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mercredi 20 mai 2026

Un rêveur israélien avec un passeport palestinien

Un homme de paix vient de disparaître. Il faisait partie de ces trop rares personnes capables d'être dans deux camps opposés. Non par indécision ou par lâcheté, mais par conviction.
Ofer Bronchtein vient de mourir. Il était, écrit Le Monde (1), "selon ses propres mots, un éternel « amoureux ». Un amoureux du peuple d’Israël, sa terre natale, mais aussi un amoureux du peuple palestinien dont il disait partager la souffrance". Militant de la paix au Proche-Orient, il défendait inlassablement la solution à deux Etats et était également critique vis-à-vis du gouvernement Netanyahou et du Hamas. Malgré les massacres du 7-octobre, malgré la guerre de destruction que mène Israël à Gaza, et malgré sa maladie, il a poursuivi son combat. Toujours dans Le Monde, Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), affirme que  Ofer Bronchtein "n’a jamais fait son deuil d’Oslo. Ofer incarnera pour toujours cette période des années 1990 où la paix semblait à portée de main". Emmanuel Macron, dont il fut un conseiller officieux, l'avait chargé d'une mission : "aller à la rencontre des acteurs et personnalités des sociétés civiles israéliennes et palestiniennes (…) afin de les interroger sur les conditions de la relance des processus de paix". C'est lui qui poussera le président français à reconnaître l'Etat palestinien en septembre 2025.

Il accusait le gouvernement Netanyahou, qui lui "faisait honte", de diviser le peuple juif. Et il fustigeait aussi le Hamas. On pouvait entendre sa voix sur France Inter ce matin (2) : "Le jour où il y aura la paix entre Israéliens et Palestiniens, c'est le jour où il y aura des leaders assez courageux, assez forts pour demander pardon. Il y a des injustices terribles qui ont été et qui sont faites par les Israéliens vis-à-vis des Palestiniens et il y a des choses que les Palestiniens ont faites qui sont absolument difficiles à pardonner. Mais il va falloir se pardonner. Le Hamas est l'ennemi du peuple palestinien. Le Hamas savait très bien qu'après l'attentat du 7-octobre la riposte israélienne serait terrible. Il le savait. Il y a des milliers d'enfants qui sont orphelins. Pas orphelins d'une mère et d'un père. Orphelins de tout, qui se baladent dans les rues détruites de Gaza. Ces orphelins-là, il vont vouloir de la vengeance, il faut leur donner l'espoir. Ça va prendre du temps. La plupart des Palestiniens et la plupart des Israéliens malgré le deuil, malgré la souffrance veulent la paix."

Menacé en France où il vivait depuis la fin des années '90, il avait refusé toute protection, ne voulant pas laisser croire aux antisémites qu'ils ont gagné.
Dans Le Monde encore, la rabbine Delphine Horvilleur parle de lui comme quelqu'un de "très aimant et très aimé" : "Ofer a pu être considéré comme un traître par des gens de son propre camp en Israël. Mais il cultivait cet art juif du désaccord, la “mahloket’’, une bénédiction dans notre monde où l’on a tant de mal à parler avec des gens qui ne sont pas d’accord avec vous".
Le quotidien israélien Haaretz décrivait Ofer Bronchtein comme "un rêveur israélien avec un passeport palestinien". 

(1) https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/05/18/la-mort-d-ofer-bronchtein-le-reveur-israelien-qui-avait-un-passeport-palestinien-infatigable-militant-de-la-paix-au-proche-orient_6691016_3382.html
(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-journal-de-8h/le-journal-de-08h00-du-mardi-19-mai-2026-8730839

mercredi 8 novembre 2023

Une guerre sans fin ?

Quand et comment cette satanée guerre entre Israël et le Hamas pourra-t-elle prendre fin ? 
Le quotidien israélien de gauche Ha'Aretz s'interroge (1) : "Qu'entendent précisément l'armée et le gouvernement israéliens en affirmant vouloir éradiquer le Hamas ? Assassiner seulement les dirigeants politiques et militaires de cette organisation ou démobiliser de force plusieurs dizaines de milliers de miliciens islamistes et de simples fonctionnaires ?" Le journal rappelle qu'on ne pourra se passer de l'administration civile (non partisane) constituée par le Hamas après qu'il a expulsé, en 2007, l'Autorité palestinienne de la bande de Gaza. Une administration qui rassemble quelque 40.000 fonctionnaires qui répondent aux besoins quotidiens des habitants : enseignants, médecins, policiers, ingénieurs, etc. C'est ce qui s'est passé en Irak après la chute du dictateur : un grand nettoyage qui a occasionné "un échec colossal et retentissant". Des milliers de fonctionnaires furent licenciés parce que membres du parti Baas de Saddam Hussein. Beaucoup avaient été contraints à faire allégeance au parti et, renvoyés, rejoignirent les rangs d'Al-Qaida ou de Daech, tandis que l'Etat irakien ne pouvait plus fonctionner.
Ha'Aretz fait remarquer que le Hamas a des partisans dans presque tous les pays arabo-musulmans, qu'il dispose de forces armées au Liban qui ont prouvé leur capacité de nuisance et qu'il pourrait trouver en Syrie une base d'opération supplémentaire. Par ailleurs, le Qatar héberge une partie de la direction du Hamas, mais on imagine difficilement Israël entrer en guerre avec ce pays. Donc, vaincre le Hamas à Gaza ne le tuera pas. "Il faut soupeser les nouvelles menaces que cette campagne militaire risque d'engendrer." La plus grave : le Hamas pourrait passer du statut de mouvement politico-militaire, cherchant à stabiliser son pouvoir sur la bande de Gaza et à mener la guerre contre Israël, au statut d'organisation coopérant avec d'autres groupes terroristes à travers le monde. Déjà les milices chiites en Irak et les houthistes au Yemen - "mandataires iraniens dans la région" - menacent de frapper des cibles américaines au nom de la guerre en Palestine. 
De plus, écrit encore Ha'Aretz "la guerre contre le Hamas ne pourra se terminer sur une absence de plan de sortie censé garantir un nouvel ordre dans la bande de Gaza". Il faudra pour cela un nouveau gouvernement israélien, débarrassé de ses membres d'extrême droite, tel son ministre chargé des Territoires, "un pyromane qui (...) n'a démontré d'autre compétence que celle d'embraser les territoires palestiniens en Cisjordanie". Et il faudra "rapidement se mettre d'accord sur qui contrôlera Gaza, de préférence en se fondant sur une source d'autorité considérée comme légitime par la majorité de la population palestinienne. Sans cela, le Hamas récupèrera rapidement sa capacité de nuisance, à Gaza et sur de nouveaux théâtres. Et Israël s'embourbera durablement, comme au Liban entre 1982 et 2000."

Pendant ce temps, en Israël, le camp de la paix est décimé. Parmi les 1.400 tués lors du massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre, on compte de nombreux militants de la paix. Les habitants des kibboutz attaqués, les jeunes fêtards du festival de musique étaient, dans leur majorité, engagés à gauche. Certains entretenaient de bonnes relations, parfois d'entraide, avec des Gazouis. La plupart de leurs proches ont cessé de croire en la paix. Un reportage dans le Journal de 20h de France 2 hier l'indiquait. Le NewYork Times a également recueilli des témoignages (2). 
J’ai toujours cru qu’une mère d’un côté de la frontière voulait exactement la même chose qu’une mère de l’autre côté, témoigne l’une des rescapées. Que nos enfants aillent à l’école, qu’ils rient, mangent une glace. Les choses simples du quotidien. Je ne sais pas si j’arriverai encore à y croire.” Cette femme explique avoir “vraiment élevé [ses] enfants à voir l’être humain en tout un chacun” et raconte que sa voiture a même souvent été utilisée par des habitants du kibboutz pour “emmener bénévolement des patients de Gaza jusqu’à des hôpitaux israéliens”.
Je suis profondément de gauche, pose une autre jeune femme interrogée. Pendant les autres conflits, quand je voyais des vidéos de mères et d’enfants [à Gaza], je pleurais. Ça me brisait vraiment le cœur. Maintenant, je les vois, et je n’ai plus cette compassion. Je ne l’ai plus en moi, elle est partie.

Pendant ce temps, le directeur de la rédaction du quotidien libanais Al-Akhbar (qui est également l’un des porte-voix officieux de l’Axe de la résistance, qui lie notamment les milices pro-iraniennes de la région, le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais et les houthistes du Yémen) relativise les pertes humaines dans la bande de Gaza : les mères palestiniennes feront d'autres enfants...
"Pour le Hamas, écrit le Courrier international (3), la situation militaire “n’est pas si mauvaise”, et il n’est pour l’heure pas question de faire des concessions, estime Ibrahim Al-Amine. La raison, selon lui, c’est “qu’environ 50 000 femmes sont enceintes à Gaza” et que celles sur le point d’accoucher “vont donner naissance à 5 500 enfants en un mois”, a-t-il affirmé sur la chaîne de télévision libanaise Al-Jadeed, le dimanche 5 novembre. “Dans deux mois, si Dieu le veut, les Palestiniennes auront compensé la perte de tous les martyrs”, à savoir les personnes mortes sous les bombes israéliennes.
Choquée, la journaliste et romancière libanaise Najwa Barakat dénonce les “Ibrahim Al-Amine et consorts”, pour lesquels la mort d’enfants et d’innocents n’est qu’un “dégât collatéral” dans la bataille inévitable de “la résistance contre l’ennemi”, écrit-elle sur le site qatari Al-Araby Al-Jadeed."
De tels propos démontrent, dit-elle, "une insensibilité aux souffrances des Gazaouis". “On dirait qu’ils assistent en spectateurs aux drames de la population de la bande de Gaza", voire “applaudissent la hausse du nombre de morts”. “Ils ne diffèrent pas beaucoup de l’ennemi en ce qu’ils minimisent” l’importance des morts et n’y voient que “des nombres qu’il est possible de remplacer par d’autres nombres”. “Les Palestiniennes donneront naissance à d’autres enfants, certes, mais ce n’est pas pour qu’ils soient [à la disposition] de ceux qui leur brisent le cœur”, ajoute-t-elle, en déplorant que la vie de ces femmes ressemble à un chemin de croix sans fin.
La situation de ces femmes enceintes est particulièrement difficile et les accouchements se font dans les pires conditions, les hôpitaux étant détruits, surpeuplés ou en manque d’électricité, d’eau et d’équipements, rappelle CNN. Le site de la chaîne américaine rapporte les paroles de l’une de ces femmes, Reham Ahmed Al-Sadi, enceinte de neuf mois : “La guerre a détruit la joie que devait être ma grossesse.”
Selon le Hamas, écrit encore le Courrier international, le bilan aurait dépassé les 10 000 morts. Parmi ces victimes, près de 40 % – quelque 3 900 personnes – seraient des enfants, selon une estimation onusienne.

(1) Zvi Barel, "En finir avec le Hamas à Gaza, et après ?", Ha'Aretz, 17.10.2023, in Le Courrier international, 2.11.2023.
(2) https://www.courrierinternational.com/video/video-ils-croyaient-en-la-paix-le-hamas-leur-a-ote-leur-empathie-des-rescapes-israeliens-temoignent
(3) https://www.courrierinternational.com/article/polemique-les-femmes-de-gaza-ne-sont-pas-des-uterus-au-service-de-la-resistance