstenant, ils tiennent ouverte la porte de l'Elysée pour Marine Le Pen.
On reproche souvent aux politiques leur manque de courage, mais beaucoup de (non) électeurs n'en ont pas plus. Verra-t-on lundi prochain, comme après le premier tour de 2002, des citoyens qui n'avaient pas voté  manifester courageusement pour faire barrage à l'extrême droite ?

Au soir du premier tour, Marine Le Pen  affirmait que "le 24 avril, ce sera un choix fondamental entre deux visions opposées du pays : soit la division et le désordre, soit le rassemblement des Français autour de la justice sociale garantie par un cadre fraternel ». Pour une fois, je suis d'accord avec elle : elle nous propose la division et le désordre et c'est pour cela qu'il faut voter clairement pour son adversaire.  "Ce qui se jouera ce 24 avril est un choix de société et même de civilisation." Elle a raison : avec elle et son parti, notre société fera un énorme bond en arrière. Et sa victoire en sera aussi une pour Poutine à qui on ne pourrait faire plus beau cadeau.

"Le monde que veut réaliser Marine le Pen (...), c'est celui de la préférence nationale, de la discrimination et de la xénophobie érigées en principes constitutionnels, du retour au droit du sang, de la fermeture à l'autre, du renoncement à toute forme de diversité et d'hospitalité", dénonce le milieu théâtral.
A chacun de prendre ses responsabilités ce 24 avril pour éviter qu'arrive le pire. Personne ne s'attendait à ce que Trump gagne l'élection de 2016. On sait quels dégâts il a fait. Ici, personne ne pourra dire qu'il ne savait pas.

Je veux bien vous offrir un pince-nez. Si c'est le prix à payer pour que vive longtemps la démocratie.

(1) https://www.franceinter.fr/personnes/vincent-martigny
(2) https://www.telerama.fr/debats-reportages/on-n-essaie-pas-marine-le-pen-on-n-essaie-pas-le-fascisme-le-plaidoyer-d-ariane-mnouchkine-7009875.php
(3) La Croix, 13.4.2022.
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/16/presidentielle-une-presidence-avec-marine-le-pen-serait-une-catastrophe-economique-sociale-et-environnementale_6122435_3232.html
(5) On notera que Nicolas Sarkozy n'a pas été réélu parce qu'il apparaissait comme un président trop vulgaire et trop brutal et qu'on a reproché à François Hollande d'être trop mou, lui qui voulait  être un "président normal". Président de la République française ? Une mission impossible.

(Re)lire sur ce blog :
- "Le diable s'habille en Pravda", 15.4.2022
- "Celle qui rime avec Poutine", 8.4.2022
- Ma "Lettre à Elvire et à mes amis français", en avril 2017 :
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2017/04/lettre-elvire-et-mes-amis-francais.html

A écouter (ou lire) : Sophia Aram, toujours aussi pertinente :
https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-18-avril-2022

En prime, une histoire belge.
(Mieux que cent discours pour tout comprendre).

Une vieille dame belge paie son journal du matin et demande :

– Monsieur, que se passe-t-il en Ukraine ? À mon avis, quelque chose de terrible, mais je n'y comprends rien!

- Madame, je réponds, vous avez acheté un journal, tout y est dit en détail, il y a même des cartes.

La dame me regarde un peu confuse et dit :

- Monsieur, savez-vous quel âge j'ai ? 95 ans ! Ces articles ne sont pas faciles à comprendre.

Un monsieur à l'air intelligent, debout devant les étagères des magazines, demande :

– Madame, êtes-vous née en Belgique ?

- Oh, bien sûr! J'ai vécu toute ma vie en Wallonie, à Liège.

- Imaginez un instant que Le Pen remporte l'élection présidentielle en France et déclare que la Belgique n'est pas un État souverain, mais une entité artificielle créée après les guerres napoléoniennes et qui n'a jamais existé sous ce nom auparavant. De plus, la France prétend que les nationalistes flamands oppriment la population francophone wallonne, que leur province du Limbourg faisait en général partie de la Principauté de Liège autrefois et devait donc être annexée à la Wallonie. Mais ce n'est pas tout, puisqu'au début du XIXe siècle la Belgique faisait partie de la France, elle devrait redevenir française.

— Pardonnez-moi, essaya d'objecter la dame, mais mon père était Flamand et il n'a jamais opprimé personne !

- Ah, madame ! - sourit l'homme, - n'avez vous pas entendu parler des collaborateurs flamands pendant la Seconde Guerre mondiale ? Ils ont collaboré avec Adolf ! Et ce sont toujours des nazillons.

- Bien sûr je l’ai entendu dire, mais j'ai aussi entendu parler de la brigade SS de Wallonie !

– Justement, se redressa le monsieur. - Alors, madame, imaginez que la France lance une opération militaire spéciale pour dénazifier la Belgique. Ils bombardent non seulement Bruges, Gand et Anvers, mais aussi notre Liège. Rien de grave - nous prendrons notre mal en patience. Que sont plusieurs milliers de personnes tuées et mutilées ? Car après nous vivrons tous au sein de la grande France !

– Mais je ne veux PAS vivre en France ! Je suis BELGE ! objecta la dame.

- "C'est la MÊME chose que disent les Ukrainiens", conclut l'homme.

(Blague racontée par Alexandre Rodnianski, partagée par Eléna Smyslova et Accents Russes, traduite par Nicolas Planchais)

lundi 21 juin 2021

Flop démocratique

Le premier tour des élections régionales et départementales a été boudé par la grande majorité des électeurs français. L'abstention y a atteint le record de 66,73%, soit 31 millions d'électeurs qui ont préféré rester chez eux plutôt que d'aller voter. Seul un électeur sur trois s'est donc déplacé. 87% des 18-24 ans se sont abstenus, 83% des 25-34 ans. Des enfants gâtés de la démocratie? 

"Ce désengagement démocratique est d’autant plus préoccupant, écrit Le Monde (1), qu’il prolonge, en l’amplifiant, un cycle qui s’est ouvert depuis quelques années déjà et qui va de pair avec la montée de la violence et des invectives dans le débat public : plus les élus sont mal élus et moins les citoyens sont incités à respecter leur parole et à valider leur action. L’abstention est une fabrique à contestation." Et ce ne sont pas seulement les électeurs qui sont aux abonnés absents, mais aussi les assesseurs, au point que certains bureaux de vote ont ouvert tardivement leurs portes par manque de personnel. C'est donc bien un problème de citoyenneté qui se pose. Sur France Inter, un jeune justifie son abstention en affirmant que ces élections n'offrent aucune alternative. Quand on voit le nombre de listes en présence, d'un extrême à l'autre, on se demande où il vit et comment il s'informe. Dans les dictatures, les citoyens enragent de ne pouvoir voter librement. Dans les démocraties, les non citoyens, de plus en plus nombreux, font la fine bouche, estimant, avec la finesse d'analyse d'un Gilet jaune, qu'aucun candidat ne correspond à leurs choix.

Etre assesseur dans un bureau de vote permet de constater que des électeurs ignorent qu'ils sont invités à participer à deux élections: départementale et régionale. Certains découvrent, très surpris, qu'ils doivent voter deux fois et font visiblement leur choix à la toute dernière seconde. Participer au dépouillement, c'est aussi se rendre compte que les électeurs aiment les vieilles casseroles - pas forcément celles avec lesquelles on fait les meilleure soupes. Ceux qui pensent que ce sont toujours les mêmes qui sont élus ont plutôt raison, mais la responsabilité en incombe aux abstentionnistes qui auraient pu faire le choix d'élus nouveaux et novateurs.

Ceci dit, ceux qui participent aux élections aiment déjouer les pronostics des instituts de sondage. Ce fut encore le cas hier où on a vu, avec une satisfaction qu'on n'a aucune raison de cacher, le RN-ex-FN bien en-deçà des scores qu'on lui annonçait. La mine défaite de la fille à papa est toujours un spectacle réjouissant. On a les plaisirs qu'on peut. 

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/21/elections-regionales-le-desengagement-democratique_6085002_3232.html

A propos des précédentes élections régionales, (re)lire sur ce blog "Au boulot!", 15.12.2015.

dimanche 30 mai 2021

Etat terroriste

Un dictateur n'a jamais peur d'aller trop loin, tant il est convaincu que tout lui est permis. Le 23 mai, le président biélorusse Alexander Loukachenko a fait atterrir de force un avion de la société Ryanair qui effectuait un vol Athènes - Vilnius pour mettre la main sur Roman Protassevitch, jeune journaliste biélorusse, fondateur de Nexta, une chaîne en ligne très critique envers le régime et devenue un des médias les plus populaires de Biélorussie. Avec ce détournement d'avion, totalement contraire au droit international, la Biélorussie a commis un acte digne d'un groupe terroriste.

L'Union européenne, qui depuis le début de la contestation en Biélorussie ne s'était exprimée que tièdement sans trouver comment agir, parle à présent d'acte "abject", “scandaleux et illégal” de "terrorisme d’État”, de “piraterie”, “complètement inacceptable”, et promet que cette action “ne restera pas sans conséquences”. Souvent trop diplomate, l'Union s'est fâchée. Elle a interdit tout vol au-dessus de son territoire aux avions biélorusses et prépare de nouvelles sanctions. S'ils applaudissent l'augmentation de la pression extérieure sur Loukachenko, les opposants en exil constatent cependant que les Biélorusses se retrouvent dès lors un peu plus enfermés dans leur pays.

Loukachenko, lui, joue les vierges outragées: il fait arrêter à tour de bras et torturer ses opposants et estime aujourd'hui, avec le culot du dictateur qu'il est, que l'Europe veut étrangler son pays. Son voisin et collègue Poutine se frotte les mains. Loukachenko est un peu plus encore lié au Kremlin qui est aujourd'hui son seul soutien. Celui-ci a encore répété, jeudi, "qu’il n’avait aucune raison de douter des explications de Minsk, qui soutient avoir dérouté l’avion uniquement à cause d’une alerte à la bombe du mouvement palestinien Hamas – reçue pourtant après qu’un chasseur eut décollé pour l’intercepter –, sans savoir que l’opposant et journaliste Roman Protassevitch se trouvait à bord" (1). Les menteurs s'entendent comme larrons en foire. Un expert russe  se réjouissait récemment sur un plateau télé: "si l'Union européenne restreint les vols des compagnies biélorusses, la Russie est gagnante. Cela va définitivement verrouiller la Biélorussie dans notre orbite" (2). Mais Benoît Vitkine, correspondant du Monde à Moscou, estime la marge de manœuvre de l'auto-proclamé président biélorusse encore assez importante: "son intérêt serait même plutôt de forcer la Russie à plonger avec lui dans son face-à-face avec l'Occident". 

Le peuple biélorusse se retrouve victime du jeu de ces rouleurs de mécaniques. Comme Assad en Syrie, Loukachenko appartient à cette clique de dictateurs qui préfèrent voir mourir leur peuple, qu'ils méprisent, plutôt que lâcher le pouvoir. 

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/29/a-sotchi-poutine-et-loukachenko-font-front-commun-face-aux-europeens_6081955_3210.html

(2) "La Russie, soutien indéfectible de Misnk", Le Monde, 26.5.2021.

(Re)lire sur ce blog "Un dictateur sans peuple", 16.8.2020.

lundi 12 avril 2021

Liberté chérie

Ils réclament le droit de circuler sans masque. Ils sont aussi opposés au vaccin. Les mesures de lutte contre la Covid-19 sont liberticides, clament-ils. Ici et là, ils manifestent pour la liberté. La leur. A Quimperlé, par exemple, six cents personnes, soutenues par une députée complotiste, se sont rassemblées hier au coude-à-coude, le visage découvert. Elles ne semblent pas (vouloir) comprendre que le coronavirus est liberticide, qu'il peut nous envoyer à l'hôpital. Et même ad patres. Ce qui ne nous laisse, on en conviendra, plus de liberté du tout. 

La liberté absolue existe-t-elle? Doit-on être libre de contaminer les personnes qu'on croise? Libre de ne pas prendre des mesures de protection - de soi et des autres - et donc libre d'être et de rendre malade et de venir encombrer des hôpitaux saturés? Les anti-masques se voient comme des individus isolés, non comme des membres d'une société. Préserver l'intérêt collectif, c'est fatalement limiter les libertés individuelles. D'où l'existence de règles, le code de la route, le code du travail, la déontologie et tant d'autres mesures qui freinent la toute-puissance de la liberté personnelle. Ceux qui refusent les règles traitent très vite la société qui les édicte de dictature. "La dictature, ce n'est pas la limitation de la liberté, estime Riss (1), mais la destruction. Seule, donc, la démocratie limite les libertés car, et c'est tout le paradoxe, c'est l'unique moyen de les faire exister. Définir ce qu'on n'a pas le droit de faire implique automatiquement de définir ce qu'on a le droit de faire. La définition des limites est donc inhérente à toute démocratie." Et de rappeler l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui". Or, la Covid-19, on en conviendra, est assez nuisible à autrui.

"Quand on y regarde de plus près, poursuit Riss, on s'aperçoit que presque tous les débats actuels qui nous agitent touchent du doigt cette épineuse question des limites. Jusqu'où accepter les restrictions des déplacements durant cette pandémie? Jusqu'où accepter la procréation médicalement assistée? Jusqu'où accepter la liberté de croire face à l'intolérance religieuse? Jusqu'où accepter la liberté d'expression? Jusqu'où accepter l'accueil de migrants, comme l'Allemagne, qui, du jour au lendemain, ouvrit ses portes à 1 million de personnes? A chaque fois, c'est la même question qui se pose sous des formes différentes: jusqu'où peut-on accepter une revendication, et à partir de quand doit-on en fixer la limite?"

Dans l'ère du nombril qui est la nôtre, nombreux sont celles et ceux qui pensent que leurs critères personnels doivent avoir force de loi, que leurs aspirations doivent pouvoir être satisfaites sans condition. "Pour séduire militants et électeurs, la tentation est grande de faire croire que leurs désirs de bonheur, de justice, d'égalité, de prospérité ne se heurteront jamais à rien, et ne pourront être comblés qu'à la condition qu'aucun obstacle ne soit mis en travers de leur route. Un projet de société sans limites, physique, technique ou éthique, possède une force séductrice redoutable à laquelle il est difficile de s'opposer, mais dont l'expression peut prendre la forme inquiétante d'un populisme suicidaire." On voit où le laisser-faire populiste a conduit des pays comme les Etats-Unis et le Brésil. La Covid-19 y use et abuse de la liberté de se propager qui lui a été accordée.

(1) Riss, "La démocratie peut-elle dépasser les bornes?", Charlie Hebdo, 7.4.2021.

jeudi 7 janvier 2021

Ego Premier

Le (non-)président Trump est un mélange de Néron, d'Attila et de Père Ubu, un pyromane infatué qui préfère laisser derrière lui un pays en cendres que reconnaître sa défaite. Il n'aura présidé que sa propre ambition. L'homme qui se présente comme le négociateur le plus habile que la Terre ait jamais connu n'aura eu pour seule stratégie que celle du chaos. Lui qui affirme aujourd'hui-même avoir effectué "l'un des meilleurs premiers mandats présidentiels" démontre que les électeurs américains ont eu raison de lui préférer Joe Biden. Enfermé dans son ego, il ne s'informe que par Twitter, Facebook et Fox News de manière à n'entendre aucun avis différent du sien. Suffisant Ier n'a jamais été un président à la hauteur de sa tache, tous les gens un tant soit peu intelligents l'ont lâché petit à petit. Il n'est plus aujourd'hui que le gourou d'une meute d'abrutis, de cour des miracles fascistoïde, de complotistes fanatisés par ses soins. "Je suis le meilleur et après moi les mouches" est le credo d'un homme dont toute personne sensée savait, même avant son mandat, qu'il n'avait pas les dispositions psychiques pour l'aborder. Le parti républicain - et une partie de la presse, fascinée par ce personnage arrogant - porte là une lourde responsabilité, pour l'avoir choisi comme champion il y a plus de quatre ans. En 2016,  même si nombreux furent ceux qui déplorèrent son élection, personne ne l'a contestée. Aujourd'hui, il a sciemment entraîné ses fans à s'opposer physiquement aux résultats, pourtant incontestables, de l'élection de novembre. Voilà où mènent les théories conspirationnistes: au refus de la démocratie. 

"Voilà bien le plus inquiétant, estimait ce matin sur France Inter l'éditorialiste Thomas Legrand : hier nous avons vu, concrètement, un échantillon du résultat d’années de théories de la conspiration. Il ne s’agit donc plus, dans la démocratie américaine, pour l’instant, de débat d’opinion mais une confrontation de réalité, de vérités… c’était une journée presqu’emblématique de la maladie des démocraties représentatives ou libérales à travers le monde. Les démocraties (et la France subit aussi – en partie - ce phénomène) ne se fissurent plus sur des visions de l’avenir ou du monde mais sur la représentation de réalités différentes. Phénomène qui avait permis l’élection de Donald Trump et – dans cette dernière ligne droite - son enfermement dans un mensonge, un monde factuel parallèle. La puissance du mensonge, des théories du complot, aux Etats-Unis n’a plus comme conséquence de maintenir une partie de la population à la marge, en position de victime, Donald Trump leur a donné des raisons et des mots pour réclamer que leur vérité s’impose. Hannah Arendt le disait La liberté d’opinion est une farce si ce sont les faits eux-mêmes qui sont l’objet de débat. La notion de majorité ou de minorité (donc de démocratie) n’a plus de sens quand ce qui se débat ne sont plus les idées mais les faits. Ce poison menace toutes les démocraties représentatives et parlementaires. La pitoyable journée d’hier nous le rappelle tout simplement…" 

Au moment où les Etats-Unis basculent dans ce moment de folie furieuse, on entend le président brésilien Bolsonaro tenir ces propos ahurissants: "Le pays est en faillite, je ne peux rien faire" et reporter sur la presse et les gouverneurs la responsabilité de la propagation d'un coronavirus qu'il nie et d'un marasme économique. Voilà le vrai visage des populistes, leur irresponsabilité n'a d'égal que leur ego.

Père Ubu.- Corne physique, je suis à moitié mort! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit! Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue. Alfred Jarry, "Ubu Roi".

Note: en France, la fille à papa Le Pen, au vu du scandale qu'ont provoqué les événements américains de la nuit dernière, s'est empressée de reconnaître avec deux mois de retard la victoire de Biden. Jusqu'alors, elle et son parti s'étaient rangés derrière leur ami populiste Donald Ier, roi des menteurs.

samedi 5 décembre 2020

Européenne

Valéry Giscard d'Estaing, ancien président français, vient de mourir. Il est salué comme un Européen convaincu, qui comprit que si la France voulait retrouver sa grandeur, c'est par sa participation pleine et entière à la construction de l'Union européenne qu'elle y arriverait. Si on regarde le monde d'aujourd'hui, en tentant d'être un peu objectif, on se dit que cette U.E. est quand même, malgré les critiques qu'on peut lui adresser, un espace rassurant, voire enthousiasmant. Un vaste espace où la solidarité, la démocratie, la liberté d'expression, la protection des citoyens sont des réalités pour près de cinq cents millions d'habitants de vingt-sept pays différents. Où dans le monde peut-on trouver semblable territoire où on puisse se déplacer et s'installer librement? Où trouver une construction politique, relativement récente, aussi réussie? Ni dans les Etats-Désunis d'Amérique, ni en Russie, ni en Chine, ni en Inde, ni au Moyen-Orient, ni au Brésil, au Chili ou au Vénézuela, ni dans la plupart des pays d'Afrique. Les dictateurs, les populistes, les présidents qui tripatouillent les élections ou la constitution pour s'accrocher au pouvoir sont innombrables. "Partout, les peuples ont - plus ou moins - élu des despotes et des incompétents", écrivait il y a peu Vincent Rémy dans Télérama (1).

Bien sûr, la Hongrie et la Pologne font tache, gouvernées par des populistes qui ont su profiter de la solidarité européenne sans en respecter aujourd'hui les valeurs d'ouverture et de respect des droits humains. Bien sûr, il reste des efforts considérables à fournir pour atteindre les objectifs environnementaux qui permettront de lutter contre le dérèglement climatique. Bien sûr, les lobbies économiques, comme partout, y sont puissants. Bien sûr, l'U.E. échoue toujours à harmoniser les politiques migratoires. Mais l'Union européenne ne peut être le bouc émissaire de tant d'Etats qui continuent, au moindre problème, à tenter de tirer la couverture à eux en actionnant la fibre nationaliste et en rendant Bruxelles coupable de toutes leurs erreurs et difficultés. 

"L'Europe, à l'origine de deux guerres mondiales dévastatrices, et toujours divisée, écrivait encore Vincent Rémy, apparaît soudainement comme un îlot démocratique en plein renouveau." Et l'Allemagne y est pour beaucoup, avec deux femmes: l'inoxydable chancelière Angela Merkel et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Elle "porte et incarne (...) l'idée de la solidarité. En juillet, son plan de relance tourné vers l'environnement et le numérique proposait le principe longtemps rejeté par l'Allemagne que des subventions soient accordées aux pays les plus touchés par la crise, et qu'elles soient remboursées collectivement. Voilà que cette solidarité financière se double aujourd'hui d'une solidarité morale": quand Ursula von der Leyen a annoncé l'abolition du règlement de Dublin. Ce qui implique que les pays d'arrivée des migrants ne portent plus seuls la gestion des flux migratoires. "Jamais depuis Jacques Delors, il y a plus de trente ans, un président de la Commission n'avait incarné la fonction avec autant d'autorité morale." Oui, c'est cette Europe-là qu'on aime, c'est d'elle qu'on se sent plutôt fier d'être citoyen.

En septembre, Ursula von der Leyen a eu ses mots: "Dans notre Union, la dignité du travail doit être sacrée. Mais la vérité est que, pour trop de personnes, le travail ne paie plus. Le dumping salarial détruit la dignité du travail, pénalise l'entrepreneur qui paie des salaires décents, et fausse la concurrence loyale sur le marché unique. Chacun doit avoir accès à un salaire minimum (...)." Ce salaire minimum est récent en Allemagne, il existe à présent dans 21 pays de l'U.E., mais pas en Suède, au Danemark, en Finlande, en Italie, en Autriche, ni à Chypre. "Il serait possible, estime Jacques Littauer (2), de fixer le smic bruxellois en pourcentage du salaire médian national, 60% par exemple. Un seuil atteint par seulement deux pays de l'U.E. aujourd'hui: le Portugal et la France." Mais, ajoute-t-il, lors de la présentation de l'initiative von der Leyen, fin octobre, l'organisation des patrons d'Europe a hurlé et la fixation des salaires reste une prérogative nationale. Dommage parce qu'il relève qu'une étude indique qu'aux Etats-Unis, "dans les Etats où le salaire minimum est élevé, les personnes travaillent moins d'heures, se soignent et s'alimentent mieux, s'occupent davantage de leurs enfants et battent même moins leur femme".

L'U.E. reste une immense machine lente et complexe, qui passe de crise en crise. Normal, estime l'historien néerlandais Geert Mak qui voit en ces crises des maladies infantiles : "un projet historique d'une telle envergure subit nécessairement des revers avant de parvenir à un équilibre au bout de plusieurs dizaines d'années. Les Etats-Unis ont même dû en passer par une guerre civile. Ils ont même eu besoin d'une longue période, depuis la déclaration d'indépendance, en 1776, jusqu'au XXe siècle, pour vraiment se considérer comme une fédération". Il pense d'ailleurs qu'on peut considérer les crises "comme des passages presque prévisibles dans un processus d'unification" et que l'Europe doit "d'urgence accepter le fait d'être une puissance géopolitique. (...) En comparaison avec d'autres régions du monde, elle jouit d'un très bon niveau de vie." Et ce qui le rend confiant en l'avenir de l'U.E., c'est de constater que d'Oslo à Athènes, "les gens parlent désormais des mêmes thèmes, et ils en parlent en tant que citoyens européens". La Grande-Bretagne, qui quittera officiellement l'Union européenne dans trois semaines, va à contresens de l'histoire. Comme tous les souverainistes.

(1) "L'Europe qu'on aime", Télérama, 23.9.2020.

(2) "La Commission européenne vire gauchiste", Charlie Hebdo, 4.11.2020.

(3) "Lors des grandes crises, il faut oser faire des pas de géant", Die Zeit, 2.9.2020, in Le Courrier international, 12.11.2020.