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jeudi 21 août 2025

Mouvement vaseux

« Le 10 septembre, on bloque tout ! », c'est le mot d'ordre envoyé par un site appelé Les Essentiels. "Sa première activité, rappelle Le Monde (1) : publier une dizaine de posts consacrés au « ras-le-bol français », à la défense des « gilets jaunes », des TPE-PME et des « racines chrétiennes » de la France, ou appelant au « Frexit ». Des idées que l’on retrouve généralement combinées dans les programmes d’extrême droite."
Julien Marissiaux qui est à l'origine de ce site n’a pas répondu aux questions du Monde qui a trouvé sur son profil LinkedIn des louanges en faveur d’Elon Musk, des mentions du Rassemblement national ou une vidéo de Philippe de Villiers."

Dans une video, Les Essentiels appellent pour le 10 septembre au "confinement général et illimité", une forme d'auto-confinement en fait. "Nous refusons de produire, courir, consommer, servir... tant que l'on ne sera pas payé pour chaque jour, chaque heure, chaque centime perdu pendant ce confinement que NOUS imposons." Essayons de comprendre : s'ils sont payés pour leur inaction choisie ils accepteraient d'être actifs. Ils exigent d'être payés à ne rien faire tout en considérant que ce temps de l'inaction choisie est perdu. On se croirait face à une brève de comptoir. Mais non, le mouvement prend de l'ampleur, le Café du Commerce agrandit chaque jour sa terrasse. Et voilà que LFI paie sa tournée (2). Parti de l'extrême droite, le mouvement est soutenu par l'extrême gauche, toujours demandeuse de bordélisation et peu gênée d'alliances contre-nature. Toute attitude populiste doit être encouragée. Ne voulant pas être en reste, les écologistes et les communistes annoncent aussi - même si c'est un peu plus prudemment - leur soutien à ce mouvement gazeux (3). La gauche n'en finit plus de se perdre dans des regroupements vaseux.

A lire les initiateurs du mouvement, on comprend qu'ils sont contre. Une position résumée à ce mot et qui s'apparente à un programme. Contre ! On se permet dès lors de leur suggérer quelques slogans qu'ils pourront tweeter depuis leur salon où ils se seront confinés.
"Home Sweet Home."
"Je me confine si je veux, quand je veux, où je veux."
"Si ça continue, ça va cesser. "
"C'est celui qui le dit qui l'est."
"Assez, c’est assez, mais trop, c’est trop. Et quand on en a marre, on en a marre."
"Trop d’écologie tue l’écologie."
"Vive la France, fille aînée de l'Eglise."
"Les vaccins nous tuent, tuons les vaccins."
"Macron, dégage !"
"Bayrou, dégage ! "
"Mélenchon, dégage !"
"Famille Le Pen, dégage !"
"Pour des incendies en hiver, pas en été !"
"De la pluie, mais pas trop souvent !"

On se permet aussi de les encourager à étendre la notion de confinement en laissant définitivement les voitures au garage, en ne prenant plus l'avion, en boycottant la télévision, les réseaux prétendument sociaux, les supermarchés, les grands groupes et les firmes multinationales, en ne consommant pas de produits traités avec des pesticides ou encore en ne consommant pas d'énergie issue de filières non renouvelables. Evidemment, on n'est pas sûr que ces propositions plaisent aux initiateurs de ce mouvement fourre-tout. On se souvient de ces amis qui, sortant d'une manif pour le climat, s'étaient joints à un cortège de Gilets jaunes. "Qu'est-ce que des écolos viennent foutre ici ?",  leur avait-on dit. On se le demande ici encore.

(1) https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/06/bloquons-tout-le-10-septembre-aux-origines-d-un-mouvement-viral-et-fourre-tout_6627156_4408996.html?search-type=classic&ise_click_rank=2
(2) https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/17/la-france-insoumise-appelle-a-censurer-francois-bayrou-et-soutient-l-initiative-tout-bloquer-du-10-septembre_6630630_823448.html
https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/19/bloquons-tout-comment-la-france-insoumise-prend-fait-et-cause-pour-le-mouvement-du-10-septembre_6631779_823448.html
(3) https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/20/bloquons-tout-apres-lfi-les-ecologistes-et-les-communistes-s-engagent-dans-le-soutien-au-mouvement-du-10-septembre_6632668_823448.html

dimanche 30 octobre 2022

Du goudron et des plumes pour Hanouna

La popularité rend-elle ignoble ou est-ce l'ignominie qui rend populaire ? Cyril Hanouna a affiché clairement, il y a peu, sa conception de la justice : expéditive et sans appel. Lola, une jeune fille de 12 ans, est morte victime d'un crime atroce qui a révulsé la France entière. Dans son émission, très suivie quotidiennement, le paon de M6 affirme que « le procès doit se faire immédiatement en quelques heures et terminé c’est perpétuité directe » pour la femme, déséquilibrée, immigrée et en situation irrégulière qui a assassiné cet enfant. Pourquoi pas la potence tout de suite comme au meilleur temps du Far West ? « On est dans un État de droit ! », lui rétorque Georges Fenech,  ex-député LR. Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, s'est fâché, lui aussi : «  Une justice expéditive, quelques heures, perpétuité, pas d'avocat… C'est ça, la conception de l'état de droit ? [...] Si c'est ça l'époque, on est tombés bien bas. Car ça, c'est le Moyen-Âge. » Oui, mais "les Français en ont marre", assène le prince de la vulgarité.

Le lendemain de cette émission aux odeurs nauséabondes, l'animateur à haleine de chacal faisait la fête avec son équipe pour célébrer l'audience atteinte grâce à cette émission : deux millions de téléspectateurs.
"Le plus grand nombre était d'accord avec moi, se défend le paon. Et les bien-pensants se sont servis de ça pour détourner l'affaire. » On comprend par là qu'il pense mal et on peut imaginer qu'il l'assume. Mais ce n'est pas le cas.

Lundi, dans sa chronique hebdomadaire sur France Inter (1), Sophia Aram vole dans les plumes du paon qu'elle traite de barbare. " En touillant le remugle des instincts mortifères d’une foule criant vengeance, ne nous y trompons pas : Hanouna est un barbare au service de la barbarie. Un barbare de la pire espèce. Un barbare auquel tout le monde vient servir la soupe en le présentant comme un “homme du peuple“ ou “de son temps“ alors qu’il n’est que le fossoyeur d’une civilisation au service d’un multimilliardaire ayant compris depuis longtemps que le populisme de ses antennes constitue le moyen le plus sûr de servir l’extrême-droite. Voilà qui est Hanouna. Alors, on peut toujours se mentir, se raconter qu’on parle à tout le monde, sans mépris et sans tabous, mais tous ceux qui vont sur son plateau ou l’invitent, en le considérant comme un inoffensif trublion populaire, ne font qu’alimenter un barbare. Un barbare, populiste, joyeux, souvent couillon, mais un barbare."
Hanouna fustige les bien-pensants mais ne supporte pas d'être traité de mal pensant. « Tous ceux qui ont fait des éditos là-dessus, comme Sophia Aram, cela doit être examiné par l’Arcom, parce que rigoler là-dessus et m’insulter c’est extrêmement grave », a-t-il réagi. 
" Entre nous, on ne percevait pas spécialement l’envie de rigoler chez Sophia Aram, plutôt un sentiment situé entre la colère et le dégoût », commente son collègue François Morel, également chroniqueur sur France Inter (2). En revanche, ainsi que le dit l’expert judiciaire Cyril Hanouna, critiquer quelqu’un d’aussi considérable que lui dans le Paysage audiovisuel français est certainement extrêmement grave et ne doit sûrement pas rester impuni. Comment l’Arcom, autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, va réagir. On ne sait pas. On attend. Licencier Sophia Aram ? La priver de ses droits civiques ? L’envoyer au bagne ? Comment essuyer l’affront fait au jurisprudent Hanouna ? Pourquoi ne pas le nommer Garde des Sceaux afin de mettre en pratique ses idées si novatrices ? " 
Plutôt mettre un frein à la logorrhée écœurante du garde des sots, comme l'appelle dans le titre de sa chronique François Morel.

(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-francois-morel/le-billet-de-francois-morel-du-vendredi-28-octobre-2022-1294283
(Re)lire sur ce blog "Et alors ?", 29.5.2017.

lundi 20 avril 2020

Ah! Ah! said the Trump *

Quel est le rôle d'un chef d'Etat? Qu'attend-on de lui, sinon, d'abord et avant tout, de protéger sa population?
On l'avait compris depuis longtemps, Ubu Trump n'est pas un chef d'Etat. Mais le sinistre clown joue aujourd'hui un rôle exactement opposé à ce que ceux qu'il est censé gouverner pourraient attendre de lui. Cet homme est insensé. Chef d'Etat, il joue le rôle d'un opposant. De l'opposant le plus stupide qu'on puisse imaginer. Seule compte sa réélection.
Il appelle à "libérer le Michigan", le Minnesota, la Virginie, tous ces Etats qui pour protéger leurs habitants les obligent à rester chez eux (1). L'économie doit primer. The America doit rester great. A n'importe quel prix.
Voilà le président de l'Etat le plus puissant de la planète qui exhorte les gens à sortir bras dessus, bras dessous dans les rues en se moquant d'un virus qui se répand comme le fiel de ses tweets. Trump le dingue appelle même les Américains à sauver le "magnifique deuxième amendement", celui qui autorise tout habitant des Etats-Unis à être armé. Pense-t-il que le coronavirus peut se flinguer?
Il a accusé l'OMS de n'avoir pas été à la hauteur, incapable d'anticiper une telle pandémie. Or l'OMS avait prévenu depuis longtemps, rappellait récemment (2) Gaël Giraud, que "les marchés d'animaux sauvages en Chine présentaient des risques épidémiologiques majeurs". L'économiste constate que "rares sont les pays qui ont suivi les recommandations de l’OMS avant et pendant la crise. Nous écoutons plus volontiers les « conseils » du FMI… Le drame actuel montre que nous avons tort."
Mais Suffisant Ier ne peut jamais avoir tort. Le monde entier fait des erreurs, sauf lui. 

Il a beau pointer du doigt la Chine, la peur dont, comme tous les populistes, il a vécu ne repose pas aujourd'hui sur un autre lointain qu'on pourrait empêcher de nous atteindre en érigeant des murs ou en rejetant des bateaux à la mer. La peur, nous l'avons par rapport à nos proches, celles et ceux qui sont comme nous, qui vivent à nos côtés, dans la même maison, les mêmes bureaux, les mêmes véhicules, les mêmes commerces. Le virus n'a ni papiers, ni couleur de peau. Et les imprécations et le déni de Trump, de Bolsonaro et autres populistes apparaissent simplement grossiers, ridicules, affligeants et dangereux face à la science. Et sont la preuve à la fois de leur fatuité, de leur indigence intellectuelle et de leur mépris pour leurs populations.

On aimerait tant que ces manifestants anti-confinement aillent, l'un après l'autre, embrasser sur la bouche leur cher président. S'il pouvait mourir en martyr du déconfinement et de la primauté de l'économie sur l'humain, ils se cotiseraient pour lui ériger une statue. Elle pourrait être en ballon de baudruche.

Post-scriptum: au point où il en est, pourquoi le Donald s'entourerait-il de conseillers intelligents? Ils feraient tache.
https://www.lalibre.be/international/amerique/une-conseillere-de-donald-trump-laisse-entendre-qu-il-y-a-eu-18-covid-dans-le-passe-c-est-le-covid-19-pas-le-covid-1-5e9d5f067b50a64f9cf06542
Post-scriptum bis: il y a urgence à enfermer et à faire taire ce fou furieux:
https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200424.OBS27923/contre-le-covid-trump-preconise-des-irradiations-aux-uv-et-des-injections-de-desinfectant.html

(1) https://www.lalibre.be/planete/sante/coronavirus-un-nouveau-lourd-bilan-aux-etats-unis-ou-le-president-appelle-a-braver-le-confinement-5e9bf95ad8ad58632c740092
(2) dans l'émission "28 minutes" d'Arte.
https://www.lalibre.be/international/amerique/coronavirus-la-violente-charge-de-trump-contre-l-oms-5e8cc1d97b50a6162b0f5cd7


mercredi 29 janvier 2020

Saint-Peuple

La défaite de la Liga, le parti de Salvini, en Emilie-Romagne dimanche dernier, est réjouissante. Sa victoire aurait été une mauvaise nouvelle pour la démocratie italienne et, au-delà, européenne, et, bien plus, aurait démontré l'impasse de cette dernière. La région Emilie-Romagne est une des plus prospères d'Italie avec un des taux de chômage parmi les plus bas. Les succès populistes se nourrissent de situations - ou de sentiments - d'abandon et de bouleversements subis. La mobilisation des Sardines qui se sont constituées pour faire barrage à l'extrême droite est sans doute pour beaucoup dans la défaite de cette dernière. Une partie du peuple lui a clairement dit non.

Le populisme, comme son nom l'indique, entend incarner le peuple. Mais qui constitue ce peuple présenté comme uniforme et monolithique? Les ouvriers (de moins en moins nombreux)? Les agriculteurs (qui ne représentent plus qu'un faible pourcentage de la population)? Les employés? Les fonctionnaires? Les retraités? Qui peut imaginer que les membres de toutes ces catégories sociales vivraient tous les mêmes problèmes, auraient tous les mêmes attentes, le même projet de société? Et qui peut prétendre que les membres des professions libérales, les entrepreneurs, les artistes, les enseignants, les élus politiques n'appartiendraient pas au peuple?
Les leaders populistes se présentent comme ceux qui ils savent ce qu'est le peuple, ce que veut le peuple, puisqu'ils sont le peuple.
Déjà, Napoléon III l'était. "L'empereur n'est pas un homme, c'est un peuple", écrivait Arthur de la Guéronnière, théoricien du second Empire. (1)

Aujourd'hui, le populisme est une espèce de bric-à-brac qui rassemble, comme l'écrit Marion Rousset  dans Télérama (2), "des nostalgiques du fascisme, des héritiers du marxisme, des descendants des droites nationalistes, des admirateurs des Lumières". Et qui s'incarne dans des personnalités aussi diverses que Salvini, Erdogan, Le Pen, Trump, Mélenchon, Orban, Iglesias, Chavez, Grillo ou Tsipras.

Dans deux jours, la Grande-Bretagne va quitter l'Union européenne, guidée par le gouvernement du peuple qu'a constitué Boris Johnson. En 2017, la fille à papa Le Pen avait mené sa campagne "Au nom du peuple". Avoir été rejetée par 66% du peuple ne l'empêche pas de continuer à affirmer qu'elle en est l'incarnation. "Nous sommes le peuple", affirme le président turc Erdogan. Ce nous, c'est lui.

L'homme ou la femme providentiel-le fusionne avec son peuple, sans avoir besoin de corps intermédiaires. Seules des assemblées constituantes, émanations de son cher peuple, ont le droit d'exister pour tracer les voies qui seront suivies sous la conduite du meneur du peuple. Etrangement (on l'a vu ces derniers temps en Amérique du Sud ou en Afrique), ce dernier est capable de modifier lui-même les règles adoptées par référendum si elles lui interdisent de se succéder à lui-même. C'est que, pour les populistes, il arrive que le peuple se trompe. Surtout quand il n'immortalise pas celui qui l'incarne.

En Grande-Bretagne, certains craignent que les hauts-fonctionnaires soient si pas limogés, du moins ignorés, parce qu'ils empêcheraient les gouvernements de prendre les décisions les plus favorables au bien-être du peuple.
Napoléon III s'était débarrassé des corps intermédiaires, il allait visiter en personne les quartiers pauvres, les fermes, les usines, les hôpitaux; il recevait lui-même des délégations d'ouvriers et de paysans. Dans le même temps, il supprimait les partis politiques et mettait la presse sous tutelle, sous prétexte qu'elle était incapable de témoigner de la volonté du peuple. 
"Le populisme de la France Insoumise est en train de tourner au bonapartisme", affirme Federico Tarragoni (2). Le sociologue (3) estime que quand, Mélenchon, s'opposant à une perquisition de ses locaux par l'Office central de lutte contre la corruption, a présenté sa personne comme sacrée, clamant "la République, c'est moi" et "c'est une attaque contre moi et donc contre la France", a révélé "une forme aiguë de personnalisation du pouvoir. Il a révélé sa propre vision du rôle du leader en politique". Federico Tarragoni constate encore que le parti espagnol Podemos a dérivé lui aussi vers une personnalisation du pouvoir: "sa démocratie interne s'affaiblit de jour en jour". Si son programme a été écrit par des cercles de débat réunissant les militants, le parti fonctionne aujourd'hui de manière centralisée, avec un leader qu'on ne peut contester. "C'est dire que face à l'épreuve du réel, écrit Marion Rousset, le populisme a bien du mal à ne pas perdre son âme émancipatrice. Dès lors que l'idée se cristallise dans un chef, rien ne va plus."

Les populistes aiment les référendums: ils donnent la parole à ce brave peuple qui peut alors témoigner du bon sens qui est le sien en répondant de manière on ne peut plus simpl(ist)e à une question complexe. "En accroissant l'intervention directe des citoyens, l'usage du référendum conduit à réduire et à dévaloriser le pouvoir législatif, estime l'historien Pierre Rosanvallon (4). Il contribue du même coup mécaniquement à renforcer le rôle de l'exécutif et à mettre en place un régime paradoxalement hyperprésidentiel. (...) Les populismes contemporains ont manifesté leur attirance pour cette conception immédiate de la démocratie. On peut à l'inverse estimer  que c'est dans l'extension des pratiques délibératives que doit surtout résider son renouvellement." L'invocation mystique du peuple ne suffit pas, selon lui, à construire une société démocratique. Pis, conclut Marion Rousset, "se draper dans la prétention à incarner le Bien peut déboucher sur son contraire".

Résumons-nous: le peuple, cette entité floue, ferait bien d'être extrêmement méfiant vis-à-vis de tous ceux qui affirment parler en son nom.

(1) cité par Pierre Ronsanvallon.
(2) Marion Rousset, "Le populisme cache son je", Télérama, 15.1.2020.
(3) auteur de "L'Esprit démocratique du populisme", éd. La découverte.
(4) auteur de "Le Siècle du populisme - Histoire, théorie, critique", éd. du Seuil.

mercredi 18 décembre 2019

La mendiante

Il y a longtemps qu'il n'en avait plus été question ici. On n'en entendait plus parler. Mais elle était tapie dans l'ombre. La fille à papa Le Pen fait à nouveau parler d'elle. Elle vient mendier auprès des adhérents du RN-FN. Elle laisse entendre que son parti est exsangue parce que l'Etat lui réclame onze millions d'euros (1). La somme réclamée par l'avocat de l'Etat est bien celle-là, mais la présidente du parti d'extrême droite oublie de dire que le jugement ne sera rendu qu'en avril prochain et que le procureur général n'a requis, lui, que 500.000 euros d'amende contre son parti  pour avoir surfacturé des kits de campagne à ses candidats. L'appel est alarmant et dénonce une "volonté de tuer" son cher parti.
Il faut reconnaître que la Le Pen est la reine du culot: elle, ses vieux copains et son parti se sont visiblement fait beaucoup d'argent sur le dos des candidats et la voilà qui tend la main à ses militants, leur demandant 75 ou 100 € pour l'aider à financer la campagne des municipales.
L'héritière est une pauvre petite fille riche qui sait qu'elle peut tout dire, que ses soutiens sont des gogos qui la suivront jusqu'au bout du mensonge qu'elle a dans son ADN. Elle a un modèle qui la rassure: Donald Trump n'a jamais été aussi populaire. Aujourd'hui mis en accusation pour irrespect des règles de base de la fonction présidentielle et menacé d'une très hypothétique et assez improbable destitution, il n'a jamais autant plu à ses troupes.
De la difficulté de s'attaquer aux populistes...

(1) https://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-drole-d-appel-aux-dons-de-marine-le-pen-a-ses-militants_2111369.html

samedi 7 décembre 2019

Le vide populiste

Que restera-t-il dans cinq ans, dans dix ans, de tous ces mouvements populistes qui ont (ou ont eu) le vent en poupe en ce début de XXIe siècle?

Dans onze mois, on connaîtra le nom du nouveau président des Etats-Unis. Déjà!?, se dit-on, alors qu'on se demande quand l'actuel va enfin commencer à prendre sa fonction à bras-le-corps, à avancer des idées nouvelles, à lancer des projets. Jusqu'à présent, il n'a fait que détruire les avancées précédentes, retirer son pays d'accords internationaux, jouer les caïds, invectiver la terre entière et favoriser ses propres intérêts, sans (vouloir) comprendre grand-chose à la politique.

En Italie, le Mouvement 5 Etoiles, qui avait balayé la vieille classe politique, "a été un raz-de-marée qui, depuis 2013, a investi tout le paysage politique italien, mais sans rien construire", estime le journaliste de L'Espresso Marco Damilano. "Et lorsque le niveau des forces antisystème a baissé, l'eau s'est retirée, ne laissant rien dans son sillage: aucun culture politique, pas de classe dirigeante, pas la moindre réalisation au bilan de son gouvernement" (1).
Matteo Salvini, le fier-à-bras, après avoir fait tomber le gouvernement dont il était le numéro due, a échoué à devenir l'uno. Depuis, il tente de séduire tous azimuts. Il voudrait que la Liga, son parti, rejoigne le Parti populaire européen, qui regroupe les partis démocrates-chrétiens. Il prend ses distances avec l'extrême droite, plaçant la sécurité et la lutte contre l'immigration aux derniers rangs de ses priorités, pour parler plutôt impôts, économie et emploi. Ce qui l'empêche pas de venir soutenir l'extrême droite flamande, le Vlaams Belok (2). En Emilie-Romagne, il essaie de se faire passer pour un communiste. "C'est le plus transformiste des hommes politiques italiens, estime Marco Damilano. Il est passé du séparatisme au souverainisme, et, désormais, il lui est très facile de s'ériger en héritier du centrisme modéré et d'une certaine anthropologie conservatrice qui trouve aussi un écho auprès de l'électorat post-communiste des régions rouges. Finalement, Salvini, s'il réussit, aura créé le parti de la nation, une créature politique inédite et inquiétante: le transformisme autoritaire" (1).

Boris Johnson, le roi de l'esbrouffe, refuse les interviews à une semaine des élections britanniques. Et pourtant, l'homme est un inlassable péroreur, qui s'exprime tant et plus, souvent à tort et à travers. Il avait promis qu'avec lui, c'était sûr et certain, le Brexit serait une réalité le 31 octobre dernier. Sa carrière, écrivait il y a six mois le Foreign Policy, "n'est fondamentalement rien de plus qu'une escroquerie: une interminable quête de popularité de la part d'un homme qui n'a cessé de démontrer son incapacité à l'utiliser de quelque façon utile". Stephen Paduano constate l'indéniable sens du spectacle de BoJo, mais estime que sa popularité est "inversement proportionnelle à ses réussites professionnelles. Car après vingt ans aux affaires, le bilan de Johnson est particulièrement maigre". Député, il a toujours été peu assidu au parlement. Le journaliste salue cependant des avancées quand il fut maire de Londres. Mais "durant ses deux années à la tête du Minsitère des Affaires étrangères, de 2016 à 2018, il n'a guère fait que semer la pagaille, dans le pays avec ses complots contre la Première ministre et à l'étranger avec ses bourdes incessantes". Aujourd'hui, Boris Johnson est en tête des sondages en Grande-Bretagne.

Au bout du compte, le dindon de ces mauvaises farces, c'est ce bon peuple au nom duquel ces partis qui ne veulent parfois pas l'être et ces (ir)responsables parlent (trop) fort et font semblant d'agir. Mais comment peut-on être si naïf et croire ainsi aux haineux et aux dégagistes sans nuances?

Le non-verbal, on le sait, en dit souvent plus que le verbal. Retrouvez les populistes à leur attitude sur cette photo de l'AFP, prise au sommet de l'Otan. La position "manspreading" (jambes écartées) de Trump, Johnson, Erdogan et l'un ou l'autre encore donnent d'eux une image d'ado qui veut avoir l'air d'un mec, un vrai. Et qui a juste l'air grossier.



(1) "La métamorphose de Salvini", L'Espresso, 1.11.2019, in Le Courrier international, 14.11.2019.
(2) Contraction de Belang (nom actuel) et de Blok (ancien nom)
https://www.lalibre.be/belgique/politique-belge/des-militants-s-opposent-a-un-meeting-de-haine-organise-par-le-vlaams-belang-avec-pour-invite-salvini-5de572b8f20d5a0c46f34e79
(3) Stephen Paduano, "Boris Johnson ne fait plus rire", Foreign Policy  (Washington), 31.5.2019, in Le Courrier international, 13.6.2019.

mercredi 17 juillet 2019

Je rugis

Je n'ai jamais eu aucune sympathie pour François de Rugy. Quand je dis jamais, ça ne veut pas dire depuis longtemps. Je n'avais jamais entendu parler de lui avant qu'il ne soit, suite à l'élection de Macron,  désigné président de l'Assemblée nationale, avant d'être nommé ministre de la Transition écologique. Les gens qui changent de camp (il a quitté les Verts pour rejoindre La République en Marche) m'apparaissent comme des opportunistes, que je soupçonne de poursuivre des ambitions bien plus personnelles que collectives. Je suis loin d'être le seul à le voir comme un mollasson de l'écologie qui a(vait) bien compris où était son avenir, mais ne changera le système qu'à la marge.
Pour autant, je ne peux participer à la chasse aux sorcières dont il est aujourd'hui victime.

Nous n'avons publié que des faits objectifs, déclarait ce mercredi matin sur France Inter un journaliste  de Mediapart. Sans doute. Mais chacun est porteur de mille, cinq mille ou cinq cents mille faits objectifs. Et on nous cite ici quelques "faits objectifs" parmi tant d'autres. La succession de leur révélation démontre une volonté d'acharnement. D'autant qu'ils ne sont pas analysés. On nous dit que, président de l'Assemblée, il organisait de fastueux dîners avec "ses potes". Et on lit le témoignage d'un journaliste qui en était et se souvient qu'il n'y connaissait personne et s'y est ennuyé. Un autre témoin a trouvé cette rencontre "intéressante". On reproche aux politiques de ne pas consulter et quand ils le font, on leur reproche de ne pas consulter les bonnes personnes et on déplore les conditions de la rencontre. Chacun va-t-il mettre son nez désormais dans l'agenda et les assiettes de chaque ministre?  Faut-il désormais pour ne pas heurter le peuple que, comme l'écrit Riss dans Charlie Hebdo (1), les ministres ne mangent que du hachis parmentier, arrosé d'une bouteille de Sprite avec un choco BN pour dessert? "Quand les idées manquent, il reste le moralisme, dit-il encore. Dans tous les domaines, qu'il s'agisse de politique ou de mœurs, l'offensive généralisée de la morale ne présage rien de bon. (...) L'exigence de pureté, quand on l'applique à la politique, ne rend pas la démocratie plus juste, mais elle la métamorphose en une sorte d'Inquisition à l'affût du premier bûcher à allumer pour livrer à la colère de la foule le premier pécheur."

Et le peuple dans son ensemble se scandalise. Le peuple n'aime rien tant que se scandaliser et hurler avec les loups.
Effectivement, ces images de repas fastueux sont catastrophiques en termes d'images des gouvernants. Mais veut-on que demain les invités d'un ministre ou d'un élu x ou y soient reçus avec ces œufs brouillés qui plaisaient tant au président Giscard d'Estaing?
Voilà qui me ramène au projet auquel je crois: en finir avec la classe politique. Que les mandats soient extrêmement limités dans le temps, ce qui permettra à beaucoup plus de citoyens d'exercer une fonction politique. Que chacun à son tour puisse devenir ministre, parlementaire, conseiller régional, maire. Et qu'il assume alors son mandat en toute transparence face aux kalashnikovs médiatiques.
Mais que les médias en fassent autant: que les rédacteurs en chef, les chefs d'éditions, les journalistes disent avec qui ils mangent, ce qu'ils mangent et qui a payé l'addition. 

Il y a vingt ans, j'étais élu au Parlement wallon. Je n'y ai effectué qu'un seul mandat. Ainsi en ont décidé les électeurs. J'ai mal vécu alors l'échec cuisant et que je continue à trouver injuste d'Ecolo aux élections régionales de 2004. Mais j'ai surtout mal vécu le "bulletin" que Le Soir  a publié juste avant les élections, distribuant aux parlementaires des points sous forme d'étoiles. Je n'en ai obtenu qu'une seule. Comme un vulgaire parlementaire touriste. J'en ai été profondément et longtemps blessé, moi qui durant cinq ans avais travaillé sur tant de dossiers divers de cinquante à septante-cinq heures par semaine, motivé, convaincu que par ce mandat je pouvais participer à une évolution positive de la société. Le journaliste qui s'était institué juge se basait sur des "faits objectifs": le nombre de questions écrites et orales posées, d'interpellations, de propositions de décret. Et ce exclusivement au Parlement wallon. Alors que tout député wallon siège également au Parlement de la Communauté française. Et que, les deux dernières années de mon mandat, je siègeais également au Sénat comme sénateur de communauté. Nous n'étions d'ailleurs plus que deux sénateurs, Isabelle Durant et moi, en 2003-2004. C'est dire si le travail au Sénat était devenu pour moi proritaire. Mais tout ce travail-là, dans ces autres institutions (tout autant que le travail, non quantifiable, d'auditions, de négociations, de contacts au sein et à l'extérieur du Parlement wallon), était superbement ignoré par le journaliste, si sûr de ses "faits objectifs", de ses calculs d'épiciers.
C'était il y a quinze ans.  Aujourd'hui, je garde une amertume de ce que j'ai considéré comme un "flingage", mais je n'ai plus aucun regret. Pour rien au monde, je ne voudrais à nouveau siéger comme parlementaire. Aujourd'hui plus qu'hier, nous sommes dans le temps des hyènes, des inquisiteurs, des Tartuffe.

Post-scriptum:  ce mercredi soir, selon le Journal de France 3, le parquet financier n'ouvrira aucune enquête au vu des informations actuelles. Donc, en l'état, rien d'illégal ne lui est reproché. Juste une question de morale donc. "N'oubliez jamais, disait Léo Ferré, que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres."

(1) "Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour le homard", Charlie Hebdo, 17.7.2019.

lundi 4 mars 2019

Le pacte avec les loups

Le populisme réduit au dégagisme ne mène nulle part. Démonstration en Italie avec le Mouvement 5 Etoiles. Le parti anti-partis partage officiellement le pouvoir avec la Ligue, parti populiste lui aussi, mais clairement installé à l'extrême droite. C'est ce dernier, et surtout son chef Matteo Salvini, qui mène le jeu. Les 5 Stelle promettaient un gouvernement par le peuple et en réalité c'est la seule extrême droite qui gouverne, relégant dans l'ombre de falots démagogues quasi inexistants.
"La politique faite directement par le peuple me semble une illusion dangereuse, affirme Nanni Moretti (1), une manipulation infantilisante et démagogique. Chez nous, les 5 Etoiles ont remporté des élections sur ce seul discours, sans réelle identité politique. Résultat: ils participent à un gouvernement qui porte en réalité la marque forte de leur allié, la Ligue. Laquelle, en revanche, a une identité très claire d'extrême droite." Le cinéaste pointe l'inaction des 5 Stelle à Rome, ville qu'ils ont conquise il y a trois ans, "sans vision ni projet, sur la seule vindicte contre les politiciens professionnels. C'est aujourd'hui une ville totalement à l'arrêt".
Le pays entier est sous la botte de la Ligue et de Salvini qui "recycle l'idée berlusconienne que les élus sont au-dessus des lois, quand il prétend ne pas pouvoir être poursuivi en justice puisqu'il est élu alors que les juges ne le sont pas. Mais quel rapport? Cela s'appelle la séparation des pouvoirs ! Nos dirigeants sont des analphabètes des institutions et de la politique".

En France, un énième membre actif des Calimero habillés de gilets jaunes annonce, après d'autres, une liste pour les élections européennes de mai prochain (2). Le programme sera annoncé cette semaine, promet-il. On risque fort de découvrir un projet écrit à la va-vite sur un coin du comptoir du Café du Commerce. Dans la grande confusion qui domine actuellement le champ politique, les yakistes (ceux qui croient qu'yaka) sont partout. Mais n'iront nulle part. Dans l'ombre, les loups se lèchent les babines.
Ils ont pour nom Steve Bannon et Vladimir Poutine. Les Gilets jaunes conspuent la presse, coupable de ne pas dire leur vérité et leur principale référence est Russia Today, chaîne d'information porte-voix du Kremlin qui prend un malin plaisir à amplifier, quitte à sortir des contre-vérités (ou des vérités alternatives), toute nouvelle qui peut mettre à mal l'Union européenne.
Celle-ci, ils sont au moins deux, l'un à l'ouest, l'autre à l'est, à vouloir sa mort: "bien qu'il reproche à Trump de ne pas défendre les intérêts américains face à Poutine, Bannon travaille dans la même direction que le Kremlin dès qu'il s'agit d'affaiblir l'Europe", écrit Caroline Fourest (3). Et dans leur objectif de faire imploser une Union européenne qui prend trop de place dans le jeu international, ces deux nuisibles se sont trouvé des partenaires telles que la Ligue italienne et le RN-ex-FN en France. Ce n'est pas par hasard, nous dit Caroline Fourest, que c'est en Italie que Bannon vient d'acheter un immense monastère où il compte former des militants. Deux journalistes de l'Espresso s'apprêtent à publier Le Livre noir de la Ligue dans lequel ils révèlent les nombreux rendez-vous entre des proches du Kremlin et le parti de Salvini.
Le RN, lui, à son époque FN, avait contracté un prêt de 9 millions d'euros auprès d'une banque russe qui, depuis, a fait faillite "et dont les créances sont désormais gérées par la Banque centrale de Russie. Celle-ci peut réclamer le remboursement de ses intérêts ou temporiser, au choix. Une alternative qui ouvre un moyen de pression évident." Quand l'agence russe a réclamé le remboursement de ses intérêts, le RN-ex-FN a pu être rassuré rapidement par une intervention du Kremlin: "tout a été pris en main par l'Etat russe", a déclaré son trésorier. Et voilà comment on retrouve ces partis souverainistes manger "dans la main d'une puissance étrangère dont la politique d'ingérence menace les intérêts de nos nations".

Les populistes-dégagistes du type 5 Stelle ou Gilets jaunes apparaissent ainsi comme les idiots utiles d'une extrême droite, prétendument patriote, très claire dans ses objectifs destructeurs et qui sans état d'âme s'acoquine avec les loups.

Post-scriptum (8.3):
"Il n'est pas rare qu'un Etat se retrouve, comme certains sujets psychotiques, membra disjecta, démembré, morcelé. Quand la parole ne tient plus, quand elle ne peut plus tenir les membres ensemble, le corps humain, comme le corps social peut partir en morceaux. C'est peut-être ce qui se passe aujourd'hui pour l'Europe. On entend dire qu'elle s'enfonce dans le gouffre néo-fasciste par les pieds: par la botte, par l'Italie." Yann Diener, "Faites attention à vos pieds", Charlie Hebdo, 6.3.2019.

(1) "L'Italie ne regarde plus qu'elle-même", Télérama, 20.2.2019.
(2) https://www.ledauphine.com/vaucluse/2019/03/03/le-gilet-jaune-du-vaucluse-christophe-chalencon-annonce-le-lancement-d-une-liste-pour-les-elections-europeennes
(3) "Bannon et Poutine à l'assaut de l'Europe", Marianne, 1.3.2019.

dimanche 3 mars 2019

Morosité et populisme

Baignons-nous dans le pessimisme? L'émission d'Arte Vox Pop se posait la question récemment (1). Tant qu'on y est, demandons-nous aussi si les mouvements sociaux auxquels on assiste actuellement sont réellement sociaux. Ne sont-ils pas plutôt le signe d'un repli sur soi, d'un narcissisme qui nourrit le populisme?
Le psychologue canadien Steven Pinker, professeur à Harvard et invité de Vox Pop, rappelle que "aux Etats-Unis, le taux de criminalité est en baisse depuis 25 ans (note: un historien français constatait récemment qu'en Europe, en quatre siècles, le nombre de crimes de sang a été divisé par cent), que le
taux de  pauvreté dans le monde a chuté de 75 % en trente ans. Mais le populisme repose sur l'idée que tout empire, que rien ne fonctionne, que tout irait mieux si on fermait nos frontières. Et qu'il faut donc faire table rase de ce qui existe, qu'on peut résumer en un mot le système.
Pour exister, les populistes ont intérêt à exagérer les réalités, à confondre faits et ressentis, à augmenter la grogne et le mal-être. A nous faire broyer des idées noires.
En réalité, c'est surtout la peur du déclassement qui motive les votes populistes. La baisse du pouvoir d'achat est plus un ressenti qu'une réalité. Depuis une vingtaine d'années le pouvoir d'achat connaît une croissance régulière partout en Europe (même s'il augmente moins depuis 2008). Et si nous avons le sentiment d'une perte du pouvoir d'achat, c'est dû en effet à une augmentation de dépenses contraintes (loyers, prix de l'energie, coût des transports, etc.), mais aussi à l'augmentation de nos consommations, notamment en outils technologiques et en voyages, qui butent sur les limites de nos revenus. (2)

"Le soutien aux populistes ne vient pas des plus pauvres, constate Steven Piker, mais souvent de la classe moyenne et de beaucoup de riches. En général, le populisme bénéficie d'un soutien culturel, non économique. Ce sont des gens qui pensent qu'il y a trop de politiquement correct, trop d'influence de ces bureaucrates éloignés à Bruxelles, qu'il y a trop d'universalisme, pas assez de patriotisme ou de nationalisme." Beaucoup de gens qui estiment leur situation plus ou moins satisfaisante mais se sont convaincus que le pays entier est en crise.
De tous les pays développés, affirme-t-il, "la France a le plus haut taux de redistribution du P.I.B. réalloué aux service sociaux. (...) Les gens ne peuvent pas à la fois réclamer moins d'impôts et plus de prestations sociales, parce que les aides de l'Etat viennent des taxes".
Une fois au pouvoir, les populistes n'essaient pas de réduire les inégalités. Trump supprime des impôts aux riches, réduit les allocations des pauvres, ne s'attaque pas aux inégalités et ses soutiens s'en fichent.
On ne peut comparer, toujours selon Steven Piker, aux années '30 la période actuelle: "la plupart des pays dans le monde sont des démocraties, il y a des organisations internationales qui rendent la guerre illégale, il y a une grande réduction du nombre de guerres et de gens qui en meurent, il y a une grande interdépendance économique. (...) Certains partis populistes ont des idées semblables à celles de certains partis européens fascistes des années '30, mais le fait qu'ils soient similaires ne veut pas dire que nous vivons dans le même monde."

A refuser de participer aux milliers de débats organisés actuellement à travers toute la France, la secte des Gilets jaunes s'enferme dans sa vision, se prive d'autant d'occasions d'entendre des nuances, d'autres analyses, d'autres points de vue, de quitter des idées reçues, de prendre du recul. Et préfère affirmer haut et fort que ces débats ne servent à rien. Et effectivement, ils ne peuvent, du point de vue des G.J., que servir à rien puisqu'ils n'y participent pas. D'autant qu'y participer risquerait de mettre à jour les visions parfois diamétralement opposées qui existent entre eux.
A propos de leur incapacité à se mettre d'accord sur des revendications communes et à se structurer, Jacques Julliard (3) constate, chez les G.J., l'absence "de volonté propre, d'objectifs et de moyens pour les faire aboutir". "Quand la volonté du peuple est un pavillon de complaisance pour camoufler l'individualisme le plus débridé, c'est que quelque chose ne fonctionne plus dans la démocratie.
Autrement dit, le mouvement des G.J., en tant que symptôme d'une série de dysfonctionnements de notre société - inégalités criantes, confiscation de la démocratie par les élus, vertigineuse solitude du président de la République -, a aujourd'hui épuisé sa fécondité, et il est temps d'en finir avec le narcissisme d'opprimés et de passer à des applications concrètes."
Il est temps, oui. Temps, par exemple, d'agir positivement dans son quotidien plutôt que de s'enfermer dans la conspuation d'un système honni. C'est un bon moyen de cesser de broyer du noir, de sortir de l'auto-apitoiement. 

(1) https://www.arte.tv/fr/videos/083974-005-A/vox-pop/
(2) (Re)lire sur ce blog "Sobriété", 18 janver 2019.
(3) https://www.marianne.net/debattons/editos/pour-en-finir-avec-le-narcissisme

jeudi 13 décembre 2018

La démocratie, ça oblige à changer

Les Gilets jaunes et tous ceux qui les soutiennent s'en prennent violemment (et même souvent avec haine) à Emmanuel Macron, président de la République. Ils réclament sa démission. Parce qu'ainsi va la France: le président est responsable de tout et en particulier de ce qui fait grogner les uns et les autres, lui qui est coupable de leur situation. Et donc lui aussi qui serait le seul à pouvoir les sauver.
Les Français sont les seuls Européens à avoir semblable régime, avec un président élu au suffrage universel et qui dispose d'autant de pouvoir. Mais personne ou presque ne remet en question le régime présidentiel.
Emmanuel Macron, dès le lendemain de son élection, alors qu'il n'était pas encore président, était déjà contesté par certains manifestants. L'état de grâce de Nicolas Sarkozy n'avait guère duré. François Hollande n'en a jamais connu. Les Français adorent élire leur roi pour mieux le décapiter peu après.
Pourquoi donc la France reste-t-elle accrochée à ce système?
Dans les autres républiques européennes, le président a le même rôle que le roi ou la reine dans les monarchies constitutionnelles: un rôle de représentation et de sage au-dessus de la mêlée.

Les Français restent en attente, tous les cinq ans maintenant, de l’homme providentiel. Le président français est un roi élu. La France, écrivait en avril 2017 le journaliste allemand Thomas Schmid, est « une démocratie particulière : une espèce de monarchie élective républicaine. Cela s’explique en partie par le rôle que Charles de Gaulle, fondateur de la Ve République, a conféré au président, qui doit être le père, à la fois sévère et bienveillant, de la nation. Il lui a ainsi octroyé une stature surdimensionnée, on pourrait même dire surhumaine. (…) Un président français doit être le plus haut représentant d’une collectivité démocratique et en même temps le roi de la République. C’est trop pour tout titulaire de la fonction. Le lien qui unit la démocratie et l’autocratie ne correspond plus à notre époque. Si la France profonde est aussi réfractaire au changement, c’est notamment à cause de l’illusion soigneusement entretenue qu’un bon président peut protéger ses citoyens des tempêtes du monde. » (1) Les Français attendent tout de leur président et d’abord qu’il les protége : qu’il préserve les commerces de proximité en milieu rural, qu’il soutienne les PME, qu’il améliore le taux de réussite à l’université, qu’il empêche les fermetures ou les délocalisations d’entreprises, qu’il redonne sa grandeur internationale à la France, qu’il lutte contre le terrorisme, qu’il soutienne les productions françaises, qu’il change tout en douceur… Ils attendent aussi de lui qu'il soit distant, au-dessus des querelles partisanes, qu'il ait une vision large et lointaine, mais aussi qu'il partage leurs émotions, qu'il soit proche d'eux. Le président doit avoir la souplesse d'un acrobate.

Thomas Legrand, dans son ouvrage publié en 2014 « Arrêtons d’élire des présidents », estime que « notre mode d’élection présidentielle abaisse le débat et infantilise la scène politique ». Il démontre combien les campagnes électorales présidentielles ne sont que combats de coqs qui ne font que cliver le pays, pousser des candidats à des promesses insensées et maintenir les citoyens dans l’illusion qu’une seule personne a la capacité de changer un pays. « L’élection présidentielle, écrit-il, devenait un mensonge, une supercherie, un déni de la réalité, un moment de fantasme de puissance. » (2)
L’éditorialiste de France Inter propose de continuer à élire le président au suffrage direct, mais en ne lui confiant plus qu’un rôle de représentation et de gestion de la politique étrangère et de la défense. Ce ne serait plus à lui de nommer le gouvernement qui procèderait dès lors du parlement. 

Dans de nombreux pays, le président n’a qu’un rôle protocolaire, de sage au-dessus de la mêlée, de représentant de l’Etat auprès d’autres instances étrangères, de garant de l’unité nationale.
En Italie, le président a un rôle honorifique. Cette personnalité, au prestige reconnu, est élue par la Chambre des Représentants, le Sénat et des représentants des régions. 
En Suisse, le président de la Confédération exerce des fonctions purement représentatives, et ce uniquement pendant une année au terme de laquelle il est remplacé par son vice-président.
En Allemagne, le président fédéral fait figure de pouvoir neutre, de gardien des valeurs morales, exerçant une charge essentiellement honorifique. (3)
En fait, ces présidents exercent quasiment le même rôle que la plupart des souverains des monarchies constitutionnelles d’Europe. A la différence notable que c’est à partir de leurs mérites et de leur expérience et non de leur sang qu’ils se retrouvent à exercer cette fonction et que celle-ci est limitée dans le temps.

Le système français, majoritaire à deux tours, amène les électeurs à un choix par défaut au second tour. Aujourd’hui, ce système semble  avoir atteint ses limites.
« Les gens ne votent plus pour aux élections, ils votent contre,  écrivait Paul Jorion un mois avant l’élection présidentielle de 2017. Et si l’on additionne l’extrême droite et l’extrême gauche, cela fait du monde. Je reçois des mails qui me disent :  si Jean-Luc Mélenchon n’est pas au deuxième tour, je vote Marine Le Pen. Ce drainage de la gauche vers l’extrême droite n’est pas terminé, et je ne suis pas sûr que ceux qui hésitent entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se reporteront sur Emmanuel Macron, qui représente l’ultralibéralisme à visage humain. Il faudrait aussi que les politiques arrêtent de manier un langage séditieux, pas si éloigné de celui des années 1930. » (4)
Effectivement, ils furent nombreux, les Français à déclarer refuser de voter contre, mais, étrangement, on n’a entendu personne réclamer un changement du système. Un ancien élu Vert me disait que retirer aux Français  l’élection de leur président serait s’attaquer à la base de leur démocratie

Si les Français décident de conserver le principe de l’élection et de la fonction présidentielle actuelle, ils pourraient néanmoins changer radicalement le système : il est arrivé que les électeurs éliminent dès le premier tour un candidat qui, de l’avis général (en tout cas majoritaire), avait des chances de l‘emporter au deuxième. On pense, par exemple, à Lionel Jospin en 2002. Absurde, n’est-il pas ? David Louapre, créateur de la chaîne Youtube « Les statistiques expliquées à mon chat », en fait la brillante démonstration dans une vidéo intitulée « Réformons l’élection présidentielle ! » et propose d’adopter la méthode du « jugement majoritaire » en attribuant à chaque candidat une mention sur une échelle qui en compte sept (de « à rejeter » à « excellent »). Celui qui obtiendrait la meilleure mention majoritaire gagnerait l’élection. (5) On peut penser que le président élu par ce système bénéficierait ainsi d‘un soutien beaucoup plus large des citoyens et que les candidats les plus populistes seraient rejetés.

Actuellement, le président français est tout puissant. C’est lui qui forme le gouvernement, essentiellement à partir de son seul parti. Même si lui-même, au premier tour, n’a recueilli qu’un faible pourcentage. De moins de 20% des voix au premier tour, il peut recueillir plus de 80% au second. Ce fut le cas de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Le président n’a pas ensuite « renvoyé l’ascenseur » à la gauche qui l’avait soutenu pour contrer l’extrême droite. Il a formé un gouvernement basé sur son seul parti sans l’ouvrir à d’autres. Cette toute puissance du président français est un leurre total, estiment Daniel Cohn-Bendit et le journaliste Hervé Algalarrondo : « le trait commun entre Chirac, Sarkozy et Hollande, c’est leur impuissance, leur impuissance à traiter la crise économique, sociale et culturelle qui mine la France depuis le début du siècle. Impuissance d’abord due à leur faible assise dans l’opinion, impuissance qui est le premier moteur du Front National. ». (6) 
Tous deux plaident pour un système électoral proportionnel et des gouvernements de coalition. 
Depuis quinze ans, écrivaient-ils en 2016, les gouvernements monocolores, avec leurs majorités trop étriquées, font du surplace. Tous deux se disent convaincus que des gouvernements de coalition, à l’assise plus large, permettraient d’avancer enfin, de réformer un pays qui apparaît ingouvernable.

Le résultat des élections régionales en Nord-Pas de Calais-Picardie en décembre 2014 témoigne du caractère peu démocratique du système majoritaire à deux tours : pour faire barrage à l’extrême droite, le PS s’est retiré du second tour. Résultat : la gauche pourtant arrivée en deuxième position au premier tour (le PS + les autres partis de gauche) se retrouve sans le moindre élu au Conseil régional. Cette démocratie est-elle démocratique ?
Le mode de scrutin proportionnel serait une véritable révolution dans la culture politique française qui reste, avec la Grande-Bretagne, une exception avec ce système majoritaire. « Les démocraties parlementaires européennes ont toutes, à l’exception du Royaume-Uni, la proportionnelle comme mode de scrutin, et sont donc ingouvernables selon nos critères constatent Algalarrondo et Cohn-Bendit. Et pourtant, ce sont celles-ci, et pas la France, qui ont conduit ces dernières années des réformes – qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas – qui ont bouleversé leur paysage économique et social. En Europe, si on met de côté la situation des pays du Sud, au bord de la déroute financière, c’est la France qui fait figure de pays ingouvernable, peinant à s’adapter à la nouvelle donne économique mondiale. » Quels sont les deux pays pays européens enlisés en cette fin 2018? La France et la Grande-Bretagne...
Algalarrondo et Cohn-Bendit proposent d’inverser le calendrier électoral : les législatives d’abord, la présidentielle ensuite, à condition de passer au mode de scrutin proportionnel pour les premières. Au bout du compte, la proportionnelle pourrait être, d’après eux, rassembleuse. Un gouvernement de coalition permettrait, selon ces deux auteurs, de sortir de l’immobilisme qu’engendrent inévitablement des majorités étriquées. Il faut alors en passer par le compromis. Et trouver un compromis n’est pas se compromettre, c’est sortir de positions (de) tranchées.
Algalarrondo et Cohn-Bendit citent le nouveau mode de fonctionnement de la Suède, elle aussi confrontée à la poussée de l’extrême droite. Ni la gauche ni la droite n’y a obtenu de majorité aux élections législatives de 2014, elles ont dès lors passé un accord : « 1. la gauche gouverne, car elle compte plus de députés que la droite ; 2. sur les dossiers majeurs, le gouvernement consultera la droite avant toute décision dans le but de parvenir à des consensus ; 3. sur les autres dossiers, la droite continuera d’exercer son droit d’opposition. »

Les gouvernements de coalition ne sont sans doute pas la panacée de la démocratie, mais ils obligent à "composer" et ils devront s'accompagner d'assemblées citoyennes, à tous les niveaux de pouvoir. Chacun comprendra alors que la recherche du compromis oblige à négocier, à sortir de sa seule vision des choses, à lâcher certaines revendications pour mieux en gagner d'autres. L'expression "on ne lâche rien", si utilisée par tant de gens, exprime un refus de négocier, un enfermement.
En France, ce pays si fier de sa langue et de la verve de chacun, on ne discute pas. On s'invective. On ne négocie pas. On manifeste dans la rue, on casse. Les Français sont les rois de la tchatche, pas du dialogue. La demande, parfaitement légitime, de plus de participation citoyenne devra passer par un solide changement culturel. Et pour cela, il faudra bien lâcher pour mieux gagner.



(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)

(1) « Un chantier titanesque attend le futur président », Thomas Schmid, Die Welt, 24.4.2017, in le Courrier international, 27.4.2017.
(2) Thomas Legrand, "Arrêtons d'élire des présidents", Stock, 2014.
(3) http://www.arte.tv/guide/fr/072310-006-A/karambolage
(4) Télérama, 22.3.2017.
(5) https://www.youtube.com/watch?v=ZoGH7d51bvc&t=1017s
(6) « Et si on arrêtait les conneries ? – Plaidoyer pour une révolution politique », Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 2016. 

samedi 15 avril 2017

Des histoires de portes

A une semaine du premier tour de l'élection présidentielle française, le nombre d'indécis n'a jamais été aussi important, affirment les instituts de sondage. On pourrait donc croire que les meetings de campagne servent à convaincre. Ce n'est pas le cas de ceux de François Fillon: ils n'ont visiblement pour but que de galvaniser les supporteurs, pas de faire passer un message auprès de ceux qui s'interrogent. Trois personnes qui assistaient au meeting toulousain du candidat de la droite pour "se faire une idée" ont été mises à la porte parce qu'elles n'exprimaient pas assez d'enthousiasme. Elles avaient "une attitude de neutralité qui pouvaient les rendre suspectes" (1). Dans un meeting,  on attend de vous que vous soyez fan(atique)s. Qui cherche à se faire sa propre opinion inquiète.

Pendant ce temps, la bête de scène qu'est Jean-Luc Mélenchon grimpe dans les sondages. L'homme est incontestablement de gauche, je devrais m'en réjouir, mais je n'y arrive pas.
D'abord, je me méfie de ceux qui disent parler au nom du peuple. Le peuple existe-t-il? Est-il homogène, parle-t-il d'une seule voix, pense-t-il de la même manière? Il faut toujours préférer le pluriel au singulier. Qui sait ce qu'est le peuple? Un homme qui exerce des responsabilités politiques depuis plus de trente ans, qui a été conseiller régional, sénateur, ministre, président de parti, député européen sait-il ce qu'est le peuple?
On sent chez Mélenchon des accents populistes qui (m') inquiètent. On connaît sa hargne envers la plupart des journalistes. Il rejoint là celle de bon nombre de populistes qu'une presse libre dérange.
Il est, et c'est réjouissant, pour une France qui ouvre ses portes aux candidats réfugiés. "Candidat de la paix", il veut offrir l'asile à ceux qui fuient la guerre, la misère et le terrorisme. Bravo! Mais, dans le même temps, il est prêt à quitter l'Union européenne. Il veut renégocier les traités européens et, si cela s'avère impossible, il menace de quitter le navire. En février 2016, le député européen organisait "le procès" de l'U.E. et de sa "masse immense d'insectes bureaucratiques". Une expression qui, elle aussi, flirte avec le populisme. Ainsi donc, pour Mélenchon, la France devrait ouvrir davantage ses frontières en même temps qu'elle les refermerait? Peut-on être internationaliste à l'autre bout du monde et nationaliste à sa porte? Peut-on critiquer les murs et les frontières et vouloir en rétablir autour de soi? Mélenchon est-il le frère de Chevènement qui est à l'origine du nationalisme de gauche? "Face aux faiblesses d'une Europe coupable, selon lui, de tous les maux, écrivait Libération à l'occasion de ce "procès" (2), il s'agirait ni plus ni moins de préparer le Plan B, c'est-à-dire la sortie de l'euro et de l'Union européenne. Il s'agit là d'une logique binaire qui réduit le champ des possibles à une alternative. (...) Les peuples européens n'ont pas à choisir entre l'Europe des marchés et l'Europe des Nations. Entre l'Europe libérale et le Plan B, il existe une autre voie, celle d'une Europe démocratique, écologique et solidaire".
Moins d'Europe ne sauvera personne. Au contraire. Comment améliorer les politiques sociales, environnementales, sécuritaires, de migration, sinon en les harmonisant, en les tirant vers le haut au niveau du continent? Oui, le modèle économique européen est inégalitaire; oui, l'U.E. n'est pas assez démocratique. Mais la quitter pour ces raisons serait témoigner d'un manque d'imagination, de volonté et de combativité; faire preuve de lâcheté et de mépris pour toutes celles et tous ceux qui se sont battus pour abolir les frontières. Quitter l'U.E. serait choisir la régression. Avons-nous un autre choix que d'aller de l'avant, vers une Europe plus forte et plus solidaire?
Dans de très nombreux pays, l'U.E. est devenu le bouc émissaire idéal. L'ancienne ministre belge et ex-députée européenne Isabelle Durant, aujourd'hui députée du parlement bruxellois, le déplore: selon elle, écrit la Libre Belgique (3), "nombreux sont les parlementaires qui ont préféré plonger tête baissée dans la logique du c'est la faute à Bruxelles, plutôt que de se retrousser les manches pour jouer un rôle dans la construction européenne. On est typiquement dans l'européanisation des échecs et la nationalisation des réussites, note la députée." Nombreux sont les parlementaires qui hurlent, de facto, avec les loups populistes, qui expriment critique et dédain pour l'U.E. Quand demain les Britanniques auront quitté l'Europe qui pourront-ils rendre responsables de leurs échecs? Récemment, le Parlement bruxellois organisait un débat intitulé "Europe, je t'aime, moi non plus". "Il y avait six parlementaires sur 89", note Isabelle Durant. Cracher semble plus facile qu'entrer dans un débat.

Post-scriptum:
sur la sortie de l'euro et de l'UE, un billet Jean Quatremer:
http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2017/04/11/sortir-de-leuro-ben-voyons/
et l'avis de Joan Sfar qui s'apprêtait à voter Mélenchon, mais a changé d'avis...:
http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170415.OBS8050/le-coup-de-gueule-du-dessinateur-joann-sfar-contre-la-melenchonsphere.html
et l'avis de Jean-Pierre Filiu par rapport à la position de Le Pen et de Mélenchon sur la Syrie:
http://filiu.blog.lemonde.fr/2017/04/16/le-pen-melenchon-meme-combat-en-faveur-de-bachar-al-assad/

(1) http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/04/14/pas-assez-enthousiastes-ils-se-font-virer-d-un-meeting-de-fillon_1562897
(2) http://www.liberation.fr/planete/2016/02/02/europe-le-contresens-du-plan-b-de-melenchon_1430572
(3) "Les Belges veulent se réapproprier l'Europe", LLB, 1.4.2017.
(re)lire sur ce blog "Vive l'Europe (quand même!)", 15 mars 2017.