lundi 11 novembre 2024

Etats-Désunis

La victoire de L'Affreux pose question. Comment un personnage aussi repoussant peut-il être attractif ? Comment cet homme qui n'aime que lui peut-il recueillir d'autres voix que la sienne ? Comment ce milliardaire fils à papa peut-il symboliser le rejet de l'élite et du système, lui qui les incarne totalement ? Comment le vieux parti républicain s'est-il laissé dévorer par l'alt right ? Pourquoi le parti démocrate a-t-il été à ce point battu ? Les réponses sont nombreuses.

Pour beaucoup d'électeurs sans doute, et même d'électrices, un homme blanc - même si sa place devrait plutôt être en prison ou en hôpital psychiatrique - sera toujours préférable à une femme noire. 
"Se rendre compte qu’une partie importante – et croissante – de ce pays, non seulement rejette tout progrès en dehors de ce qui est blanc, masculin et hétéronormatif, mais est prête à participer activement à l’avancement et au renforcement d’un programme régressif, c’est vraiment difficile à accepter", déplore Kimberly Ellis, juriste, proche de Kamala Harris (1).

Il y a aujourd'hui la puissance de ces réseaux prétendument sociaux qui charrient des torrents de désinformation, de haine, d'insultes. Et qui n'admettent aucune limite à leur pouvoir. Elon Musk, présenté comme l'homme le plus riche du monde, a mis son immense réseau au service d'Ubu. Argent, pouvoir et cynisme font bon ménage. Les utilisateurs du réseau X savent maintenant clairement à quel jeu ils participent. Un jeu dangereux.
Le journaliste Stéphane Jourdain évoquait récemment sur France Inter (2) la Maffia PayPal, des milliardaires de la tech' qui ont fondé à la fin des années '90 ce système de paiement en ligne et constituent un des cercles d'influence les plus puissants des Etats-Unis. Elon Musk, Peter Thiel et David Sachs, fondateurs de PayPal, ont soutenu Trump, qu'ils n'apprécient pourtant pas, pour faire battre les Démocrates et leur volonté de réguler l'intelligence artificielle, les cryptomonnaies et la tech'. Ce sont des entrepreneurs de la Silicon Valley qui ont poussé Trump à choisir Vance, investisseur proche d'eux, comme vice-président.
Dans son premier discours après son élection, Trump s'est félicité d'avoir gagné grâce aux réseaux et a remercié, longuement et avec un enthousiasme débordant, ce "super genious" de Musk.
Pourtant, en 2016, Musk avait soutenu Hillary Clinton, puis Joe Biden en 2020. Il trouvait Trump trop vieux pour redevenir président. A l'époque, Trump était loin de le considérer comme un genious, mais plutôt comme un loser. En janvier de cette année, Musk avait annoncé qu'il ne choisirait aucun candidat.
De son côté, Thiel avait soutenu Trump en 2016, il était la seule figure de la Silicon Valley (SV) à l'avoir fait. Ce qu'il a regretté ensuite, déçu par la politique du président. Il trouvait le slogan MAGA (Make America Great Again) négatif et insultant pour les entrepreneurs de la SV.
Mais à partir du moment où Trump a choisi Vance, en juillet, le vent a tourné et il a obtenu aussitôt le soutien des entrepreneurs qui estiment que Vance connaît leur business et les laissera agir à leur guise, qu'il abrogera la régulation, qu'ils considèrent comme liberticide, de leur secteur et la taxation des grosses fortunes. Vance est fermement opposé à toute régulation de l'intelligence artificielle. Selon un expert, c'est surtout le rejet de l'administration Biden qui a motivé le vote d'entrepreneurs de la SV en faveur d'un Trump qu'ils n'estiment pas. Joe Biden, pour eux, a eu le grand tort de vouloir réguler les cryptomonnaies, encadrer le développement de l'intelligence artificielle et mener une enquête anti-trust contre les GAFAM. Trump incarne pour eux l'ultra-libéralisme, le laisser-faire total. Sa volonté de mener une guerre économique à l'UE et à la Chine et ses positions anti-wokistes ont achevé de les convaincre.

Autre raison à la victoire d'Ubu Trump : la persistance de Joe Biden à vouloir effectuer un second mandat. S'il avait respecté sa promesse de n'en faire qu'un seul et passé la main beaucoup plus tôt en laissant son parti organiser des primaires, le résultat aurait peut-être été différent.
Pour autant que les Démocrates aient changé de politique. C'est ce que pense le politiste américano-allemand Yascha Mounk, professeur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore (Maryland). Dans une interview au Monde (3), il affirme que "les démocrates ont fondamentalement mal compris leur pays et la tendance politique du monde. Ils ont appliqué un schème de pensée identitaire qui les a coupés de la réalité. Ils ont pensé que le pays était divisé entre les Blancs et les personnes de couleur, qu’ils bénéficieraient toujours du vote des minorités ethniques et que la manière de les mobiliser était d’accepter les propos plutôt identitaires. Cela s’est révélé être une grande erreur."
Mounk constate que la victoire de Trump est due à des électeurs jeunes, notamment issus de minorités ethniques, qui ont perdu confiance dans les institutions. On pense à la France et à tous ces jeunes séduits par Bardella et le FN-RN. Mais si Bardella peut séduire physiquement, on ne peut en dire autant du vieux Trump. Tenir des propos populistes et agressifs en attaquant les élites suffit-il pour se faire élire ? "Les électeurs se méfient tellement des élites actuelles qu’ils sont prêts à tout pour les faire tomber. Cela montre que le problème n’est pas seulement l’existence des populistes, mais l’impopularité des alternatives au populisme", dit encore  Yascha Mounk. "La terrible réalité de cette élection, c’est que les républicains ont mieux su parler à cette majorité silencieuse que les démocrates. Et tant que les démocrates ne parviennent pas à se rapprocher de cette majorité, pourtant proche de leurs idéaux, ils perdront contre des populistes autoritaires et dangereux comme Trump."
Le parti pris identitaire est une arme dangereuse qui peut se retourner contre vous. Kamala Harris l'a vécu avec ces Arabes Américains qui lui ont tourné le dos estimant qu'elle se rangeait trop du côté des Israéliens laissant tomber les Palestiniens (4). Chacun voit aujourd'hui la politique de son seul point de vue. 

C'est la règle du Je. Chacun prône la liberté individuelle. "C'est particulièrement vrai aux Etats-Unis, écrit Gérard Biard (5),  où elle n'est vécue qu'à l'aune de l'individu et de ses seuls intérêts particuliers. La liberté y est moins une idée collective qui porterait l'esprit et le rêve américains qu'un empilement de droits à la découpe  et à la demande." (...) "Aux Etats-Unis, qu'importent les grands discours, dans la loi comme dans les esprits, le je prévaut sur le nous." Y compris dans le camp démocrate. "A preuve son obsession presque pathologique à fractionner son électorat en de multiples communautés et à y associer des droits spécifiques, qui deviennent autant de marqueurs idéologiques à opposer aux républicains. Ce communautarisme de principe, outre le fait qu'il est une impasse sociétale, n'est qu'une forme d'individualisme de groupe." Et Biard de voir l'Amérique "presque décomposée en une multitude de tribus qui au mieux s'ignorent, au pire s'affrontent".

Mais abandonnons toute inquiétude : Donald Trump affirme aujourd'hui vouloir rassembler les Etats-(Dés)Unis. Son humour est particulier.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/11/10/election-de-trump-realiser-qu-une-partie-croissante-de-ce-pays-rejette-tout-progres-en-dehors-de-ce-qui-est-blanc-masculin-et-heteronormatif-est-difficile-a-accepter_6386182_3210.html
(2)  https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-18-20-un-jour-dans-le-monde/le-18-20-un-jour-dans-le-monde-du-jeudi-07-novembre-2024-9298145
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/09/yascha-mounk-le-probleme-n-est-pas-seulement-l-existence-des-populistes-mais-l-impopularite-des-alternatives-au-populisme_6384642_3232.html
(4) Voir sur ce blog "Colère masochiste", 3.11.2024.
(5) Gérard Biard, "Liberté, j'écris mon nom", Charlie Hebdo, 6.11.2024.
A lire aussi : https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/11/naomi-klein-essayiste-kamala-harris-a-ete-emportee-par-la-vague-de-mecontentement-qui-traverse-les-democraties_6388121_3232.html

mercredi 6 novembre 2024

L'agent orange

Il devrait être en prison et il dirigera, à nouveau, les Etats-Unis. La démocratie est décidément un drôle de bazar. Les électeurs américains ne pouvaient dire qu'ils n'avaient pas encore essayé Trump, cet ennemi des femmes, de la démocratie, de l'état de droit. Ils connaissaient l'énergumène, menteur patenté, agressif, égocentrique, inculte, grossier, provocateur, avide de pouvoir et d'argent. Un perdant revanchard qui a fomenté un coup d'état, un homme condamné par la justice qui trimballe de multiples casseroles. Ils savent tout cela et ils le réélisent.
Les réseaux qu'on présente comme sociaux ont charrié des tombereaux de fausses informations, d'injures, de vidéos truquées, alimentés par les ennemis de la démocratie pour précisément venir à bout de celle-ci. Et ça marche. C'est évident à présent : Trump est d'extrême droite. "Son souhait pas vraiment caché est de reprendre la présidence et de s’accrocher au bureau Ovale jusqu’à la fin de ses jours pour devenir le premier dictateur des Etats-Unis", affirme l'écrivain américain Jérôme Charyn (1). Trump avait annoncé une chasse aux sorcières parmi les "ennemis de l'intérieur" et qu'après ce 5 novembre ses adeptes, suprémacistes, masculinistes, évangéliques, cyniques et naïfs, n’auraient plus besoin de voter par la suite. "La Heritage Foundation, le plus puissant groupe de réflexion conservateur du pays, s’efforce de l’aider à atteindre ce but avec le « Project 2025 », un plan qui prévoit de se débarrasser de tous les employés fédéraux et de les remplacer par des trumpistes fidèles de façon à faire de la Maison Blanche le siège du pouvoir du président dictateur pour les années à venir." (...) Une fois qu’il aura regagné la Maison Blanche, il prévoit d’utiliser les forces armées pour tuer dans l’œuf toute forme de trouble à l’ordre public, voire de tirer sur les manifestants si les choses venaient à lui échapper."
Comment peut-on faire confiance à un tel individu ? Trump n'a aucun souci des autres. Seule compte pour lui sa petite personne.  Sa réélection présage une catastrophe pour le climat, les réfugiés, les défavorisés, les femmes, l'Ukraine (2), le climat. Le monde courait à sa perte. Une majorité d'électeurs américains a décidé de le faire galoper.

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/11/03/jerome-charyn-romancier-le-5-novembre-pourrait-etre-la-date-de-la-derniere-election-legitime-aux-etats-unis_6373225_3232.html
(2) Poutine aurait esquissé ce qui ressemble à un sourire en apprenant la victoire de son ami. Ça ne lui était plus arrivé depuis la conquête de la Crimée.

lundi 4 novembre 2024

Houris, au nom de toutes les femmes

On l'espérait : "Houris", dernier roman de Kamel Daoud (1), vient de recevoir le Prix Goncourt. L'écrivain algérien y donne une voix à celles et ceux qui ne peuvent en avoir : toutes les victimes de la guerre civile qui a mis l'Algérie à feu et à sang entre 1990 et 2000. Une loi interdit d'en parler. Les 200.000 morts que cette période sanguinaire a engendrés n'existent pas. 
Alors, Kamel Daoud leur donne la parole, paradoxalement via une jeune femme qui n'a plus de cordes vocales. Affichant au niveau de la gorge un "sourire" figé de 17 centimètres, celle qui, enfant, égorgée par un islamiste, a senti sa tête quitter son corps, est enceinte et parle à cette "houri" à qui elle hésite à donner  la vie dans ce monde qui appartient aux hommes.
"Ici, une femme ne sort pas seule, ne lève pas les yeux du sol quand elle marche dans la rue, ne parle pas même à ceux qui l'accompagnent, ne voyage pas sans tuteur masculin et ne porte pas de pantalon qui souligne sa silhouette comme une seconde peau."

Double coïncidence, ce prix est attribué le jour où débute le procès des complices de l'assassin de Samuel Paty, égorgé par un islamiste, mais aussi alors même qu'on apprend (2) qu'une étudiante iranienne a été embarquée, il y a quelques jours, dans une voiture par des individus vêtus de noir. Ahou Daryaei s'était dévêtue et était en sous-vêtements devant l'université islamique Azad de Téhéran. L’agence iranienne Fars affirme qu'elle portait des vêtements « inappropriés » en cours et avait été mise en garde par les agents de sécurité de l’université. Selon certains témoins, ses vêtements auraient été déchirés par ceux qui lui reprochaient son impudeur. Elle s'est donc dévêtue pour protester contre les diktats de la police des mœurs qui réglemente la tenue des femmes. A quel niveau de désespoir faut-il être pour en arriver à mettre ainsi sa vie en danger ? On craint évidemment le pire pour elle. Selon les autorités iraniennes, elle aurait été envoyée dans un hôpital psychiatrique parce qu'elle aurait des problèmes mentaux. En Iran, une femme qui veut vivre librement est folle.
"La même semaine, rappelle Sophia Aram (3), de l’autre côté de la frontière, les femmes afghanes se sont vues interdire de parler entre elles, y compris dans leurs propres foyers. Une interdiction qui vient après celles de chanter, d’étudier, de porter des vêtements clairs, de posséder un téléphone portable, de porter des talons, de se déplacer seules, d’aller dans des parcs, de faire du sport, de parler à un médecin homme ou de parler en public. Après les avoir emmurées, les Talibans que d’aucuns rêvaient plus inclusifs qu’avant, ont visiblement choisi de bâillonner toutes les Afghanes."

" A nos malheurs, l'imam joignit ensuite "les femmes qui visitent les tombes, celles qui hurlent dans le deuil, celles qui mettent en colère leur époux". Et aussi celles qui se parfument en sortant, celles qui ajoutent des tresses à leurs cheveux, celles qui se promènent les chevilles nues, et l'imam continua et continua encore jusqu'à ce qu'il ne reste rien, d'aucune femme, pas une trace, pas un cheveu, que du sang sur les mâchoires de loups. Que des ombres poilues, des silhouettes muettes et des mortes aux voix douces pour dire "oui" à l'homme. Et dans le salon, après le rire féroce, on resta plongées dans un silence de rescapées, je te le jure. Pas seulement inquiètes, mais stupéfaites : pourquoi ce Dieu nous hait tant ? Qu'avons-nous fait pour le mettre en colère depuis trois mille ans ? Lui avons-nous volé la maternité du monde, le pouvoir d'accoucher et d'allaiter ? Lui avons-nous ravi le cœur des hommes ? Mon salon de coiffure était devenu une tanière de louves apeurées, de ventres clandestins. "
Kamel Daoud, Houris.

(1) Kamel Daoud, "Houris", Gallimard, 2024. Ce livre est interdit en Algérie.
https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/09/08/kamel-daoud-les-islamistes-ont-perdu-militairement-mais-gagne-politiquement_6307521_3260.html
https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/11/04/kamel-daoud-que-ce-livre-fasse-decouvrir-le-prix-des-libertes_6376278_3260.html
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/11/04/iran-une-etudiante-se-deshabille-devant-son-universite-pour-protester-contre-la-police-des-m-urs-avant-d-etre-arretee_6375455_3210.html
(3) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-04-novembre-2024-3868538
Sophia Aram souligne l'hypocrisie du président du RN-FN qui a salué “le courage inouï de cette jeune femme iranienne“, mais qui, il y a quelques mois seulement, répondant à une question sur l’accueil des femmes afghanes, avait lâché : « Pardonnez-moi, mais je ne vois pas la plus-value pour la société française d’accueillir des gens de Tchétchénie ou des gens d’Afghanistan“.

dimanche 3 novembre 2024

Colère masochiste

Dans le Michigan, des Arabes américains annoncent qu'ils ne voteront pas pour Kamala Harris. Ils veulent lui "donner une leçon" pour le soutien apporté par le gouvernement américain à son homologie israélien. On peut comprendre leur émotion tant la situation est dramatique à Gaza. Mais la colère est rarement bonne conseillère.
Une jeune femme, un keffieh sur les épaules, affirme vouloir se ranger du côté de sa famille palestinienne et a dès lors l'intention soit de voter blanc - ce qui revient à aider à l'élection de Trump -, soit de voter pour la candidate écologiste - qui soutient Poutine (ce qui revient également à favoriser Trump). Sa mère est d'origine palestinienne, son père d'origine syrienne. Se rend-elle compte que Trump est un fervent soutien de Netanyahou (1) ? Se rend-elle compte que la candidate dite écologiste en soutenant Poutine soutient le dictateur syrien qu'il a aidé à massacrer la population syrienne ? Se rend-elle compte que la leçon qu'elle veut donner à Harris c'est à elle-même, à tous les gens d'origine étrangère, aux femmes, à l'ensemble des Etats-Unis et bien au-delà qu'elle va la donner ? Laisser passer Trump, c'est ouvrir la voie au chaos.
Ce qui interpelle aussi, c'est cette appellation d'Arabes américains. On ne dit pas Américains d'origine arabe, mais Arabes américains. Comme on dit maintenant Africains-Américains ou Afro-américains. Comme si l'origine des ancêtres était primordiale par rapport à la nationalité. Cette vision communautariste d'une élection amène les uns et les autres à sortir d'une vision commune de l'avenir de leur pays. Pour autant qu'ils aient le souci de leur pays.

jeudi 31 octobre 2024

Démocratie manipulée

Dans cinq jours, on saura qui présidera les Etats-Unis durant les quatre prochaines années. On craint le pire, tant les électeurs américains, comme beaucoup d'autres dans le monde, semblent aujourd'hui prêts à choisir le pire candidat. Le pire étant ici une horreur absolue. De nombreux électeurs républicains ont fait le choix de voter pour Kamala Harris pour faire barrage à l'affreux. Mais d'autres voteront pour lui en toute connaissance de cause. Interviewée à la télévision récemment, une électrice républicaine affirme détester Trump mais lui donnera quand même sa voix pour rester fidèle à ses valeurs. Quelles valeurs ? Choisir Trump, c'est choisir le racisme, le sexisme, la brutalité, le mensonge, le mépris des autres et de l'Etat de droit, la suffisance, le pouvoir de l'argent. C'est aussi pactiser avec Poutine, laisser annexer une partie de l'Ukraine par la Russie, soutenir les pires dictateurs, tourner le dos à la démocratie.

Certains estiment qu'il ne serait pas étonnant - au vu de la manière dont Trump défend Poutine et la Russie depuis des décennies - que le milliardaire soit tenu par un chantage exercé sur lui par le maître du Kremlin (1). Selon l’ancien procureur adjoint de New York, ­Kenneth McCallion, l'agent immobilier Donald Trump, en difficulté financière dans les années '80, a accepté des valises de cash de la mafia russe. Depuis, les aides russes aux campagnes de Trump ont été nombreuses et les élus républicains sont nombreux à prendre des positions favorables à la Russie. "Nous sommes nombreux à nous demander si ces républicains qui adoptent des positions étranges sur la Russie n’ont pas été payés ou soumis à d’autres formes de ­persuasion », affirme John Bolton qui fut conseiller à la sécurité nationale sous l'administration de Donald Trump en 2018-2019. "Le plus inquiétant, pense Antoine Vitkine, est que, si Trump revient au pouvoir, il pourra cette fois s’appuyer sur un camp républicain devenu majoritairement hostile à l’Ukraine. Et contrairement à 2017, il pourra compter sur un électorat acquis à son tropisme russe. Selon un sondage YouGov, Vladimir Poutine est encore plus populaire aujourd’hui qu’avant l’invasion dans l’électorat républicain, fasciné par cette figure autoritaire et ultraconservatrice."
Quoi qu'il en soit, la suffisance et l'inculture d'Ubu Trump le rendent totalement manipulable. 

Manipulable et aidé par une armée de manipulateurs. Le mois dernier, relate Charlie Hebdo (2), six you(en)tubeurs américains ont été arrêtés. Ils avaient été engagés par une chaîne pour réaliser des vidéos commentant l'actualité américaine. Dans l'une d'elles ils attribuaient un attentat islamiste à l'Ukraine. Les responsables de ce média dit alternatif étaient payés par Russia Today, porte-voix du Kremlin. La Russie utiliserait plus de 2800 influenceurs dans plus de 80 pays. Pour eux, l'argent n'a pas d'odeur.
Un Américain réfugié à Moscou, John Marc Dogan, a créé plus de 160 sites web et publié plus de 50.000 messages. Parmi eux, un site présenté comme le site officiel de Kamala Harris dans lequel celle-ci annoncerait vouloir ouvrir totalement les frontières, donner des papiers à tous les migrants et 500 milliards d'aide à l'Ukraine. Tout est faux, mais a de quoi faire un peu plus peur encore aux conservateurs.
Quant au GRU, service de renseignement militaire russe, il aurait mis en place plus de 270 médias relais d'information en ligne pour diffuser de la propagande anti-ukrainienne et pirater la campagne des Démocrates.
Ces médias dits alternatifs et les réseaux prétendument sociaux étaient vus, à leur naissance, comme des outils de démocratisation de l'information. Ils sont aujourd'hui de puissants vecteurs de lutte contre la démocratie. 
Ajoutons à tout ce fatras Elon Musk qui achète les votes en organisant une tombola hebdomadaire pour offrir un million de dollars à tout électeur qui s'est engagé pour son ami Trump et on voit qu'on se trouve face à une démocratie très vacillante.

En France, une enquête récente d'Ipsos indique que 31% des moins de 35 ans estiment que la démocratie n'est pas le meilleur système politique. Les affreux ricanent.

(1) Antoine Vitkine notamment dans un long article intitulé "Danse avec le tsar" et publié dans Franc-Tireur  : https://www.franc-tireur.fr/donald-trump-danse-avec-le-tsar 
Antoine Vitkine a réalisé  “Opération Trump. Les espions russes  à la conquête de l’Amérique” pour France 5.
(2) Lorraine Redaud et Yovan Simovic, "Ingérence russe - Trump l'œil électronique de Moscou", Charlie Hebdo, 30.10.2024.



samedi 26 octobre 2024

Simon Fieschi

Il s'était redressé. ll avait même tenu à témoigner debout à la barre aux procès des tueurs de l'équipe de Charlie Hebdo dont il était membre. Le 7 janvier 2015, il avait pris une balle de kalachnikov dans la moelle épinière et les médecins étaient convaincus qu'il ne pourrait plus jamais marcher. Ils ne le connaissaient pas encore. Ils ne connaissaient pas sa volonté et son humour salvateur. Il ne serait jamais une victime. Mais un survivant. Simon Fieschi vient de mourir à quarante ans. Il aura survécu près de dix ans à l'agression de ces prétentieux agressifs qui pensaient devoir venger leur prophète. Le webmaster de Charlie aura vécu près de dix ans de plus qu'eux. Dans une douleur permanente, mais avec un sens de l'humour intact. Ce dont témoignent tous ses collègues du journal dans les huit premières pages du dernier numéro de Charlie. Il n'arrivait plus à faire de doigt d'honneur. La bande de Charlie lui a promis de les faire pour lui : "dix ans de doigt d'honneur au terrorisme".  

"Son humour, sa concision, sa tendresse sont toujours là", écrit Philippe Lançon. "J'aimais ses échappées de rire, son regard malicieux", confie Natacha Devanda. Lorraine Redaud salue "sa facilité à manier les mots. A l'oral, à l'écrit, en visio, devant un café ou un clavier, Simon était imbattable". Comme d'autres, Guiduch raconte comment Simon avait, au tribunal récemment, obligé Peter Cherif à regarder les images du massacre qu'il avait commandité. "Cherif s'était défilé. Il avait refusé de regarder ses crimes en face. Le masque tombait. Cette lâcheté, pour Simon, c'était sa victoire. Son sentiment, c'est qu'il avait défié son assassin en duel singulier et qu'il l'avait vaincu."
"Charlie n'oublie pas Simon ni les autres, écrit Biche. Charlie n'oublie pas non plus ceux qui ont oublié, et qui continuent de manger dans la main de ceux qui arment les kalachnikovs. Ceux qui alimentent le terrorisme par leur silence, par leur paresse et par leur lâcheté intellectuelle."

Simon Fieschi se rendait dans les écoles, parlait, avec pédagogie et humour, aux jeunes de la liberté d'expression, de la laïcité, du terrorisme. "Tu gardais espoir en tes frères humains", écrit l'éditrice Cécile T. "Tu étais celui qui rassemblait. Grâce à toi, l'humanité était un peu plus fréquentable".
Grâce à l'humour, le monde l'est aussi. Il faudrait le dire aux terroristes de tous poils. 

Charlie Hebdo, n°1683, 23.10.2024.

vendredi 25 octobre 2024

Mémoires d'un jeune coq

Le président du Front du rassemblement national a eu une vie bien remplie. Il faut croire qu'elle est derrière lui, puisqu'il publie ses mémoires. A 29 ans. Ce parti aux idées d'un autre temps fait vieillir vite.

lundi 21 octobre 2024

Des nouvelles de la France profonde (et viandarde)

Les médecins et tous les spécialises en santé nous invitent à manger moins de viande. Surtout de la viande rouge.  Sa consommation excessive est dangereuse pour la santé. Plus les appels se répètent, plus se multiplient, à la télé comme à la radio, les publicités pour la viande.
Un restaurateur des Deux-Sèvres fait plus fort encore : il propose un menu dont tous les plats sont à base de viande de bœuf (1). Même le dessert.
Du bœuf en cinq petites entrées, puis une pièce de bœuf en pâte feuilletée avec des épinards, et enfin une charlotte au bœuf et fruits rouges en dessert. On ne sait ce qu'il propose en apéritif. Un sirop de sang de bœuf ? Ne manquent qu'un sorbet à la viande hachée et, plus difficile, un fromage au boudin.

Voilà des nouvelles de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France ? La France légère, la France de surface, la France superficielle ?

(1) https://www.lanouvellerepublique.fr/deux-sevres/commune/scille/deux-sevres-un-diner-au-boeuf-de-l-entree-jusqu-au-dessert

samedi 19 octobre 2024

Aveuglés par leur ego

Sinouar aura été un aussi piètre stratège que Poutine. Quoi qu'ils en pensent, il ne suffit pas de se prendre pour un grand homme pour l'être. Comme bien d'autres, l'un comme l'autre ont le sang de leurs compatriotes sur les mains. Et ils ont exacerbé le nationalisme chez ceux qu'ils voulaient anéantir.
Poutine pensait prendre en trois jours l'Ukraine. Il est responsable de centaines de milliers de morts dans les deux camps et surtout dans le sien (1).
Sinouar pensait que son attaque du 7 octobre 2023, d'une ampleur et d'une violence inédites, allait entraîner dans sa guerre le Hezbollah et l'Iran et que son grand rêve allait se réaliser : la destruction de l'Etat d'Israël. Et c'est Gaza qui est à terre et ce sont plus de 40.000 Gazaouis qui ont été tués. "Rétrospectivement, sa décision de lancer une attaque surprise contre Israël avec pour ordre de tuer, torturer et violer des civils – hommes, femmes, enfants ou bébés – aura été le fruit de son aveuglement, écrit Yossi Melman dans le quotidien israélien Ha'Aretz (2). Ce fut une erreur fatale. Contrairement à ce qu’il croyait, l’Iran et le Hezbollah ne l’ont pas rejoint dans sa tentative de détruire l’État hébreu, préférant opter pour une guerre d’usure en demi-teinte. Il ne restera pas dans les livres d’histoire tel qu’il l’espérait, c’est-à-dire comme un Saladin moderne ayant libéré les musulmans du joug des hérétiques pour leur rendre dignité, mais plutôt comme un nom de plus sur la longue liste des dirigeants palestiniens ayant attiré de nouvelles calamités sur leur peuple."

Rien n'indique que cette mort puisse signer la fin de la guerre. Ha'Aretz rappelle la longue liste de noms de dirigeants et de chefs d’organisations terroristes (Hamas, Hezbollah, Djihad islamique palestinien) qui ont tous été tués par l’armée israélienne. "Pourtant leurs organisations, malgré les nombreux revers infligés, continuent de prospérer, motivées par cette idéologie islamiste délétère. On dit que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. Et Yahya Sinwar va sans aucun doute être remplacé par son frère Mohammed, un chef du Hamas, qui est toujours à Gaza."

Le quotidien israélien voit deux conséquences probables à cette mort.
Faute d'interlocuteur à Gaza, il est probable que les derniers otages (une centaine, mais sans doute seulement une dizaine encore en vie) soient exécutés par vengeance. "L’autre conséquence, c’est que la possibilité d’un cessez-le-feu et de négociations s’éloigne encore davantage. Il sera très tentant pour Nétanyahou et son cabinet d’extrême droite de prendre le contrôle total de Gaza pour ensuite l’annexer et, comme nous l’a montré l’histoire de la Cisjordanie, construire de nouvelles colonies juives et confisquer les terres palestiniennes." Mais surtout, écrit encore Yossi Melman, "la mort de Sinwar va conforter Nétanyahou dans son ego démesuré et sa folie meurtrière. Il n’a aucune envie de mettre fin à la guerre à Gaza et au Liban, quel que soit le prix à payer pour les jeunes Israéliens au quotidien. Sous Nétanyahou, la société israélienne, qui a perdu, au cours de l’année écoulée, plus de 1 700 civils et soldats et était connue pour son attachement à la vie humaine, est devenue insensible. Nétanyahou et sa secte ont forgé le slogan “Victoire totale” mais, pour eux, cela veut surtout dire “Pouvoir total”."

(1) Le Wall Street Journal évaluait à la mi-septembre à un million le nombre de morts et blessés russes et ukrainiens en deux ans et demi de guerre, avec plus de deux fois plus de morts russes qu’ukrainiens : 80 000 morts et 400 000 blessés côté ukrainien et (autre évaluation, moins précise) côté russe, 200 000 morts et 400 000 blessés.
(2) https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-israel-la-mort-de-yahya-sinwar-risque-d-aggraver-le-chaos-a-gaza_223536
A lire aussi : https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/18/mort-de-yahya-sinouar-un-succes-militaire-une-opportunite-politique_6355110_3232.html



vendredi 18 octobre 2024

Mort du boucher

Ça y est, Yahya Sinouar, l'homme qui est responsable de la mort de dizaines de milliers de Palestiniens et d'Israéliens, a été tué. "Architecte" (comme écrit Le Monde) de l'attaque du 7 octobre, il a précipité toute la région dans une guerre des plus meurtrières. 
Formé par les Frères musulmans et proche du fondateur du Hamas, Ahmed Yacine, il crée à la fin des années '80, avec d'autres militants radicaux "le premier appareil de renseignement et de sécurité du mouvement islamiste palestinien, qui sera nommé « Al-Majd », « la gloire ». Le groupe se consacre à la chasse aux Palestiniens collaborant avec Israël et lutte plus largement contre tous ceux qui dévient trop ouvertement de l’idéologie islamiste de l’organisation. Son but : renforcer l’organisation de l’intérieur, quitte à interroger, torturer et tuer lui-même ses victimes, comme il s’en est vanté auprès des Israéliens – et qui lui a valu son surnom, « le Boucher de Khan Younès », sa ville d’origine." (1)
"À peine âgé d’une vingtaine d’années, il était déjà connu pour sa cruauté et son sadisme, écrit Ha'Aretz. Il s’était fait une spécialité de torturer des Palestiniens soupçonnés de collaborer avec Israël. En 1988, il avait été condamné à la prison à perpétuité pour le meurtre non pas d’ennemis israéliens, mais de Palestiniens, dont des innocents."
Il est devenu chef du Hamas dans la bande de Gaza en 2017 et y a imposé une ligne de plus en plus radicale, transformant le Hamas en un groupe armé opérationnel qui "fabrique ses propres roquettes, de plus en plus nombreuses, et à la portée de plus en plus grande". 

C'est lui a imaginé et organisé l’attaque barbare du 7 octobre 2023, la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, sans concertation apparemment avec le Hezbollah ni l'Etat iranien, pensant pourtant qu'il serait immédiatement suivi par ces alliés et qu'ensemble ils provoqueraient « l’effondrement » de l’Etat hébreu. C'était là l'ambition d'une vie : détruire Israël. Il est mort de la sale guerre qu'il a provoquée. 

Sa mort peut-elle faire espérer la paix ou du moins un cessez-le-feu ? On a du mal à le croire. On l'espérait au Liban après la mort d'Hassan Nasrallah. Des deux (trois) côtés, on attend que le camp adverse soit le premier à jeter les armes.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/10/17/yahya-sinouar-chef-militaire-et-politique-du-hamas-architecte-de-l-attaque-du-7-octobre_6354613_3210.html
(2) https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-israel-la-mort-de-yahya-sinwar-risque-d-aggraver-le-chaos-a-gaza_223536