mardi 21 novembre 2006

De la schizophrénie...

... des électeurs comme des téléspectateurs

Les chiffres sont tellement subjectifs et "le" citoyen si plein de contradictions... (j'en suis une preuve vivante, comme chacun d'entre vous, je suppose - ceci dit, j'espère quand même que nous le sommes moins que d'autres).
Dans Charlie Hebdo de cette semaine, Philippe Val fait référence à un sondage récent en France, qui fait apparaître que 60% des Français pensent que les hommes politiques sont malhonnêtes, mais seulement 24% jugent que c'est scandaleux (il serait intéressant d'effectuer le même sondage chez nous).
Fin octobre, Télérama publiait un sondage sur le rapport des Français avec leurs télévisions. En réponse à la question "parmi les chaînes suivantes, quelle est celle qui correspond le plus à ce que vous attendez de la télé?", Arte se classe 2e (derrière TF1, il est vrai).
Mais quand on regarde les chiffres d'audience, on voit que Arte se situe en queue de liste.
Il y a loin de la conscience à la pratique! Ce qui est réjouissant par rapport à l'espèce humaine, c'est de voir qu'elle est capable d'être consciente. Ce qui est désolant, c'est de constater que cela ne sert à rien (ou à si peu).
On peut effectivement enregistrer que 50% des belges estiment que le réchauffement climatique constitue la première préoccupation en matière environnementale et que 80 % pensent que l'environnemental doit peser autant que l'économique dans la décision politique, mais qu'a contrario seuls 10% soutiennent le parti écologiste belge francophone (on ne parle pas ici des Flamands ou des Français).
Mais pourquoi faudrait-il être honnête, respectueux de l'environnement, s'emmerder à prendre moins sa voiture, voter pour des gens qui vous disent que demain on ne rasera pas gratis et qu'il faut faire des efforts, alors qu'on ne cesse d'en faire des efforts pour essayer d'avoir une vie qui ressemble à ce qu'on espère que soit une vie qui vaille la peine d'être vécue? Alors que d'autres vous disent que tout va bien, qu'ils ont la situation bien en main, que demain il fera beau, qu'on peut dormir et rouler tranquille. Ou qui vous disent - même si on les a surnommés Baby Thatcher et qu'ils sont des militants du libéralisme - que les licenciements chez VW sont une honte.
Il y a une chose que j'ai comprise le 18 mai 2003, c'est que le citoyen pense selon sa conscience et que l'électeur vote selon son intérêt.
Docteur Ponchau, comment traite-t-on la schizophrénie?

lundi 9 janvier 2006

Quand les voeux sont au vert, on avance...

Vœux envoyés autour de moi en janvier 2006

Les voeux passent au vert, je me lance. Dans le désordre le plus total. Ce qui me semble être déjà un bon début.

Que cette année 2006 soit politiquement incorrecte, impertinente et pleine d'humour,
que le monde se mette tout doucement à réfléchir à son avenir et change radicalement de cap,
que certains (ir)responsables politiques sortent de leur régionalisme étriqué pour apprendre les langues étrangères,
que les électeurs soient cohérents avec leurs positions de citoyens,
que le logement social le soit,
que les religions qui sont à l'origine de tant d'affrontements cessent de faire le malin,
que le bon belge cesse de regarder avec les yeux de Chimène son bon roi et toute sa (coûteuse) smala ("tous les hommes naissent libres et égaux etc."),
que certains journaux et magazines dits d'information sentent moins le cirage de bottes (ou le brushing de nœud papillon),
que les moteurs hurlants de F1 cessent une bonne fois pour toutes de polluer notre attention,
que le Paris-Dakar s'arrête à Paris,
que le futur premier ministre israélien soit un homme de paix,
que les Essais de Montaigne se retrouvent en tête des meilleures ventes,
que Charlie Hebdo soit distribué gratuitement (plutôt que Métro),
que George Bush et Nicolas Sarkozy apprennent à réfléchir avant de parler,
que le président iranien apprenne à se taire,
que les femmes deviennent présidentes de républiques,
que l'exemple de l'Amérique du Sud basculant à gauche fasse tâche d'huile,
que l'Afrique nous empêche de dormir,
que les débats reprennent,
que la télé tombe en panne plus souvent
qu'on se retrouve bientôt autour d'une bonne bouteille de vin, non pas pour se consoler de ce monde qui va de mal en pis, mais pour célébrer son réveil.

Bon, on peut rêver…
Bonne année. Ceci dit, la bouteille, je l'ai. C'est quand vous voulez.

samedi 11 juin 2005

Tennis-Fisc: 6-0 / 6-0

Ce texte a été publié en rubrique « Carte blanche » dans Le Soir du 11 juin 2005

Selon que vous serez puissants ou misérables…

Ainsi donc le choix de Justine Henin de s’installer à Monaco pour échapper à l’impôt est considéré comme un choix parfaitement respectable. « Un choix privé », estimait dans la presse notre Ministre des Finances. Echapper à l’impôt est donc un choix privé ! Que chacun en tire les leçons qu’il est en capacité de tirer…
Le Prince Philippe, Guy Verhofstadt, Laurette Onkelinx, Didier Reynders, Joëlle Milquet, Elio Di Rupo, Claude Eerdekens se bousculaient dans les gradins de Roland-Garros pour applaudir la plus célèbre des belges inciviques.

Quel message ce gouvernement de centre mou est-il en train d’adresser à ses citoyens ? D’un côté, avec son opération d’amnistie fiscale (pudiquement baptisée Déclaration Libératoire Unique), il tente de récupérer l’argent planqué au Luxembourg, en passant l’éponge sur les « amnésies » de certains contribuables. De l’autre, il court applaudir les nouveaux riches qui planquent leur fortune dans des paradis fiscaux. Nos sportifs « de haut niveau » (dans tous les sens du terme), qui se tapent des fortunes considérables à la force du mollet ou du poignet, ont donc des droits que n’ont pas nos maçons, nos enseignants ou nos boulangers, qui gagnent tout aussi durement mais plus discrètement et plus modestement leur vie, mais dont aucun gain n’échappera au fisc.

L’impôt a une valeur sonnante et trébuchante très comptable, mais aussi une valeur symbolique fondamentale : il est, par essence, la traduction du rapport de solidarité entre les citoyens. Les plus favorisés apportent ce que les plus déshérités n’ont pas, permettant à l’Etat de jouer son rôle de redistributeur. Ce sont ces contributions qui alimentent les budgets sociaux, ceux de la culture, de l’enseignement, de la santé, de la coopération au développement, du logement social. Du sport aussi... A l’heure où la culture ne cesse, dans des Etats Généraux peu généreux, de clamer ses besoins d’augmentation de budgets, où le trou de la sécu atteint de véritables abîmes, où les travailleurs du non-marchand demandent un salaire simplement décent, où l’Afrique se meurt faute de solidarité, à cette même heure, nos gouvernants se pâment d’admiration pour des vedettes qui leur font des bras d’honneur. L’important est de voir flotter le drapeau belge, ou de voir triompher une championne wallonne ! Belle leçon de politique !

C’est peut-être le moment de lancer un large débat de société sur l’impôt ! De dépasser en cette matière le silence socialiste (le PS s’en fait décidément une politique : ne plus rien dire sur rien) et le populisme libéral: « nous réfléchissons toujours à la réduction de la fiscalité liée au travail », déclarait à Roland-Garros Didier Reynders, président d’un parti qui refuse tout débat sur les grandes fortunes. Le parti du Premier ministre, lui, veut en arriver à un taux unique (inique ?) d’impôt. Peut-on, de manière cohérente, tenir ce discours, diminuer les ressources de l’Etat et, dans le même temps, promettre plus d’argent pour tous les secteurs sinistrés de la société ?

A l’heure où certaines opinions publiques réclament moins d’Europe, c’est une autre Europe qui s’avère indispensable : une Europe plus harmonieuse dans les politiques fiscales, une Europe qui mette fin à ces paradis indécents que constituent ces Etats d’opérette bâtis sur l’argent planqué. Vous avez remarqué ? Certains refusent d’accueillir « toute la misère du monde », mais ne rechignent pas à accepter, les yeux fermés, toute la richesse du monde. C’est d’urgence que nous devons mettre en œuvre, au niveau européen, une taxe sur la spéculation financière, de type Tobin – Spahn, qui alimentera un fonds pour la coopération vers les pays du Sud, que nous devons abolir les paradis fiscaux qui permettent de créer deux types de citoyens européens : ceux qui paient leurs impôts et ceux, aussi talentueux soient-ils, qui y échappent en toute impunité parce qu’ils ont… de l’argent.

La société du spectacle est aujourd’hui triomphante, hommes et femmes politiques, sportifs et sportives en sont quelques-uns des princes et princesses. Les premiers savent qu’ils ont tout à gagner à soutenir les seconds, en laissant de côté quelques-uns de leurs derniers principes. Pour ne garder que le plus ancien : « du pain et des jeux ! ». Après tout, que demande le peuple ?


Michel Guilbert,
ancien parlementaire Ecolo,
indigné chronique

vendredi 12 novembre 2004

HO ou WP?

Texte rédigé à l'automne 2004

A chaud ou WéPé ?

Voilà une petite vingtaine d’années mourait la SIDEHO, la Société Intercommunale de Développement Economique du Hainaut Occidental. Les barons locaux de Tournai et de Mouscron et sa politisation exacerbée l’avaient achevée.
Il en est resté cette appellation de Hainaut Occidental que certains qualifient aujourd’hui d’appellation par défaut. Si elle l’était sans doute au début, malgré sa cohérence géographique (les communes concernées sont effectivement à l’ouest du Hainaut, tout comme le département du Nord se situe effectivement au nord de la France), il faut bien constater qu’au fil des années, de nombreux organismes, instituts, fédérations ont donné une identité à cette région tout en y trouvant la leur.
No Télé parmi les premiers, devenant la télévision « du Hainaut Occidental » et intitulant son journal télévisé du samedi « 7 jours H.0. ». Le CHOQ a bâti son nom à partir de celui de sa région : Contribuons à un Hainaut Occidental de Qualité. A la fin des années ’90, à leur constitution, de hautes écoles se basaient sur le nom de leur région pour se créer une identité : la HELHO (Haute Ecole Libre du Hainaut Occidental) et la HEPHO (Haute Ecole Provinciale du Hainaut Occidental). Plus récemment s’est créée l’ACHO : l’Agence Culturelle du Hainaut Occidental ; son bulletin a pour titre « Culture à chaud ». On peut également citer l’ARAHO (Association des Architectes du Hainaut Occidental), la CCIHO (la Chambre de Commerce et d’Industrie du Hainaut Occidental), HOCCINVEST (l’Invest public du Hainaut Occidental). Toutes ces appellations et bien d’autres encore témoignent à suffisance que le « défaut » a été comblé depuis longtemps.
Et voilà qu’un ministre également président d’intercommunale décide ex abrupto de changer ce nom d’abord en Picardie wallonne, aujourd’hui en Wallonie picarde. Et peut-être demain en Bantoustan wallon ?
Déjà José Happart et Jean-Claude Van Cauwenberghe, qui avaient un genou au sol, relèvent la tête : grâce à leur camarade Demotte, le combat wallon porte ses fruits et ils ont des noms fleuris.
Si l’appellation aujourd’hui imposée ( ?) par le ministre devait être appliqué, le JT de No Télé s’appellerait « 7 jours WéPé », le CHOQ deviendrait CWPQ, la HELHO serait rebaptisée HELWP, la HEPHO s’appellerait HEPWP, l’ARAHO se transformerait en ARAWP. L’ACHO pourrait s’appeler ACWP et son bulletin « Culture WéPé ».
HOCCINVEST poserait plus de problèmes : s’il était rebaptisé WALLINVEST, il semblerait concerner l’ensemble de la Wallonie, PICINVEST ferait croire qu’il agit en Picardie française. Resterait donc WALPICINVEST. Il faut bien mettre les moyens, même en nombre de lettres, à la hauteur de ses ambitions.
On le voit, la Wallonie sied bien à nos organismes…
Au-delà de la plaisanterie, on imagine difficilement que tous ces organismes modifient leur nom pour la simple raison qu’un chef a rêvé d’imposer ses rêves visionnaires. Et on risque ainsi, demain, de donner une vision floue de notre sous-région partagée entre deux appellations : celle de Hainaut Occidental aujourd’hui intégrée par la population et utilisée par une série d’institutions, et celle de Wallonie picarde, imposée au chausse-pied. (On y ajoutera celle de Picardie wallone que certaines filiales de la famille sociale-démocrate se sont dépêchées d'intéger, tels le PAC ou le GSARA qui ont très vite ajouté à leur nom "Picardie wallonne"...)
Quelle mouche a donc piqué notre ministre-de-la-santé-publique-député-régional-empêché-
député-fédéral-empêché-bourgmestre-empêché-président-d’intercommunale-mais-plus-
maintenant-mais-demain-à-nouveau-quand-la-Wallonie-picarde-sera-une-réalité?
Tout simplement, le besoin d’affirmer, pour ceux qui en douteraient encore, son statut de chef de la sous-région. Même – et surtout - si la grippe aviaire lui laisse peu de temps pour assumer cette fonction.
Et si on discutait projet et gestion démocratique de cette région ? Cette annonce de nouveau nom n’est-elle pas un écran de fumée destiné à masquer l’inanité de certaines politiques ?

José Picard,
citoyen en quête d'identité

vendredi 16 avril 2004

Venezuela : respecter l’Etat de droit

Du côté de Manicomio, d’où l’on domine Caracas, le quartier est à la fois animé et tranquille. Les patients se succèdent au petit centre médical qui leur offre soins et médicaments gratuits. En fin de journée, les enfants laissent leur place aux adultes à l’Ecole Juan Bautista Alberdi, école abandonnée par la municipalité (opposition) et reprise en main par la communauté du quartier. Les étudiants de tous âges qui ont autrefois décroché ou n’ont pu, faute de moyens, poursuivre leurs études, ont retrouvé le goût et le chemin de l’école et viennent y suivre des cours de mise à niveau du Bac, avant d’envisager des études supérieures.

Il y a huit mois, le président Chavez a distribué aux habitants du quartier leurs titres de propriété. C’est qu’ici, dans ces barrios, ces quartiers populaires qui encerclent la capitale, les habitants ont construit leurs habitations, de bric et de broc, sans rien demander à personne. La brique n’est venue que récemment remplacer la tôle ondulée. Ces titres de propriété représentent, pour ces gens, l’accession à un statut de citoyen à part entière, une identité sociale et juridique : ils sont chez eux désormais, on ne pourra pas les chasser, ils ont à présent une adresse postale, l'accès à l’eau, à l’électricité.

Basés entre l’école et le terrain de sport, les policiers nettoient leurs motos bleues. « C’est tout qu’ils ont à faire, me confie un habitant du quartier, ici on s’organise nous-mêmes : celui qui dérape est vite remis à sa place. » Manicomio fait partie de ces quartiers où les guides touristiques déconseillent de se rendre. Il est peuplé de gens de toutes couleurs de peau. La mixité est ici totale et reflète l’histoire d’un pays qui a vu se mêler Amérindiens, Africains et Européens. Ces gens-là, quand ils descendent manifester leur soutien au gouvernement Chavez, les télés privées les qualifient de « hordes de singes ».

Si vous cherchez la sécurité et la tranquillité, rendez-vous à Altamira, conseillent les guides touristiques. Ce samedi soir, le carrefour entre l’avenida San Juan Bosco et l’avenida Luis Roche est bouclé par l’opposition qui y fait brûler branchages et poubelles. De l’autre côté de la place, les automobilistes manifestent en klaxonnant leur soutien aux opposants. Une voiture sur deux est un 4x4. Les manifestants, à 80 ou 90 %, ont le teint clair. Si les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) tiennent les rênes du pouvoir socio-économique et politique aux Etats-Unis, ici ce sont les BEC (Blancos Europeos Catolicos) qui s’opposent au pouvoir en place, n’acceptant visiblement pas qu’un gouvernement dont ils ne sont plus mène une politique qui privilégie la lutte contre la dette sociale héritée de l’ancien régime corrompu - dont ils étaient.

La télé, outil de propagande de l’opposition
« Le problème de ce pays, c’est qu’y vivent deux mondes qui ne se connaissent pas », me dit un enseignant-poète croisé dans le métro. « Si l’on veut à la fois une justice sociale et un pays économiquement concurrentiel, il faut aussi un Etat fort, régulateur. Et cela, l’opposition n’en veut pas, elle se bat uniquement pour conserver ses privilèges via un système ultra-libéral qu’elle veut rétablir. »

Et pour rencontrer cet objectif, tous les moyens sont bons. Les plus performants des outils de l’opposition sont sans conteste les télés privées. Entre une série à l’eau de rose et un film ultra-violent, elles diffusent d’incessants appels à manifester contre le gouvernement (où l’on cherchera en vain le moindre argument politique), des bulletins d’information où défilent tous les ex (ex-ministres, ex-ambassadeurs, ex-directeurs généraux) ou encore de pseudo-débats où des psychiatres s’interrogent, par exemple, sur la question de savoir si les dernières déclarations du président de la république traduisent un déséquilibre émotionnel. Et le téléspectateur d’être invité à voter par téléphone. Quand une opposition utilise de tels arguments, c’est qu’elle n’en a aucun. On pourrait en rire si ces médias, qui n’ont aucun respect du pluralisme, n’accordent aucune place à ceux qui soutiennent le gouvernement ni aux réalisations de celui-ci, ne parvenaient à faire croire à l’étranger qu’ils diffusent une information objective. A faire croire qu’une majorité de Vénézuéliens réclament le départ du président.

La fierté retrouvée
Ce président, quiconque passe quelques jours à Caracas s’en rend vite compte (à moins de ne pas quitter Altamira !), a le soutien d’une majeure partie de la population qui par lui a enfin trouvé une fierté. Une fierté d’exister, tout simplement. C’est le cas des pauvres, des indigènes (qui pour la première fois de leur longue histoire obtiennent des droits), des femmes. Ce président, c’est le fils de toutes les femmes du peuple vénézuélien, très actives dans le projet bolivarien. « Chavez est la meilleure chose qui soit arrivée au peuple du Venezuela, aux pauvres. C’est pour cela que les puissants enragent. Pour la première fois dans l’histoire du Venezuela, nous les pauvres, nous avons accès au président », déclare la veuve d’un militant chaviste mort sous les balles lors de la tentative de coup d’Etat d’avril 2002. [1]

Ces trois jours ont à peine ébranlé le monde mais ont violemment secoué le Venezuela. Avec le concours d’une partie de l’armée et l’appui très militant des télés privées, le patronat et son syndicat croupion ont réussi à remplacer un président démocratiquement élu (59% aux élections de 2000) par le patron des patrons, Pedro Carmona. Deux jours plus tard, le peuple et l’armée ramenaient Hugo Chavez au pouvoir. Entre-temps, avec des méthodes (in)dignes de Radio Mille Collines au Rwanda, les télés privées appelaient leurs téléspectateurs à dénoncer leurs voisins chavistes. A aucun moment ces chaînes n’ont été sanctionnées, jamais elles n’ont été suspendues. Mais, multipliant les provocations à l’égard du pouvoir, elles ne cessent de hurler à la limitation de leur liberté d'expression.

Depuis, il y eut fin 2002 - début 2003 une grève nationale, une initiative du patronat qui paya ses ouvriers le temps de la grève et alla jusqu’à mettre à l’arrêt total l’industrie pétrolière. Nouvel échec pour l’opposition.

Une culture de la tricherie
Aujourd’hui celle-ci a entamé un processus de révocation du président par référendum : une possibilité ouverte par la constitution bolivarienne proposée par Chavez lui-même. Le problème, c’est que tout indique que l’opposition, retombant dans ses vieilles habitudes, a visiblement pratiqué la fraude à grande échelle : alors que, selon les règles, il faut 2,4 millions de signatures (20% du corps électoral concerné) pour que le référendum soit organisé, le Conseil national électoral (CNE) n’en a retenu comme valables qu’1,8 million, en écartant des centaines de milliers, du fait de mineurs d’âge, d’étrangers ou de personnes mortes. Il y a quelques jours, une délégation parlementaire vénézuélienne en visite à Bruxelles présentait des preuves de ces fraudes. Une membre de l’Association des Victimes de la Fraude, qui les accompagnait, dénonçait la présence parmi les signataires du nom de sa mère décédée il y a dix ans. 800.000 autres signatures seront soumises à confirmation ou infirmation dans quelques jours : le CNE estime que par paquets entiers elles ont été rédigées de la main de quelques mêmes personnes. L’opposition qui avait approuvé la création et la composition de cette institution indépendante qu’est le CNE critique aujourd’hui celui-ci pour le seul motif qu’il ne lui donne pas raison.

En Europe, aujourd’hui, certains estiment que le président Chavez devrait accepter ce référendum, quel que soit le nombre de signatures. Quel mépris pour la démocratie et pour le gouvernement ! Imagine-t-on un seul gouvernement de l’Union européenne accepter d’oublier les règles démocratiques qu’il s’est données alors que ses adversaires ont triché, pire, qu’ils l’ont renversé de manière totalement antidémocratique ? Imagine-t-on une pression internationale s’exercer sur le premier ministre français pour qu'il démissionne au prétexte que les intermittents du spectacle, les chercheurs, les enseignants, les chômeurs sont dans la rue ?

De nombreuses avancées sociales
Dans ce pays qui compte 80% de pauvres, le fossé, bien réel, entre pro- et anti-chavistes est social, et hélas, je pense qu’il faut le constater - racial : ces gens aisés enragent d’autant plus d’avoir perdu le pouvoir qu’il est aujourd’hui détenu non seulement par des représentants des pauvres mais, circonstance aggravante, par des « singes ». Hugo Chavez est ainsi appelé par des journaux de l’opposition « el mico mandante », une expression qui joue avec le terme comandante mais signifie clairement « le macaque qui commande », une manière de considérer ses origines afro-indiennes.

Cette campagne hargneuse en arrive à faire oublier les acquis d'un gouvernement qui, c’est clair, n’a pas gagné sur tous les fronts mais peut se targuer d'une série d'avancées sur le plan social, économique et politique.

Les coopératives se sont multipliées ces dernières années : Elles étaient 1900 en 2001, 10.000 en juillet 2003. Une campagne d’alphabétisation a appris à lire et écrire à plus d’un million de personnes en 18 mois. Le gouvernement a entamé une importante réforme agraire qui a pour ambition, en restituant aux paysans les terres accaparées par les propriétaires fonciers, de relancer une politique agricole et de permettre à ce pays plein de ressources de retrouver sa souveraineté alimentaire. Citons encore les comités de terre urbains, l’accès au crédit pour les femmes, les pauvres, les petites entreprises ; la construction d’écoles publiques et le développement de l’enseignement supérieur ; les autorisations d’émettre pour les télés communautaires ; la loi sur la pêche ; la généralisation de l’assistance médicale gratuite. Et pour se donner les moyens de mener de telles politiques, l’augmentation du pourcentage moyen de l’impôt sur le revenu qui passerait de 7% actuellement à 12%, un taux qui fait hurler les riches et les classes moyennes !

La bataille du pétrole
Dans ce pays, quatrième producteur mondial de pétrole, on peut s’étonner d’un tel dénuement de la majeure partie de la population et du manque de moyens dont dispose l’Etat pour mener des politiques sociales. « L’enjeu du pouvoir au Venezuela s’appelle PDVSA, la société nationalisée de production de pétrole a des ressources financières plus importantes que l’Etat lui-même », explique un expert pétrolier [2]. « Cette compagnie était devenue un état dans l’Etat, dont celui-ci avait perdu progressivement le contrôle, me confie un membre du cabinet Chavez. Le retour financier pour l’Etat était de plus en plus faible. Il nous a fallu beaucoup de temps pour voir clair dans les comptes. Il est alors apparu que 67% du chiffre d’affaires de la compagnie étaient absorbés par les frais de fonctionnement de celle-ci, le moindre directeur - et il y en avait beaucoup! - ayant par exemple son jet privé. » Depuis, le gouvernement a peu à peu repris le contrôle de sa société, mais un des principaux enjeux, si pas l’essentiel, se situe bien là. Car bien au-delà des technocrates de PDVSA se profilent les intérêts américains. On n’est donc pas étonné d’apprendre que les Etats-Unis financent les organisations vénézuéliennes d’opposition ni d’entendre le président Bush déclarer qu’il veut rendre sa liberté au peuple du Venezuela. Ajoutons-y l’outrecuidance de ce gouvernement bolivarien qui a osé remettre en question les programmes d’ajustement structurel du FMI et les programmes de privatisation, et on comprend clairement pourquoi ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela fait l’objet d’une désinformation totale et génère contre lui de curieuses alliances contre-nature. Le Venezuela dérange visiblement la bonne marche du monde.

Notes :

[1] Dans le documentaire intitulé « C’est possible d’une autre façon au Venezuela », réalisé par E. Andreoli, G. Muzio et M. Pugh

[2] Ibid.

samedi 29 novembre 2003

Du cynisme comme profession de foi et des vedettes en politique

Ce texte a été rédigé à l’automne 2003.



A quoi sert une vedette en politique ? A faire des voix. C'est tout ? C'est tout.

Récemment, dans le Soir, Philippe Bodson, « ex-sénateur MR et, simultanément, administrateur de plusieurs sociétés privées », estimait, pour justifier son cumul de mandats privés et public, que des hommes politiques « professionnels » « forment un groupe de gens à part, déconnectés de la réalité et prisonniers du système, or le parlement doit être le reflet de la population ».
Monsieur Bodson, il faut le reconnaître, est resté très connecté sur la réalité des entreprises dont il était administrateur, au point qu’il en oublia de siéger au Sénat. La moyenne annuelle de ses interventions durant les quatre années de son mandat fut de… une (voir les archives du sénat). Il posa deux questions sur l’octroi des licences UMTS, fut le rapporteur d’une loi réglant les impôts sur les revenus de dotation à l’Etat et déposa des amendements sur une proposition de résolution sur la taxe Tobin. Sénateur suppléant en fin de législature, je peux témoigner qu’en un peu moins d’un an, j’ai dû effectivement avoir le rare privilège d’apercevoir Monsieur Bodson une fois ou deux en séance.
Sans doute fut-il durant les quatre ans de son mandat le reflet de la part de population constituée des je-m’en-foutistes, des cyniques et/ou des cumulards (biffez la mention inutile). Il a raison : il faut bien que tout le monde soit représenté !
Un parlementaire qui exerce ce mandat à temps plein se coupe donc de la réalité, d’après Philippe Bodson. Qui n’imagine pas une seconde que des parlementaires qui n’ont pour seule activité professionnelle que leur activité parlementaire (ce qui fut mon cas, comme celui de tous mes collègues écologistes) puissent aussi être impliqués dans des associations socioculturelles, des comités de riverains ou autres a.s.b.l., qu’ils puissent prendre les transports en commun, participer à des journées de rencontres ou de réflexion autant qu’à des activités festives, rencontrer des personnes à propos de demandes très diverses, etc. Bref, être en prise avec la réalité, rester en contact avec de « vraies gens ».

Ses propos, s’ajoutant à la position de son successeur au Sénat, le footballeur Marc Wilmots (qui ne siège plus faute de conviction dans la fonction) témoignent du mépris affiché par ces candidats vedettes, pour la fonction de représentation, et donc pour celles et ceux qu’ils étaient censés représenter. Ces personnages n’accordent qu’une importance subalterne à leur fonction d’élu : elle flatte leur ego mais passe après leur activité professionnelle de base.
Au-delà de ces exemples, reste que ces élus le sont ou l’ont été par des électeurs. Il serait intéressant de savoir ce qu’en pensent ceux-ci. Se sentent-ils trahis ou au moins comprennent-ils, à défaut de la partager, la position de leurs représentants ? Ou s’en moquent-ils tout simplement ?

Se pose ainsi la question de la motivation du choix dans l’isoloir. Le « vu à la télé » est aujourd’hui, plus que jamais, un critère primordial. Le super-patron ou le super-footballeur le dispute au super-bourgmestre-député, au super-président-de-parti-député-bourgmestre, au super-ministre-président-d’intercommunale. Le pouvoir ou en tout cas l’impression de pouvoir que peut dégager un candidat lui donne aisément… plus de pouvoir. L’essentiel étant d’être élu, il faut être vu. Apparaître de toute façon, avant d’éventuellement être. Il serait temps que tant d’électeurs se remettent en question en s’interrogeant sur leurs critères de choix de leurs représentants.

samedi 25 octobre 2003

ECOLO au coeur du ventre mou ?

Ce texte a été diffusé auprès de membres d’Ecolo en septembre 2003


Bien au-delà du contre-coup du résultat catastrophique du 18 mai, Ecolo vit aujourd’hui des heures sombres. Lourdes de questions d’identité, d’interrogations existentielles. Le mal est profond et s’est diffusé à tous les étages de la maison. En témoignent le découragement, la démotivation et une espèce de spleen de quantité de militants, qu’ils soient parlementaires, secrétaires régionaux, militants dits de base. C’est, ici, des parlementaires qui jettent l’éponge et ne sont pas candidats à un deuxième mandat régional; c’est, là, l’absence totale de candidats pour une nouvelle équipe de secrétariat régional ; c’est encore la désolation d’équipes locales qui se trouvent réduites à la portion congrue. Cette rentrée 2003 n’est pas comme les précédentes, elle est lente et fatiguée, en perte d’énergie.

Si le ressort s’est cassé, ou à tout le moins s’est excessivement détendu, chez beaucoup d’entre nous, c’est que l’onde de choc du 18 mai a laissé des traces, a cassé un élan, mais c’est aussi que le positionnement du parti – en suite de ce triste 18 mai - paraît aujourd’hui bien mou, bien flou. Le message, de moins en moins subliminal, de plus en plus clair, qui est envoyé à l’interne consiste à éviter toute prise de position qui pourrait laisser croire qu’Ecolo s’oppose au développement économique.
Nous voilà au cœur de l’interrogation : à quoi sert aujourd’hui Ecolo ? Quel est le sens, la raison d’être d’un parti écologiste ?
Les Verts se sont toujours opposés à la suprématie de l’économie de marché. L’économie doit être au service de l’être humain, et non l’inverse.
La politique menée, éclatée en compétences et matières diverses, voire opposées, doit viser la cohérence.

Aujourd’hui, le traumatisme francorchampêtre nous a amené à nous abstenir sur la modification de la loi interdisant la pub pour le tabac. C’est une décision du Conseil de Fédération, appuyée sur une proposition d’un groupe de travail ad hoc. La justification : alors que nous avons toujours visé un objectif de santé publique, cette proposition était devenue, dans les faits, une loi pour sauver le GP de F1 à Francorchamps. Car seule, la F1 (dans ce cas-ci du moins) avait refusé de s’adapter à la loi. En nous abstenant, nous faisons allégeance, de facto, aux plus puissantes entreprises. Les plus petites organisations se sont adaptées à la loi (par ex., le Belga Jazz Festival devenu l’Audi Jazz Festival), mais on adapte tout spécialement cette même loi pour une entreprise qui refuse de la prendre en compte. L’économie au service de l’homme ?
Encore peut-on comprendre que l’attitude bête et méchante, l’agressivité, voire la violence de tant de citoyens (et des autres partis et d’une bonne partie de la presse), refusant toute analyse critique et toute distance, puissent expliquer un positionnement plus prudent de la part d’Ecolo qui tente ainsi de sortir du cul-de-sac dans lequel on l’a enfermé. (1)

Il n’en va pas de même dans le dossier de la régionalisation de la compétence « armes ».
Sans aucune réflexion, sans débat préalable (pourtant annoncé), le Gouvernement fédéral a décidé précipitamment, à la veille des vacances, de régionaliser l’importation, l’exportation et le transit des armes et munitions. Une décision anachronique à l’heure où l’Union européenne tente d’harmoniser les politiques en cette matière, considérée partout comme un acte de politique étrangère. Une décision qui pourrait, demain, mettre la Belgique dans une position schizophrénique : il suffirait, par exemple, qu’une Région délivre une licence d’exportation d’armes à un pays que l’Etat fédéral aurait placé sur la liste des pays en prévention de conflit. Nous l’avons dit, c’est vrai qu’on ne peut, a priori, soupçonner les Régions d’être moins respectueuses que l’Etat fédéral des règles éthiques. Mais si Ecolo a finalement décidé de s’abstenir sur ce projet – alors que notre programme (qui n’est pas, sur le principe, opposé aux ventes d’armes) (2) et notre analyse auraient amplement justifié une opposition - c’est que la Régionale de Liège avait souhaité cette attitude d’abstention, craignant qu’Ecolo, une fois encore, apparaisse comme « fossoyeur de l’économie ». Une économie au service de l’homme ?

Evoquant, récemment, le projet de Verhofstadt de créer un nouvel aéroport international à Chièvres et souhaitant que nous nous exprimions à ce sujet, j’ai perçu certains appels à la prudence dans notre positionnement. Toujours la crainte d’apparaître comme des destructeurs d’emplois, opposés à l’économie.

Et on pourrait multiplier ainsi les exemples. On sent bien aujourd’hui qu’Ecolo marche aujourd’hui sur des œufs et tourne septante-sept fois sept fois (était-ce bien ce nombre-là ?) sa langue dans sa bouche avant de parler. On passe tout doucement du parti qui ose au parti qui dose. Les positions, hier nettement affirmées et assumées, se font aujourd’hui plus tièdes.
Sur le thème de l’emploi, il me semble que lors de la campagne de 99, nous osions dire – à la suite de certains chercheurs et analystes - que le retour au plein-emploi relevait de l’utopie, que le travail – sans rien ôter de son aspect rémunérateur incontournable – n’était pas le seul moyen de se réaliser. Qu’il fallait explorer d’autres pistes. Qu’il fallait repenser le sens du travail, travailler sur notre rapport au temps. Nous osions les questions de fond. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous n’osons plus aborder ce terrain-là, craignant d’être mal compris ou caricaturés. Libéraux, socialistes et humanistes font miroiter le retour aux golden sixties et nous n’osons dire qu’ils (se) trompent, par crainte d’être traités d’utopistes. C’est le monde à l’envers !

Aujourd’hui, j’ai de plus en plus le sentiment que la stratégie prime sur le projet, que la forme édulcore le fond. Faut-il absolument que nous donnions des gages (et à qui ? aux autres partis ? aux électeurs ? et lesquels ?) que nous pouvons être un parti raisonnable, qui peut tenir un discours tempéré ? Ou prendre le risque de rester un parti différent qui refuse d’entrer dans un moule ?
Ecolo ne peut, sans risque de se perdre, abandonner ses positions visionnaires. Tout l’intérêt du mouvement vert est là. Ecolo doit continuer à marquer ses différences, à tenir des positions claires et courageuses et doit donc rester un parti qui surprend voire dérange. Tant mieux si ces positionnements n’en font pas un parti « unanimiste et chèvre-choutiste ». Le risque est grand, on le voit aujourd’hui, de vivre avec l’œil rivé aux thermomètres des sondages. Le souci de « l’Electorat » mène Ecolo et risque de plus en plus de l’amener à prendre des positions tièdes, politiquement correctes. Il ne s’agit évidemment pas de prêcher à des convaincus, mais ces convaincus, ces 8 à 10 % de l’électorat (aux dernières nouvelles), ne les lâchons pas sous le prétexte que nous devons séduire 8 à 10 % d’autres électeurs.
Notre première arme de séduction sera notre cohérence.
C’est un fait, le message du développement durable est complexe à expliquer, il implique une démarche intellectuelle, une projection collective dans le temps et l’espace. Nous demandons aux citoyens de se situer constamment dans des rapports doubles : moi/nous, ici/là-bas, aujourd’hui/demain. Alors que nombre d’électeurs ne se soucient que du « moi, ici, aujourd’hui » (on peut en comprendre certains, mais pas tous !, vu leur précarité).
Globalement, Ecolo a un bon programme, extrêmement dense, ni racoleur ni facile, qui gagnerait sûrement à être « popularisé ». Mais ne l’édulcorons pas pour autant. Restons un parti qui sait vivre avec son ombre, sans avoir peur d’elle.

Michel Guilbert, le 17 septembre 2003





(1) voir l’article de Dany Smeets « Saga-Francorchamps : décors et jeux de rôle », dans la Quinzaine 117
(2) voir la carte blanche de B. Adam (GRIP) – le Soir – 18.09.03, et la réaction de Didier Coeurnelle
(3) Personnellement, je pensais (mais j’étais assez isolé en cette période de vacances où nous étions peu nombreux autour de la table) que nous devions nous opposer à ce projet. Cela ne m’a pas empêché d’expliquer loyalement au Sénat les raisons de notre d’abstention – même si cette position me semblait de moins en moins motivée au fur et à mesure que je développais l’analyse.

mercredi 21 mai 2003

Sombre 18 mai

Ce texte a été rédigé au lendemain de la lourde défaite électorale qu’ont connue les partis écologistes en Belgique le 18 mai 2003. Il a été diffusé auprès de membres du parti, de sympathisants et de proches.



Comment expliquer cette gifle inattendue, cette lourde défaite, tellement injuste, incompréhensible ? Nous nous attendions à un recul sensible, mais jamais à ce point.
Nous étions sans doute porteurs de trop d’attentes, sans avoir ni les épaules assez larges, ni un rapport de forces en notre faveur pour pouvoir les satisfaire. L’Arc-en-Ciel a connu de belles réussites et aussi des échecs. Pourquoi Ecolo est-il le seul à endosser la responsabilité de ces dernières sans avoir droit aux lauriers des premières ?
Les Ecologistes paient pour une image devenue ou rendue désastreuse.
Il doit y avoir non pas une mais des explications qui tiennent à Ecolo, aux autres partis, aux électeurs.
J’en vois quelques-unes, et il doit y en avoir quelques autres…

• DES VICTOIRES OCCULTEES PAR LES DEFAITES ?
La barre est placée haut chez les Ecolos, les exigences des militants et des électeurs sont donc fortes. La participation à une coalition a entraîné inévitablement la participation à des décisions qui ne correspondent pas aux programmes de chacun des partis. Les conséquences n’en sont pas les mêmes pour tous : si l’expulsion des Tziganes a coûté cher à Ecolo, la sortie du nucléaire (pourtant critiquée par les Libéraux) n’a rien coûté électoralement au MR
Parti atypique, Ecolo fonctionne sur le mode d’une démocratie interne forte, ce qui a amené régulièrement des militants et des parlementaires à exprimer ouvertement leur mécontentement vis-à-vis de décisions prises par les gouvernements.
Dans les autres partis, l’expression publique est quasi réservée aux ministres et au président.
Mais cette manière d’exprimer publiquement son désaccord a sans doute eu un effet d’occultation des gains Ecolo. Nous avons pu laisser croire à l’électeur que nous avions tout perdu. Et pourtant, comme le relevait un journaliste, aucun autre parti vert (au monde sans doute) n’a obtenu autant d’avancées concrètes : régularisation des sans-papiers ; refinancement de la Communauté française, de la SNCB, de la Coopération au Développement ; définition et mise en œuvre de politiques de mobilité, d’énergie ; sortie du nucléaire ; amélioration de la sécurité routière ; etc. Et tout cela en 4 ans seulement. Même si nous continuons à regretter une série de décisions (et de non-décisions !) prises par le gouvernement fédéral (expulsions des Tziganes, Snelrecht, maintien des centres fermés, absence d’avancées en matière de justice, blocage libéral du droit de vote des étrangers, etc.), nous n’avons pas à rougir de notre bilan dans les compétences qui étaient les nôtres.
Mais le message a sans doute été brouillé et Ecolo n’a pas su convaincre sur son bilan.

• UNE PERTE DE LA DIFFERENCE DANS UN RAPPORT DE FORCES DEFAVORABLE ?
Pendant 20 ans, Ecolo fut dans l’opposition, fit de l’opposition éclairée, construite, argumentée et apparut sans doute plus que jamais en 99, au terme d’une décennie d’affaires multiples et nauséabondes, comme le parti sauveur qui allait assainir la vie politique, redonner du sens au travail politique, apporter à une solution à des citoyens (riverains d’aéroports, parents d’enfants victimes, etc.).
Cette première participation au pouvoir nous a amené à constater l’extrême dureté des rapports de force au sein d’un gouvernement, la difficulté à retourner le rapport de forces en notre faveur, surtout dans cette étrange coalition formée avant que nous y soyons invités. PRL et PS n’attendaient, n’espéraient qu’une chose : que nous échouions. Quand ils ne nous glissaient pas de peaux de bananes sur les pieds, ils se croisaient tranquillement les bras. Un exemple : la SNCB. Le PS a assisté tranquillement au bras de fer qui opposait I. Durant à la direction de la SNCB, n’espérant qu’une chose : qu’il se termine en défaveur d’Ecolo.
Participer à une coalition, c’est forcément composer. Aucun parti ne s’y retrouve totalement, les textes sont toujours le fruit de compromis, surtout quand on travaille à trois ou à six. Nos électeurs, dont l’attente de changement était énorme, nous ont reproché une trop faible mise en œuvre du programme Ecolo et une trop forte réussite du programme libéral, comprenant souvent difficilement que ces coalitions ne peuvent que fonctionner sur le compromis.
Quoi qu’en disent les autres partis, nous avons joué le jeu correctement, trop sans doute. Au point, c’est vrai, de laisser passer des décisions inacceptables. Les autres n’ont pas toujours eu la même correction : libéraux flamands comme francophones n’ont, par exemple, pas respecté l’accord de majorité accordant le droit de vote aux étrangers.
Pour beaucoup d’électeurs, Ecolo a perdu son âme en se salissant les mains au gouvernement. L’opposition est évidemment plus confortable, mais ne peut être l’objectif d’un parti politique. A moins d’avoir peur de son ombre.

Cette première participation au pouvoir nous a aussi amenés à composer avec nos partenaires, adversaires d’hier. Notre discours critique s’est policé, notre fleuret s’est émoussé. Nos convergences avec le PS nous ont conduits à ménager plus celui-ci. Au point que lors de cette campagne 2003 nous n’avons guère été pugnaces dans les débats. Il aurait fallu être plus cinglant, plus agressif, plus impertinent. Ecolo ne fait plus la différence !

On a reproché aux Ecolos leur cacophonie. Il serait intéressant de compter le nombre de fois durant cette législature où le président du MR, gaffeur invétéré, s’est fait remonter les bretelles par Louis Michel. Chaque fois que le sénateur VLD Jean-Marie Dedecker prenait la parole, un membre de son groupe se devait de préciser que « Monsieur Dedecker n’exprime pas l’avis du VLD ». Idem au PS avec un Jean-Marie Happart, monument de « régional-populisme » et spécialiste de l’analyse « café du commerce » ou encore une Anne-Marie Lizin ou un Claude Erdekens peu soucieux de connaître la position de leur parti mais surtout avides de faire entendre leur point de vue personnel qui révolutionne la face du monde.

• UNE PERTE DE CONTACT AVEC LE TERRAIN ?
Les Etats Généraux de l’Ecologie Politique ont conduit vers Ecolo beaucoup de nouveaux militants venus d’horizons très divers et régénérant le parti. Aujourd’hui, on voit moins de monde dans nos commissions internes, et nous avons sans doute eu trop tendance à poursuivre la discussion dans des locaux Ecolo ou des lieux cosy, plutôt que chez « les gens » ou dans les arrière-salles de bistrot. Il faut être très militant quand on habite Mouscron, Arlon ou Verviers pour courir à Namur régulièrement. Ne serait-il pas temps d’imaginer d’autres formes de contacts, de réflexions pour nos groupes de travail et commissions ?

• AUCUN DROIT A L’ERREUR ?
Parti à l’éthique politique forte, Ecolo se retrouve attaqué de toutes parts, s’il n’est pas cohérent avec lui-même, mais aussi s’il l’est… On ne nous pardonne aucun faux pas : dès que nous nous éloignons d’un pas de notre ligne de conduite, la presse, les autres partis, la population nous montrent du doigt. Par exemple, si Ecolo est soupçonné d’avoir nommé quelqu’un en fonction de sa couleur politique. Mais si nous sommes cohérents avec nous-mêmes, notre programme ou même les lois votées par quasiment l’ensemble des partis, on nous le reproche également, nous sommes traités d’intégristes ou d’assassins de l’économie. Ainsi, l’épisode de la loi interdisant la pub pour le tabac.
Les autres partis, eux, peuvent prendre beaucoup de latitude avec la cohérence : on ne leur en veut pas, puisque « on sait bien comment ils fonctionnent »…

Nous sommes l’objet des caricatures les plus bêtes et méchantes, de raccourcis, de slogans grossiers et assassins. Nous voilà responsables non seulement du départ de Francorchamps du GP de F1, mais aussi du prix du tabac, de celui de l’essence, des sacs poubelles, de la faillite de la Sabena et de tous les maux que connaît la Belgique.
Les partis traditionnels ont réussi à nous diaboliser, usant de slogans simplistes qui ont fait mouche. Impossible d’y répondre par d’autres slogans, nous devons, à chaque fois, tenter d’entrer dans un débat argumenté, forcément plus long, beaucoup plus nuancé. Encore faut-il pouvoir débattre avec ces citoyens qui nous vomissent en refusant tout dialogue.

• LA DIFFICULTE D’EXPRIMER LE DEVELOPPEMENT DURABLE ?
C’est l’écologie politique qui a perdu ce 18 mai en Belgique. La défaite est la même en Flandre que côté francophone. Francorchamps ou les convergences à gauche n’expliquent donc pas tout. Et c’est bien là le plus inquiétant.
Le message du développement durable, avec ce qu’il a de visionnaire, est complexe à expliquer, il implique une démarche intellectuelle, une projection collective dans le temps et l’espace. Nous demandons aux citoyens de se situer dans un rapport double moi/nous, en Belgique/dans le monde, aujourd’hui/demain. Alors que nombre d’électeurs ne se soucient que du « moi, ici, maintenant » (parfois on peut le comprendre, mais pas toujours !, vu leur précarité).
Globalement, Ecolo a un bon programme, extrêmement dense, ni racoleur ni facile, il gagnerait à être « popularisé ». Les priorités programmatiques ne sont pas apparues clairement dans cette campagne, surtout celles qui touchent au souci premier du citoyen : l’économie et l’emploi.

• HORS JEU A LA STAR AC ?
Les partis traditionnels ont gagné :
- le MR grâce à la visibilité et au travail de L. Michel, mais aussi à son populisme : demain, une nouvelle diminution de la pression fiscale. Pour beaucoup de citoyens (dont des jeunes !), l’équation est simple : Ecolo = des taxes, toujours des taxes, MR = moins de taxes ;
- le PS grâce à la visibilité d’E. Di Rupo, mais aussi à son ravalement de façade très réussi, même si derrière la façade bien des vieilles pratiques se poursuivent. La force du PS aura été de se présenter comme le parti porteur de renouveau !
Ecolo a été éliminé de la Star Academy. Les campagnes sont fortement personnalisées, peut-être pas plus aujourd’hui qu’hier ( ?), mais le contexte – qu’on le veuille ou non – a changé. A l’époque de Loft Story et autre Nice People, il suffit d’apparaître à la télé pour exister. Le « Vu à la télé » est vendeur. Di Rupo, Michel et tous les barons locaux du PS et du MR ratissent un maximum de voix, même si certains d’entre eux savaient pertinemment qu’ils ne siégeront pas dans les assemblées pour lesquelles ils ont été élus.
La présence de Wilmots sur les listes du MR, et surtout ses déclarations indiquant qu’il ne connaît rien en politique et qu’il n’a pas véritablement l’intention de siéger montrent bien en quelle estime le MR tient ses électeurs. Mais ceux-ci adorent !
Ecolo a toujours refusé de personnaliser ses campagnes, mettant en avant ses idées et son programme. Il faut sans doute constater aujourd’hui un manque de visibilité de celles et ceux qui portent ces idées et ce programme.
Notre souci et notre respect de l’éthique en politique n’est pas payant : les parlementaires Ecolo assument leur fonction à temps plein (ou plus !), sans assumer d’autres fonctions politiques ou professionnelles. Ministres et parlementaires verts rétrocèdent à leur parti une part importante de leur indemnité parlementaire. Nous n’avons jamais placé sur nos listes de vedettes capteuses de voix qui ne siégeront jamais dans leurs assemblées. Aucun de nos candidats n’a occupé deux places sur les listes.
Tout cela n’empêche pas des citoyens de nous mettre dans le même sac que les autres, « ces pourris qui roulent en Mercedes et s’en mettent plein les poches ».
Il n’est évidemment pas question de modifier ces règles, mais il faut constater qu’elles ne sont pas perçues et/ou pas prises en compte par l’opinion publique.

• UN REFUS DU CHANGEMENT CHEZ L’ELECTEUR ?
L’électeur veut-il vraiment le changement ? On peut sans doute reprocher bien des choses aux cabinets Ecolo, notamment d’avoir parfois manqué de dialogue avec les syndicats, avec les associations de terrain. Mais il faut bien constater que les résistances au changement ont été terribles chez beaucoup d’acteurs : par exemple, à la SNCB, dans l’enseignement, chez les futurs riverains d’éoliennes. Le message adressé en 99 à Ecolo par l’électeur était une forte demande de changement. Quand il s’est agi de mettre en œuvre ce changement, les résistances se sont révélées terribles : « changez tout chez mon voisin, mais chez moi tout va bien, merci ».
Comme tout parlementaire, j’ai reçu des courriers de personnes (en général s’affirmant électrices Ecolo. Allez savoir…) demandant que je les soutienne, souvent auprès du cabinet Nollet, dans la recherche d’un emploi. Mes réponses expliquant que ce type de démarche n’entrait pas, bien au contraire, dans les pratiques écologistes m’ont parfois valu des retours de flamme courroucés, voire des injures.
Se rendant compte qu’ils devaient eux-mêmes prendre leur part dans le changement, certains électeurs nous ont quittés, souvent pour le PS dont on connaît les pratiques clientélistes et le double langage. Mais il ne m’étonnerait pas que ce soit parfois pour voter pour le FN. Aux présidentielles françaises de 2002, on a pu constater que le vote FN ne s’exprimait pas seulement dans les banlieues oubliées ou dans les régions sinistrées, mais aussi dans des quartiers cossus, un vote petit-bourgeois qui exprime un retrait de la vie en société, une élévation des murs (au propre comme au figuré) pour protéger sa petite personne. Nous vivons aujourd’hui dans une société très individualiste où chacun voudrait voir les règles appliquées à son avantage, tout en se retirant du jeu collectif.


Ecolo hors jeu, la vie politique va pouvoir se normaliser. Je ne crois pas aujourd’hui à une polarisation gauche-droite : en route pour un gouvernement centriste. A coucher ensemble, PS et MR vont faire des petits. L’aînée s’appellera Pensée Unique Socialibérale. Et les jumeaux Petits Arrangements entre Amis.
Il faut reprendre le début (ce n’est qu’un combat), continuer à lutter pour les électeurs qui nous font toujours confiance, qui croient comme nous que l’écologie politique est la seule voie.
Qui donc a dit : gardons le pessimisme pour les jours meilleurs ?



Michel Guilbert, le 21 mai 2003

dimanche 1 septembre 1996

Petite chronique (en train) électrique

Ce billet a été publié dans le magazine Méphistophélès n°10,
septembre 1996 (sous le pseudonyme d'Emile Grublicht).


Les automobilistes qui voyagent seuls dans leur petite auto savent-ils ce qu'ils ratent? Le sourire d'une voyageuse dans le train ou le métro, les confidences d'une vieille dame, les rires d'un groupe de jeunes, le matin les avis sur l'émission de la veille, le soir la liste des courses et le menu, les commentaires de matchs de foot le lundi matin, les projets de sortie le vendredi soir.

Il y a pas le pas faussement nonchalent du navetteur qui, quelques secondes plus tôt, courait, se croyant en retard et découvre, arrivant sur le quai, qu'il est ou trop tôt ou trop tard, et trouve sa course un peu idiote.

Il y a sur ce quai un groupe d'hommes qui gesticule, tel un troupeau d'oies. Leurs voix se noient dans le brouhaha général, les annonces des diffuseurs, les trains qui s'arrêtent, ceux qui démarrent.
Un train s'approche et le groupe de jars s'étale le long du quai. C'est chacun pour soi maintenant, struggle for une place assise. Chacun tente de se placer à l'endroit exact où il subodore que s'ouvriront les portes du train. Les jars se déplacent latéralement, bousculant leurs voisins de droite, fixant du regard les portes, attendant que le train finisse de s'arrêter.

Il y a de l'autre côté de la vitre, sur le quai, ce couple d'amoureux qui va se séparer. Derniers baisers passionnés pour garder l'autre le plus longtemsp possible. Le bruit de la passion nous parvient par le couloir et la porte ouverte. La voix aigüe de la fille, entre ordre et demande: tu me téléphones!? Dernier baiser et coup de sifflet. Le garçon saute entre les portes qui se ferment. Il s'assied en soupirant. Ce soir, dans une heure, une demi-heure peut-être, il lui téléphonera.

Il y a cette jeune fille qui écoute d'étranges chansons dont elle fredonne à voix haute quelques bribes. Il est question d'agent secret et d'abattoir. Et puis une chanson de Lio: "la vie est si triste... j'ai besoin de romances". Elle est dans ses chansons, dans son walkman. Les autres voyageurs n'existent pas.

Il y a la Mer(e) Noire qui pénètre subitement dans ce compartiment: une femme immense, sans âge, calfeutrée dans un imper gris. Un fichu sur la tête, le regard figé - comme effrayé à jamais - et les pommettes saillantes et rouges. De tout le voyage, elle ne cesse de fixer le paysage au loin, respirant bruyamment. La musique est une surprise, lointaine, d'un folklore indéfini, arabe ou slave. Turque peut-être? Elle cache ses écouteurs sous son fichu. Contraste des voyages: la jeune fille à ses côtés a des pâleurs d'enfant malade et des yeux verts.

Il y a cette jeune fille blonde aux lèvres charnues dont les joues s'arrondissent chaque fois qu'elle y glisse des quartiers d'orange qu'elle avale, l'air absent.

Il y a les petits crachements métalliques que laisse échapper le train, et le galop saccadé de son passage sur les rails, et le bruit de la vitesse, et des bribes de conversations dans lesquels éclate parfois un rire.
Il y a toutes ces vies dans un train.

C'est ainsi que les hommes vivent. Mais où sont donc leurs baisers qui sont censés me suivre?

mercredi 1 mai 1996

Petite chronique périscopique

Ce billet a été publié dans le magazine Méphistophélès n°8,
mai 1996 (sous le pseudonyme d'Emile Grublicht).

Quelle fin de siècle! Voilà que s'ajoute au Sida la maladie de la vache folle. Il faut désormais bien choisir son ou sa partenaire, mais aussi le restaurant dans lequel on va l'inviter. Après les innocents attentats pâtissiers de Le Gloupier, voici les attentats au steack qui rend fou. Attention, les hamburgers sont piégés! Et les nationalismes en profitent pour affirmer un peu plus - ils ont la cote (à l'os) - leur identité. Même les viandes brandissent leurs drapeaux! Mangez belge, mangez français, mangez irlandais. Corpore sano in mens sana.
Notre horoscope pour cette fin de millénaire:
- Taureaux: évitez de tomber facilement amoureux et surveillez votre taux de cholestérol.
- Poulets et moutons: de lourdes menaces planent sur vos têtes, faites-vous oublier un moment.
C'était ma rubrique "Embrassons-nous, Follevache!".

*   *   *
Dans le train Mouscron - Bruxelles, lors de ses (seuls) arrêts à Herseaux, Tournai, Leuze et Ath, les annonces aux voyageurs se font en français. Mais dès l'entrée en terre bruxelloise (et sans que le train ne se soit arrêté depuis Ath), le chef de train devient bilingue. Au cas, peut-être, où de clandestins néerlandophones auraient investi le train lors de son passage en gare de Hal (où il ne s'arrête pas). Que faut-il en conclure ? Que le voyageur flamand qui aurait embarqué en gare francophone n'a qu'à comprendre le français ? Et qu'il n'a droit à sa langue natale que quand celle-ci correspond avec le sol ?  Que c'est la loi du sol qui prime? Il faut surtout en conclure que le ridicule n'a jamais empêché les trains de rouler et que la Belgique est un pays qui pratique d'étranges rites, vides de sens.
C'était ma rubrique "Avec la SNCB, gagnez un voyage en absurdie". 

*   *   *
Que font les voyageurs dans le train quand ils ne lisent pas, ne dorment pas ou ne jouent pas aux cartes? Regardent-ils le paysage ou s'introspectent-ils? Peut-être pensent-ils?
Entendu à la radio (dans l'emission Faudra qu'on en reparle - la Première, RTBF - l'après-midi): une dame interrogée sous son casque-séchoir chez la coiffeuse).
- Quand vous êtes sous le casque, vous ne lisez pas?
   - Non, j'oublie toujours mes lunettes.
- Vous faites quoi alors? Vous pensez?
   - Ah... ça, je ne saurais pas vous dire!
Question métaphysique: qu'est-ce que la pensée, produit immatériel et évanescent par excellence? Parfois, je ne pense pas que je pense et pourtant je pense. Parfois aussi, je pense que je pense, alors qu'en fait je ne pense pas. D'autres fois, je pense que je ne pense pas, alors que je pense bel et bien, sans en être pour autant conscient.
Citons Tardieu:
- A quoi qu'a pense?  - A' pense rien.
- A quoi qu'a dit?       - A' dit rien.
- A quoi qu'a fait?      - A' fait rien.
- Pourquoi qu'a pense rien? Pourquoi qu'a dit rien? Pourquoi qu'a fait rien?
                                   - A' existe pas.
Citons Descartes: je pense, donc je suis.
Tardieu et Descartes ensemble: si je pense, je suis. Si je suis, je pense.
La dame chez la coiffeuse: je ne pense pas que je pense, mais je suis sous le casque.
C'était ma rubrique "Vous pouvez arrêter de penser. Regardez où ça vous a mené".

*   *   *

Je tombe - incidemment bien sûr (y a-t-il un seul téléspecateur pour oser affirmer qu'il regarde volontairement ce type d'émission?) - sur Les Grosses Têtes à la télé. Je me dis que c'est une bonne idée de rassembler dans un même local une équipe de clowns lobotomisés et un public de beaufs. Ils y partagent le même rire gras (je n'ose dire le sens de l'humour, je l'ai vainement cherché) et tout le monde a l'air content. Mais est-il vraiment indispensable que l'on plante devant eux des caméras et que l'on diffuse dans la France entière leurs grimaces?
Il y a (encore, en cherchant bien) des émissions de télé qui rendent intelligent. Il y en a d'autres qui développent votre complexe de supériorité intellectuelle. Grâce aux Grosses Têtes, avec un Q.I. de plus de 80, vous avez le sentiment d'appartenir à la classe des surdoués.
C'était ma rubrique "Docteur, ma télé a un cerveau spongiforme."

*   *   *

C'est ainsi que les hommes vivent. Mais où sont donc leurs baisers qui sont censés me suivre?