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mercredi 4 février 2026

Liberté pour Iouri Dmitriev !

Il est l'un des 4600 prisonniers politiques du tsar Poutine qui veut pouvoir réécrire l'histoire de son pays sans être contredit. L'historien Iouri Dmitriev a été arrêté en décembre 2016 sur la base d’accusations fallacieuses et est l’un des premiers et des plus anciens prisonniers politiques de la vague actuelle de répression menée par Poutine. Selon le dernier verdict, cet homme qui a eu 70 ans il y a quelques jours, gravement malade et laissé sans soin, en a encore pour six ans de prison.
Son crime, écrit un collectif dans une tribune récente (1): "c’est son travail de recherche sur l’histoire de la terreur stalinienne en Carélie, dans le nord de la Russie, et sa volonté de préserver la mémoire de ces crimes. Iouri Dmitriev dirigeait la section carélienne de l’association russe Memorial. Trente années durant, il a recherché les lieux de sépulture des victimes de la Grande Terreur et reconstitué, à partir de patientes recherches dans les archives, le destin des personnes assassinées".
En 2014, il s'était rendu coupable d'un autre crime : il avait condamné les actions de l'armée russe dans l’est de l’Ukraine. 

Sans doute atteint d’un cancer, "Dmitriev se voit refuser tout diagnostic et tout soin approprié depuis trois ans, déplore le collectif qui le soutient et qui appelle à la libération de tous les prisonniers politiques. Selon le verdict, il doit rester en détention pendant encore six ans. Cependant, tout retard dans la fourniture de soins médicaux appropriés pourrait rapidement s’avérer fatal."

Le collectif demande "aux responsables politiques des Etats-Unis, des pays européens et du Royaume-Uni, ainsi qu’aux représentants des organisations internationales, de mettre en œuvre tous les moyens diplomatiques et juridiques à leur disposition pour que Iouri Dmitriev soit libéré dès que possible. Son 70e anniversaire, célébré en détention, est une occasion importante de rappeler ses mérites et cette réalité : seule sa libération immédiate permettrait encore à Iouri de revoir ses proches".
Une pétition de soutien peut être signée sur le site de Mémorial France :
https://memorial-france.org/free-yuri-dmitriev/#add-sign

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/28/la-liberation-de-l-historien-iouri-dmitriev-est-particulierement-urgente-c-est-une-question-de-survie_6664421_3232.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

mercredi 29 décembre 2021

Que se taisent les morts

C'est une scène qu'on retrouve dans de nombreux films fantastiques : le monstre reste insensible aux coups d'épée, les flèches ne peuvent rien contre sa carapace, même l'effondrement d'une montagne sur son dos le laisse de marbre. Le spectateur croit le monstre définitivement anéanti quand il a disparu en hurlant sous une rivière d'or en fusion. Mais non, il en renait après quelques instants, en rugissant de plus belle.
Ainsi va le régime russe qui n'en finit jamais avec le soviétisme.

Hier, la Cour suprême de Russie a prononcé la dissolution de Memorial International, présentée par Le Monde (1) comme "l’ONG russe la plus ancienne et la plus connue pour ses travaux de recherche sur les répressions de l’époque soviétique". Elle avait été cofondée par le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov. Selon le procureur Alexeï Jafiarov, "il est évident que Memorial, en spéculant sur le thème de répressions au XXe siècle, crée une image mensongère de l’URSS comme Etat terroriste ». Il l'accuse, en outre, de « blanchir et de réhabiliter les criminels nazis ». 
"Pour de très nombreux Russes en quête d’informations sur le sort passé de leurs proches, poursuit Le Monde, l’ONG a joué un rôle de premier plan dans la documentation de la terreur stalinienne dont ont été victimes les familles. Elle continue encore aujourd’hui à le faire, alors que ces crimes sont relativisés ou mis sous le tapis. Sa disparition est en ce sens parlante : le pouvoir russe actuel, dont les représentants revendiquent fièrement l’héritage des services de sécurité soviétiques, se débarrasse de la dernière organisation critiquant ouvertement ce legs et pointant les similitudes entre pratiques passées et présentes." 

La veille, lundi, la Justice russe avait condamné l'historien du goulag Iouri Dmitriev à 15 ans de détention. "Pour de nombreuses ONG, relève Le Monde (2)M. Dmitriev paye pour ses recherches sur l’ampleur des répressions staliniennes, une page de l’histoire dont le Kremlin s’efforce de minimiser l’importance car en contradiction avec le discours officiel sur l’héroïsme et la grandeur de la Russie, héritière de l’URSS. M. Dmitriev a passé des décennies à localiser des charniers et à exhumer les restes de victimes. Sous Vladimir Poutine – qui est un ancien officier du KGB, l’organisation héritière des polices politiques de Lénine et Staline –, l’accès aux archives d’Etat concernant ces sujets a été considérablement réduit et les identités des exécutants des purges, classées secrètes. "

Du passé, faisons table rase. Et faisons taire celles et ceux qui veulent entretenir la mémoire de gens qui n'ont jamais existé. Iouri Dmitriev et ses amis voulaient que justice soit rendue aux milliers de prisonniers du Goulag morts en captivité, notamment ceux de Sandormokh, un hameau abandonné en Carélie russe, où ils avaient découvert en 1997 un charnier de centaines de fosses communes.
"Rien ne devait se savoir", écrit Bernard De Backer dans un article glaçant, très documenté, récemment publié sur son blog et consacré au livre Sandormokh - Le livre noir d'un lieu de mémoire, d'Irina Flige (3)," ni l’exécution, ni le nom, ni la date, ni le lieu du supplice et de l’enfouissement des cadavres sous terre, ni, bien sûr, l’identité des auteurs. Quelques survivants ou évadés, témoins d’époque qui passèrent par les îles Solovki entre les deux guerres, membres des familles sans nouvelles de leurs proches, habitants du voisinage ayant vu ou entendu des mouvements suspects conservaient leurs souvenirs en silence." Le silence de l'Etat soviétique était plus lourd encore, plus oppressant, plus effrayant. Un silence totalitaire. Celui du régime de Vladimir Poutine l'est tout autant. Comme s'il endossait la responsabilité des dirigeants soviétiques, l'Etat russe veut à toute force enfermer son passé dans le mensonge. Ce qui a eu lieu n'a pas eu lieu. Les morts inconnus n'ont jamais existé. Le vernis démocratique dont se targuait encore parfois le régime poutinien ne cherche plus à faire illusion. Le monstre est toujours vivant. 

Peuples gores et peineux, aux pensées anomiques
Nations mornes et fangeuses, esclaves anachroniques
Qui marchent lentement sous l'insulte et la trique
Des tribuns revenus de la nuit soviétique
C'est l'histoire assassine, qui rougit sous nos pas
C'est la voix de Staline, c'est le rire de Beria
C'est la rime racoleuse d'Aragon et d'Elsa
C'est le cri des enfants morts à Karaganda
"Karaganda (Camp 99)", Hubert-Félix Thiéfaine (Stratégie de l'inespoir)

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/29/en-russie-la-dissolution-de-l-ong-memorial-marque-l-ampleur-du-recul-democratique-de-l-ere-poutine_6107571_3210.html
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/27/en-russie-l-historien-du-goulag-iouri-dmitriev-condamne-a-quinze-ans-de-prison_6107414_3210.html
(3) https://geoculture.blog/2021/11/25/regler-son-compte-a-sandormokh/#more-11978

Il reste possible de continuer à soutenir Memorial, notamment via Memorial France: 
http://memorial-france.org/about-us/