On aurait dû écouter George Sand.
La forêt de Fontainebleau n'est pas seulement belle par sa végétation ; le terrain y a des mouvements d'une grâce ou d'une élégance extrêmes. Ses entassement de roches offrent à chaque pas un décor magnifique, austère ou délicieux. Mais ces ravissantes clairières, ces chaos surprenants, ces sables mélancoliques deviendraient navrants, peut-être vulgaires s'ils étaient dénudés. Les sciences naturelles aussi ont le droit de protester contre la destruction des plantes basses que ferait bientôt disparaître le dessèchement de l'atmosphère avec la chute des grands végétaux. (...)
Il y a un grand péril en la demeure, c'est que les appétits de l'homme sont devenus des besoins impérieux que rien n'enchaîne, et que si ces besoins ne s'imposent pas, dans un temps donné, une certaine limite, il n'y aura plus de proportion entre la demande de l'homme et la production de la planète. (...)
En attendant que l'humanité s'éclaire et se ravise, gardons nos forêts, respectons nos grands arbres. (...) Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l'avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. Les idées rétrécies réfléchissent sur les sentiments qui s'appauvrissent et se faussent. L'homme a besoin de l'Eden pour horizon. Je sais bien que beaucoup disent : "Après nous la fin du monde !" C'est le plus hideux et le plus funeste blasphème que l'homme puisse proférer. C'est la formule de sa démission d'homme, car c'est la rupture du lien qui unit les générations et qui les rend solidaires les unes des autres.
George Sand, "Impressions et souvenirs", paru dans Le Temps, 13.11.1872, texte publié en soutien à ses amis artistes qui s'étaient mobilisés pour défendre la forêt de Fontainebleau. L'Etat français voulait alors supprimer 13298 chênes et 4828 hêtres centenaires pour y substituer l’exploitation du pin jugé plus rentable.
(in "Sand - Ecrits sur la nature - présentation par Patrick Scheyder", éd. Le Pommier, 2022)
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