Affichage des articles dont le libellé est guerre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est guerre. Afficher tous les articles

samedi 17 janvier 2026

Le joli temps des colonies

Voilà l'Europe menacée des deux côtés, à l'est comme à l'ouest, par deux hommes du passé, deux nuisibles incontrôlables, Poutine et Trump. Les deux réinventeurs du colonialisme. Deux hommes qui rivalisent de prétention, se voient en empereur et veulent asservir les pays autour d'eux. Se servir en fonction de leurs besoins de puissance et briser la démocratie européenne.

Qui donnera enfin une gifle à ce gros garçon capricieux qu'est Trump qui menace à présent de représailles douanières les Etats qui ne soutiennent pas son envie de prendre de gré ou de force le Groenland (1) ? Il trépigne de joie d'avoir reçu de Maria Corina Machado sa médaille du Prix Nobel de la paix. Il pense qu'il a vraiment reçu le prix. Comme un enfant qui aurait reçu la médaille d'ancien combattant de son grand-père et qui penserait dès lors avoir été lui-même décoré. Cet homme qui use et abuse d'un pouvoir gigantesque aurait sa place en hôpital psychiatrique.
Le responsable de la maison des jeunes à Nuuk témoigne avoir croisé en janvier 2025 Donald Trump Jr, fils de Dingo Ier : "Je pensais que c’étaient des touristes, ils distribuaient des casquettes MAGA, des billets de 100 dollars, puis ils ont invité des jeunes et des vendeurs de rue au restaurant, et j’ai compris que tout cela était politique » (2). Demain, les colons américains reviendront avec des verroteries. Revoici le joli temps des colonies.
A Gaza aussi. Hier, Trump a nommé un premier organe exécutif qui devra gérer l'avenir de la bande de Gaza : tous des fidèles de Trump, plus Tony Blair et les représentants des Etats médiateurs (Egypte, Qatar et Turquie), et des Emirats arabes unis. Ils sont chargés de superviser le travail de 15 gouvernants palestiniens (3). Le colonialisme a de beaux jours devant lui.

De son côté, Poutine affirme qu'il considèrera comme une agression la présence de forces militaires de l'OTAN sur le territoire de l'Ukraine. Comme s'il lui appartenait, comme s'il n'était pas l'envahisseur. Ici, c'est chez moi et chez moi je décide des règles. L'historienne et soviétologue Françoise Thom constate que « la Russie va de guerre en guerre : la Tchétchénie d’abord, la Géorgie ensuite, puis l’Ukraine, “l’Occident collectif”, l’Europe enfin".
Poutine, écrivait, en mai dernier Sergueï Medvedev, spécialiste de la période postsoviétique, "impose au monde son agenda de confrontation et d’antagonisme stratégique avec l’Occident. Il affaiblit l’Occident en montrant son indécision et son inefficacité. Il favorise la fragmentation de l’Occident, en enfonçant des coins dans les fissures existantes – du soutien à Trump dès son premier mandat jusqu’au soutien à toutes les forces antisystème, des ultra-gauches aux ultra-droites". Et c'est là un des problèmes de l'UE : tous ceux qui en son sein défendent le point de vue du Kremlin, de Mariani ou Villiers le revenant à Mélenchon le hargneux en passant par Villepin, Védrine ou Ferry, les "agents de déstabilisation russe en Europe" (4). Choisis ton camp, camarade : celle de la démocratie ou de celle de ses ennemis.

Post-scriptum :
Et au FN-RN, même si on ne le dit pas trop fort, on admire  non seulement Poutine le tueur, mais aussi Trump le dingue (on a les héros qu'on peut) :
https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/01/18/au-rn-une-attraction-inavouee-pour-le-trumpisme-et-un-alignement-ideologique-progressif_6663002_823448.html

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/17/au-groenland-la-methode-trump-a-dresse-la-population-contre-les-etats-unis_6662716_3210.html
(3) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/17/premieres-nominations-a-la-tete-de-l-usine-a-gaz-qui-doit-gouverner-gaza_6662939_3210.html
(4) https://desk-russie.eu/2026/01/11/pcf-lfi-et-autres-soumis-a-moscou.html

P.S. : A propos de Trump, à lire aussi :

jeudi 6 novembre 2025

Ces guerres qui nous indiffèrent

    Il y a les guerres à la mode contre lesquelles les mobilisations sont nombreuses. Et il y a celles qui nous indiffèrent. Telles celle du Soudan ou celle qui ravage l'est du Congo. Ces guerres n'intéressent personne ou presque. Parce qu'elles sont trop lointaines ? Parce qu'elles ne nous parlent pas ? Parce qu'elles sont trop compliquées à comprendre ? Parce qu'on ne sait quel camp choisir ? 

    "La République démocratique du Congo (RDC), rappelle l'organisation Panzi (1), a connu l'un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plus de 6 millions de morts et des millions de personnes déplacées. Souvent motivé par la lutte pour ses vastes richesses minières, le conflit en cours a causé des souffrances indicibles, en particulier pour les femmes et les enfants. La violence sexuelle a été une arme de guerre, avec des atrocités massives commises par des groupes rebelles et des milices soutenues par l'étranger."
Depuis l'afflux de réfugiés suite au génocide rwandais en 1994, les cycles de violence se succèdent dans l'est de la RDC. "Des groupes armés comme le M23 continuent de déstabiliser la région. Malgré plusieurs accords de paix, les causes sous-jacentes (pauvreté, exploitation des ressources et faible gouvernance) n'ont pas encore été résolues, laissant l'est du Congo dans un état d'insécurité chronique."

    Les conséquences, constate Oxfam, sont catastrophiques pour les populations locales.
"5,2 millions de personnes déplacées à l'intérieur du pays pour fuir les affrontements militaires dans la région. C’est colossal.
28 millions de personnes souffrent de la faim. Soit un quart de la population.
1 viol toutes les 4 minutes. Le viol est largement utilisé comme arme de guerre avec plus de 123 000 cas recensés par l'ONU.
Les camps de réfugiés débordent, les conditions sanitaires sont désastreuses. Les populations survivent sans accès à l'eau potable, à la nourriture ou aux soins essentiels. C’est d'ailleurs une cible stratégique des attaques. 
Epidémie de choléra qui se propage dans toute la région à cause du manque d'eau potable, aggravant une situation sanitaire déjà précaire."

    Le 27 juin 2025 à Washington, un accord a été signé entre le Rwanda et la RDC. Il affirme l’intégrité territoriale de la RDC, prévoit le retrait des troupes rwandaises sous conditions, la fin du soutien du Rwanda et de la RDC aux milices, la mise en place d’un mécanisme conjoint de sécurité et un cadre d’intégration économique régionale. "Mais cet accord, signé en grande pompe devant les caméras, n’a pas changé la réalité du terrain", estime Lydia Mutyebele Ngoi (2). Les derniers rapports soulignent même une accélération du nombre de morts." Selon la députée fédérale belge (PS), "cet accord est en l’état un malheureux symbole du désintérêt de l’Occident pour une crise et une région dans lesquelles il est plus impliqué qu’il aimerait l’admettre." Un désintérêt dont profite le Rwanda. "Le président rwandais Paul Kagame mène sa guerre, conscient d’être protégé par la passivité internationale. Il agit à l’instar de nombreux leaders qui ferment les yeux sur les violations du droit et privilégient leurs intérêts, dans un monde qui sombre dans le cynisme le plus profond, aussi profondément que le mutisme dans lequel le droit international a coulé."
Lydia Mutyebele Ngoi appelle à "appliquer des sanctions ciblées contre Paul Kagame, les responsables militaires rwandais et les chefs du M23, ainsi que contre les entreprises profitant illégalement des minerais congolais. Une traçabilité stricte des ressources est indispensable pour tarir le financement de la guerre. Nous appelons à la création d’un mécanisme international de justice chargé de juger les crimes de guerre, à un financement massif de l’aide humanitaire et à une politique étrangère belge et européenne fondée sur le droit international, rejetant la diplomatie transactionnelle."

    A l'initiative du Togo et de la France, une conférence a réuni à Paris le 30 octobre une soixantaine de pays et d’organisations qui ont "mobilisé plus de 1 milliard et demi d’euros d’assistance pour les populations les plus vulnérables", s'est réjoui le président français. Son collègue togolais, Faure Gnassingbé, a noté, souligne Le Monde (3) que l’urgence ne devait pas faire oublier « une autre vérité » : « On ne peut pas répondre indéfiniment au long terme avec des outils de court terme », a-t-il déclaré, appelant l’Afrique à participer à son propre effort humanitaire, « non pas seulement par devoir moral, mais parce que c’est une question de dignité et d’efficacité ». Il a aussi exhorté à faire toute la transparence sur l’aide humanitaire, qui dans un contexte de guerre « a tendance elle-même à devenir un enjeu de pouvoir »."
« Il faut, a-t-il déclaré, que l’aide soulage sans nourrir la dépendance, qu’elle stabilise sans figer les rapports de force. C’est pourquoi, pour protéger les bienfaits de l’aide et ceux qui la portent, il faut un contrôle africain renforcé ». Il a aussi plaidé pour que chaque ressource soit traçable.

    Si les populations de l'est de la RDC peuvent enfin être tirées du bourbier mortel duquel elles sont prisonnières, ce le sera aussi par la mobilisation de la communauté internationale. Si ce mot a un sens.

(1) https://panzifoundation.org/fr/war-in-congo/#
(2) https://www.levif.be/international/afrique/rdc-une-paix-trahie-les-congolais-abandonnes/
(3) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/10/30/emmanuel-macron-annonce-une-aide-internationale-de-plus-1-5-milliard-d-euros-pour-la-region-des-grands-lacs_6650333_3212.html?search-type=classic&ise_click_rank=2

mercredi 8 novembre 2023

Une guerre sans fin ?

Quand et comment cette satanée guerre entre Israël et le Hamas pourra-t-elle prendre fin ? 
Le quotidien israélien de gauche Ha'Aretz s'interroge (1) : "Qu'entendent précisément l'armée et le gouvernement israéliens en affirmant vouloir éradiquer le Hamas ? Assassiner seulement les dirigeants politiques et militaires de cette organisation ou démobiliser de force plusieurs dizaines de milliers de miliciens islamistes et de simples fonctionnaires ?" Le journal rappelle qu'on ne pourra se passer de l'administration civile (non partisane) constituée par le Hamas après qu'il a expulsé, en 2007, l'Autorité palestinienne de la bande de Gaza. Une administration qui rassemble quelque 40.000 fonctionnaires qui répondent aux besoins quotidiens des habitants : enseignants, médecins, policiers, ingénieurs, etc. C'est ce qui s'est passé en Irak après la chute du dictateur : un grand nettoyage qui a occasionné "un échec colossal et retentissant". Des milliers de fonctionnaires furent licenciés parce que membres du parti Baas de Saddam Hussein. Beaucoup avaient été contraints à faire allégeance au parti et, renvoyés, rejoignirent les rangs d'Al-Qaida ou de Daech, tandis que l'Etat irakien ne pouvait plus fonctionner.
Ha'Aretz fait remarquer que le Hamas a des partisans dans presque tous les pays arabo-musulmans, qu'il dispose de forces armées au Liban qui ont prouvé leur capacité de nuisance et qu'il pourrait trouver en Syrie une base d'opération supplémentaire. Par ailleurs, le Qatar héberge une partie de la direction du Hamas, mais on imagine difficilement Israël entrer en guerre avec ce pays. Donc, vaincre le Hamas à Gaza ne le tuera pas. "Il faut soupeser les nouvelles menaces que cette campagne militaire risque d'engendrer." La plus grave : le Hamas pourrait passer du statut de mouvement politico-militaire, cherchant à stabiliser son pouvoir sur la bande de Gaza et à mener la guerre contre Israël, au statut d'organisation coopérant avec d'autres groupes terroristes à travers le monde. Déjà les milices chiites en Irak et les houthistes au Yemen - "mandataires iraniens dans la région" - menacent de frapper des cibles américaines au nom de la guerre en Palestine. 
De plus, écrit encore Ha'Aretz "la guerre contre le Hamas ne pourra se terminer sur une absence de plan de sortie censé garantir un nouvel ordre dans la bande de Gaza". Il faudra pour cela un nouveau gouvernement israélien, débarrassé de ses membres d'extrême droite, tel son ministre chargé des Territoires, "un pyromane qui (...) n'a démontré d'autre compétence que celle d'embraser les territoires palestiniens en Cisjordanie". Et il faudra "rapidement se mettre d'accord sur qui contrôlera Gaza, de préférence en se fondant sur une source d'autorité considérée comme légitime par la majorité de la population palestinienne. Sans cela, le Hamas récupèrera rapidement sa capacité de nuisance, à Gaza et sur de nouveaux théâtres. Et Israël s'embourbera durablement, comme au Liban entre 1982 et 2000."

Pendant ce temps, en Israël, le camp de la paix est décimé. Parmi les 1.400 tués lors du massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre, on compte de nombreux militants de la paix. Les habitants des kibboutz attaqués, les jeunes fêtards du festival de musique étaient, dans leur majorité, engagés à gauche. Certains entretenaient de bonnes relations, parfois d'entraide, avec des Gazouis. La plupart de leurs proches ont cessé de croire en la paix. Un reportage dans le Journal de 20h de France 2 hier l'indiquait. Le NewYork Times a également recueilli des témoignages (2). 
J’ai toujours cru qu’une mère d’un côté de la frontière voulait exactement la même chose qu’une mère de l’autre côté, témoigne l’une des rescapées. Que nos enfants aillent à l’école, qu’ils rient, mangent une glace. Les choses simples du quotidien. Je ne sais pas si j’arriverai encore à y croire.” Cette femme explique avoir “vraiment élevé [ses] enfants à voir l’être humain en tout un chacun” et raconte que sa voiture a même souvent été utilisée par des habitants du kibboutz pour “emmener bénévolement des patients de Gaza jusqu’à des hôpitaux israéliens”.
Je suis profondément de gauche, pose une autre jeune femme interrogée. Pendant les autres conflits, quand je voyais des vidéos de mères et d’enfants [à Gaza], je pleurais. Ça me brisait vraiment le cœur. Maintenant, je les vois, et je n’ai plus cette compassion. Je ne l’ai plus en moi, elle est partie.

Pendant ce temps, le directeur de la rédaction du quotidien libanais Al-Akhbar (qui est également l’un des porte-voix officieux de l’Axe de la résistance, qui lie notamment les milices pro-iraniennes de la région, le Hamas palestinien, le Hezbollah libanais et les houthistes du Yémen) relativise les pertes humaines dans la bande de Gaza : les mères palestiniennes feront d'autres enfants...
"Pour le Hamas, écrit le Courrier international (3), la situation militaire “n’est pas si mauvaise”, et il n’est pour l’heure pas question de faire des concessions, estime Ibrahim Al-Amine. La raison, selon lui, c’est “qu’environ 50 000 femmes sont enceintes à Gaza” et que celles sur le point d’accoucher “vont donner naissance à 5 500 enfants en un mois”, a-t-il affirmé sur la chaîne de télévision libanaise Al-Jadeed, le dimanche 5 novembre. “Dans deux mois, si Dieu le veut, les Palestiniennes auront compensé la perte de tous les martyrs”, à savoir les personnes mortes sous les bombes israéliennes.
Choquée, la journaliste et romancière libanaise Najwa Barakat dénonce les “Ibrahim Al-Amine et consorts”, pour lesquels la mort d’enfants et d’innocents n’est qu’un “dégât collatéral” dans la bataille inévitable de “la résistance contre l’ennemi”, écrit-elle sur le site qatari Al-Araby Al-Jadeed."
De tels propos démontrent, dit-elle, "une insensibilité aux souffrances des Gazaouis". “On dirait qu’ils assistent en spectateurs aux drames de la population de la bande de Gaza", voire “applaudissent la hausse du nombre de morts”. “Ils ne diffèrent pas beaucoup de l’ennemi en ce qu’ils minimisent” l’importance des morts et n’y voient que “des nombres qu’il est possible de remplacer par d’autres nombres”. “Les Palestiniennes donneront naissance à d’autres enfants, certes, mais ce n’est pas pour qu’ils soient [à la disposition] de ceux qui leur brisent le cœur”, ajoute-t-elle, en déplorant que la vie de ces femmes ressemble à un chemin de croix sans fin.
La situation de ces femmes enceintes est particulièrement difficile et les accouchements se font dans les pires conditions, les hôpitaux étant détruits, surpeuplés ou en manque d’électricité, d’eau et d’équipements, rappelle CNN. Le site de la chaîne américaine rapporte les paroles de l’une de ces femmes, Reham Ahmed Al-Sadi, enceinte de neuf mois : “La guerre a détruit la joie que devait être ma grossesse.”
Selon le Hamas, écrit encore le Courrier international, le bilan aurait dépassé les 10 000 morts. Parmi ces victimes, près de 40 % – quelque 3 900 personnes – seraient des enfants, selon une estimation onusienne.

(1) Zvi Barel, "En finir avec le Hamas à Gaza, et après ?", Ha'Aretz, 17.10.2023, in Le Courrier international, 2.11.2023.
(2) https://www.courrierinternational.com/video/video-ils-croyaient-en-la-paix-le-hamas-leur-a-ote-leur-empathie-des-rescapes-israeliens-temoignent
(3) https://www.courrierinternational.com/article/polemique-les-femmes-de-gaza-ne-sont-pas-des-uterus-au-service-de-la-resistance

jeudi 5 octobre 2023

Russie, hors d'Ukraine !

 Un texte que je partage entièrement (dans tous les sens du terme).

Russie hors d’Ukraine !
Alors qu'un ancien président de la République française nous incite à pactiser avec Vladimir Poutine (présumé responsable de crimes de guerre par la Cour Pénale Internationale et sous le coup d’un mandat d’arrêt pour déportation illégale de milliers d’enfants ukrainiens), nous poussant, ce faisant, à pratiquer ce que notre Code pénal qualifie d’intelligence avec l’ennemi, crime puni de trente ans de prison,
Alors que, le pape exhorte de jeunes Russes à retrouver la “Grande”, et “Sainte” “Mère Russie”, “celle de Catherine II”, devenant ainsi le propagandiste de l’exact programme de Vladimir Poutine,
Alors que, la leader actuelle de l’extrême droite française, ancienne et future candidate à la fonction suprême, préconise, par “principe de réalité (…) de se rapprocher du président russe pour ne pas aggraver la guerre” et parce que la Russie “ne va pas déménager”,
Alors que, après avoir furieusement milité pour le refus d’envoi d’armes à l’Ukraine, préconisant ainsi une politique de non-assistance à démocratie en danger, le leader auto-proclamé et manipulateur de la gauche française, multiplie maintenant les déclarations ondoyantes évoquant l’obligation de “ramener Poutine à la table des négociations (…) sans que l’Ukraine perde la guerre”, mais ne veut toujours pas admettre que, face à un tel adversaire, pour ne pas perdre la guerre, l’Ukraine doit la gagner. Et qu’elle ne peut le faire qu’avec l’aide qu’il veut justement qu’on lui refuse,
Alors que le tant espéré président du tant aimé Brésil se range sans équivoque au côté de Poutine,
Alors que des intellectuels de tous bords, prophétisant la défaite inéluctable de l’Ukraine, nous appellent à devenir enfin raisonnables en renonçant à une cause perdue d’avance. Une défaite, disent-ils, d’autant plus inéluctable qu’ils nous prédisent la victoire certaine de Donald Trump l’année prochaine, aux États-Unis,
Alors que des journalistes ne cessent de spéculer sur la lassitude des opinions publiques et l’opposition au soutien de l’Ukraine qui deviendrait, sans aucun doute selon eux, majoritaire cet hiver, 
Alors que cette sinistre petite musique défaitiste, magistralement orchestrée par Moscou et ses valets apeurés ou économiquement intéressés, risque de virer aux vociférations paniquardes capables de noyer toutes les expressions de raison et de juste résistance et d’affoler les opinions jusqu’à les faire marcher au pas de la Grande Russie,
Alors que, Vladimir Poutine, ayant porté sa guerre jusqu’au cœur de l’Europe, use de tout le pouvoir de nuisance propre à une tyrannie pour détruire les fondements de notre vie sociale et démocratique et que le chaos malfaisant et ruineux que, partout dans le monde, il exporte de mille manières, handicape dramatiquement le travail immense qui nous attend depuis trop longtemps : lutter efficacement contre le réchauffement climatique et ses désastres, accélérer le progrès social, s’opposer à la misère et l’obscurantisme et œuvrer pour la désescalade nucléaire et la paix, partout dans le monde, 
Nous, citoyennes et citoyens, adjurons le Président de la République et son gouvernement de maintenir et renforcer la position qu’après tant de tergiversations ils ont enfin adoptée : un soutien sans faille, grandissant et rapide à l’Ukraine tant que celle-ci n’aura pas vu la dernière botte du dernier soldat russe quitter son territoire. Il faut pour cela que l’Ukraine reçoive enfin toutes les armes demandées, chars, missiles à longue portée, avions indispensables à sa victoire. Vite. Elle ne doit plus continuer à se battre, une main liée dans le dos et son ciel désarmé.
Nous adjurons le Président de la République et son gouvernement de prendre dès aujourd’hui les mesures nécessaires pour que l’effort de guerre, bien expliqué à tous, ne pèse pas, cet hiver, sur les plus fragiles des Français, mais que les mieux lotis d’entre nous soient fermement appelés à faire les sacrifices nécessaires pour, de façon déterminante, aider l’Ukraine à chasser l’envahisseur russe de son territoire. Envahisseur qui n’a d’autre dessein depuis vingt ans, que de recoloniser à coups de canons un empire tyrannique et, pour cela, soutenir les pires régimes de la planète, en Syrie, en Birmanie, en Iran, en Afghanistan, en Corée du Nord, en Afrique, etc., et détruire les démocraties qui veulent s’y opposer, c’est-à-dire d’abord l’Europe. L’Europe dont l’Ukraine est actuellement l’héroïque rempart et dont elle défend non seulement les principes, mais aussi les intérêts et la sécurité future.
Quant à nous, citoyennes et citoyens, que sommes-nous donc devenus pour penser que toute action de notre part est inutile ? Comment pouvons-nous laisser commettre cette agression sur le sol européen, sur notre sol, sans manifester dans nos rues notre indignation et nos exigences comme les citoyens américains et nous-même l’avons fait contre la guerre du Viêt Nam, rejoints par presque toute l’humanité, il y a tout juste un demi-siècle ? Sans parler, pour les plus âgés d’entre nous, des immenses cortèges et des actions innombrables contre la guerre d’Algérie.
Sommes-nous voués à suivre, les bras ballants, à la télévision ou sur les réseaux sociaux, les bombardements, les massacres, les horreurs de Marioupol, de Boutcha, les combats, les sacrifices inimaginables, les héros et les morts de la contre-offensive ? Ne sommes-nous devenus bons qu’à être des spectateurs désolés mais immobiles ?
Non ! Nous pouvons agir, nous devons agir, renforcer le courage des opinions publiques et, par nos manifestations, stimuler celui de notre gouvernement et des gouvernements alliés, dont la pusillanimité a coûté, et coûte encore, chaque semaine, des milliers de vies civiles et militaires à l’Ukraine.
Ne trahissons pas l’Ukraine ! Ne nous trahissons pas nous-mêmes !
Nous en appelons à tous les citoyennes et citoyens de France et d’Europe, nous en appelons à toutes les associations pro-ukrainiennes qui agissent déjà et à toutes celles qui, progressistes, défendent d’autres causes mais ne demandent qu’à agir ou agissent déjà en soutien à l’Ukraine, pour leur proposer de rassembler nos forces et d’organiser une mobilisation afin de ne pas laisser la rue, les médias et les réseaux sociaux aux seuls complices, conscients ou inconscients, du régime de Moscou. Pour cela, un seul mot d’ordre :
Russie, hors d’Ukraine !
Galia Ackerman, historienne, directrice de la rédaction de Desk Russie ; Bendak, dessinateur de presse ; Marcel Bozonnet, comédien ; Hélène Cixous, écrivaine ; André Markowicz, poète, traducteur, éditeur ; Bruno Meunier, chef d’entreprise ; Ariane Mnouchkine, metteuse en scène ; Françoise Morvan, éditrice, traductrice, dramaturge ; Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue ; Xavier Tytelman, consultant défense, youtubeur ; Cécile Vaissié, professeure des universités ; Sonia Wieder-Atherton,violoncelliste.


Pétition à signer sur :
https://www.change.org/p/russie-hors-d-ukraine?utm_content=cl_sharecopy_37476402_fr-FR%3A7&recruited_by_id=77d893b0-5dff-11ee-8d1a-d956aab24fe6&utm_source=share_petition&utm_medium=copylink&utm_campaign=psf_combo_share_initial&utm_term=share_petition&share_bandit_exp=initial-37476402-en-US
 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/09/27/ne-trahissons-pas-l-ukraine-ne-nous-trahissons-pas-nous-meme_6191206_3232.html 

lundi 25 avril 2022

Les mots qui tuent

C'est un texte (1) qu'on peut croire sorti d'un esprit dément et sans doute est-ce le cas. Le problème, c'est qu'il semble que ce soit sur lui que s'appuie Vladimir Poutine pour justifier sa guerre qui ne veut pas dire son nom. L’écrivain et philosophe Timofeï Sergueïtsev est l’un des principaux idéologues de la « dénazification » de l’Ukraine et l'auteur de ce Mein Kampf russe, une logorrhée hallucinée dont on a envie de rire tant ce texte est délirant, mais dont on ne peut que frémir tant on sait à quelle barbarie il a mené et mènera encore.

Extraits :
" La dénazification est nécessaire lorsqu'une partie importante du peuple - très probablement sa majorité - est maîtrisée et entraînée par le régime nazi dans sa politique. C'est-à-dire lorsque l'hypothèse « le peuple est bon - le gouvernement est mauvais » ne fonctionne pas. La reconnaissance de ce fait est la base de la politique de dénazification, de toutes ses activités, et le fait lui-même constitue son objet. L'Ukraine se trouve dans une telle situation."
" La dénazification est un ensemble de mesures à l'égard de la masse nazie de la population, qui ne peut techniquement pas être directement poursuivie au nom des crimes de guerre. Les nazis qui ont pris les armes doivent être détruits autant que possible sur le champ de bataille. Il ne faut pas faire de distinction significative entre les forces armées ukrainiennes et les forces dites de sécurité nationale, ainsi que les milices de défense territoriale qui ont rejoint ces deux types de formations militaires. Tous sont également engagés dans une cruauté scandaleuse contre les civils, également responsables du génocide du peuple russe, et ils ne respectent pas les lois et coutumes de la guerre. Les criminels de guerre et les nazis actifs doivent être punis de manière exemplaire. Il faut procéder à un nettoyage total. "
"  En plus des hauts gradés, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont également coupables. Ils ont soutenu le gouvernement nazi et se sont montrés indulgents à son égard. Une punition juste pour cette partie de la population n'est possible qu'en supportant les charges inévitables d'une guerre juste contre le système nazi, menée aussi discrètement que possible contre des civils. La dénazification ultérieure de cette masse de la population consiste en une rééducation, qui est réalisée par une répression idéologique (suppression) des attitudes nazies et une censure sévère : non seulement dans la sphère politique, mais nécessairement aussi dans la sphère de la culture et de l'éducation. "
" L'État dénazifiant - la Russie - ne peut pas procéder à une approche libérale de la dénazification. L'idéologie du dénazificateur ne peut être contestée par le coupable en cours de dénazification. (…) La durée de la dénazification ne peut en aucun cas être inférieure à une génération, celle qui va naître, grandir et mûrir dans les conditions de la dénazification. La nazification de l'Ukraine dure depuis plus de 30 ans."
" L'Occident collectif est lui-même le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien, tandis que les cadres occidentaux de Bandera et leur "mémoire historique" ne sont qu'un des outils de la nazification de l'Ukraine. L'ukronazisme n'est pas moins une menace pour la paix et la Russie que le nazisme allemand ne l’était avec Hitler. "

Arrêtons-nous là, tant est grande la nausée que suscite ce long texte qu'on pourrait croire écrit dans les pires heures du stalinisme. Un texte obsessionnel qui cite le mot nazi et dénazification à chaque ligne et justifie l'horreur en partant d'un postulat : l'Ukraine dans son ensemble est nazie, donc les pires actions pour la dénazifier sont d'emblée totalement justifiées. Il suffit de décider que tous les Ukrainiens sont des nazis, responsables du génocide du peuple russe, et la Russie a tous les droits et ne pourra être poursuivie pour crimes de guerre.
Derrière les aspirations à l'indépendance et à une voie européenne se cache, selon l'auteur de ce texte fou, un projet nazi. " L'ukronazisme n'est pas moins une menace pour la paix et la Russie que le nazisme allemand ne l’était avec Hitler. "

"On comprend mieux, écrit la rédaction des Humanités, media alter-actif, en lisant cette tribune « autorisée » - et cela fait froid dans le dos - ce que Poutine veut dire lorsqu’il affirme qu’il n’acceptera de « négocier » qu’une fois acceptées toutes ses conditions. Ce n’est donc pas une négociation mais une reddition. (...) La tribune de Timofeï Sergueïtsev exprime pour la première fois, d’une façon on ne peut plus claire, que la guerre menée par Poutine ne s’attaque pas seulement à l’Ukraine, mais à l’ensemble des valeurs européennes et occidentales. Dans la vision de Sergueïtsev, l’Europe et l’Occident sont responsables d’un effondrement civilisationnel, contre lequel la Russie doit faire rempart. La guerre en Ukraine, loin de n’être qu’une guerre territoriale, est donc, pour l’un des idéologues les plus proches de Poutine, une guerre de civilisation. CQFD. Suprême paradoxe : ce texte qui prétend combattre le nazisme peut être lu comme le Mein Kampf de Vladimir Poutine."

Les valeurs de "l'Europe historique", selon ce texte, ont été abandonnées par l'Occident et ne peuvent plus être protégées et préservées que par la Russie. Donc les valeurs occidentales sont nazies et doivent être combattues et "la Russie suivra sa propre voie, sans se soucier du sort de l'Occident, en s'appuyant sur une autre partie de son héritage : le leadership dans le processus de décolonisation mondiale." On est dans le roman 1984 de George Orwell : pour décoloniser, il faut coloniser. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage. Mais qui est l'enragé ?

dimanche 3 avril 2022

Relire Anna Politkovskaïa

Comment avons-nous pu, depuis tant d'années, ignorer la malfaisance d'un Poutine ? Comment avons-nous pu dialoguer avec lui comme s'il était démocrate ? Comment a-t-il pu être un modèle pour certains leaders occidentaux ? Pourquoi avons-nous fermé les yeux, pourquoi n'avons-nous pas écouté les démocrates russes, celles et ceux qui, au péril de leur vie, ont osé dénoncer la guerre que menait le pouvoir russe à la Tchétchénie, à la Géorgie, aux démocrates syriens, à la population du Donbass ?
Aujourd'hui,  Novaïa Gazeta, menacée par le pouvoir russe, se voit forcée de suspendre ses publications. "Il faut que nous nous protégions les uns les autres," estime son rédacteur en chef Dmitri Mouratov, prix Nobel de la Paix 2021. "Nous avons essayé de comprendre comment notre peuple a laissé faire deux guerres à la fois : l'une, de conquête, en Ukraine, et une autre, presque civile, chez nous, en Russie."

Pour essayer de comprendre, relisons une des grandes plumes de Novaïa Gazeta : Anna Politkovskaïa, assassinée par le pouvoir russe en 2006.

"Après un bref interlude eltsinien, la Russie, amputée des républiques sœurs de l'URSS, sentit qu'elle n'était pas capable de vivre confortablement sans traditions ni ambitions impériales. Elle eut besoin d'un petit et d'un méchant pour pouvoir se sentir grande et importante. La joie orgasmique d'être une puissance se nourrit de l'écrasement, de l'humiliation de l'autre, que l'on peut piétiner en toute impunité. Le principe est simple : ici, c'est la zone de résidence pour les méchants qu'il faut rééduquer, et là, par rapport à cet enfer, le reste du territoire russe, où vivent les bons, semble un paradis.
Telle est la nature de notre patriotisme néo-impérial et néo-soviétique - embrassé par Poutine et par toute la verticale du pouvoir. Aujourd'hui, la plupart de nos gouverneurs sont des mini-Poutine qui parlent de l'Etat fort et du patriotisme et fustigent les ennemis de l'Etat.
Cela semble irrationnel. Pourtant, cela donne des fruits tout à fait rationnels et tangibles, comme une cote de popularité assez élevée pour les autorités, et Poutine en particulier. Car nous aimons bien trouver une léger voile de passion imprévisible chez nos chefs. Peu importe qu'il recouvre les dessous cyniques et sanglants, peu importe les conséquences. Chez nous, on ne pense qu'à la jouissance immédiate. C'est pourquoi nos chefs n'ont pas de vision à long terme et ne brillent pas par leur intelligence. Poutine ne fait pas exception. Le mythe de son intelligence satanique n'est qu'une campagne de publicité à destination de l'Occident. Et je suppose que l'Europe et les Etats-Unis l'apprivoisent, non pour son intelligence et sa perspicacité, mais uniquement pour sa capacité à contenir la Russie dans des limites qui leur conviennent, sans se soucier des moyens utilisés par le pouvoir russe.
En fait, l'Occident ne se donne pas la peine de réfléchir au prix du phénomène Poutine : aux droits de l'homme en Tchétchénie qui font partie de ce prix, à la justice sommaire devenue la norme en Russie, à la possibilité même de l'existence d'un ghetto dans l'Europe du XXIe siècle...  "

" Je n'aime pas Poutine, parce que, pour s'asseoir sur le trône et régner en maître (et avoir toujours de bons sondages), il a encouragé la gangrène morale de la Russie."

"Je n'aime pas le président de mon pays parce qu'il a joué (et continue de jouer) avec mon pays à des jeux idéologiques dangereux. 
Le premier jeu, probablement le plus dangereux, porte le vieux nom de racisme. (...) Il ne fait aucun doute qu'en Russie, pays éternellement occupé à trouver des ennemis intérieurs responsables de tous ses malheurs, ce jeu est très profitable en termes de popularité. C'est ce même mécanisme qui explique la montée en flèche récente de la popularité de Jean-Marie Le Pen en France. Ici et là, on fait appel aux bas instincts de la foule..."

"Poutine a, en public, un comportement réservé et convenable, comme il se doit pour un homme d'Etat, mais, malgré ses paroles polies, il se comporte mal. Ce mélange d'hypocrisie et de mensonges qu'on présente pour leur contraire est typiquement soviétique."

Voici donc quelques extraits - d'autres auraient pu être cités - de "Tchétchénie, le déshonneur russe" d'Anna Politkovskaïa (Folio Documents). Ce texte, dans sa version française, date de 2003. Voilà près de vingt ans que nous sommes restés sourds à la voix courageuse d'Anna Politkovskaïa. Est-elle morte pour rien ?


mercredi 23 mars 2022

Nostra culpa

L'homme occidental reste profondément imprégné de judéo-christianisme, marqué à jamais par le péché originel. Tout drame qui arrive à autrui nous est (au moins partiellement) imputable. Il en va ainsi de l'islamisme : si des crimes sont commis au nom du Prophète, c'est évidemment du fait de notre passé colonial et de notre racisme. Bref, de notre islamophobie.
Et il en va ainsi aujourd'hui de la brutalité de Poutine et de ses troupes en Ukraine : nous l'avons provoquée par notre prétention, notre légèreté, notre incapacité à écouter la douleur d'un chef d'Etat qui souffre de ne pas être empereur.
C'est là être sourd et aveugle à l'Histoire, autant récente qu'ancienne. « Poutine, l’agresseur de l’Ukraine, n’est pas le produit de l’extension de l’OTAN ni des humiliations de l’Occident », explique Alain Frachon dans un éditorial du Monde (1). 

Les Occidentaux sont coupables d'avoir « abandonné » la Russie depuis la chute de l'URSS, puis n’ont cessé de l' « humilier », affirme l’historienne Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française. "Dans sa folie guerrière, le président Poutine serait l’enfant de cet environnement : un affectif blessé", écrit Alain Frachon.
Il invite à se pencher sur l'Histoire récente : "Sous la pression des Etats-Unis, la Russie entre en 1992 au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale : elle obtient des dizaines de milliards de dollars de prêts continus dans les années qui suivent. Elle rejoint le Conseil de l’Europe en 1996, puis le G7 en 1997 (qui devient G8) (...). Moscou bénéficie du soutien de Washington lors de la crise du rouble en 1998 et d’une assistance financière d’urgence de Bruxelles. Sans compter le partenariat Russie-OTAN mis en place, au moins formellement, dès 1991. Un traitement offensant ? Du mépris et de l’arrogance, il y eut, certes – notamment de la part des Etats-Unis durant les guerres des Balkans. Mais la balance ne penche pas du côté de l’humiliation".

Alain Frachon examine aussi l’explication de la guerre actuelle par l’extension de l’OTAN. "C’est la thèse officielle entendue à Moscou, mais aussi ailleurs. Stratège avisé et prévoyant, Poutine met la main sur l’Ukraine parce qu’elle pourrait un jour rejoindre l’OTAN et, forte de cette appartenance, partir à la reconquête de la Crimée et du Donbass (...). Si l’OTAN a admis en 2008 que Kiev avait vocation à la rejoindre, l’Alliance se refuse toujours à ouvrir la procédure d’adhésion."
Autre explication concomitante qu'examine Alain Frachon : aux Etats-Unis, l’école néoréaliste en politique étrangère estime que "l’histoire, la géographie et la culture font que la Russie a inévitablement droit à une ceinture de sécurité autour d’elle et, dans cette zone, les Etats et les peuples concernés doivent savoir que leur souveraineté est limitée. La situation de l’Ukraine détermine son destin politique : une forme de vassalité. La classe politique ukrainienne aurait dû intégrer cette dimension, dit l’école néoréaliste occidentale, sauf à risquer un conflit avec le Kremlin. Un néoréaliste aussi brillant que John Mearsheimer, grand professeur à l’université de Chicago, invoque la nécessaire prise en compte des intérêts de sécurité de la Russie – pas de ceux de ses voisins". (...) "Le problème avec l’école néoréaliste, c’est qu’elle pense que Poutine pense comme elle – en termes de (sage) raison d’Etat. Une part de la réalité « réelle » échappe aux néoréalistes : ils sous-estiment toujours la force de l’idéologie. Convaincu qu’une majorité d’Ukrainiens partage son opinion, le président russe a dit et écrit que l’Ukraine n’existe pas : elle fait partie de la Russie." Et tant pis si la volonté des Etats et des peuples à disposer d'eux-mêmes est écrasée sous les bottes de Poutine.

Il y a une autre explication : celle du despotisme : "enfermé dans sa bulle de mensonges, l’autocrate, convaincu de sa supériorité intellectuelle, n’écoute plus que ses fantasmes. Il sera le tsar des temps modernes, celui qui va « restaurer la Russie dans son intégralité historique ». Tel est le Poutine que décrit l’agence officielle Novosti dans un article célébrant un peu vite, fin février, la conquête de l’Ukraine par les troupes russes – l’article a, depuis, été retiré."
"La réalité, la vraie, échappe au missionnaire Vladimir Poutine, écrit encore Alain Frachon, comme la réalité irakienne, la vraie, avait échappé aux néoconservateurs américains entourant George W. Bush en 2003. Le président russe n’est pas sur la défensive en Ukraine contre une éventuelle et improbable adhésion de ce pays à l’OTAN. Il est à l’offensive au service de la restauration de la Grande Russie, comme dit Novosti, son agence de presse. Sur le site du New Yorker toujours (le 3 mars), Stephen Kotkin, éminent spécialiste américain de la Russie, situe Poutine dans une continuité russe ininterrompue. L’agresseur de l’Ukraine « n’est pas le produit de l’extension de l’OTAN » ou des humiliations que l’Occident aurait infligées à la Russie, dit Kotkin. Cette guerre relève d’une « permanence historique russe » – cette insatiable et mystérieuse « volonté d’expansion » d’un pays qui est pourtant le plus vaste Etat de la planète et potentiellement l’un des plus riches."

Aujourd'hui, certaines personnalités politiques, en France et ailleurs en Europe, feignent de s'étonner : le Poutine 2022 n'est pas celui qu'ils ont connu. La brute épaisse qui massacre les Ukrainiens aurait donc remplacé un démocrate qui a mis la Tchétchénie à feu et à sang, terrorisé la Syrie en soutenant ce brave Assad ? Comme le disait de manière cinglante Sophia Aram récemment, "la seule véritable surprise c’est qu’il aura fallu qu’il massacre l’Ukraine pour comprendre ce qu’il avait déjà réalisé en Tchétchénie et en Syrie. Parce que la surprise, ce serait quoi ? Qu'un dictateur qui a passé ses vingt-deux premières années de pouvoir à éliminer ses opposants, envahir et annexer ses voisins, tuer des centaines de milliers de civils et bombarder des centaines d’hôpitaux, d’écoles, de maternités, de musées, de mosquées et d’églises puisse continuer à le faire … en Ukraine ? C'était quoi l'idée, qu'il allait se lasser ? Qu'avec l'âge et les amphétamines il allait oublier ce qu'il avait dit qu'il continuerait à faire ? A ce niveau de naïveté on peut commencer à parler de connerie, voire de complicité non ?" 

Arrêtons de nous flageller et de trouver des excuses à ce criminel de guerre. De guerres.

Post-scriptum : Alexis Corbière, député de La France insoumise, estime que Poutine a changé. Celui d'aujourd'hui est différent de ce qu'il était il y a quelques mois encore. Peut-on inviter Corbière à discuter avec les Tchétchènes, les Géorgiens, les Syriens, les opposants russes ? Dans quelle bulle vivait Corbière ces vingt-deux dernières années ?
https://www.huffingtonpost.fr/entry/pour-alexis-corbiere-le-poutine-daujourdhui-nest-pas-le-meme-quil-y-a-quelques-mois_fr_623c3671e4b009ab930253db

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/17/poutine-l-agresseur-de-l-ukraine-n-est-pas-le-produit-de-l-extension-de-l-otan-ou-des-humiliations-de-l-occident_6117934_3232.html
(2) https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-14-mars-2022

A voir : "Rozy / Donbass" par le groupe ukrainien Dack Daughters (2013) :  
https://www.youtube.com/watch?v=6wCgZh-nczY

lundi 21 mars 2022

Dieu de sang

Dieu est amour, dit-on. On a du mal à y croire, tant l'Histoire a connu de guerres, de massacres, de tortures perpétrés au nom d'un dieu ou l'autre. L'Eglise orthodoxe russe est du côté de la guerre. Son dieu est de sang et de feu. Dernièrement, le patriarche Kirill de Moscou soutenait la guerre brutale que mène son pays en Ukraine. Elle place la Russie "du côté de la lumière, du côté de la vérité de Dieu, du côté des commandements divins". (1) Kirill a une vision de la lumière, très particulière, il ne doit pas exister de lumière plus noire. La Russie, selon lui, a raison face à un Occident "décadent" et "pécheur". Cette guerre dépasse la politique. "Il s'agit du Salut de l'homme, de la place qu'il occupera à droite ou à gauche de Dieu". Si Kirill respecte l'injonction christique "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", c'est qu'il se hait.

Ces déclarations ne sont surprenantes, affirme la philosophe Veronica Cibotaru (2), "que si l'on méconnaît l’idéologie anti-occidentale que les hiérarques de l’Eglise russe tâchent de propager depuis de nombreuses années en Russie, dans son espace canonique mais aussi dans le monde occidental. Pour cela l’Eglise russe dispose d’importants moyens médiatiques, tels que de nombreux réseaux sociaux et des émissions de télévision qui sont retransmises sur YouTube, et souvent aussi traduites."
Quelques jours avant le début de la guerre, le métropolite Hilarion (président du département des relations extérieures du patriarcat de Moscou) déclarait que les Russes devaient être protégés de la propagande des « valeurs » occidentales, valeurs qui selon lui résideraient dans un libéralisme sexuel immoral car opposées à l’ordre divin. Il est curieux, constate Veronica Cibotaru, "que les hiérarques de l’Eglise russe aient une approche somme toute si réductrice de la question de la moralité, axée de façon presque obsessionnelle sur la sexualité, et notamment sur les formes de sexualité considérées comme étant déviantes. Ce qui ressort en tout cas de leur discours, ce n’est pas uniquement une dénonciation de ces pseudo-valeurs, mais une véritable posture défensive : l’Eglise russe se doit de défendre la Russie ainsi que son espace canonique de cette destruction de l’ordre moral".
La philosophe estime qu'on n'a pas assez insisté sur la dimension défensive et donc guerrière de cette idéologie. "Cette dimension est particulièrement dangereuse si l’on prend en compte les rapports étroits qui unissent l’Eglise russe et le pouvoir russe actuel." Elle note cependant que de nombreux prêtres et hiérarques, orthodoxes et catholiques, se sont exprimés depuis le début de la guerre en faveur de la paix, en appelant les fidèles à la prière.
Le pape François, lui, dénonce une "inacceptable agression armée" et qualifie de "barbare" le "massacre d'enfants et d'innocents". Il appelle à la fin de la violence. "Au nom de Dieu, que les cris de ceux qui souffrent soient entendus et que les bombardements et les attaques cessent."

Cette position isole le patriarcat de Moscou: "de nombreuses églises orthodoxes se distancient de lui, inaugurant de nouveaux équilibres au sein de l'orthodoxie mondiale", estime l'historien Jean-Benoît Poulle (1). "Une Eglise peut-elle être fondée sur le rejet de l’autre, que ce soit le rejet d’un groupe de personnes ou d’un espace culturel , interroge Veronica Cibotaru ? Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de développer une théologie orthodoxe de la paix qui puisse nous rendre vigilants face à tout ce qui peut mener vers de telles atrocités."

Récemment, en Biélorussie, des femmes ont été arrêtées pour avoir prié pour la paix dans une église. Si elles avaient prié pour la guerre, seraient-elles libres ?

(1) "Le pape François muscle son discours envers Moscou", La Libre Belgique, 15.3.2022.
(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/20/eglise-orthodoxe-russe-une-ideologie-qui-est-en-partie-responsable-de-la-guerre-qui-sevit-actuellement-en-ukraine_6118318_3232.html

jeudi 17 mars 2022

Contorsionnistes

Ils sont nombreux celles et ceux qui, aux extrémités de l'échiquier politique, voyaient d'un œil bienveillant, voire admiratif, le monstre froid du Kremlin. C'était pour eux le modèle du chef. Aujourd'hui, ils se contorsionnent pour tenter d'expliquer qu'on les a mal compris, rarement pour avouer qu'ils se sont trompés.

L'extrême droite voyait le tsar "comme le symbole d’une autre Europe, écrit Le Monde (1). Une Europe de l’identité chrétienne face au mythe du grand remplacement. Une Europe de la souveraineté nationale face aux technocrates de Bruxelles. Une Europe des valeurs conservatrices et virilistes contre des avancées sociétales honnies." Face à l'indignation qu'a suscitée partout en Europe la brutale intervention russe en Ukraine, face aux milliers de morts qu'elle a déjà causés, Zemmour et Le Pen ont dû changer leur discours. Zorglub avait même pris le pari sur un plateau de télé que jamais Poutine n'envahirait l'Ukraine. Pari perdu. Il aurait dû mettre en jeu sa participation à l'élection présidentielle. Il dévisse néanmoins dans les sondages. Ce qui n'est pas le cas de sa concurrente, la fille à papa Le Pen, si fière d'avoir rencontré son maître. Au point que dans un document de campagne, elle avait publié une photo d'elle avec lui. Document tiré à plus d'un million d'exemplaires qu'elle a fait mettre à la poubelle. A cause d'une faute d'orthographe, assure son parti. Au RN, une faute politique s'appelle faute d'orthographe.
En Grande-Bretagne, Nigel Farage, fondateur de l’ancien parti d’extrême droite Ukip, avait déclaré en 2014 : "Poutine est le leader que j’admire le plus". Il a changé d'avis. 
En Belgique, le Vlaams Belang, "longtemps admiratif du projet politique du dirigeant russe, a hésité à tourner le dos à la Russie, avant de voter une résolution condamnant Moscou". Mais le parti est divisé.
En Hongrie, le premier ministre Orban "navigue difficilement entre sa proximité affichée avec M. Poutine et sa condamnation de l’offensive. S’il soutient les sanctions, il refuse de livrer des armes et n’a autorisé qu’en catimini un déploiement de l’OTAN sur son territoire. Pour justifier cet équilibre précaire, il se présente comme un défenseur du camp de la paix". Quel courage !
"A travers l’Europe, d’autres représentants de ce courant idéologique oscillent entre une position d’équilibre et des condamnations sans réserve, quand ils n’ont pas choisi, plus rarement, mais de manière plus cohérente, de persister dans leur soutien à la Russie." Plusieurs de ces partis ont bénéficié de financements russes. Faudrait-il y voir un lien avec leurs contorsions pathétiques ?

Certains des admirateurs du psychopathe du Kremlin tombent carrément dans le ridicule. Matteo Salvini, leader de l'extrême droite italienne et ancien ministre, considérait encore récemment Poutine comme « le plus grand chef d’Etat » du moment. Il soutenait d'ailleurs l'annexion de la Crimée. Plutôt que de se faire discret, le coq milanais s'est rendu dans la petite ville polonaise de Przemysl, à deux pas de la frontière ukrainienne, en compagnie de représentants d'organisations humanitaires. Le maire de la ville lui a offert un tee-shirt blanc à l’effigie du président russe. "Je considère cela (cette visite) comme une insolence de votre part, a-t-il déclaré, aussi ai-je décidé de vous offrir un maillot à l’effigie de votre ami Poutine et de vous inviter à visiter un centre de réfugiés dans lequel se trouvent des milliers de victimes de cette guerre. » Ce t-shirt faisait référence à celui que Salvini avait arboré fièrement sur la Place rouge et au Parlement européen. "Vergogna !",  "Buffone !" Le coq n'a pu que battre en retraite, la crête en berne.
Beppe Grillo, du Mouvement 5 Etoiles, fait moins le fier, se concentrant courageusement sur la défense des animaux, histoire de faire oublier ses positions pro-russes.

Côté gauche radicale, MélenChe porte l'idée du "non-alignement". Il condamne l'intervention russe mais réussit à la trouver compréhensible. « La Russie en porte toute la responsabilité », écrit-il, mais il considère cette guerre comme « un rebondissement d’une de ces guerres sans fin qui, depuis Pierre Le Grand et Catherine II, tenaillent les peuples du secteur ». Si demain un pays de l'Union européenne en agressait un autre, Mélenchon pourrait aisément ressortir le même constat fataliste. Après tout, que sont septante ans de paix dans l'histoire guerrière de l'Europe ?
« Poutine a dû comprendre que la décision [américaine d’intégrer l’Ukraine dans l’Otan] était déjà prise », écrit encore le Che français. Comprenons par là qu'il a dû, comme l'analyse Marc-Olivier Padis (3), "prendre les devants sur une offensive américaine dont il avait annoncé qu’il la considérerait comme une agression, par une action préventive rétablissant par avance un équilibre que le candidat insoumis considère comme légitime. Cette hypothèse sortie de nulle part («tout cela se déduit facilement de l’observation», explique-t-il) ne fait rien d’autre que reprendre à son compte le discours victimaire de Poutine, selon lequel la pression de l’Otan sur les frontières de la Russie désigne son pays comme une victime de l’Occident acculée à une légitime défense : si Poutine envahit l’Ukraine, c’est de la faute de Biden".
"Contrairement à ce que disent les fascinés de Poutine, renchérit l'ancien ministre français Stéphane Le Foll (4), la progression de l’Otan n’est pas la cause de l’intervention russe. Ce n’est pas l’Otan qui a déterminé Poutine, mais l’intérêt grandissant des peuples de l’ancien régime soviétique vers l’Europe et son modèle démocratique." Mais que valent les peuples, méprisés par ceux dont l'anti-américanisme leur tient de seule grille d'analyse ? Les peuples ne peuvent être que manipulés.
"La gauche est profondément divisée, car les positions de Jean-Luc Mélenchon rendent impossible toute union pour l’avenir, conclut Stéphane Le Foll. L’avenir de la gauche ne se trouve ni dans le souverainisme anti-européen ni dans la complaisance envers des régimes autoritaires, en particulier celui de Vladimir Poutine. La gauche doit plus que jamais rester européenne et internationaliste, respectueuse du droit international et de ses institutions. La gauche doit réaffirmer son attachement à lutter contre le nationalisme, à défendre la liberté et à la démocratie."

Non-aligné, n'est-ce pas un synonyme de munichois ?

  (1) https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/10/en-europe-l-extreme-droite-s-efforce-d-inflechir-son-discours-sur-la-russie_6116947_3210.html
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2022/03/10/quand-matteo-salvini-tente-de-faire-oublier-son-admiration-pour-vladimir-poutine_6116910_3210.html
https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/manifestations-en-ukraine/guerre-en-ukraine-matteo-salvini-rattrape-par-son-passe-pro-poutine-lors-de-sa-visite-en-pologne_4999824.html
(3) https://tnova.fr/democratie/international-defense/melenchon-poutine-et-lhistoire/
(4) https://www.huffingtonpost.fr/entry/les-positions-de-jean-luc-melenchon-sur-lukraine-rendent-impossible-toute-union-pour-lavenir_fr_62288042e4b0dd8abd5b6308

lundi 7 mars 2022

Le suicide russe

C'est un homme qui aime faire peur, qui fait peur et qui a peur. Vladimir Poutine s'est isolé, n'accordant plus sa confiance qu'à une poignée de personnes. "Poutine vit désormais dans une bulle de verre à sa résidence de Novo-Ogaryovo, dans les environs de Moscou", entouré d'une garde rapprochée parfaitement sous contrôle", écrit la journaliste tchèque Petra Prochazkova (1). "Il ne redoute pas seulement une contamination potentielle (au Covid-19), mais aussi plus symboliquement, un monde semblable à une maladie infectieuse, avec lequel il ne s'entend pas." Il y a longtemps, dit-elle, qu'il a perdu contact avec la réalité, la pandémie n'ayant fait "qu'amplifier le gouffre qui le sépare du monde des gens normaux, y compris des politiques, des hommes d'Etat et des journalistes". Il se tient loin des réseaux sociaux et ne se confierait plus à la plupart de ses conseillers. Ce "petit homme à l'ego démesuré" (comme l'a qualifié la journaliste russo-américaine Masha Gessen) surestime ses capacités et celles de son pays, "convaincu que la Grande Russie saura faire face aux sanctions les plus dures". Il est aujourd'hui "l'homme politique le plus seul sur la planète" perçu "comme un menteur et un agresseur", estime le journaliste bulgare Svetoslav Terziev (2).

Tout lui paraît possible. "Les frontières de la Russie ne s'arrêtent nulle part", a un jour déclaré Poutine (3). Et il est devenu l'incarnation du culot et de la mauvaise foi érigés en valeurs suprêmes et indiscutables. Il compare les sanctions qui frappe la Russie à une "déclaration de guerre". On en rirait si la situation n'était pas aussi dramatique pour l'ensemble de l'Ukraine. Car lui évidement ne mène pas de guerre, juste une opération militaire que refuse de comprendre le monde entier. Il se dit prêt à dialoguer si la partie adverse accepte toutes ses exigences (4). Le Larousse définit le dialogue comme une "discussion visant à trouver un terrain d'entente". Dans la langue poutinienne, dialogue se dit oukase.
Il n'a que mépris pour les peuples. Le sien et ceux des pays qu'il a déjà placés sous son joug. Déjà plus de dix mille Russes ont été arrêtés pour avoir critiqué cette guerre qui n'est pas la leur. Les journalistes sont à présent menacés de quinze ans de prison s'ils qualifient de guerre l'intervention militaire russe en Ukraine.
Les Occidentaux, l'OTAN, l'U.E. ont sans doute manqué de jugement et pêché par arrogance - et par naïveté - vis-à-vis de la Russie après la chute du régime soviétique. Mais si certains pays se tournent vers l'ouest, c'est que leurs populations dans leur grande majorité ne veulent plus de la Russie, n'ont pas oublié l'extrême souffrance que fut pour elles le régime soviétique et savent que la Russie de Poutine n'est pas et ne sera jamais une démocratie. 

Poutine est comme Assad : il sera fier d'une victoire à la Pyrrhus, fier d'être président d'un champ de ruines, voire d'un cimetière.
"Cette tentative de la part de mon Etat – d’une ampleur inouïe, irrationnelle, et qui causera sa propre perte – de détruire l’Etat ukrainien n’a aucun fondement historique, stratégique, ni même pragmatique, sans parler de fondements éthiques ou simplement humains." C'est ce qu'écrit l’écrivain russe Andreï Dmitriev (5) qui a vécu en Ukraine de 2012 à 2020. "Il ne s’agit pas des intérêts de la Russie ou de ses dirigeants, mais d’une démarche suicidaire, d’une prise de risque mortel pour tout le monde. On est prêt à tous les sacrifices, prêt à payer n’importe quel prix… pour quoi ? au nom de quoi ?… Nous avons là un cas stupéfiant d’autosuggestion." Cette guerre s'est bâtie sur le mensonge. "Ayant inventé leur propre méchante bête géopolitique, nos dirigeants, pourtant adultes, se sont mis à croire à la réalité des griffes et des dents d’un Occident imaginaire qui s’apprêterait à anéantir la Russie – sans même se demander pourquoi, s’il en est ainsi, ce même Occident avait, en 1994, demandé à l’Ukraine de faire confiance à la Russie en renonçant à son arsenal nucléaire. Ils se sont mis à croire à l’existence d’un « projet Ukraine » antirusse, en multipliant jour après jour des « preuves » diverses et variées, les unes aussi fausses que les autres. Cette propagande vénéneuse, au début destinée à la population, a fini par les empoisonner. Je ne suis pas le seul à estimer que les auteurs du mensonge en sont arrivés à le prendre eux-mêmes pour la vérité – aujourd’hui, cette hypothèse baroque est presque devenue un lieu commun."
En détruisant l'Ukraine, c'est elle-même que tue la Russie. "Impossible de faire la guerre à l’Ukraine, écrit encore Andreï Dmitriev. Impossible de la vaincre. Même en éradiquant en soi-même les restes d’humanité dans les efforts pour détruire l’Ukraine, on finira par détruire un autre pays et seulement lui : la Russie. En attendant…"
En attendant, ce suicide est et sera un désastre pour la planète.

(1) Petra Prochazkova, "Au Kremlin, un monarque isolé entouré d'une cour de généraux", Denik N (Prague), 25.2.2022, in Le Courrier international, 3.3.2022.
(2) Svetoslav Terziev, "Naissance d'un paria", Le Courrier international, 3.3.2022.
(3) https://www.arte.tv/fr/videos/098406-000-A/poutine-le-retour-de-l-ours-dans-la-danse/
(4) https://www.lalibre.be/international/europe/2022/03/04/le-dialogue-nest-possible-que-si-toutes-les-exigences-russes-sont-acceptees-avertit-poutine-KJVSHV7ZGZHFFB7G6KXASTNACY/
(5) https://www.lemonde.fr/livres/article/2022/03/03/andrei-dmitriev-des-annees-de-contreverites-corrosives_6116041_3260.html

mercredi 2 mars 2022

Gare au gorille

Depuis six jours, nous suivons, angoissés, heure par heure, la guerre que mène la Russie à l'Ukraine. Dans l'ensemble de l'Europe, semble-t-il, le sentiment d'empathie avec les Ukrainiens est très fort. Même si nous ne connaissons rien de ce pays complexe. On lira utilement, pour tenter de le comprendre, l'article que Bernard De Backer avait rédigé à son propos en 2006 pour La Revue Nouvelle :  

Dans cet article, Bernard De Backer y cite Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde et le potager la Russie ». On se dit que si Poutine savait cultiver son jardin plutôt que ses muscles, le monde en serait plus beau. Moins effrayant en tout cas. Un dessin de Riss en une de Charlie Hebdo de cette semaine représente le sinistre personnage en monstrueux gorille prêt à appuyer avec son sexe minuscule sur le bouton nucléaire. Le même Riss conclue son éditorial, "Guerre au réel", par cette phrase : "Le monde n'est plus divisé entre l'Est et l'Ouest, mais entre, d'un côté, le déni et la paranoïa et, de l'autre, la raison et le dialogue, censés être incarnés par un droit international souvent mal conçu et manifestement incapable d'éviter les guerres". Mais quelles règles peuvent empêcher les fous furieux de mener leurs projets barbares ? Et que leur opposer d'autre que la menace d'une riposte pire que leurs actes ? On regrette de ne plus pouvoir se dire pacifiste.

Les protestations contre la folie brutale de Poutine le restent cependant, dans l'Union européenne, mais aussi en Russie et en Biélorussie. On ne parle pas des Biélorusses qui disent cependant avoir vaincu la peur et osent à nouveau descendre dans la rue pour la première fois depuis un an pour protester contre la guerre et contre l'envoi des troupes biélorusses en guerre. Ils appellent (un ami biélorusse a répercuté sur sa page Facebook un texte de mobilisation des opposants) à arrêter la désinformation, invitant les travailleurs à expliquer à leurs collègues qui est l'agresseur et comment leur pays est un peu plus englouti par cette guerre. Ils appellent à se retrouver dans les gares, à bloquer la circulation, à saboter le travail, à convaincre les conscrits de fuir l'armée. Ils espèrent pouvoir épuiser l'économie de leur pays devenu vassal de la Russie qui en fait un outil de sa sale guerre. Il faudrait que Poutine tombe pour entraîner le dictateur Loukachenko dans sa chute. Mais qui pourra le renverser ?

vendredi 25 février 2022

Lettre aux ambassadeurs russes

Voici le courrier que je viens d'envoyer aux ambassadeurs russes de Belgique et de France.
Et voici leurs adresses :  amrusbel@skynet.be - ambrusfrance@mid.ru
Je me doute bien que cette lettre est peu de choses par rapport à cette guerre insensée, mais nous nous trouvons tellement désemparés face à un telle folie...

Voir l'appel d'Avaaz :
https://secure.avaaz.org/campaign/fr/stop_the_war_loc/?baluBfb&signup=1&cl=19125523496&v=138329&_checksum=7103eb5f3c7c59580bdc76eddf1fd33d240953751f110d097141bb5e4d50c416
Et celui d'Amnesty International : 
https://www.amnesty.fr/actualites/ukraine-guerre-russie-la-protection-des-civils-doit-etre-la-priorite-absolue?utm_source=newshebdo&utm_medium=email

Monsieur l’Ambassadeur,

Comme l’immense majorité des citoyens européens, je suis scandalisé par l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe.
Votre pays viole de manière flagrante le droit international, usant de mensonges qui ne trompent personne pour justifier cette action totalement inacceptable.
Je me doute que ce courrier ne recevra pas de réponse, mais je ne peux rester muet face à cette guerre que vous menez à un Etat de droit, à son gouvernement et à ses citoyens.
Combien d’innocents ont déjà payé et vont payer de leur vie votre volonté de puissance ?
L’usage de la violence est toujours un aveu de faiblesse. La diplomatie et le dialogue sont les seules voies de résolution de tout conflit. 
Vous êtes aujourd’hui les plus forts grâce à votre armée et ses moyens, mais votre président et votre pays paieront devant l’Histoire cet acte de guerre.
Si votre pays a perdu de sa grandeur, c’est à cause des guerres de conquête qu’il mène. Elles sont indignes du grand peuple russe.
Cette guerre, vous pouvez la gagner physiquement, mais vous l’avez déjà perdue moralement aux yeux du monde. L’agresseur est toujours le perdant.

Monsieur l’Ambassadeur, l’avenir de notre planète était déjà sombre, vous l’obscurcissez plus encore. 
Je vous en conjure : mettez tout en œuvre pour que cesse au plus vite ce conflit inutile et insensé. 

Au nom du sentiment d’humanité qui doit tous nous guider, 

Michel Guilbert,
Ancien Sénateur (Belgique)

Post-scriptum : une autre lettre, adressée à Poutine celle-ci et signée Laurent De Sutter :
https://www.rtbf.be/article/laurent-de-sutter-cher-vladimir-poutine-vous-avez-choisi-de-foutre-en-lair-la-vie-de-milliers-de-personnes-10943348:
Ecrivons, écrivons !

vendredi 18 octobre 2019

Foot sectaire

Le sport n'a jamais rien eu à voir avec la politique. Laissons-le à l'écart de ce mælstrom malodorant.
Voilà ce qu'on entend dire si souvent. Il est vrai que le sport est si pur, si préservé de sordides questions d'argent ou de pouvoir.
Et si les footballeurs de l'équipe nationale turque ont fait par deux fois - lors de matchs face à la Bulgarie et face à la France - le salut militaire, ce n'est pas pour des raisons politiques, mais juste selon l'entraîneur turc, "pour soutenir nos soldats" (1). Et tout le monde sait que le soutien à des militaires faisant la guerre à un peuple voisin n'a rien de politique. C'est juste un petit clin d'œil sympa.
Même explication en Belgique où, cette fois, ce sont des enfants qui ont effectué - spontanément, on n'en doute pas une seconde - le salut militaire (2). Ils jouent dans un club de Beringen qui a pour nom Turkse FC, un club on ne peut plus turc en terre limbourgeoise. Un dirigeant du club a justifié ce salut en expliquant que les enfants avaient juste voulu "saluer les martyrs et leurs familles" et qu'il ne faut y voir aucun lien avec l'intervention militaire turque en Syrie. Et d'ailleurs, à entendre le président de l'organisation Union of International Démocrats (proche du parti d'Erdogan), c'est à peine si le club était au courant de ce conflit. Une photo des enfants footballeurs a été diffusée, avec cette légende: "nous voulons offrir notre âme pour l'existence d'une nation turque". Où on comprend que ces jeunes joueurs ont donc une âme et que le nation turque n'existe toujours pas.
On voit par là combien une équipe de foot peut s'apparenter à une secte et être un espace d'endoctrinement et de propagande nauséabond.

(1) https://www.liberation.fr/sports/2019/10/15/foot-les-turcs-saluent-bien-les-bleus_1757683
https://www.lalibre.be/sports/football/en-pleine-polemique-les-joueurs-turcs-refont-leur-salut-face-a-la-france-photos-5da4e6469978e218e3373c7a
(2)  https://www.lalibre.be/belgique/politique-belge/le-salut-militaire-des-jeunes-footballeurs-d-un-club-turc-de-beringen-enerve-le-ministre-weyts-5da5edb5f20d5a264d069d40