jeudi 23 juillet 2026

La peur des purs

Ils font peur, tellement sûrs d'être du bon côté de l'Histoire, dans le droit chemin, dans le juste, dans la pureté. Ils se permettent toutes les outrances, les insultes, les pires agressions vis-à-vis de ceux qui sont de l'autre côté. Du mauvais. La pureté n'a pas de prix. Elle exige des sacrifices, des exécutions publiques.
Pour eux, tous les Juifs sont comptables des actes du gouvernement Netanyahou. Ils sont les premiers à hurler à l'amalgame s'ils entendent qu'on demande aux musulmans de condamner les actes criminels commis au nom de leur dieu, mais eux ont le droit de pratiquer tous les amalgames, même les plus simplistes et plus répugnants.

Récemment, c'est la DJ Barbara Butch qui a été leur cible. Au sens propre : alors qu'elle se produisait en concert à Grenoble, des militants pro-palestiniens lui ont balancé du gravier, des cartons, des plastiques, des liquides et même des bouteilles en verre (1). On ne sait en quoi le sort des Palestiniens pourrait être amélioré par de tels actes. Mais qu'importe. Ils sont du côté du bon droit. Le droit d'être bêtes, violents et contre-productifs par rapport à leur combat pourtant partagé par ceux qu'ils agressent. Barbara Butch, pour eux, n'est qu'une "sale sioniste" qui a eu le grand tort de soutenir la loi Yadan qui entendait "lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme".
Les purs ne sont pas antisémites, ils sont anti-sionistes, affirment ces Tartuffe la main sur le cœur.
"Lorsque « sioniste » ne désigne plus une doctrine qu’on discute mais une personne, qu’il devient même une injure, « sale sioniste », le mot n’est plus un argument : il est un stigmate, affirment Barbara Butch et son avocate Audrey Msellati. Lorsque le visage d’une femme juive est barré d’une croix ou maculé de sang, devant un drapeau arc-en-ciel frappé de l’étoile de David, on ne conteste plus : on essentialise. On ne débat plus ce qu’elle pense – ou ce qu’on lui prête ; on décrète ce qu’elle est : comptable et coupable d’une guerre, comme si être juive obligeait à en répondre."
De nombreux artistes ont affirmé leur soutien à Barbara Butch dans une tribune titrée « Agresser une DJ juive ne libérera pas la Palestine » (2) : "Barbara Butch n’est pas attaquée pour ses œuvres, ses prises de parole ou ses actes. Elle est visée à travers des imaginaires antisémites et LGBTphobes dont l’histoire est ancienne. (...) La défense des droits du peuple palestinien est un combat urgent, légitime et nécessaire. Mais elle ne saurait justifier la diffusion d’accusations infondées visant une personne en raison de son identité ou de supposées appartenances, ou même de ses opinions."

Tous les Juifs sont critiquables selon les purs. Même ceux qui critiquent vertement le gouvernement Netanyahou et soutiennent la création d'un Etat palestinien sont condamnables. Parce que coupables d'être Juifs. Choisis ton camp, celui du bien, des justes, des purs. 
"Malgré des positions très équilibrées sur le conflit Hamas-Israël", le dessinateur Johann Sfar a été, lui aussi récemment, victime de ces gens de bien si agressifs, rapporte Franc-Tireur (3). "Invité du festival littéraire Oh les beaux jours! pour une lecture de Terre de sang, le temps du désespoir (Les Arènes), récit nourri de rencontres en Israël et en Palestine, il est visé par une affiche pondue par Cultures en lutte 13 sous ce titre : « Sionistes hors de notre ville ». L’auteur, qui dessine les fractures juives, arabes, françaises, méditerranéennes, du Chat du rabbin aux colères d’après le 7-Octobre, est réduit à une étiquette bonne pour le bannissement." Seuls ceux qui sont dans le camp du bien ont droit aux beaux jours. 

Des musiciens classiques israéliens ont également été boycottés, de même que le cinéaste israélien Nadav Lapid empêché de participer, en juin dernier, au jury du Festival de cinéma international de Marseille, à cause de pressions, de menaces de retrait, d'appels au boycott venant d’activistes anti-israéliens (4). "Que le plus grand artiste dissident israélien, œuvrant inlassablement à dénoncer les dérives fascistes et colonialistes de son gouvernement, ses faillites morales criminelles, dans des films primés dans le monde entier, soit amené à se retirer d’un festival français doit nous alerter et nous mobiliser au-delà de cette aberration, déplorent de nombreux artistes qui l'ont soutenu. Face à ce boycott, ils dénoncent une faillite intellectuelle, "une impasse intellectuelle qu’il faut arriver à dépasser collectivement".
Les purs sont demandeurs de pureté. Chacun doit rester dans son camp et ne peut en soutenir deux à la fois, sinon le monde est incompréhensible pour eux. 

En juin aussi, le journaliste de Libération Jean Quatremer a, lui, été victime de cyberharcèlement pour avoir publié une fresque de l’artiste italien AleXsandro Palombo représentant Hitler avec un keffieh et un brassard « HATE » pour dénoncer l’antisémitisme. Les justes n'ont pas réussi à la comprendre. Ou ont fait semblant de comprendre l'inverse de ce qu'elle voulait dire. Jean Quatremer a dû leur expliquer (5) que ce dessin ne dénonçait pas les Palestiniens, "mais ceux qui instrumentalisent leurs souffrances pour afficher leur haine des Juifs, israéliens ou non". Mais ces harcèlements portent toujours leurs fruits véreux : "prenant prétexte de cette polémique, rapporte-t-il, une fonctionnaire du ministère de la Transition écologique, dont dépend le « cycle supérieur du développement durable », a annulé ma conférence du 9 juin, par crainte que ma présence ne cause des troubles. Elle portait pourtant sur la résistance de l’administration communautaire à la remise en cause du « Green Deal »... Motivée par mon combat contre l’antisémitisme, cette décision a été prise par une administration tétanisée par la violence des LFistes et la peur des polémiques ! "

L'écrivain italien Erri De Luca a osé le pire (3) :  "une distinction devenue presque impossible à gauche : se dire « sioniste », pour lui, ce n’est pas adouber Nétanyahou, ni justifier Gaza, c’est reconnaître « le droit d’Israël à exister ». Il a même ajouté : « Le sionisme n’est pas l’expansionnisme qui le trahit.» Dans le même mouvement, il déclare refuser le mot « génocide », car il tient aux définitions précises." Résultat : voilà cet homme profondément ancré à gauche excommunié par une partie de la gauche italienne pour avoir blasphémé. Les purs sont très religieux, ils ont fixé l'orthodoxie de leurs opinions et ceux qui y dérogent ont droit à l'Inquisition.

Ils hurlent à la moindre censure, mais l'imposent contre ceux qui ne pensent pas ou ne sont pas comme eux. Cette censure-là est noble, ils la revendiquent, sont convaincus qu'elle les grandit. Alors qu'elle en fait en réalité de petits êtres rabougris et agressifs, qui préfèrent les menaces et l'exclusion à un débat qu'ils sont incapables de mener et les obligerait à développer des nuances qui leur échappent totalement .
La censure et l'exclusion sont affaire de pureté. Les purs adorent épurer. Ils sont là pour cela. 
On voit par là que l'impureté et le métissage ne manquent pas de vertu.

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/20/barbara-butch-et-son-avocate-l-antisionisme-invoque-n-a-ete-a-grenoble-que-le-vetement-de-l-antisemitisme_6727479_3232.html
(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/07/22/concert-interrompu-de-barbara-butch-300-personnalites-dont-alain-chabat-et-les-freres-dardenne-signent-une-tribune-de-soutien-a-la-dj_6729446_3224.html?search-type=classic&ise_click_rank=3
(3) David Medioni, "Sioniste”, le mot-bûcher", Franc-Tireur, 3.6.2026.
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/09/le-boycott-culturel-du-realisateur-israelien-nadav-lapid-est-une-faillite-intellectuelle_6700117_3232.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/06/08/inviter-un-artiste-dans-un-festival-n-est-pas-l-eriger-en-ambassadeur-culturel-plus-de-350-personnalites-en-soutien-au-cineaste-israelien-nadav-lapid_6699625_3232.html
(5) Michaël Prazan, "Bloqué, attaqué, annulé": entretien avec Jean Quatremer, Franc-Tireur, 17.6.2026.

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