Ils furent nombreux les Gilets jaunes à décréter d'emblée que le Grand débat ne servirait à rien. Ils ont tort. Voilà qu'on apprend que, parmi les centaines de milliers d'idées émises par le million cent mille citoyens qui y ont participé sur Internet, dans les cahiers de doléance en mairie ou dans les dix mille réunions organisées à travers la France, une idée lumineuse a jailli: créer un jour férié dédié à la mémoire de Johnny Hallyday. Et ça, c'est sûr, aucun élu n'y aurait pensé. Rien que pour cette proposition, on en conviendra, le Grand débat valait la peine d'être organisé.
Affichage des articles dont le libellé est Grand Débat. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Grand Débat. Afficher tous les articles
vendredi 15 mars 2019
dimanche 3 mars 2019
Morosité et populisme
Baignons-nous dans le pessimisme? L'émission d'Arte Vox Pop se posait la question récemment (1). Tant qu'on y est, demandons-nous aussi si les mouvements sociaux auxquels on assiste actuellement sont réellement sociaux. Ne sont-ils pas plutôt le signe d'un repli sur soi, d'un narcissisme qui nourrit le populisme?
Le psychologue canadien Steven Pinker, professeur à Harvard et invité de Vox Pop, rappelle que "aux Etats-Unis, le taux de criminalité est en baisse depuis 25 ans (note: un historien français constatait récemment qu'en Europe, en quatre siècles, le nombre de crimes de sang a été divisé par cent), que le
taux de pauvreté dans le monde a chuté de 75 % en trente ans. Mais le populisme repose sur l'idée que tout empire, que rien ne fonctionne, que tout irait mieux si on fermait nos frontières. Et qu'il faut donc faire table rase de ce qui existe, qu'on peut résumer en un mot le système.
Pour exister, les populistes ont intérêt à exagérer les réalités, à confondre faits et ressentis, à augmenter la grogne et le mal-être. A nous faire broyer des idées noires.
En réalité, c'est surtout la peur du déclassement qui motive les votes populistes. La baisse du pouvoir d'achat est plus un ressenti qu'une réalité. Depuis une vingtaine d'années le pouvoir d'achat connaît une croissance régulière partout en Europe (même s'il augmente moins depuis 2008). Et si nous avons le sentiment d'une perte du pouvoir d'achat, c'est dû en effet à une augmentation de dépenses contraintes (loyers, prix de l'energie, coût des transports, etc.), mais aussi à l'augmentation de nos consommations, notamment en outils technologiques et en voyages, qui butent sur les limites de nos revenus. (2)
"Le soutien aux populistes ne vient pas des plus pauvres, constate Steven Piker, mais souvent de la classe moyenne et de beaucoup de riches. En général, le populisme bénéficie d'un soutien culturel, non économique. Ce sont des gens qui pensent qu'il y a trop de politiquement correct, trop d'influence de ces bureaucrates éloignés à Bruxelles, qu'il y a trop d'universalisme, pas assez de patriotisme ou de nationalisme." Beaucoup de gens qui estiment leur situation plus ou moins satisfaisante mais se sont convaincus que le pays entier est en crise.
De tous les pays développés, affirme-t-il, "la France a le plus haut taux de redistribution du P.I.B. réalloué aux service sociaux. (...) Les gens ne peuvent pas à la fois réclamer moins d'impôts et plus de prestations sociales, parce que les aides de l'Etat viennent des taxes".
Une fois au pouvoir, les populistes n'essaient pas de réduire les inégalités. Trump supprime des impôts aux riches, réduit les allocations des pauvres, ne s'attaque pas aux inégalités et ses soutiens s'en fichent.
On ne peut comparer, toujours selon Steven Piker, aux années '30 la période actuelle: "la plupart des pays dans le monde sont des démocraties, il y a des organisations internationales qui rendent la guerre illégale, il y a une grande réduction du nombre de guerres et de gens qui en meurent, il y a une grande interdépendance économique. (...) Certains partis populistes ont des idées semblables à celles de certains partis européens fascistes des années '30, mais le fait qu'ils soient similaires ne veut pas dire que nous vivons dans le même monde."
A refuser de participer aux milliers de débats organisés actuellement à travers toute la France, la secte des Gilets jaunes s'enferme dans sa vision, se prive d'autant d'occasions d'entendre des nuances, d'autres analyses, d'autres points de vue, de quitter des idées reçues, de prendre du recul. Et préfère affirmer haut et fort que ces débats ne servent à rien. Et effectivement, ils ne peuvent, du point de vue des G.J., que servir à rien puisqu'ils n'y participent pas. D'autant qu'y participer risquerait de mettre à jour les visions parfois diamétralement opposées qui existent entre eux.
A propos de leur incapacité à se mettre d'accord sur des revendications communes et à se structurer, Jacques Julliard (3) constate, chez les G.J., l'absence "de volonté propre, d'objectifs et de moyens pour les faire aboutir". "Quand la volonté du peuple est un pavillon de complaisance pour camoufler l'individualisme le plus débridé, c'est que quelque chose ne fonctionne plus dans la démocratie.
Autrement dit, le mouvement des G.J., en tant que symptôme d'une série de dysfonctionnements de notre société - inégalités criantes, confiscation de la démocratie par les élus, vertigineuse solitude du président de la République -, a aujourd'hui épuisé sa fécondité, et il est temps d'en finir avec le narcissisme d'opprimés et de passer à des applications concrètes."
Il est temps, oui. Temps, par exemple, d'agir positivement dans son quotidien plutôt que de s'enfermer dans la conspuation d'un système honni. C'est un bon moyen de cesser de broyer du noir, de sortir de l'auto-apitoiement.
(1) https://www.arte.tv/fr/videos/083974-005-A/vox-pop/
(2) (Re)lire sur ce blog "Sobriété", 18 janver 2019.
(3) https://www.marianne.net/debattons/editos/pour-en-finir-avec-le-narcissisme
dimanche 24 février 2019
Des hauts et des bas
La France n'a jamais autant débattu que ces dernières semaines. Le Grand Débat national (1) initié par le Président de la République sous la pression des Gilets jaunes a, à ce jour, suscité près de 76.000 contributions de citoyens sur le thème de la transition écologique, 99.000 sur celui de la fiscalité et des dépenses publiques, 57.000 sur la démocratie et la citoyenneté et 59.000 sur l'organisation de l'Etat et des services publics. Si on y ajoute les compte-rendus des centaines de réunion organisées à travers toute la France et les cahiers de doléances ouverts dans les communes, on constate d'ores et déjà que ce Grand débat - qui se clôturera dans trois semaines - est une réussite, que nombreux sont les citoyens qui ont saisi l'opportunité qui leur est donnée de faire valoir leur point de vue. Reste évidemment à voir ce que fera le Gouvernement de cet immense brain storming.
Sur France Inter récemment (2), des G.J. affirmaient que ces débats ne servent à rien, qu'ils n'y sont pas écoutés. Y ont-ils réellement participé? On a des doutes. Ont-ils compris que ces débats ne sont pas des lieux de décision mais d'expression, de collecte d'idées? D'expérience, on a pu voir un peu partout des débats dans lesquels chacun peut s'exprimer librement. Même ceux qui sont fiers de clamer qu'ils n'ont "jamais voté en quarante-et-un ans" parce que "si les élections servaient à quelque chose il y a longtemps qu'on les aurait interdites", même ceux-là ont pu faire entendre leurs (absences d') idées qui se résument à un rejet de principe du politique, à de la grogne non argumentée. Quelques minutes plus tard, sur cette même France Inter, l'éditorialiste Thomas Legrand faisait part de son analyse d'un débat auquel il avait assisté la veille dans la région de Lyon. Un des intérêts de semblable débat, disait-il, est d'amener chacun à entrer dans la complexité des choses, à mettre des nuances dans ses analyses. Ces débats indiquent que les citoyens peuvent avoir des demandes parfois totalement opposées, que peu de propositions font l'unanimité et que le sens même de ces rencontres est de révéler la diversité des points de vue.
La plupart des G.J. ont apparemment décidé de bouder ces débats. Il n'y en avait aucun au débat organisé dans le village de Lignac récemment. L'un ou l'autre intervenant a dit comprendre une partie de leurs revendications, tout en prenant ses distances avec leurs excès. En fin de réunion, un maire a fait remarquer que, dans ce débat consacré à la démocratie et la citoyenneté, le référendum, revendication centrale des G.J., n'avait été évoqué par personne. Peut-être les G.J. préfèrent-ils se retrouver entre eux que de prendre le temps de confronter leurs points de vue à ceux d'autres citoyens. La démocratie implique le débat.
Il y a peu, une série de députés appartenant à cinq groupes parlementaires différents ont fait part de leur souhait de voir relancée la taxe carbone, sous forme d'une fiscalité sur les produits non durables. Leur objectif: une fiscalité plus juste, plus équitable et écologique. Ils n'ont décidément rien compris, ont aussitôt hurlé des représentants des G.J. qui ne semblent pas voir qu'en réagissant de la sorte ils démontrent à quel point ils n'ont pas compris ce qu'est un débat.
Ils répondent qu'ils ne cessent de débattre entre eux. Dans un reportage télévisé récemment, on voyait en effet des G.J. discuter de manière très formelle sous une tente. On a déjà réussi à se mettre d'accord sur une revendication claire, affirmait l'une d'entre eux: Macron, démission!
On voit par là qu'il y a un sacré travail pédagogique à mener pour faire vivre et avancer la démocratie.
(2) France Inter, ."Le 7-9", 15.2.2019
mercredi 6 février 2019
Notre démocratie
Une démocratie ne peut vivre sans débat. Bien sûr, le président français qui entendait bousculer les vieux partis et l'ensemble du système politique aurait dû, dès le début de son mandat, ouvrir des espaces de dialogue, plutôt que s'instituer, de manière infatuée, comme un président jupitérien. Il n'ouvre le débat, depuis la mi-janvier et pendant deux mois, que sous la pression des Gilets jaunes. Mais il le fait. Le Grand débat national invite chacun à vider son sac (et on sait qu'il est sans fond pour certains) et surtout à émettre des propositions.
Mais de très nombreux G.J. refusent d'y participer. La CGT fait de même, préfèrant rester dans une certaine tradition française: celle de la rue et des slogans.
On a le droit de critiquer la forme de ces débats, mais d'une part chacun est libre d'en organiser, et d'autre part on a du mal à comprendre ceux qui se plaignent de ne pas être entendus et qui refusent les occasions de se faire entendre. Il y a, c'est vrai, mille raisons de trouver la démocratie imparfaite, mais ceux qui refusent de participer au dialogue se rendent inaudibles et donnent l'impression de vouloir rester dans l'entre-soi et de préférer conserver ces imperfections pour pouvoir continuer à grogner.
"Quand partout dans le monde, écrit Télérama, des régimes brutaux plaquent leur main de fer sur les bouches dissidentes, et que nos propres institutions, rouillées, n'en finissent plus de grincer, déclarer pompeusement ce débat mort-né et refuser d'y participer semble irresponsable." Olivier Pascal-Mousselard rappelle les débats de l'Agora athénienne, du Forum romain, de la salle du Manège en 1789, d'Occupy Wall Street tout récemment. "L'audace, l'imagination et la responsabilité de chacun contribuaient grandement à (la) réussite (du débat). Ce serait un beau pari que la France, qui n'a pas - contrairement à l'Italie, la Hongrie, la Pologne, les Etats-Unis et tant d'autres - cédé le mégaphone à ses leaders populistes, permette enfin aux fragiles, aux sincères et aux taiseux de s'exprimer; que l'exigence de la réflexion l'emporte sur le ping-pong des opinions." (1)
Les sondages constatent que sur le plan politique le mouvement des G.J. profite d'abord et avant tout à une Marine Le Pen qui vivotait depuis son deuxième tour catastrophique de la dernière élection présidentielle. Son parti, RN-ex-FN, n'a pas la moindre idée de ce qu'est un débat. C'est un parti de chef.
Le maire de Ciron, en Indre, a organisé un débat auquel a participé une trentaine des 580 habitants de la commune (2). 5 % de la population. On ne nous écoute pas, se plaint une part importante des citoyens qui paraît avoir d'autres priorités que de venir débattre un samedi en fin d'après-midi. Le maire constate par ailleurs que "ce n'est pas si simple de réunir quinze personnes pour constituer une liste" pour les élections municipales. Parmi d'autres, une revendication dans ce débat: la prise en compte du vote blanc. Absurde, n'est-il pas? Des électeurs refusent de faire un choix électoral, estimant ne trouver aucun parti, aucune liste qui réponde à leurs attentes mais n'ont pas le temps ou le courage ou les deux de se présenter eux-mêmes au suffrage. Voilà qui me rappelle une anecdote (peut-être déjà rapportée ici): la maire d'un petit village de l'Indre se fait virulemment interpeller par un de ses administrés: "Vous ne pensez qu'à vous en mettre plein les poches!". Elle lui répond que si c'était là son objectif elle aurait choisi une autre activité que celle de maire rurale qui lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte. Et elle l'invite, s'il est insatisfait, à se présenter aux prochaines municipales, bref, à prendre ses responsabilités. Réplique du grognon: "Vous rigolez? Si c'est pour avoir autant d'emmerdes que vous...".
Autre revendication dans ce même débat de Ciron: la possibilité de révoquer les élus. Elle existe pourtant depuis le début du sytème démocratique que nous connaissons. Elle s'appelle élection.
Encore faut-il y participer: les électeurs de Thizay, en Indre toujours, étaient invités dimanche dernier à élire, suite à des démissions, quatre nouveaux conseillers municipaux. Seuls un tiers d'entre eux se sont déplacés pour choisir leurs représentants (3).
On voit par là que la démocratie, il ne suffit pas de la réclamer dans la rue. Elle n'est pas qu'un concept qui vit d'un claquement de doigt. Elle est avant tout une question de responsabilité personnelle.
(1) Olivier Pascal-Mousselard, "Débat, acte I", Télérama, 16.1.2019.
(2) "Grand Débat: Ciron donne le la", La Nouvelle République - Indre, 4.2.2019.
(3) "Un seul tour a suffi pour élire quatre conseillers", La Nouvelle République - Indre, 4.2.2019.
Inscription à :
Articles (Atom)