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mercredi 20 mai 2026

Un rêveur israélien avec un passeport palestinien

Un homme de paix vient de disparaître. Il faisait partie de ces trop rares personnes capables d'être dans deux camps opposés. Non par indécision ou par lâcheté, mais par conviction.
Ofer Bronchtein vient de mourir. Il était, écrit Le Monde (1), "selon ses propres mots, un éternel « amoureux ». Un amoureux du peuple d’Israël, sa terre natale, mais aussi un amoureux du peuple palestinien dont il disait partager la souffrance". Militant de la paix au Proche-Orient, il défendait inlassablement la solution à deux Etats et était également critique vis-à-vis du gouvernement Netanyahou et du Hamas. Malgré les massacres du 7-octobre, malgré la guerre de destruction que mène Israël à Gaza, et malgré sa maladie, il a poursuivi son combat. Toujours dans Le Monde, Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), affirme que  Ofer Bronchtein "n’a jamais fait son deuil d’Oslo. Ofer incarnera pour toujours cette période des années 1990 où la paix semblait à portée de main". Emmanuel Macron, dont il fut un conseiller officieux, l'avait chargé d'une mission : "aller à la rencontre des acteurs et personnalités des sociétés civiles israéliennes et palestiniennes (…) afin de les interroger sur les conditions de la relance des processus de paix". C'est lui qui poussera le président français à reconnaître l'Etat palestinien en septembre 2025.

Il accusait le gouvernement Netanyahou, qui lui "faisait honte", de diviser le peuple juif. Et il fustigeait aussi le Hamas. On pouvait entendre sa voix sur France Inter ce matin (2) : "Le jour où il y aura la paix entre Israéliens et Palestiniens, c'est le jour où il y aura des leaders assez courageux, assez forts pour demander pardon. Il y a des injustices terribles qui ont été et qui sont faites par les Israéliens vis-à-vis des Palestiniens et il y a des choses que les Palestiniens ont faites qui sont absolument difficiles à pardonner. Mais il va falloir se pardonner. Le Hamas est l'ennemi du peuple palestinien. Le Hamas savait très bien qu'après l'attentat du 7-octobre la riposte israélienne serait terrible. Il le savait. Il y a des milliers d'enfants qui sont orphelins. Pas orphelins d'une mère et d'un père. Orphelins de tout, qui se baladent dans les rues détruites de Gaza. Ces orphelins-là, il vont vouloir de la vengeance, il faut leur donner l'espoir. Ça va prendre du temps. La plupart des Palestiniens et la plupart des Israéliens malgré le deuil, malgré la souffrance veulent la paix."

Menacé en France où il vivait depuis la fin des années '90, il avait refusé toute protection, ne voulant pas laisser croire aux antisémites qu'ils ont gagné.
Dans Le Monde encore, la rabbine Delphine Horvilleur parle de lui comme quelqu'un de "très aimant et très aimé" : "Ofer a pu être considéré comme un traître par des gens de son propre camp en Israël. Mais il cultivait cet art juif du désaccord, la “mahloket’’, une bénédiction dans notre monde où l’on a tant de mal à parler avec des gens qui ne sont pas d’accord avec vous".
Le quotidien israélien Haaretz décrivait Ofer Bronchtein comme "un rêveur israélien avec un passeport palestinien". 

(1) https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/05/18/la-mort-d-ofer-bronchtein-le-reveur-israelien-qui-avait-un-passeport-palestinien-infatigable-militant-de-la-paix-au-proche-orient_6691016_3382.html
(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-journal-de-8h/le-journal-de-08h00-du-mardi-19-mai-2026-8730839

vendredi 27 mars 2026

Gens de rien

Il est bien loin le temps où les états majors militaires osaient parler de frappes chirurgicales. Comme si une frappe n'était pas par essence violente et comme si la chirurgie pouvait être destructrice.
On voit dans quel état est la bande de Gaza. Les frappes de l'armée israélienne qui visaient les combattants du Hamas ont tué des dizaines de milliers de civils et le territoire est détruit dans sa majeure partie.
La guerre que mènent Israël et les Etats-Unis au régime dictatorial iranien a de sanglantes retombées sur une population iranienne à présent prise en tenailles entre ce régime répressif et les bombes et missiles qui visent la fin de ce dernier (bien que les motivations de cette guerre restent floues).
Le Liban se retrouve entraîné dans cette guerre, une de plus, à cause du Hezbollah et des réactions tout aussi destructrices de l'armée israélienne. Comme toujours, comme ailleurs, ce sont les civils qui paient le prix le plus lourd.

Et pendant qu'Israël mène cette guerre, les colons en profitent pour s'attaquer à des villages de Cisjordanie : agression d'habitants, incendies d'habitations et de voitures, jets de pierres.
"Depuis le début de la guerre avec l’Iran, rapporte Le Monde (1), les colons les plus extrémistes, qui bénéficient d’une impunité de fait depuis des mois, ont multiplié les assauts, tuant six Palestiniens en trois semaines. Cette dégradation a conduit des anciens généraux israéliens à rendre publique, le 16 mars, une lettre ouverte adressée à la hiérarchie militaire afin de dénoncer ce qu’ils qualifient de « pogroms » et de « terrorisme juif »." Dimanche dernier, indique encore Le Monde, le ministre israélien des finances, chargé des colonies, "a déclaré viser « l’effondrement » de l’Autorité palestinienne et l’annexion complète de la Cisjordanie. Le candidat de gauche, Yaïr Golan, a dénoncé le soutien du gouvernement au « terrorisme juif » alors que l’armée opère sur deux fronts, en Iran et au Liban."
"La guerre lancée par l’Etat hébreu avec les Etats-Unis contre l’Iran a déplacé l’attention médiatique et politique, constatent les Palestiniens (2). « La bande de Gaza et la Cisjordanie sont en quelque sorte reléguées au second plan parce que tous les regards sont tournés vers un problème régional plus grand », souligne la ministre, en poste depuis 2025. « Dans le même temps, nous assistons à une recrudescence sans précédent des actes terroristes perpétrés par les colons illégaux sur l’ensemble du territoire palestinien », s’alarme-t-elle, en dénonçant le rôle joué par des membres influents du gouvernement israélien dans la défense du mouvement de colonisation."

Dans la guerre sans merci que mène le boucher de Moscou à l'Ukraine, les pertes côté russe (morts et blessés) seraient de 40 000 par mois (3). Et combien de morts en Ukraine ?
Mais toutes ces morts, tous ces drames, ces gens mutilés, ces familles endeuillées, ces villages et ces villes détruites, rien de tout cela n'a d'importance face à la volonté de conquête et de pouvoir de ces extrémistes. Les gens n'existent pas.

Chacun défend ses intérêts, et dans le calcul froid des pertes et des profits, le sang humain n’a aucune importance. (...)
J'ai en moi une question : quand le monde décidera-t-il que la vie d’un enfant à Gaza, à Téhéran ou au Koweït a plus de valeur que tous les détroits et tous les gisements pétroliers ?
Taleb Alrefai, écrivain koweïtien (4)

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/23/en-cisjordanie-une-serie-d-attaques-coordonnees-commises-par-des-colons-juifs-contre-des-villages-palestiniens_6673876_3210.html
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/26/l-autorite-palestinienne-alerte-sur-le-terrorisme-des-colons_6674405_3210.html
(3) https://www.marianne.net/societe/defense/dronification-comment-l-ukraine-a-inflige-6-000-pertes-a-la-russie-en-quatre-jours
(4) https://www.lemonde.fr/livres/article/2026/03/20/pour-l-ecrivain-libanais-charif-majdalani-le-liban-se-trouve-bel-et-bien-entraine-a-son-corps-defendant-dans-de-nouvelles-calamites_6672741_3260.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

dimanche 1 mars 2026

L'humour du Kremlin

Voilà donc les Iraniens débarrassés de ce Guide suprême qui ne les avaient menés qu'à la dictature et à la répression suprêmes. Bien sûr, comme d'habitude, les Etats-Unis - malgré les grandes déclarations de Trump qui se voit en grand pacificateur, guide suprême de son Conseil de la paix - jouent les gendarmes du monde. Bien sûr, les règles du droit international sont bafouées. Comme elles le sont un peu partout ces derniers temps avec une ONU de plus en plus sans autorité et sans moyens. Le régime iranien, lui, n'a jamais eu que mépris pour les règles internationales. On ne pleurera pas la disparition du Boucher de Téhéran et de ses gros bras. Au contraire.

De nombreux pays appellent à la désescalade, mais deux seulement condamnent clairement les attaques américaines et israéliennes : le Pakistan et la Russie (1). Cette dernière avec cet humour à présent habituel qui nous désarçonne toujours  : "La Russie, signale Le Monde (2), a dénoncé, samedi, une « agression armée préméditée et non provoquée » des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, le ministère des affaires étrangères russe affirme que « l’ampleur et la nature des préparatifs politico-militaires et de propagande » ayant précédé ces frappes, notamment le déploiement d’un important contingent militaire américain dans la région, « ne laissent aucun doute » sur le caractère planifié de l’opération. Moscou estime qu’il s’agit d’une violation des « principes fondamentaux et normes du droit international » à l’encontre d’un État souverain membre de l’ONU."
Remplacez "Etats-Unis et Israël" par "Russie" et "Iran" par "Ukraine" et la Russie se condamnerait elle-même. "La diplomatie russe, écrit encore Le Monde, condamne également le fait que ces attaques aient été menées alors qu’un processus de négociation venait de reprendre, censé favoriser une normalisation durable autour de la République islamique. Elle affirme que ces frappes contredisent les assurances transmises à la partie russe quant à l’absence d’intérêt d’Israël pour une confrontation militaire avec l’Iran."

En attendant, les risques provoqués par cette opération militaire sont aussi nombreux que les questions qu'elle suscite : mènera-t-elle à une guerre civile en Iran, à un embrasement de toute la région ? Conduira-t-elle à la démocratie et au respect des droits humains en Iran ? Quels sont les objectifs des Etats-Unis (pas sûr qu'ils soient clairs dans la tête de celui qui est censé les présider) ? Qui sera le prochain pays sur la liste de Trump ?

(1) https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/28/iran-carte-reactions-guerre/
(2) https://www.lemonde.fr/international/live/2026/02/28/en-direct-israel-annonce-avoir-lance-une-frappe-preventive-contre-l-iran-des-explosions-retentissent-a-teheran_6668663_3210.html



samedi 29 novembre 2025

La vie des autres

Répondre à la violence par la violence, à la haine par la haine, c'est tout ce que sait faire le gouvernement israélien. Deux Palestiniens qui se rendaient à l'armée israélienne ont été tués sciemment en Cisjordanie (1). Des documents filmés en attestent. Et alors ? Quelle importance ? C'étaient des terroristes, balaie le ministre de la Sécurité nationale. Il sait qu'il a l'opinion publique avec lui. Cette exécution, rapportait hier un journaliste de France Inter, laisse la population israélienne indifférente. Depuis le 7-octobre, seuls les rares médias de gauche et quelques ONG s'indignent. Les vies humaines ne comptent pas, ne comptent plus.
Pas plus qu'en Russie. Pour le tueur en série Poutine, les centaines de milliers de morts qu'engendre sa guerre, y compris dans les rangs de son armée, n'ont aucune valeur. Il a aussi l'opinion publique avec lui. Il la contrôle d'une main de fer. Lui a sans cesse peur, affirment différentes sources, pour sa vie, mais celle des autres n'éveille aucun intérêt chez lui.
Tous ceux qui pensent qu'on n'a jamais essayé l'extrême droite et qu'il faut lui laisser sa chance feraient bien d'y réfléchir. L'extrême droite est étrangère aux notions de vie, de droit et d'humanité.

Je maudis la guerre, toute guerre, quelle qu'en soit la forme, quel qu'en ait été le motif. Tout vaut mieux que la guerre, il ne peut y avoir aucune exception à cela, cela n'admet aucune clause. Seule une personne sur mille veut la guerre, et c'est celle qui a tous les moyens de s'en mettre à l'abri et qui compte en tirer un profit ; pourquoi les autres souffrent-ils ? (...)
La guerre n'a pas de fondement dans les lois de la nature. La nature est calomniée ! La vie de tous les êtres vivants est fondée sur la convergence des intérêts, sur la coopération. Le chêne ne peut vivre sans le mycélium, de même que le mycélium ne peut vivre sans le chêne, ou la plante sans les insectes qui pollinisent ses fleurs. Nous parlons. d'
entre-dévorement des animaux et ne savons pas lire les pages de leur contrat. Ah, si les hommes se dévoraient les uns les autres, cela pourrait être une sorte de justification. Dans le monde des animaux, nous ne connaissons qu'une seule guerre : celle des fourmis ; il n'y a presque aucun doute que l'humanité future s'organisera à la manière des fourmis : heureux esclavage universel, atrophie de la pensée et de la volonté, mécanisation des mouvements, suppression des sentiments. Nous en approchons à pas de géant.
Mikhaïl Ossorguine, "Dans une bourgade paisible de France" (Verdier, 2025), écrit au tout début de la seconde guerre mondiale.
(M. Ossorguine avait connu les prisons tsaristes, puis bolcheviques et était alors réfugié en France où il a fui Paris occupé par l'armée nazie pour s'installer en zone dite libre.)

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/11/29/la-mort-filmee-de-deux-palestiniens-revelatrice-des-methodes-de-l-armee-israelienne-en-cisjordanie_6655347_3210.html

dimanche 29 septembre 2024

Ceux qui prendront l'épée

Un tueur en série vient d'être assassiné. Hassan Nasrallah est mort dans l'explosion de son immeuble provoquée par l'armée israélienne. Il n'aura pas pu fêter, comme il s'apprêtait à le faire, le pogrom perpétré le 7 octobre 2023 par ses amis du Hamas. Il se réjouissait déjà des "festivités entourant le premier anniversaire du Déluge d’Al-Aqsa ". Il y a des hommes qui trouvent leur plaisir dans les actes les plus inhumains.
Quelques jours avant sa mort, l'hebdomadaire Franc-Tireur traçait son portrait (1).
"Visé par les opérations israéliennes, le chef et guide religieux du Hezbollah ne se contente pas de transformer le Liban en colonie de l’Iran, de commander des attentats ou d’abreuver le nord d’Israël de roquettes, il a toujours voulu l’escalade…" Et de rappeler qu' "il ne doit sa carrière de chef fanatique qu’à l’Iran et à son goût pour la violence armée". En 1982 - il a alors 22 ans - il participe à la création du Hezbollah, le « Parti de Dieu », inféodé à l’Iran. "L’année suivante, le parti signe son entrée sur scène avec deux attentats-suicides contre des forces militaires américaines (241 victimes) et françaises (58 victimes). Sa notoriété décolle avec les prises d’otages, parmi lesquels plusieurs Français." À 32 ans, le voilà nommé secrétaire général du Hezbollah. Il se donne deux missions : "expulser Israël du Liban (Tsahal y était entré en 1982 pour en déloger les combattants de Yasser Arafat) et détruire l’État hébreu. En secret, il nourrit une troisième ambition : étendre sa toile sur le Liban pour le transformer en province de l’Iran." En 1990, à la fin de la guerre, le Hezbollah refuse de déposer les armes, contrairement aux autres milices. C'est que cet antisémite et négationniste veut en finir avec Israël. 
Au Liban, "la liste de ses victimes est longue, du Premier ministre libanais Rafic Hariri (et ceux qui enquêtaient autour de cet assassinat) à l’intellectuel chiite Lokman Slim, en passant par des juges, des journalistes, des députés ou même de simples quidams risquant de mettre des bâtons, voire de simples brindilles, dans ses roues". Sous son égide, le Hezbollah ne fait pas de quartier. Il faut dire que l’assassinat de Rafic Hariri a failli le faire vaciller. En 2006, après le départ un an auparavant du Liban des troupes syriennes qui le protégeaient, il déclenche une guerre contre Israël. "En trente-trois jours, le Liban est détruit, mais Nasrallah clame la « victoire divine ». Le voilà, enfin, maître du pays." Le Hezbollah, affirme encore Franc-Tireur, était devenu l’organisation « narco-islamiste » la mieux dotée au monde : près de 1 milliard de dollars par an grâce au trafic de drogue. Le Hezbollah de Nasrallah a, avec l'aide de la Russie de Poutine, sauvé le dictateur Bachar al-Assad, au prix de massacres et de crimes contre l’humanité. Mais qu'importait pour lui l'humanité ?

Voilà l'homme dont la mort est aujourd'hui pleurée par certains Libanais et fêtée par d'autres. Cet assassinat mettra-t-il fin à la guerre que se livrent Israël et le Liban ? On aimerait le croire, mais on reste (très) sceptique. "Cette guerre nous met face à une équation impossible", écrivait le 22 septembre (avant sa mort donc) le quotidien libanais L'Orient-Le Jour (2) qui affirmait alors qu'on ne peut oublier ce qu'est le Hezbollah, qu'on ne peut pas le confondre, comme le fait le gouvernement israélien, avec le Liban, qui rappelait que c'est ce même Hezbollah qui a ouvert un font de soutien à Gaza dès le 8 octobre en prenant le Liban en otage "des calculs de l'axe iranien". On ne peut, écrivait encore L'Orient-Le Jour fermer les yeux sur tous les coups de force du Hezbollah, sur toutes les fois où Nasrallah a menacé de déclencher une guerre civile, sur tous les assassinats dans lesquels il est accusé - "non sans raison" - d'avoir joué un rôle majeur, sur son implication probable dans l'importation et le stockage du nitrate d'ammonium qui a explosé dans le port de Beyrouth en août 2020 (235 morts, 6.500 blessés, 300.000 sans abri). "On ne peut pas non plus oublier que le sort des civils était le cadet de ses soucis quand il commettait les pires crimes de guerre pour permettre à son allié syrien de survivre."
"Mais en face, c'est Israël. Israël qui a détruit Gaza, qui a tué des Palestiniens par dizaines de milliers, qui occupe et met à feu la Cisjordanie et qui promet le même sort au Liban. On peut vouer le Hezbollah aux gémonies, ce sont bien des Libanais, quelle que soit leur communauté, qui sont et vont être tués par l'armée israélienne. C'est bien le Liban qui sera détruit si le Hezbollah est défait."
Le quotidien estime qu'il fallait dès le départ s'opposer à un front de soutien au Hamas, "qui ne sert ni les intérêts du Liban, ni même celui des Palestiniens", mais qu'il fallait le faire "dans une logique d'ouverture et de compréhension de ce qui se passe dans la région", "penser collectivement au rôle que le Liban, et non le Hezbollah, devait jouer dans cette séquence". Il appelle les responsables politiques libanais (y en a-t-il encore dans cet Etat qui n'en est plus qu'une ombre ?) à sortir de leur rôle passif en appelant le Hezbollah à mettre fin à cette guerre sans chercher à l'humilier. Tout faire pour prévenir le pire. En est-il encore temps ?

(1) Joseph Khoury et Michaël Prazan, "Demi-mollah", Franc-Tireur, 25.9.2024.
(2) Anthony Samrani, "Est-il déjà trop tard ?", L'Orient-Le Jour , 22.9.2024, in Le Courrier international, 26.9.2024.
A écouter et lire à propos de l'attaque aux bipeurs et des crimes commis par le Hezbollah, le dernier billet de Sophia Aram : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-23-septembre-2024-2438552
Post-scriptum : à lire dans Le Monde Nasrallah, adulé et haï :
https://www.lemonde.fr/guerre-au-proche-orient/article/2024/09/30/dans-le-monde-arabe-des-reactions-a-fronts-renverses-qui-refletent-la-double-dimension-du-hezbollah_6339243_6325529.html


jeudi 21 décembre 2023

Indignations sélectives

L'ONU Femmes (UN Women) dénonce à raison les violences sexuelles dont les femmes sont victimes dans les conflits. Ce fut le cas le 25 novembre encore, lors de la Journée internationale pour l'élimination de la violence faite aux femmes. Ces dernières années, le mouvement #MeToo appelait à croire les femmes sur parole quand elles se disent victimes de violences sexuelles et à mettre fin au "silence complice". Et voilà que tant de femmes elles-mêmes se taisent face à l'horreur. 

Le viol, rappelle Inna Shevchenko (1), est défini par la Cour pénale internationale comme un crime de guerre à part entière. "Et pourtant, tout ce que nous avons pu entendre d'ONU Femmes jusqu'à présent, ce sont deux déclarations sur la situation humanitaire à Gaza, laissant les femmes victimes du Hamas dans l'oubli. Cette douloureuse décadence est confirmée par le silence quasi absolu de la plupart des mouvements féministes de premier plan, partout dans le monde." Pour Feminist, un compte Instagram suivi par six millions de personnes, l'attaque du Hamas n'est que "une riposte à l'occupation israélienne" (message supprimé ensuite). Et pour beaucoup de soutiens à la cause palestinienne, ce que les Israéliennes et les Israéliens ont vécu le 7 octobre n'est que normal, attendu, inévitable. Comme si une femme violée, dépecée, massacrée n'existait pas si elle est juive.  "Jamais auparavant, écrit encore Inna Shevchenko,  nous n'avions vu des féministes contextualiser des crimes de viol. Aussi juste que soit la défense des Palestiniens, victimes des bombardements impitoyables d'Israël et du pouvoir du Hamas, elle est devenue une justification pour négliger les femmes victimes du 7 octobre."
Les Juifs, écrit-elle encore, sont "devenus le vieil homme blanc du féminisme occidental. Donc, circulez, il n'y a rien à voir que des actes tragiques sans doute mais logiques. "La convergence des luttes n'a abouti qu'à une divergence croissante entre les femmes. L'occupation est une raison suffisante pour beaucoup de se détourner des femmes victimes israéliennes ; le soutien impérialiste des Etats-Unis en a conduit autant à négliger les filles et les femmes ukrainiennes violées et torturées ; et bien sûr l'islamophobie des manifestations contre le hijab justifie l'abandon des femmes iraniennes violées dans les prisons et tuées par le régime islamique. Et pourtant, il s'agit toujours de nous, les femmes, et non de nous, la gauche, les woke, les anti-impérialistes, les anti-Israël... Nous les femmes, où sommes-nous aujourd'hui ?"

Hala Abou Hassira, ambassadrice en France de l'Autorité palestinienne, est, semble-t-il, aveugle et sourde : "je n'ai pas entendu les témoignages et je n'ai pas vu les images", a-t-elle déclaré, interrogée sur ce qu'elle pensait "comme femme" des viols commis par le Hamas (2). 
Cette cécité et cette surdité volontaires poussent au négationnisme. Ces indignations sélectives démontrent les limites des combats dits intersectionnels, elles desservent la cause féministe et indiquent que les woke ne sont pas toujours aussi éveillés qu'ils ou elles veulent le (faire) croire. Femmes juives, femmes iraniennes, femmes ukrainiennes, femmes afghanes, vos existences et vos combats dérangent les analyses binaires. Donc, vous n'existez pas. 

Les victimes d'agressions sexuelles ne semblent pas exister non plus aux yeux du président de la République française. En tout cas si elles sont victimes d'un grand comédien. Hier soir, il s'est dit "grand admirateur de Gérard Depardieu (...), un immense acteur" qui "a fait connaître la France, nos grands auteurs, nos grands personnages dans le monde entier" et qui "rend fier la France". Pas de chasse à l'homme, a-t-il dit. Ou plutôt pas de chasse au chasseur ? 
Au pays des aveugles, les violeurs sont rois.

(1) Inna Shevchenko, "Viols du Hamas - L'insoutenable silence des féministes", Charlie Hebdo, 22.11.2023.
(2) Raphaël Enthoven, "La cécité volontaire", Franc-Tireur, 13.12.2023.

mardi 14 novembre 2023

Femmes de paix

Un jour ou l'autre - mais quand ? - la paix s'imposera entre Israéliens et Palestiniens. Ou plutôt grâce aux Palestiniens et aux Israéliens. Et peut-être plus précisément grâce aux Israéliennes et aux Palestiniennes.
Le mouvement pacifiste et féministe israélien Women Wage for Peace (WWP), créé il y a une dizaine d'années, est allié à son équivalent palestinien Women of the Sun, créé plus récemment. Le premier rassemble quelque quarante-cinq mille adhérentes, le second deux mille (1).
Quelques jours avant le 7 octobre, les deux mouvements lançaient ensemble un nouvel appel à un accord entre les deux peuples.
En 2022, les femmes des deux communautés avaient adressé aux dirigeants palestiniens et israéliens "L'appel des mères" : "Nous, femmes palestiniennes et israéliennes de tous horizons, sommes unies dans le désir humain d'un avenir de paix, de liberté, d'égalité, de droits et de sécurité pour nos enfants et les générations futures. (...) Nous appelons nos dirigeants à faire preuve de courage et de vision pour provoquer ce changement historique auquel nous aspirons tous."
"Ce n'était pas simple de rédiger un appel acceptable par les deux parties, leurs sociétés et leurs dirigeants, constate Pascale Chen, militante de WWP. Les Palestiniennes de WOS ont surtout une légitimité à s'exprimer en tant que mères. Elles (...) sont courageuses, c'est bien plus difficile pour elles, qui subissent un patriarcat puissant. Notre mouvement peut, lui, tenir des propos plus politiques, plus féministes." 

Pascale Chen déplore que parmi les otages du Hamas figurent deux membres de WWP : Vivian Silver, 74 ans, et Ditza Heyman, 84 ans. On vient d'apprendre que Vivian Silver, qui fut l'une des fondatrices de WWP,  a en fait été tuée lors du massacre du 7 octobre. "Originaire de Winnipeg, au Manitoba, Vivian Silver s’était installée en Israël il y a une cinquantaine d’années, rappelle Le Devoir (2). Au fil du temps, elle s’est impliquée dans de nombreux groupes communautaires, notamment afin d’offrir du soutien aux résidents de la bande de Gaza, sous blocus israélien depuis 2007. « Une autre personne éprise de paix, qui a consacré sa vie à rapprocher les Israéliens et les Palestiniens, a été massacrée par l’ennemi des Israéliens et des Palestiniens, et par l’ennemi de la paix », a écrit sur Facebook l’écrivain et militant israélien Hen Mazzig, qui a décrit Vivian Silver comme l’une des militantes « les plus connues pour la paix avec les Palestiniens »."
"Nous ne faisons pas l'amalgame, affirme encore Pascale Chen. C'est bien le Hamas qui est l'auteur de cette attaque terroriste, non le peuple palestinien, qui connaît une réelle tragédie lui aussi... et en premier lieu, ce sont les femmes et les enfants qui en paient le prix. Il va falloir à présent reconstruire ce qui a été détruit. (...) Et les femmes, israéliennes comme palestiniennes, ont un rôle essentiel à jouer, parce que les hommes, qui nous gouvernent depuis tant d'années, n'ont pas fait leurs preuves. Il est temps de penser différemment."
Les guerriers s'enorgueillissent de voir leurs enfants transformés en martyrs quand les femmes n'en peuvent plus de voir leurs enfants mourir à cause de la haine entretenue par ceux qui y trouvent leur intérêt.

Dans une résolution d'octobre 2000, l'ONU soulignait que 80% des victimes des conflits modernes sont des femmes et des enfants et réaffirmait "le rôle important que les femmes jouent dans la prévention et le règlement des conflits et dans la consolidation de la paix". Et l'ONU insistait pour "qu'elles participent sur un pied d'égalité à tous les efforts visant à maintenir et à promouvoir la paix et la sécurité". 
Les deux mouvements pacifistes s'appuient sur l'exemple nord-irlandais : "un conflit tout aussi dévastateur que le conflit israélo-palestinien, très sanglant, empli de haine, d'actes terroristes, de destructions et de deuils. Et qui semblait sans fin ! Il a pourtant cessé avec le Good Friday Agreement, l'accord du Vendredi saint du 10 Avril 1998. Et les femmes des deux camps n'y ont pas été étrangères : pendant des années, elles ont continué à dialoguer entre elles, en catimini, pour leurs jeunes, pour leur sécurité, œuvrant au rapprochement des communautés. Ce travail souterrain a contribué à ce que les sociétés civiles finissent par adhérer aux initiatives de paix des politiques, lorsqu'ils s'y sont décidés. Les femmes ont formé un parti intercommunautaire, la Nothern Ireland Women's Coalition. Et si les Irlandaises y sont arrivées, pourquoi pas nous ?"

Et puis ces mots (3) de l'écrivaine libanaise Dominique Eddé. Engagée auprès de réfugiés palestiniens depuis 1971, elle a ensuite pris ses distances avec le mouvements de la résistance, puis a rencontré des militants israéliens "en lutte contre la politique de leur pays, contre la répression, l'oppression, l'apartheid".
"La religion a perdu Dieu de vue, dit-elle ; la plupart des régimes arabes qui tiennent tête aux intégristes sont des monstres habillés autrement ; l'actuel régime israélien est un régime barbare ; la défaite est totale ; les sociétés sont divisées, Israël inclus, le nord et le sud fracturés. Les enfants de Gaza nous demandent, nous supplient d'arrêter le massacre, de libérer les enfants israéliens, et notre reste d'humanité nous supplie de libérer tous les otages israéliens, de reconnaître l'injustice faite aux Palestiniens, de leur donner une patrie, de rendre Jérusalem aux trois monothéismes, d'en faire une capitale ouverte, neutre, cosmopolite, de protéger l'avenir de son passé mortifère, de l'ancrer dans son passé de vie commune, de rester humain, de comprendre avant d'avoir raison et de vouloir vraiment la paix."

(1) "Les femmes israéliennes et palestiniennes ont un rôle essentiel à jouer", propos recueillis par Lorraine Rossignol, Télérama, 25.10.2023.
(2) https://www.ledevoir.com/societe/801887/guerre-israel-hamas-activiste-canado-israelienne-vivian-silver-ete-tuee-pendant-attaques-hamas
(3) https://www.arte.tv/fr/videos/117555-000-A/proche-orient-penser-l-apres/

dimanche 12 novembre 2023

Le bal des hypocrites

La guerre entre le Hamas et Israël est l'occasion pour les pires régimes de la planète de se faire passer pour des colombes. On avait déjà bien ri en entendant Poutine et Erdogan (1). Le président russe réclame la paix, se propose comme médiateur et appelle à épargner les civils. Et le sultan turc considère que "le Hamas n’est pas un groupe terroriste, c’est un groupe de libérateurs qui protègent leur terre ». Quand on sait tout ce que ces hommes ont de sang sur les mains et comment ils traitent ceux qui tentent de se libérer de leur emprise, on sait que penser de leur compassion pour le sort des Palestiniens.

Hier, les dirigeants arabes et musulmans se sont réunis à Riyad en un sommet extraordinaire conjoint de la Ligue arabe et de l’Organisation de la conférence islamique. C'est le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman (MBS) qui présidait la rencontre. Comme l'écrit Le Monde (2), il "a endossé son rôle de leader du monde arabo-musulman en conviant ses alliés – le roi Abdallah II de Jordanie, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, ou encore le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi – et ses rivaux – le président iranien Ebrahim Raïssi, le président turc Recep Tayyip Erdogan, et l’émir du Qatar, cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani – à se mobiliser pour Gaza". Tous condamnent  "l’agression israélienne contre la bande de Gaza, les crimes de guerre et les massacres barbares et inhumains perpétrés par le gouvernement d’occupation". "Ils appellent, écrit encore Le Monde, à un cessez-le-feu immédiat, à la levée du siège de Gaza et à un accès sans entrave de l’aide humanitaire. Tous rejettent le déplacement forcé des Palestiniens de l’enclave vers l’Egypte ou de Cisjordanie vers la Jordanie et réclament l’arrêt des exportations d’armes vers l’Etat hébreu. Ils appellent à une relance du processus de paix pour permettre l’établissement d’un Etat palestinien, aux côtés d’Israël."

Passons sur les déclarations du président iranien qui écrase brutalement chez lui les femmes, toute personne un peu critique et son peuple en général. "Nous baisons les mains du Hamas", a déclaré le dictateur qui doit ainsi ressembler à un vampire, avec du sang plein les lèvres
Les gentilles déclarations de MBS semblent, elles, accueillies avec estime. Il a dit toute la tristesse qu'il éprouvait pour ses "frères palestiniens" et a dénoncé la "guerre barbare" que leur mène Israël. Le monde entier a vite oublié le meurtre, en 2018, du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie saoudite en Turquie. Tout indique que c'était sur ordre de MBS. Oubliée aussi la répression brutale des voix dissidentes et l’emprisonnement des militants des droits de l'homme en Arabie saoudite. Plus récemment, les crimes commis par les gardes-frontières saoudiens ont été quasiment ignorés : de mars 2022 à juin 2023, ils ont tué un à un, à bout portant ou à l'arme explosive, des centaines - voire plus - de demandeurs d'asile éthiopiens, dont des enfants. Ces migrants espéraient pouvoir être accueillis si pas comme des frères, au moins comme des êtres humains dans la dix-huitième plus grande économie du monde. Mais l'Etat saoudien les a abattus froidement. Télérama (3) rappelait récemment que ce régime considère les femmes comme inférieures aux hommes, les couples adultères, les athées, les homosexuels et les toxicomanes passibles de la peine de mort. MBS, dans son opération de séduction, fait venir chez lui quantité d'artistes qu'il rémunère grassement. Ainsi, Jean Nouvel, appelé à construire un centre touristique, Isabelle Adjani, invitée à un festival de cinéma, ou encore Maïwenn qui a obtenu de ce même festival une aide pour la production de son dernier film. Versent-ils, eux aussi, des larmes de crocodile sur le sort de leurs frères et sœurs palestiniens ?

(2)  https://www.lemonde.fr/international/article/2023/11/12/les-etats-arabes-et-musulmans-a-l-unisson-pour-demander-un-cessez-le-feu-a-gaza_6199580_3210.html
(3) Yasmine Youssi, "Un encombrant soutien", Télérama, 30.8.2023.

vendredi 10 novembre 2023

Cette odeur nauséabonde

"Je suis Charlie". C'est ce qu'avaient affiché, en solidarité, tant de gens un peu partout après le massacre de l'équipe de Charlie Hebdo en janvier 2015 par deux terroristes islamistes. Aujourd'hui, personne n'oserait, de crainte d'être violemment agressé ou même tué, exprimer "Je suis Israélien" et moins encore "Je suis Juif". Même après le pogrom du 7 octobre dernier perpétré par d'autres islamistes. Un de plus dans l'interminable liste des pogroms qu'ont subis les Juifs parce qu'ils sont Juifs.
Dans le Courrier international de cette semaine, on peut lire dans un article de The New Statesman (1) cette définition que Léon Trotski (né Lev Bronstein) donnait du pogrom : "Le moindre misérable devient maître de la situation. Tout à l'heure encore esclave tremblant, pourchassé par la police, mourant de faim, il sent qu'à présent aucune barrière ne pourrait s'opposer à son despotisme. Tout lui est permis, il dispose de l'honneur comme des biens des citoyens, il a droit de vie et de mort. Si cela lui convient, il jettera dans la rue une vieille femme par la fenêtre d'un troisième étage. (...) Il peut tout, il ose tout." C'est ce qui s'est passé, et bien pire encore, il y a un mois. Et c'est comme si ce n'était pas arrivé. Ou alors, c'est de la faute des victimes rapidement transformées en coupables.

L'antisémitisme revient en force, comme une épidémie inguérissable. Depuis la Shoah, on se croyait vacciné. Il n'en est rien hélas. Tant de gens ont besoin de haïr. Et il semble que les Juifs soient les meilleurs dépositaires de leur haine.  Les esprits simples pensent que soutenir la cause palestinienne les oblige à haïr les Juifs.
Cette semaine, Charlie Hebdo et le Courrier international consacrent tous deux leur une et un dossier à l'antisémitisme. 

Der Spiegel relève (2) qu'en Allemagne "jamais les débordements antisémites et israélophobes n'avaient été aussi massifs et si nombreux qu'aujourd'hui. Depuis que le Hamas a attaqué Israël, la police a recensé quelque 1.800 délits à caractère politique". Juste après le massacre, des sympathisants des terroristes palestiniens ont distribué des baklavas dans un quartier de Berlin, tandis qu'un snack diminuait ses prix de moitié. C'était la fête. Ailleurs dans Berlin, des cocktails molotov ont été envoyés contre une synagogue. Dans le nord du pays, la police a arrêté un islamiste qui s'apprêtait à jeter un camion contre une manifestation de soutien aux Israéliens. 
En France, depuis un mois (3), on dénombre un millier de délits à caractère antisémite. Les tags rivalisent de haine simpliste mais claire : "Tuer les Juifs est un devoir", "Un bon Juif est un Juif mort", "A mort Israël", "Sales Juifs"... Dans le Gard, un imam a publié sur Facebook des propos attribués à Mahomet appelant à "combattre" et "tuer" les Juifs.
Aux Etats-Unis, des étudiants se retrouvent en première ligne du combat antisémite. Dans une université, des étudiants juifs se sont réfugiés dans la bibliothèque pour échapper aux menaces de leurs camarades. Un étudiant de 21 ans a été présenté à la justice pour avoir appelé à "poignarder et trancher la gorge de tous les hommes juifs sur le campus, de violer et de jeter du haut d'une falaise toutes les femmes juives et de décapiter tous les bébés juifs". Bref, à imiter dans leurs actes les plus abjects, les plus inhumains, les terroristes du Hamas. 

Entre 1979 et 2021, au moins 48.035 attentats islamistes ont été commis dans le monde, tuant au minimum  210.138 personnes et en blessant beaucoup plus (4). Tous ces crimes ont été commis au nom du Prophète et peu de gens les ont reprochés aux musulmans, quoi qu'affirment ceux qui hurlent à l'islamophobie à la moindre critique. Ici, c'est aux Juifs un peu partout sur la planète que s'en prennent avec virulence les militants propalestiniens, leur reprochant la guerre que mène l'armée israélienne aux terroristes auteurs d'un pogrom qui a tué 1.400 personnes (pas toutes juives d'ailleurs).

Comment expliquer ce mélange de bêtise, de fureur et de haine ? Les bombardements de Gaza par l'armée israélienne n'expliquent pas tout. Cette recrudescence de l'antisémitisme était visible bien avant le 7 octobre, un peu partout. Comme s'il fallait se venger sur les Juifs de ce monde qui va à vau l'eau.
Dans Charlie Hebdo, Riss constate (3) que bien peu de personnes à travers le monde se sont souciées du sort des Syriens ou des Yéménites tués, blessés, torturés, déplacés dans les guerres civiles qui déchirent toujours ces deux pays. "Ce sont des Arabes, des musulmans, massacrés par d'autres Arabes et d'autres musulmans. Par un phénomène assez curieux, quand les peuples arabes se massacrent entre eux, les militants propalestiniens et les experts de crimes de guerre se font discrets. 200.000 civils arabes massacrés par des soldats arabes, ce sera toujours moins grave que 2.000 civils tués dans des bombardements par les soldats juifs de Tsahal. Avec des conflits comme ceux du Yemen et de la Syrie, le militant propalestinien-anticolonialiste ne peut pas nous servir sa soupe antioccidentale puisque aucun ancien pays colonisateur n'y a joué un rôle déterminant et qu'aucun Israélien, aucun Juif, n'y a participé." Impossible, écrit encore Riss, de crier "mort aux Juifs !" à propos de ces conflits. "Donc, les femmes et les enfants massacrés, gazés, décapités par des soldats arabes pendant ces conflits seront balayés sous le tapis car ils n'ont pas d'utilité idéologique pour les militants woke." Comme toutes celles et tous ceux qui en appellent à la paix et à la mesure et qui dénoncent l'antisémitsime, Riss affirme qu' "il ne s'agit pas de signer un chèque en blanc à l'armée israélienne et de passer sous silence les exactions qu'elle aurait pu commettre, mais on constate qu'il y a des civils tués pendant certains conflits qui sont utiles et d'autres qui ne le sont pas. Est-ce que votre mort sous les bombes servira la destruction d'Israël ou pas ? De cela dépendra votre postérité dans l'Histoire".

En Allemagne, Ivar Buterfas-Frankenthal est un survivant de l'Holocauste. A 90 ans, il a donné 1.563 conférences dans des écoles, des universités, des mairies, des théâtres, pour raconter ce qu'il a vécu, pour mettre en garde contre l'antisémitisme et la xénophobie. Aujourd'hui, sa femme et lui vivent dans leur maison blindée, tant ils ont reçu de menaces de mort. "Nous, les Juifs, on est une fois de plus la petite gourmandise de tous les bas du front qui se promènent dans nos rues." (2)
Le problème, c'est que ces bas du front sont à nouveau très nombreux, ne se cachent plus, s'expriment partout. On n'en trouve de plus en plus parmi les élus de la gauche extrême.
Dans une lettre ouverte adressée à la Présidente de l’Assemblée nationale, le Printemps républicain dénonce les propos de la députée LFI, Ersilia Soudais qui est vice-présidente du Groupe d'études sur l’antisémitisme. Elle a réclamé la libération d’Ahed Tamini, icône de la lutte palestinienne, interpellée par les autorités israéliennes parce qu'elle est soupçonnée d’avoir publié ce message sur ses réseaux sociaux : « Nous vous attendons dans toutes les villes de Cisjordanie, de Hébron à Jénine. Nous vous massacrerons et vous direz que ce qu’Hitler vous a fait était une blague. Nous allons boire votre sang et manger vos crânes. Allez, nous vous attendons ». La même députée française avait, en septembre 2022, rendu hommage à Jean-Luc Godard par ces termes : « il refusait qu’un drame en masque un autre, tel que la Shoah pour la Palestine ». C’est elle encore qui, en décembre 2022, a accueilli à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle Salah Hamouri, condamné pour complicité d’attentat contre un rabbin, en qualifiant son expulsion d’Israël de « déportation ». Et c’est elle toujours qui le 7 octobre 2023, jour du massacre par le Hamas, n’a pas eu un mot pour les morts israéliens et a minimisé ce pogrom : « #Gaza est une prison à ciel ouvert depuis bien longtemps, dans l'indifférence générale ! La haine attire la haine, et certains semblent découvrir que ce sont toujours les civils qui payent le prix de la guerre ».
Elle ne participera évidemment pas à la marche contre l'antisémitisme organisée ce dimanche à Paris. Le grand gourou de LFI a décidé que son parti n'en serait pas, pour dénoncer la présence du Rassemblement national dont on connaît effectivement le passé lourdement antisémite. 
"Dans un tweet publié mardi, Jean-Luc Mélenchon est allé beaucoup plus loin, invoquant une autre raison, écrit Cécile Prieur, directrice de la Rédaction de L'Obs (5). Il a condamné l’esprit même de la manifestation contre l’antisémitisme, l’assimilant à un « soutien inconditionnel » aux bombardements de l’armée israélienne sur Gaza et recherchant une nouvelle fois le clivage. Cette lecture est non seulement absurde mais dangereuse. Elle revient à communautariser la société en reproduisant l’antagonisme entre Juifs et Arabes et en assimilant les Français juifs au gouvernement israélien. Elle aboutit par ricochet à relativiser la lutte contre l’antisémitisme, puisque les valeurs de citoyenneté et de fraternité ne sont plus convoquées. En ces temps brouillés, le défilé du 12 novembre apparaît comme une indispensable piqûre de rappel : le rejet de l’antisémitisme n’est pas négociable."

Plus jamais ça ? Avec tous ces bas du front, on n'est guère optimiste...

(1) Tanya Gold, "Le silence assourdissant de mes amis progressistes", The New Stateman, 18.10.2023, in Le Courrier international, 9.11.2023.
(2) Divers auteurs, "Ce qu'on vit en ce moment marque un tournant", Der Spiegel, 28.10.2023, in Le Courrier international, 9.11.2023.
(3) Charlie Hebdo, 5 pages de dossier, 8.11.2023.
(4) Source : Fondapol (cité par Florence Bergeaud-Blackler in "Le frérisme et ses réseaux - L'enquête", éd. Odile Jacob, 2023.
(5) https://www.nouvelobs.com/edito/20231108.OBS80586/edito-l-antisemitisme-nous-concerne-tous.html


mercredi 8 novembre 2023

Une guerre sans fin ?

Quand et comment cette satanée guerre entre Israël et le Hamas pourra-t-elle prendre fin ? 
Le quotidien israélien de gauche Ha'Aretz s'interroge (1) : "Qu'entendent précisément l'armée et le gouvernement israéliens en affirmant vouloir éradiquer le Hamas ? Assassiner seulement les dirigeants politiques et militaires de cette organisation ou démobiliser de force plusieurs dizaines de milliers de miliciens islamistes et de simples fonctionnaires ?" Le journal rappelle qu'on ne pourra se passer de l'administration civile (non partisane) constituée par le Hamas après qu'il a expulsé, en 2007, l'Autorité palestinienne de la bande de Gaza. Une administration qui rassemble quelque 40.000 fonctionnaires qui répondent aux besoins quotidiens des habitants : enseignants, médecins, policiers, ingénieurs, etc. C'est ce qui s'est passé en Irak après la chute du dictateur : un grand nettoyage qui a occasionné "un échec colossal et retentissant". Des milliers de fonctionnaires furent licenciés parce que membres du parti Baas de Saddam Hussein. Beaucoup avaient été contraints à faire allégeance au parti et, renvoyés, rejoignirent les rangs d'Al-Qaida ou de Daech, tandis que l'Etat irakien ne pouvait plus fonctionner.
Ha'Aretz fait remarquer que le Hamas a des partisans dans presque tous les pays arabo-musulmans, qu'il dispose de forces armées au Liban qui ont prouvé leur capacité de nuisance et qu'il pourrait trouver en Syrie une base d'opération supplémentaire. Par ailleurs, le Qatar héberge une partie de la direction du Hamas, mais on imagine difficilement Israël entrer en guerre avec ce pays. Donc, vaincre le Hamas à Gaza ne le tuera pas. "Il faut soupeser les nouvelles menaces que cette campagne militaire risque d'engendrer." La plus grave : le Hamas pourrait passer du statut de mouvement politico-militaire, cherchant à stabiliser son pouvoir sur la bande de Gaza et à mener la guerre contre Israël, au statut d'organisation coopérant avec d'autres groupes terroristes à travers le monde. Déjà les milices chiites en Irak et les houthistes au Yemen - "mandataires iraniens dans la région" - menacent de frapper des cibles américaines au nom de la guerre en Palestine. 
De plus, écrit encore Ha'Aretz "la guerre contre le Hamas ne pourra se terminer sur une absence de plan de sortie censé garantir un nouvel ordre dans la bande de Gaza". Il faudra pour cela un nouveau gouvernement israélien, débarrassé de ses membres d'extrême droite, tel son ministre chargé des Territoires, "un pyromane qui (...) n'a démontré d'autre compétence que celle d'embraser les territoires palestiniens en Cisjordanie". Et il faudra "rapidement se mettre d'accord sur qui contrôlera Gaza, de préférence en se fondant sur une source d'autorité considérée comme légitime par la majorité de la population palestinienne. Sans cela, le Hamas récupèrera rapidement sa capacité de nuisance, à Gaza et sur de nouveaux théâtres. Et Israël s'embourbera durablement, comme au Liban entre 1982 et 2000."

Pendant ce temps, en Israël, le camp de la paix est décimé. Parmi les 1.400 tués lors du massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre, on compte de nombreux militants de la paix. Les habitants des kibboutz attaqués, les jeunes fêtards du festival de musique étaient, dans leur majorité, engagés à gauche. Certains entretenaient de bonnes relations, parfois d'entraide, avec des Gazouis. La plupart de leurs proches ont cessé de croire en la paix. Un reportage dans le Journal de 20h de France 2 hier l'indiquait. Le NewYork Times a également recueilli des témoignages (2). 
“J’ai toujours cru qu’une mère d’un côté de la frontière voulait exactement la même chose qu’une mère de l’autre côté, témoigne l’une des rescapées. Que nos enfants aillent à l’école, qu’ils rient, mangent une glace. Les choses simples du quotidien. Je ne sais pas si j’arriverai encore à y croire.” Cette femme explique avoir “vraiment élevé [ses] enfants à voir l’être humain en tout un chacun” et raconte que sa voiture a même souvent été utilisée par des habitants du kibboutz pour “emmener bénévolement des patients de Gaza jusqu’à des hôpitaux israéliens”.
“Je suis profondément de gauche, pose une autre jeune femme interrogée. Pendant les autres conflits, quand je voyais des vidéos de mères et d’enfants [à Gaza], je pleurais. Ça me brisait vraiment le cœur. Maintenant, je les vois, et je n’ai plus cette compassion. Je ne l’ai plus en moi, elle est partie.”

Pendant ce temps, le directeur de la rédaction du quotidien libanais Al-Akhbar (qui est également l’un des porte-voix officieux de l’Axe de la résistance, qui lie notamment les milices pro-iraniennes de la région, le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais et les houthistes du Yémen) relativise les pertes humaines dans la bande de Gaza : les mères palestiniennes feront d'autres enfants...
"Pour le Hamas, écrit le Courrier international (3), la situation militaire “n’est pas si mauvaise”, et il n’est pour l’heure pas question de faire des concessions, estime Ibrahim Al-Amine. La raison, selon lui, c’est “qu’environ 50 000 femmes sont enceintes à Gaza” et que celles sur le point d’accoucher “vont donner naissance à 5 500 enfants en un mois”, a-t-il affirmé sur la chaîne de télévision libanaise Al-Jadeed, le dimanche 5 novembre. “Dans deux mois, si Dieu le veut, les Palestiniennes auront compensé la perte de tous les martyrs”, à savoir les personnes mortes sous les bombes israéliennes.
Choquée, la journaliste et romancière libanaise Najwa Barakat dénonce les “Ibrahim Al-Amine et consorts”, pour lesquels la mort d’enfants et d’innocents n’est qu’un “dégât collatéral” dans la bataille inévitable de “la résistance contre l’ennemi”, écrit-elle sur le site qatari Al-Araby Al-Jadeed."
De tels propos démontrent, dit-elle, "une insensibilité aux souffrances des Gazaouis". “On dirait qu’ils assistent en spectateurs aux drames de la population de la bande de Gaza", voire “applaudissent la hausse du nombre de morts”. “Ils ne diffèrent pas beaucoup de l’ennemi en ce qu’ils minimisent” l’importance des morts et n’y voient que “des nombres qu’il est possible de remplacer par d’autres nombres”. “Les Palestiniennes donneront naissance à d’autres enfants, certes, mais ce n’est pas pour qu’ils soient [à la disposition] de ceux qui leur brisent le cœur”, ajoute-t-elle, en déplorant que la vie de ces femmes ressemble à un chemin de croix sans fin.
La situation de ces femmes enceintes est particulièrement difficile et les accouchements se font dans les pires conditions, les hôpitaux étant détruits, surpeuplés ou en manque d’électricité, d’eau et d’équipements, rappelle CNN. Le site de la chaîne américaine rapporte les paroles de l’une de ces femmes, Reham Ahmed Al-Sadi, enceinte de neuf mois : “La guerre a détruit la joie que devait être ma grossesse.”
Selon le Hamas, écrit encore le Courrier international, le bilan aurait dépassé les 10 000 morts. Parmi ces victimes, près de 40 % – quelque 3 900 personnes – seraient des enfants, selon une estimation onusienne.

(1) Zvi Barel, "En finir avec le Hamas à Gaza, et après ?", Ha'Aretz, 17.10.2023, in Le Courrier international, 2.11.2023.
(2) https://www.courrierinternational.com/video/video-ils-croyaient-en-la-paix-le-hamas-leur-a-ote-leur-empathie-des-rescapes-israeliens-temoignent
(3) https://www.courrierinternational.com/article/polemique-les-femmes-de-gaza-ne-sont-pas-des-uterus-au-service-de-la-resistance

lundi 6 novembre 2023

En deux mots

Je serai bref cette fois.
Ceux qui relativisent le massacre du 7 octobre ou ne veulent tout simplement pas en parler, ceux qui pensent que "après tout, ils l'ont bien cherché", ceux qui estiment que en cinquante ans de conflit la balance est déséquilibrée en nombre de morts du côté palestinien, ceux-là sont dans la même logique que Netanyahou : la vengeance.
La paix ne viendra pas le jour où la balance sera équilibrée, mais le jour où un dialogue aura été établi.

A écouter ou à lire, le billet de Sophia Aram ce matin :

A lire :
Sur Telos, "Des crimes de guerre des deux côtés ?", par l'historien Jean-Louis Margolin
Sur Telos également, "Des indignés sans boussole", par Ricardo Perrisich

dimanche 5 novembre 2023

Si proches, si loin

Cette guerre entre Israël et le Hamas s'est déjà transformée en un immense merdier. Y a-t-il un autre mot ? Erreur, drame, gâchis ou échec seraient des euphémismes. Les radicalisés des deux camps, par leurs actions violentes, sont parvenus à radicaliser une bonne partie de la planète. Un peu partout en Europe, aux Etats-Unis, au Proche-Orient, au Maghreb, l'antisémitisme monte, les appels aux meurtres s'expriment ouvertement. Il faut être d'un camp, contre l'autre, ajouter de la fureur à la furie. On s'invective, on s'injurie, on se menace. On perd en humanité. On se perd.

L'Obs de la semaine dernière (1) a organisé une rencontre entre deux esprits éclairés : la rabbine française Delphine Horvilleur et l'écrivain algérien Kamel Daoud (installé depuis peu en France pour échapper aux pressions subies en Algérie). En sept pages d'interview, tous deux en appellent à la réaffirmation de notre humanité. En voici quelques extraits.

"Je suis en manque d'un dialogue humain sensé, empathique, au milieu de cette déferlante de haine et de rage, dit Delphine Horvilleur. Je suis en réalité très blessée de trouver si difficilement des interlocuteurs. J'avoue, j'attendais les paroles d'intellectuels musulmans avec qui je dialogue habituellement. Il y en a quelques-unes, si essentielles, mais si rares. (...)  J'ai l'impression que le monde est en train d'être détruit par un mélange de haine et de rage et que moi, je voudrais construire une arche." (...)

"Je ressens aussi le besoin de dialoguer, lui répond Kamel Daoud, pour réaffirmer quelque chose de banal qui est l'humanité, face à cette déferlante d'inhumanité qui s'est infiltrée en chacun, dans chaque camp, dans chaque famille. Mais j'ai aussi une colère (...). Je suis en colère parce que je suis musulman de culture et que dans ma géographie on me refuse le droit à l'expression et à la nuance, parce qu'on voudrait me forcer à une unanimité monstrueuse qui n'est pas la mienne. Je ressens également cette solitude profonde, incomparable avec celle de ceux qui ont perdu des vies, parce que j'ai pris la parole pour dire qu'une cause doit garder sa supériorité morale, qu'elle s'effondre si elle choisit la barbarie et trouve des gens qui la justifient." (...)
"Je reste stupéfait devant l'effondrement moral de ce qu'on appelle la société arabe. Je ne parle pas de ceux qu'on manipule par les propagandes dans mon pays d'origine, je parle de ceux qui sont censés être porteurs de conscience, les intellectuels. Je suis en train de découvrir la limite où ils s'arrêtent de réfléchir. Je ne pensais pas qu'il y avait un tel abîme de la lucidité. Parce que ce qui se passe à Gaza en ce moment n'hypothèque pas seulement la paix dans cette région-là, elle hypothèque nos libertés quotidiennes, notre droit à penser, notre singularité." (...)

D.H. : "La lucidité vient du mot lumière, mais c'est l'éloge de l'obscurité qui prime aujourd'hui." (...)
Cela fait des années que je m'emploie à dénoncer le gouvernement de Netanayahou, l'horreur de l'occupation, la dérive de la société, son hubris, etc., et j'ai été sidérée de ne pas trouver de voix palestinienne en France pour dire "notre cause est juste, les Palestiniens ont le droit d'avoir une terre, mais pas par ces moyens-là". (...) Ce silence ne trouve pas de place dans mon schéma mental."

K.D. : "Malheureusement, ça ne m'étonne pas, j'ai toujours connu ce on et ce off dans le discours des intellectuels du Sud. Mais ce qui me frappe, c'est qu'en Algérie ou en Egypte, et dans bien d'autres pays, nous connaissons les méthodes des islamistes, et leur but. (...) On le sait que le but des islamistes n'a jamais été de fonder un Etat palestinien ; le but des islamistes, c'est de précipiter la fin du monde, ils veulent un messianisme qui a abouti, c'est une vision judéophobe dont la finalité est la disparition du peuple juif. Et le Palestinien, dans cette mythologie, est un destin des plus tragiques. Il lui est dit que la fin du monde adviendra le jour où tous les Juifs seront tués et le Palestinien libéré. Mais quelle arnaque ! On lui promet en même temps un pays et la mort (...).

Delphine Horveilleur a lu la lettre des artistes français qui déplorent les morts des deux côtés, mais pour aussitôt en renvoyer la responsabilité à l'occupation israélienne. "Mais est-ce aussi à leurs yeux l'origine de la violence au Bataclan, en Algérie ? Le mot islamisme n'apparaît nulle part, l'idéologie de l'assassin est effacée. Et je ne suis pas en train de dédouaner Israël de la problématique de l'occupation, mais ce renvoi dos-à-dos m'est intolérable." (...)

K.D. : "Je suis pour un Etat palestinien et je crois que l'existence d'un tel Etat est nécessaire non seulement pour les Palestiniens mais aussi pour ma propre liberté dans mon propre pays, parce que ce problème hypothèque tous nos projets de démocratisation. Mais je ne peux pas adhérer à un projet d'extermination qui refuse l'humanité à chacun. S'il s'agit d'une cause de colonisation et de décolonisation, là je suis solidaire. S'il s'agit d'une cause raciale, arabe, ou confessionnelle, musulmane, je ne peux pas l'être. Ce ne serait pas rendre justice à cette cause et à la volonté de ce peuple d'avoir une terre et une histoire. Ce 7 octobre est une véritable défaite, parce que ce qu'il disait, c'est on veut la terre pour les Palestiniens avec la noyade pour les Israéliens." (...)

Israéliens et Palestiniens ne seraient-ils pas deux peuples sur lesquels tant d'instances à travers la planète exercent leurs fantasmes et qu'elles instrumentalisent, positivement ou négativement, au service de leurs propres projets ? Avant l'ignoble attaque du Hamas le 7 octobre qui a volontairement provoqué cette guerre, qui se souciait encore du sort des Palestiniens ? Ni le gouvernement israélien qui poursuivait à marche forcée sa politique de colonisation de la Cisjordanie, ni les Etats arabes dont certains étaient en train de normaliser leurs relations avec l'Etat israélien (2), ni même ceux qui sont censés représenter les intérêts palestiniens : l'Autorité palestinienne en Cisjordanie, totalement hors-jeu et corrompue, et le Hamas, on l'a vu, avant tout soucieux de rejeter les Juifs à la mer. Et le reste du monde regardait ailleurs.

K.D. : "Je sais qu'autour de moi, dans ce monde dit arabe, dans cette armée de libérateurs imaginaires, tout le monde trouve son compte sur le cadavre du Palestinien. Le Palestinien, on l'aime mort, on l'aime saignant, on ne l'aime pas vivant, dans sa complexité, ni dans son autonomie ou son désir de liberté." (...)
D.H. : "Je me dis qu'on adore les juifs qui souffrent. On les aime en noir et blanc, avec la célèbre photo du petit garçon qui lève les mains dans le ghetto de Varsovie. Mais dès qu'ils ont une armée, qu'on imagine une souveraineté juive, dans sa moralité et son immoralité que crée toute souveraineté, tout à coup, c'est insupportable. C'est le gros problème d'Israël aujourd'hui, qui s'est construit sur le narratif que le manque de force avait tué les juifs et qu'il était aujourd'hui invincible. Israël est tombé malade de ce narratif, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'arrogance israélienne, d'être la terre des juifs forts. (...)
Aujourd'hui, je me dis qu'il y a quelque chose à explorer, qui n'est pas du tout propre au monde arabe, qui a été tellement partagé dans l'histoire, de la haine du juif et de la volonté de s'en débarrasser pour ce qu'il représente."
K.D. : "Oui, mais ça en dit énormément sur la pathologie de l'altérité dans le monde qu'on appelle arabe. Parce que le juif, c'est l'autre, c'est la partie qu'on rejette. Sais-tu qu'on traite de juif tout Arabe qui veut s'émanciper  et avoir une pensée autonome ? Ce qu'on veut tuer en vous c'est la partie la plus vivante et la plus refusée en nous aussi. C'est pour ça que ça nous convoque tous. Qu'est-ce qu'on fait de l'autre ? (...) Le juif est inconnu. Et il est maudit aussi dans nos mythologies religieuses. (...) C'est cette charge de méconnaissance qui autorise à soutenir l'inhumanité de celui qui tue et massacre." (...)
D.H. : On peut démultiplier les moments dans l'histoire où le juif n'a servi qu'à raconter notre faillite humaine. Quand une société est en faillite, le juif devient le nom de son incapacité à se relever." (...)

Après la population israélienne, c'est celle de Gaza qui est en plein drame. Et il faut le rappeler.
D.H. : "Non seulement, il le faut, mais on le doit. Ce que je dis n'est pas une façon d'éluder la responsabilité énorme des gouvernements israéliens non seulement dans le développement de la colonisation mais aussi dans le fait qu'on sait très bien qu'il y avait un intérêt politique à faire grandir le Hamas, à affaiblir l'Autorité palestinienne. Israël a un problème de leadership et un problème moral. C'est évident et j'espère, au milieu de cette horreur, un réveil des consciences en Israël. Mais cela n'innocente en rien l'assassin. Les chiffres, on les connaît, c'est dix Bataclan en une matinée. Cette guerre contre le Hamas est légitime, et c'est difficile à dire sans que cela apparaisse comme une relativisation des morts de Gaza. Mais moi je ne relativise rien, je cauchemarde à l'idée de ce que vivent ces mères, ces enfants..." (...)
K.D. : "L'intellectuel arabe est toujours soumis au décompte, comme si moi, je tenais le registre des mort ! Mais je ne suis pas comptable. La logique des équivalences entraîne la logique de l'inhumain. Il y a un vrai problème palestinien face à Israël, politique, historique. Mais ce match Shoah contre Nakba qu'on voudrait nous faire jouer dans nos pays et qui arrange les islamistes est une mise en scène aussi. C'est la cristallisation d'une histoire qu'on voudrait figer. Personne au fond n'a envie que ça bouge, parce que ça alimente nos obsessions  et qu'on y greffe nos propres histoires. " (...)
"La guerre que mène à présent Israël, elle est certes justifiée, mais elle n'est pas juste. Aucun crime ne répare un autre crime." Et puis, dit encore l'écrivain, c'est un cycle sans fin : "la guerre fabrique le tueur de demain". (...)

(1) Propos recueillis par Marie Lemonnier, L'Obs, 26.10.2023.
(2) K.D. : "Combien de bourses d'études sont données aux Palestiniens au Maghreb ? Combien de familles y accueillent des réfugiés ? C'est le grand bug dans le narratif arabe de la solidarité." 

jeudi 2 novembre 2023

Jour des morts

Le Hamas a gagné. Le 7 octobre, ses terroristes ont tué 1.400 Israéliens, essentiellement des civils, volontairement, méthodiquement, avec plaisir. Un massacre organisé qui n'a épargné personne : enfants, femmes, personnes âgées, handicapées, femmes enceintes, jeunes fêtards, étrangers. Les survivants ont décrit l'extrême sadisme des assaillants, les mutilations, les viols, les tortures. Les caméras de surveillance en témoignent.
Récemment, Le Monde revenait sur cette journée en enfer (1). "L’attaque tourne au massacre. Les Palestiniens infiltrés en Israël – des militants du Hamas en majorité, mais aussi du Jihad islamique, de groupuscules armés confidentiels, ainsi que de simples civils battent, lynchent, torturent, brûlent et assassinent. Dans des vidéos visionnées par Le Monde, sur des logiciels de messagerie comme Telegram ou lors d’une projection organisée par l’armée israélienne – filmées par des caméras placées sur le corps des combattants ou à l’intérieur des voitures, ainsi que par des systèmes de vidéosurveillance –, les violences présentent un niveau de cruauté inédit. « Le mode opératoire de l’attentat-suicide était très normé. Il s’agissait d’une mise à mort qui visait déjà délibérément les civils. Mais là, le cadre explose complètement. Il y a des actes de torture, des mises à mort douloureuses, cruelles », explique Laetitia Bucaille, professeure de sociologie à l’Institut national des langues et civilisations orientales et spécialiste de la société palestinienne."
Le plan était clairement celui-là : massacrer. "Selon des documents saisis par les civils et les forces de sécurité sur les corps des membres du Hamas, les objectifs étaient clairs : tuer le plus possible de personnes, ramener des otages, porter le combat au cœur du territoire israélien. Le Hamas a toujours assumé l’emploi de la violence, notamment au moyen d’attentats-suicides. Il ne fait pas de distinction entre civil et militaire, combattant et non-combattant, considérant l’« entité sioniste » – le mouvement n’a jamais reconnu explicitement l’existence d’Israël – comme une nation en armes."

Ce pogrom organisé, répugnant, scandaleux, écœurant, à mille lieues de toute notion d'humanité - les mots manquent - fait penser à l'horreur de la Saint-Barthélémy, au génocide des Tutsis par les Hutus, au massacre d'Oradour-sur-Glane, à celui de Katyn, à tant d'autres. Il aurait dû révulser et révolter la terre entière. Mais il fut célébré par des manifestations de joie en trop d'endroits par le monde. Après tout, Israël l'avait bien cherché, a-t-on trop entendu. Massacrer des innocents semble donc normal s'ils sont juifs. 

En réaction, l'Etat israélien a estimé n'avoir d'autre choix que tenter d'éradiquer le Hamas, ce mouvement qui n'a pas pour objectif de donner une terre aux Palestiniens, mais de détruire Israël et ses habitants et de faire régner la charia. Le Hamas est une organisation totalitaire et antisémite, aux racines islamo-nazies constatent certains, qui n'admet aucune critique, emprisonne ses opposants et a fait de la violence et de la mort ses valeurs suprêmes.
Israël est tombé dans le piège que lui tendait le Hamas  : ses attaques militaires pour tenter d'éliminer le mouvement et venger ses morts ont provoqué et provoqueront quantité de morts innocentes. La tragédie organisée et voulue par le Hamas en a déclenché une autre.  Impossible de savoir combien, les seuls chiffres sont ceux du Hamas qu'il convient de prendre avec prudence, mais il y en a des milliers, trop, beaucoup trop et elles sont toutes inacceptables. Le Hamas espérait sans doute cette réaction d'Israel et le soutien d'une bonne partie de l'opinion publique internationale, tout en se moquant totalement de la vie des Palestiniens qui ont la grande chance de mourir en  "martyrs". Et c'est ce qui arrive, le Hamas a gagné : les manifestations se sont multipliées contre Israël, dans les pays islamiques comme en Occident, en soutien aux Gazaouis et aux cris de Allah Akbar, et le pogrom a été très vite oublié quand il n'était pas totalement ignoré. Un peu partout, les actes antisémites se succèdent, comme si tout Juif était responsable de la politique du gouvernement israélien. On les compte par centaines. Les affiches que des Français juifs ont placardées dans les rues de leur ville pour appeler à libérer leurs proches retenus en otages sont arrachées, piétinées parfois. Selon le HuffPost (2), une video "enregistrée dans le métro parisien montre un groupe de jeunes reprenant des slogans antisémites d’abord lancés par une seule personne. Parmi les propos enregistrés, on peut entendre des insultes contre la population juive (« Nique les juifs ») et le slogan « Vive la Palestine ». La suite du chant cite également de manière explicite le IIIe Reich avec la phrase suivante : « on est des nazis et on est fiers »."

Dans une lettre ouverte "à tous les humanistes et féministes pour qu’ils ne se taisent plus", publiée récemment dans L'Obs (3), un collectif d'une trentaine de personnalités, essentiellement féminines, appellent "à dénoncer sans réserve les massacres de civils, de personnes âgées et d’enfants commis le 7 octobre, lors de l’attaque du Hamas, et à prendre en compte spécifiquement les violences sexuelles dont les femmes ont été victimes". Elles rappellent les atrocités vécues par tant de femmes et d'enfants, elles rappellent "que la défense des droits des femmes et des enfants est une des valeurs fondamentales de nos sociétés. Que selon le droit international, ils doivent à tout prix rester en dehors des conflits, et que le viol comme arme de guerre est considéré comme un crime contre l’humanité, crime de guerre et instrument de génocide dans les articles 6, 7 et 8 du statut de Rome, qui a institué la Cour pénale internationale." Et pourtant, constatent-elles, "trop peu de voix s’élèvent pour dénoncer avec force ce qui s’apparente bien à un pogrom et un « gynocide ». Certains silences sont assourdissants et la justification de ces atrocités par la politique du gouvernement israélien, insupportable. Nous déclarons qu’un viol est un viol. Qu’un violeur, qu’un assassin d’enfant, quelle que soit son origine, sa religion, la cause qu’il défend ne doit jamais être qualifié de combattant de la liberté ou de militant, mais doit être condamné sans équivoque et jugé. La défense du droit des femmes et des enfants n’a pas de frontière, ni d’appartenance. Et la condamnation des actes ignominieux doit être unanime, en Israël, comme en Ukraine, en RDC ou ailleurs. Ce que vivent les femmes et les enfants de Gaza est insoutenable. Mais nous refusons de mettre dos à dos ces tragédies ou de les justifier l’une par l’autre. Seule la dénonciation de ces drames, sans les comparer, pourrait permettre un jour d’aller vers cette paix que nous souhaitons tous. Les droits des femmes et des enfants devront être au cœur des discussions futures, pour assurer un avenir à l’ensemble des populations de la région." Sans condamnation, c'est notre humanité qui est en danger, disent-elles. 

Parmi les signataires de cet appel, il y a la rabbine Delphine Horvilleur, esprit éclairé comme on en aimerait plus en France. Il y a deux semaines, elle exprimait dans Le Monde son effondrement et son pessimisme. "Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme.
Autant je peux comprendre qu’au Proche-Orient des gens n’arrivent plus à le faire, parce que le niveau de haine et de rage y atteint son paroxysme, autant nous n’avons aucune excuse ici. Et je ressens de la colère vis-à-vis de ceux qui, depuis la France, ajoutent de la haine à la haine, qui sombrent dans une déshumanisation absolue de l’autre camp.
Cette faille empathique majeure est, en fait, une faille morale terrible dont la répercussion sera de nous déshumaniser nous-mêmes. De nous enfermer un peu plus dans un entre-soi d’empathies sélectives, une impossible confiance en la parole de l’autre parce qu’il n’a pas su être là. Nous avons le devoir, à distance, d’être les ultimes gardiens d’humanité malgré la rage et la colère, dans la nécessité morale de dénoncer de façon absolument ferme ce qui vient de se produire. Aucune cause, aussi juste soit-elle, ne légitime ces crimes du Hamas. Aucune liberté ou émancipation ne peut se gagner sur cette ignominie."

(2) https://www.huffingtonpost.fr/france/article/antisemitisme-une-enquete-ouverte-a-paris-apres-des-chants-choquants-filmes-dans-le-metro_225185.html
(3) https://www.nouvelobs.com/opinions/20231029.OBS80176/lettre-ouverte-a-tous-les-humanistes-et-feministes-pour-qu-ils-ne-se-taisent-plus.html
4) https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2023/10/15/delphine-horvilleur-face-aux-meurtres-du-hamas-certains-silences-m-ont-terrassee_6194559_6038514.html

mercredi 25 octobre 2023

Ces sanglants humoristes

On est content de les avoir en ces temps sinistres. Vladimir Poutine et Receyp Erdorgan ne cessent de nous faire rire.

Le premier réclame la paix et se propose comme médiateur dans le très violent conflit qui oppose le Hamas et l'Etat israélien et il appelle à épargner les civils. Dans le même temps, il continue à raser des villes ukrainiennes. Au début de l'année, déjà plus de 7.000 civils avaient été tués en Ukraine par les troupes du criminel de guerre Poutine et fin août des militaires américains évaluaient  à 500 000 le nombre de militaires tués et blessés dans les deux camps depuis février 2022. Poutine se déclare pour une solution à deux Etats, israélien et palestinien. Dans le même temps, il veut faire disparaître l'Etat ukrainien et l'englober dans son empire russe. Qu'est-ce qu'on rit avec lui !

Le sultan turc Recep Tayyip Erdogan, lui, considère, que "le Hamas n’est pas un groupe terroriste, c’est un groupe de libérateurs qui protègent leur terre » (1). On peut donc imaginer qu'il en est de même des militants kurdes qui, eux, n'ont pas été responsables de pogrom. Et pourtant, depuis le 5 octobre, les troupes turques bombardent les régions autonomes kurdes de Syrie, s'en prenant aux hôpitaux, aux centrales électriques ou encore aux systèmes d'approvisionnement en eau (2). Même les mosquées sont bombardées par ce grand croyant. Quel talent !

(1) https://www.lemonde.fr/international/live/2023/10/25/en-direct-guerre-israel-hamas-l-armee-israelienne-a-mene-des-frappes-de-grande-ampleur-sur-la-bande-de-gaza-et-des-raids-aeriens-en-cisjordanie_6195339_3210.html
(2) P.C., "Poutre dans l'œil", Charlie Hebdo, 18.10.2023.

mardi 10 octobre 2023

Ecœurement

L'inhumanité avance. On la pensait à son maximum ces dernières semaines, mais elle vient de démontrer qu'elle est toujours capable de se surpasser. La guerre d'Ukraine menée avec un cynisme total par le tueur en série Poutine, la guerre oubliée du Yemen, le génocide qui se prépare au Soudan, les infâmes régimes théocratiques d'Iran et d'Afghanistan, le refoulement des migrants en Méditerranée, le Sahel aux mains des djihadistes, les murs dressés un peu partout, le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité, tout cela (et le reste, on en passe, on en oublie) ne suffisait pas encore à nous faire désespérer de l'humanité.

Les barbares du Hamas ont monté la barre un peu plus haut, massacrant sans distinction militaires, hommes, femmes, enfants, vieillards qui ont le seul tort d'être israéliens, d'être juifs surtout. Un crime impardonnable. Même des travailleurs étrangers, chinois, thaïlandais, népalais, n'ont pas échappé aux tirs des semeurs de terreur. On ne fraie pas avec des juifs. Les otages se comptent par dizaines, battus, insultés, exhibés, sans égard aucun pour l'humanité.
La prétention de l'armée et des services secrets israéliens, convaincus d'être invincibles, en ont pris un sacré coup. L'attaque et surtout sa réussite sont surprenantes. Mais cette agression était pourtant prévisible, estime l'historien et ancien ambassadeur Elie Barnavi (1) : "Car ce que nous venons de subir n’est pas un décret du ciel. C’est la résultante d’une conjonction de deux facteurs : une organisation islamiste fanatique dont l’objectif déclaré est la destruction d’Israël ; et une politique israélienne imbécile à laquelle se sont accrochés les gouvernements successifs et que le dernier a portée à l’incandescence. Au fil des ans, un rapport de force s’est installé entre Israël et le Hamas, où ce dernier a fini par s’assurer une sorte de droit d’initiative. C’est lui qui décidait de la hauteur des flammes, en fonction de l’évolution de ses intérêts. Ainsi, que le Qatar, son financier, ne se montre pas assez généreux à son gré, ou assez rapide, il lui suffisait d’une salve de roquettes pour entraîner Israël dans une spirale d’où les habitants sortaient meurtris. Mais lui obtenait ce qu’il voulait au prix d’un cessez-le-feu nécessairement éphémère."
Le premier ministre israélien Nétanyahou, dont les jours politiques sont à présents comptés, a divisé la société israélienne comme jamais, juste pour se sauver judiciairement. Et il s'est associé avec le diable : "il a composé sa coalition d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques – la version juive du Hamas –, dont l’Etat de droit est le dernier souci, et avec lesquels il a conclu un pacte faustien : à lui la tête des juges de la Cour suprême, à eux la « Judée-Samarie » biblique et le libre accès au mont du Temple, de plus en plus investi par les zélotes".

Il aurait fallu un peu d'imagination et surtout de courage au gouvernement israélien pour éviter l'impasse de la violence dans laquelle vient de s'engager toute une région : "la réhabilitation politique de l’Autorité palestinienne couplée à celle, économique, de la bande de Gaza. Cela supposait toutefois la résurrection du « processus de paix », alors que le découplage des deux tronçons du territoire palestinien était précisément censé éviter cela. Le Hamas, finalement, était bien utile." Mais le gouvernement avait autre chose de plus important à faire que veiller sur sa population : au moment de l'attaque meurtrière, un bataillon entier était affecté à la protection d'ultraorthodoxes qui priaient dans une rue d'une ville au sud de Naplouse. Voilà où mènent ces prières provocatrices : en enfer.

L'enfer, c'est maintenant ce que vivent les habitants de la bande de Gaza, entraînés malgré eux dans la spirale de la violence enclenchée par ceux qui sont censés les défendre mais n'ont aucune considération pour la vie humaine. La haine ne mène qu'à la mort et ils glorifient l'une et l'autre.

Au-delà des lourdes responsabilités du gouvernement israélien incapable de voir venir cette attaque barbare, il y a des accointances auxquelles il est urgent de mettre un terme. Si l'Iran est depuis longtemps au ban des pays démocratiques, ce n'est pas le cas du Qatar. Au contraire. Ses liens économiques et politiques avec la France notamment sont nombreux. Or, le Qatar a toujours soutenu activement les Frères musulmans qui sont à l'origine du mouvement terroriste qu'est le Hamas, et est une des principales sources financières du terrorisme islamique. 

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/08/elie-barnavi-l-attaque-du-hamas-resulte-de-la-conjonction-d-une-organisation-islamiste-fanatique-et-d-une-politique-israelienne-imbecile_6193197_3232.html




mardi 9 mai 2023

Des jours sans

La religion est partout. Même dans l'énergie. Voilà qu'en Israël des juifs orthodoxes exigent une électricité casher. Le samedi, jour du shabbat, le travail est interdit pour les juifs. Seuls les médecins, les policiers et les militaires ont droit à une dérogation ce jour-là. Des élus orthodoxes se sont rendu compte que des employés travaillent le samedi dans les centrales électriques. Ils veulent dès lors le leur interdire en créant un statut spécial pour les centrales qui alimentent les villes où vivent les plus religieux : leurs employés seraient des non-juifs et elles seraient déconnectées du système général qui fournit de l'électricité non casher, car il ne peut être question de mélanger les deux. On l'imagine aisément, le dispositif à mettre en place serait d'une complexité rare et très coûteux. Ce qui n'empêche qu'une proposition de loi en ce sens vient de recevoir le feu vert du Conseil des ministres.
Actuellement, pour ne pas consommer de l'électricité non casher des familles utilisent des générateurs au fuel, très polluants. Casher ne veut donc pas dire propre. Ne pas confondre saint et sain.
Peut-on suggérer aux juifs orthodoxes de sortir de l'hypocrisie et de s'inspirer des amish ? Eux ne consomment pas du tout d'électricité.

https://www.radiofrance.fr/franceinter/grille-programmes?date=08-05-2023

jeudi 7 décembre 2017

Trump le boutefeu

Ubu Trump a encore sévi. Sa capacité de nuisance est sans limite. Il le sait et a visiblement décidé de profiter de sa fonction pour en abuser au maximum. C'était une promesse de campagne: il a décidé de déplacer l'ambassade américaine à Jérusalem, considérant ainsi la ville sainte comme la capitale d'Israël. Ce qui fâche évidemment les Palestiens, mais aussi tous ceux qui croient encore à une solution à deux Etats au conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens. Le gouvernement israélien s'en félicite (plutôt discrètement) et se prépare au pire. De leur côté, les autorités américaines invitent leurs resortissants à la plus grande prudence dans leurs déplacements en Israël et dans les pays arabes: attention, prenez vos distances, je jette de l'huile sur le feu, je vous aurais prévenu, ne venez pas vous plaindre ensuite, déclare en quelque sorte le président pyromane. 
"La solution à deux Etats passait par un partage de Jérusalem, estime Bernard Guetta (1), qu'Israéliens et Palestiens considèrent comme leur capitale et à laquelle ni les uns ni les autres ne peuvent renoncer sans s'admettre vaincus. Le président palestinien, le très réaliste et si modéré Mahmoud Abbas, a déjà répondu à Donald Trump, en parodiant la Constitution israélienne, que Jérusalem resterait la capitale éternelle de la Palestine. Les Israéliens, de leur côté, n'auraient aucune raison de renoncer maintenant à la Jérusalem une et indivisible qu'ils ont unifiée après leur victoire de la Guerre des 6-Jours."
L'éditorialiste de France Inter estime cependant que le premier ministre israélien aurait tort de se réjouir. C'est que, entre la campagne électorale de Trump et maintenant, la donne a considérablement changé: "face à la percée iranienne dans tout le Proche-Orient, face à l'avancée de l'Iran chiite en terres sunnites et à sa projection, par Hezbollah interposé, jusqu'à la frontière Nord d'Israël, les pays sunnites, Arabie saoudite en tête, se sont considérablement rapprochés d'Israël". Et c'était là à terme, estime encore Bernard Guetta, "la voie d'un accord de paix". Et cette voie-là, Trump vient de la torpiller sans états d'âme, d'abord soucieux de donner des gages à ses électeurs évangéliques. 
Beaucoup (trop) de présidents à travers le monde sont détestables et dangereux. Mais ce Trump, avec le pouvoir qu'il représente, incarne, plus qu'aucun autre, la nuisance et la fatuité.

Père Ubu. - Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manœuvres que nous avons ordonnées.
(Alfred Jarry, Ubu Roi)

(1) "La tragique bourde de M. Trump",
https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-07-decembre-2017
A lire aussi:
https://www.marianne.net/monde/trump-reconnait-jerusalem-comme-capitale-d-israel-vers-un-scenario-catastrophe

lundi 9 novembre 2015

Une solution, malgré tout

Vingt ans déjà que Yitzhak Rabin a été assassiné. Vingt ans que s'éloigne de plus en plus tout espoir de paix entre Palestiniens et Israéliens. Que reste-t-il comme chance de voir un jour se créer un Etat palestinien? Comment ne pas comprendre les gestes autant assassins que suicidaires, qui se multiplient ces dernières semaines, de jeunes Palestiniens à qui Israël ne laisse entrevoir pour avenir que des murs? Toujours plus de murs et d'humiliation. L'écrivain israélien Avraham Yehoshua, quasi octogénaire, se dit "triste, déprimé, peut-être plus que jamais" (1). La solution des deux Etats, il a cessé d'y croire, à cause de la progression incessante des colonies palestiniennes. "Imposible d'évacuer les cinq cent mille colons de  Cisjordanie, ce serait la guerre civile. Par la colonisation, Israël a détruit la solution à deux Etats. Mélanger deux populations totalement différentes ne pouvait qu'aboutir à une catastrophe. C'était une terrible erreur." 
Il a beau avoir toujours défendu, depuis 1967, l'existence de deux Etats, il se dit aujourd'hui convaincu que la seule solution réside dans la création d'un Etat binational.  "La solution idéale était bien sûr de créer deux Etats, mais dois-je m'accrocher à quelque chose qui ne va pas se réaliser? Pourquoi ne pas agir étape par étape, avec des cantons, des régions, un peu comme en Suisse, peut-être arriver à deux Etats mais en passant par un Etat binational?" Cette idée, qu'il a défendue dans une tribune (publiée récemment dans Libération et prochainement dans Haaretz), est partagée en Israël, dit-il, "par des gens de la gauche, de la droite libérale, elle dépasse les partis, et c'est pour cela qu'elle pourrait aboutir. Bien sûr, elle comporte des dangers. Mais toutes les solutions en comportent".
Il en appelle aussi aux Européens: "vous avez une responsabilté historique et morale envers les Juifs et les Palestiniens. Car il y a eu la Shoah en Europe, et les Palestiniens ont payé le prix de la création de l'Etat d'Israël. Vous avez le devoir et le pouvoir d'imposer une solution".
Avraham Yehoshua déplore "la montée de la religion" qui "aggrave le conflit territorial", mais  continue à croire qu'une solution doit s'imposer. "Un Etat binational, vu comme une étape vers deux Etats, permettrait de sortir de cette impasse. On donnerait aux Palestiniens un espoir, on en finirait avec cet apartheid qui ne dit pas son nom, avec ce discours sur le processus de paix qui n'est qu'un discours puisqu'on ne fait rien pour la paix. On en finirait avec le simulacre." Et peut-être alors Yitzhak Rabin ne sera-t-il pas mort pour rien.

(1) "En Israël, un Etat d'urgence?", Télérama, 21 octobre 2015.