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vendredi 31 octobre 2025

Une voix vers la paix

    En ces temps où pullulent les va-t-en-guerre - contre les autres, contre les voisins, contre ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne pensent pas comme nous, qui osent avoir une opinion différente de la nôtre - les voix des pacifistes sont précieuses. Celle de Sari Nusseibeh est de celles-là.
Ce philosophe palestinien, qui fut président de l'Université Al-Qods (Jérusalem-Est), a été, en 2002, à l'initiative d'un plan de règlement du conflit israélo-palestinien, rédigé avec Ami Ayalon, un ancien chef du Shin Bet (le service de renseignement intérieur israélien). Son engagement pour la paix - "la seule solution" - lui a parfois coûté cher. En 1987, pour avoir été approché par des membres du Likhoud à la recherche d'interlocuteurs palestiniens, il fut frappé à coups de bâton par des étudiants de son université. Quatre ans plus tard, alors qu'il essayait d'induire une stratégique pacifique à la première Intifada, il fut emprisonné durant trois mois par Israël.

    "Le 7-octobre fut un moment horrible, dit-il (1), et pour moi totalement inattendu. En Israël, ce fut une aubaine pour Benyamin Netanyahou, dont l'avenir politique était compromis par ses affaires de corruption. Pour les Palestiniens, il était clair que cela n'améliorerait pas la situation, mais de là à imaginer ce qui allait se produire..." Aujourd'hui, dit-il encore, le sentiment d'impasse est tangible. "Comme si les deux côtés étaient saisis par une quasi-impossibilité à réfléchir à la façon de s'en sortir. (...) Même si Israël montre sa puissance dans tout le Proche-Orient, le problème central demeurera : comment faire pour que des Juifs et des Arabes, qui revendiquent la même zone, parviennent à vivre côte-à-côte ? A eux de trouver la solution."
Sari Nusseibeh parvient malgré tout à rester optimiste, non pas grâce aux gouvernements mais grâce aux personnes. "Au niveau des individus, avant le 7 octobre, il y avait de nombreux cas où des Juifs et des Palestiniens s'étaient rapprochés, aidés, avaient travaillé ensemble , étaient même devenus amis. Après 1967, les gens ont commencé à se connaître. Cele montre qu'un jour les deux côtés pourraient créer une relation humaine qui permette la paix."
Si on considère les leaders actuels, c'est désespérant. D'un côté, Netanyahou, "un cas pathologique", qui "n'agit pas pour le bien de son propre pays" et qui "détruit les forces, au sein d'Israël, qui pourraient lui permettre de vivre en paix". De l'autre, le Hamas : "sans même parler de son rapport à la religion, il ne mise que sur la violence, ce qui est une impasse (...), la marque d'une grande faiblesse politique."
Depuis les années 1930, dit-il encore, "les deux côtés ont été insensés. Et pourtant, en Israël comme en Palestine, il y eut aussi des périodes - celle du processus d'Oslo, par exemple - où une grande partie des populations avaient compris l'intérêt de s'entendre. Sans doute que cela reviendra, mais il faudra de la patience, et parvenir à travailler de nouveau conjointement sur le terrain". 
C'est pour cela que au-delà des positions de principe de boycott, il soutient "la coopération académique entre les Palestiniens et les Israéliens, qui a existé dans une multitude de domaines. Il demeure des passerelles, très peu, qu'il est important de préserver, car demain, nous devrons les franchir ensemble pour traverser le précipice...". Et il appelle ceux qui veulent mener des boycotts à mettre tout en bas de leur liste la culture et les universités. 

     S'il dénonce avec force les tueries dont est responsable l'armée israélienne, Sari Nusseibeh n'utilise cependant pas le mot génocide. "Certains mots sont des armes, et génocide en est un. Je n'utilise pas de mots-armes. Si j'étais juriste, je tenterais de déterminer si la situation correspond ou pas à la définition d'un génocide. Je ne suis pas juriste. Et je n'ai pas besoin d'un tel mot pour savoir la peine et la douleur que je ressens."
Pour en sortir, il faudra de la créativité, dit-il. "Entre êtres humains, tous les agencements sont imaginables, tant qu'on en a la volonté."

(1) "C'est aux Israéliens et aux Palestiniens de se considérer comme des partenaires", propos recueillis par Valérie Lehoux, Télérama, 8.10.2025.

mercredi 15 octobre 2025

Réparer

Les armes se sont enfin tues à Gaza. On ne peut que s'en réjouir. Mais pour combien de temps ? Le cessez-le-feu a été acquis et, heureusement, mis en œuvre, mais sans processus de paix. "C’est la recette de futures catastrophes", estime Pierre Haski (1). "Le plan de Trump pêche sur au moins trois points. D’abord, qui va diriger Gaza dans l’après-guerre ? Qui désarmera le Hamas ?, c’est un élément-clé. Et enfin la question de la Cisjordanie, totalement ignorée par le plan Trump." (...) " Le chaos menace si la Force de stabilisation internationale envisagée par le plan n’est pas rapidement en place. Mais quel sera son mandat ? Appuyer une force palestinienne qui n’existe pas encore, ou imposer l’ordre elle-même ? Et qui désarmera le Hamas qui a annoncé qu’il refusait de livrer ses armes tant qu’Israël occupe une partie de la bande de Gaza ? On le voit, c’est d’une complexité folle."
Ni Israël, ni les Etats-Unis ne veulent entendre parler d'une solution à deux Etats. Pas plus qu'ils ne veulent d'une remise en selle de l'Autorité palestinienne. Trump pense demander à Tony Blair de gérer Gaza au risque - dont il se moque sûrement - de faire apparaître cette autorité, même temporaire, comme coloniale. Alors qu'il faudrait impliquer des Etats arabes, qui se sont enfin mobilisés pour agir, dans la gestion de cette zone ultra-sensible.

Qui a gagné quoi que ce soit dans ce conflit ? La Bande de Gaza est dévastée et les morts s'y comptent par dizaines de milliers, sans compter les blessés, les mutilés, les orphelins... La société israélienne est profondément blessée, ne fera jamais son deuil du 7-octobre et est mise au ban de la communauté internationale. Seuls les haineux des deux camps ont gagné. La création des deux Etats apparaît si peu probable. 
Dans Le Monde (2), le sociologue Alain Diekoff relève un sondage réalisé pour le compte du Peace Index, en juillet : il "montre que les Israéliens juifs considèrent majoritairement (43,7 %) que, dans un avenir prévisible, la « situation actuelle se maintiendra », c’est-à-dire qu’Israël se contentera de « gérer le conflit » avec les Palestiniens (alors même que le 7-Octobre a montré l’inanité de cette position). Ils sont 23,3 % à estimer que la perspective probable est l’annexion de territoires par Israël avec des droits limités pour les Palestiniens. Seuls 12,6 % croient à l’édification d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël. La solution à deux Etats est très majoritairement tenue pour peu crédible, et les deux ans de guerre n’ont pas accru sa popularité." Alain Diekhoff constate encore que "les discours d’ouverture ne trouvent qu’un écho limité au sein d’une société traumatisée, dans laquelle la rhétorique extrémiste véhiculée par l’extrême droite s’est banalisée". D'autres sondages indiquent qu'une majorité de Palestiniens s'opposent à la solution à deux Etats, en partie pour des raisons religieuses. (3)

Une paix est-elle alors réellement envisageable ? Delphine Horvilleur, rabbin et philosophe, veut y croire (4). "Moi, je ne veux pas cesser d'y croire, j'ai toujours voulu m'engager dans la construction de ponts et à la fois je veux être lucide. En temps de guerre, on dégomme les ponts et on essaie d'abattre ceux qui les construisent, donc je sais très bien que l'enjeu est particulièrement difficile aujourd'hui. Il y a trente ans de cela, lorsque je vivais à Jérusalem, j'ai assisté à l'assassinat de Yitzhak Rabin. À l'époque, j'avais l'impression qu'on touchait la paix du doigt, et en fait, a posteriori, je dois admettre que je me suis complètement trompée, qu'en fait, on n'avait jamais été aussi loin de cette paix qu'à cette époque. Et je me dis étrangement que dans les moments où on en est à des années-lumière dans notre perception, peut-être que finalement on n'en est pas si loin."
Et ce qu'il faut faire, c'est commencer par 'Réparer les vivants' (5). "Je me dis que c'est exactement ce dont on a tous besoin", explique Delphine Horvilleur. "Comment on va réparer les vivants, ceux qui reviennent, ceux vers qui personne ne revient, ou peut-être simplement des corps ; comment on va se réparer nous, comment est-ce qu'on va tous se réparer de ce qui nous est arrivé collectivement depuis deux ans, et qui ne devrait laisser personne indifférent : ni les personnes sur place, ni les juifs, ni les arabes, ni les palestiniens, ni les israéliens, mais l'humanité toute entière." Nous réparer tous, sortir là-bas de la guerre, de la violence, du rejet, mais aussi, ici, des invectives, des insultes, des injonctions, des analyses brutales et simplistes, de l'antisémitisme, du racisme. Le chantier est immense.

(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/11/alain-dieckhoff-en-israel-l-apres-guerre-mettra-clairement-benyamin-netanyahou-et-son-gouvernement-sur-la-sellette_6645789_3232.html
Alain Dieckoff a dirigé l'ouvrage "Radicalités religieuses - Au cœur d'une mutation mondiale", (Albin Michel), sorti récemment.
(3) https://moeursethumeurs.blogspot.com/2025/09/impasse-des-religions.html
(4) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-lundi-13-octobre-2025-1749423
(5) selon le titre du roman de Maylis de Kerangal.

lundi 22 septembre 2025

Impasse des religions

Après d'autres pays, la France s'apprête à reconnaître l'existence de l'Etat palestinien. Une reconnaissance symbolique qui ne règlera rien. Bien sûr, il est indispensable d'affirmer la volonté de la communauté (on a du mal à croire à la réalité de ce terme) internationale de voir le peuple palestinien être maître de son destin. Mais Israël ne veut pas d'un Etat palestinien à ses côtés. Pas seulement le gouvernement Nétanyahou, mais une majeure partie de l'opinion publique israélienne. Tandis que les Palestiniens, de leur côté, ne veulent pas dans leur majorité de l'Etat israélien. 

On n'est pas surpris d'entendre Nétanyahou déclarer que "aucun Etat palestinien ne verra le jour à l’ouest du Jourdain". Il a de plus "confirmé, dimanche, écrit Le Monde (1), sa volonté d’amplifier la colonisation des territoires occupés en Cisjordanie – un objectif qui figurait déjà dans la plateforme de la coalition gouvernementale fin 2022". Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale, d'extrême droite, estime, quant à lui que "la reconnaissance d’un Etat palestinien par des pays comme le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie (…) impose une réponse immédiate : l’annexion immédiate de la Judée-Samarie ». Il appelle également au "complet démantèlement de l’Autorité palestinienne".

Des reconnaissances inconditionnelles (la libération des otages serait logiquement une des conditions qui devraient être imposées) de l'Etat palestinien sont rejetées par l'opposition israélienne. "Depuis deux ans, écrit encore Le Monde, les sondages montrent que l’idée d’une solution à deux Etats – soutenue par une minorité des Israéliens juifs avant même le 7 octobre 2023 – est très largement rejetée. « En tant que familles qui aspirent profondément à la paix dans la région, nous pensons que toute discussion sur la reconnaissance d’un Etat palestinien doit être subordonnée à la libération immédiate de tous les otages. Il ne s’agit pas seulement d’une condition préalable, mais d’un impératif moral et humanitaire », ont condamné, dimanche, les familles des otages, habituellement très critiques de la politique du gouvernement." La droite, le centre et la gauche rejettent également, dans les conditions actuelles, la reconnaissance de l'Etat palestinien.

Selon les sondages, une majorité de Palestiniens s'opposent à la solution à deux états, en partie pour des raisons religieuses. Le partage de la Palestine contredirait les textes sacrés de l'islam. "Cette terre est islamique et il n'est absolument pas permis de l'abandonner, affirmait hier sur Arte (2) Abdel Hamid, imam de la Grande mosquée de Ramallah. C'est un waqf islamique reconnu dans la religion musulmane et il est absolument impossible de s'en défaire, ni en partie ni en totalité. Il n'y aura jamais de coexistence entre l'islam et le sionisme." 

Bref, tout le monde se rejette et refuse de reconnaître celui d'en face. La solution à deux Etats, pour logique et attendue qu'elle soit, n'est pas près de voir le jour et la paix n'est aucunement envisagée. Les religions ont aujourd'hui pris la main dans ce conflit. "Il ne s’agit pas d’un retour, estime Haoues Seniguer, professeur des universités en histoire contemporaine des relations internationales à l’université de Montpellier Paul-Valéry (3), car le religieux a toujours été présent dans cette zone du monde marquée par une forte imprégnation du sacré. Néanmoins, le développement d’un religieux létal est beaucoup plus récent. Dans le monde arabe, il apparaît consécutif à la défaite de la guerre des Six-Jours, en 1967. L’échec idéologique et matériel du nationalisme arabe a fait le lit du retour d’une religion idéologisée, tandis qu’en Israël l’absence de solutions pérennes et acceptables sur la Palestine a fait fructifier une rhétorique religieuse agressive. L’hypothèse en toile de fond de mon ouvrage est que, dans le conflit israélo-palestinien, l’absence de solution politique fait le jeu d’un religieux ensauvagé. Moins les solutions politiques se profilent pour une résolution pacifique du conflit, plus la rhétorique religieuse est mobilisée face à des institutions qui ne jouent plus leur rôle, sur le plan tant national que mondial – avec la faillite du droit international."

Hier, à Châteauroux, quelque 80 personnes manifestaient, ensemble mais à distance, pour réclamer la paix à Gaza. "Dans le cortège, les fractures de la gauche étaient à vif", écrit La Nouvelle République (4) qui cite une élue LFI  interrogée sur ses relations avec le PS : "De moins en moins frères, de plus en plus ennemis". Comme l'écrit la NR, "quelle qu’en soit la raison, cela traduit que même pour des enjeux de paix, c’est la guéguerre qui règne à gauche". Avec de tels soutiens, la paix au Proche-Orient attendra.

(2) https://www.arte.tv/fr/videos/128952-000-A/la-palestine-cet-etat-qui-n-en-est-toujours-pas-un/
(3) https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2025/09/21/haoues-seniguer-politiste-l-absence-de-solution-politique-dans-le-conflit-israelo-palestinien-fait-le-jeu-d-un-religieux-ensauvage_6642188_6038514.html
Haoues Seniguer est l’auteur de "Dieu est avec nous ! Le 7-Octobre et ses conséquences. Comment les religions juive et islamique justifient la violence" (Le Bord de l’eau, 280 pages, 20 euros).
(4) https://www.lanouvellerepublique.fr/chateauroux/a-gauche-on-manifeste-pour-la-paix-ensemble-mais-separe-a-chateauroux-1758468612

mercredi 17 septembre 2025

Répétition des gâchis

A Gaza, l'horreur répond à l'horreur. Le jusqu'au-boutisme au jusqu'au-boutisme. Ne peut-on répondre à la folie furieuse qu'en étant soi-même fou furieux? Les Hommes n'apprennent-ils donc rien de l'Histoire ?
Ce mardi, la chaîne Histoire diffusait le documentaire de Thomas Sipp "Opération Barbarossa", cette campagne que mena l'armée allemande fin 1941 pour tenter de conquérir l'URSS. L'armée soviétique se croyait invincible, elle s'est avérée désorganisée, mal dirigée et sous-équipée. Hitler, lui, n'allait faire qu'une bouchée de l'URSS. Après une avancée fulgurante, ses troupes se sont embourbées, se sont laissé piéger par l'hiver et finalement elles aussi étaient sous-équipées et sous-alimentées. La retraite de Russie de Napoléon ne leur avaient pas servi de leçon. Au bout du compte, les chefs ne gagnent rien, les militaires et les populations civiles perdent tout. Et le compte est cruel : les pertes en vies humaines se sont chiffrées en millions.
Les stratèges étaient mauvais, aveuglés par leur prétention. Chacun se croit plus fort que son adversaire, convaincu de mener une opération éclair. Mais l'éclair dure des années et le triomphe attendra. Au bout de la guerre, un gâchis immense.

On pense à Poutine, aux dirigeants du Hamas, à Netanyahou, tous aussi inconséquents. Poutine, piètre stratège, pensait occuper l'Ukraine en trois jours. Le coût en vies humaines, ukrainiennes comme russes, lui importe peu. Le nouveau tsar n'a aucune intention de conclure la paix, pas plus que de préserver son peuple. Israël ne vaincra jamais le Hamas. Sa guerre jusqu'au-boutiste est en train de fabriquer de nouveaux combattants terroristes qui voudront venger leurs morts. Le Hamas savait pertinemment que son pogrom du 7-octobre se retournerait contre les habitants de la bande de Gaza. Mais il les a sacrifiés pour atteindre son objectif premier : la disparition de l'Etat israélien. Son antisémitisme passe avant l'intérêt des Palestiniens. Netanyahou, lui, sacrifie les derniers otages israéliens et se met à dos une bonne partie de l'opinion publique internationale, ce qui était l'objectif du Hamas. Et les juifs un peu partout en paient le prix, même s'ils sont très critiques par rapport à la politique du gouvernement Netanyahou, même s'ils n'ont strictement rien à voir avec cette guerre. Mais l'antisémitisme est décidément éternel et n'attend que des occasions comme celle-ci pour pouvoir s'exprimer librement.

Dans le documentaire sur l'opération Barbarossa, cette phrase : "il y a deux choses qui peuvent unir les hommes : les idéaux communs et la criminalité partagée". Mais l'heure n'est pas aux idéaux.
Résumons-nous : l'Homme est un triste sire sans mémoire.

lundi 1 septembre 2025

Lettre à mon neveu anonyme

Rentrant d’un week-end familial, je découvre un long commentaire relatif à des billets publiés sur mon blog. Il est « anonyme ». Je n’ai pas l’habitude de publier des commentaires non signés, c’est une règle ici, les lecteurs et commentateurs habituels le savent. Comme d’autres, j’estime qu’un message non signé n’existe pas. Signer ce qu’on a écrit, c’est l’assumer. Ne pas le faire, c’est le contraire. Avec ce blog à mon nom, sans pseudonyme, j’assume ce que j’écris, je ne me cache pas. Celui ou celle qui me répond sans se faire connaître ne joue pas le jeu. Nous ne sommes pas à égalité. Je suis à visage découvert, l’autre pas. 
Dans ce cas précis, je découvre à la fin du commentaire qu’il est écrit par un de mes neveux. Si je compte bien (y compris les conjoints de mes nièces), j’en ai quinze. Je ne sais lequel d’entre eux est derrière ce commentaire. 
Soit. Je l’ai publié
(voir commentaire du billet https://moeursethumeurs.blogspot.com/2025/08/gauche-trumpiste.html) et voici mes réactions.

Mon cher neveu anonyme,

J’ai lu ce que tu m’as écrit. Je me réjouis que tu t’indignes et, j’espère, te mobilises, même si je suis rarement d’accord avec toi, mais l’important reste de dialoguer.

Extrême gauche ou gauche extrême ?

Le Ministère français de l’Intérieur classe LFI à gauche et non à l’extrême gauche, me fais-tu remarquer. Soit. Je parlerai alors de gauche extrême à propos de ce parti qui reste bienveillant avec la Russie de Poutine, est fasciné par le Hamas et entretient une relation assez distante avec la démocratie. Son fonctionnement en lui-même en témoigne : très vertical, le parti d’un homme (que je qualifie de gourou ou de parrain depuis longtemps) comme le décrit précisément le livre « La Meute » écrit par deux journalistes dont l’un a été interdit d’accès aux récentes rencontres de LFI.
Tu trouves « dommage que (je) choisisse de parler de ça mais pas de (mes) nombreux confrères assassinés par le gouvernement israélien ». Ce reproche-là, j’en ai l’habitude. Non seulement sur ce blog, mais aussi dans des combats que j’ai menés, c’est fou le nombre de gens qui m’ont invité à parler d’autre chose que ce que j’abordais. En général, ça témoigne d’une gêne : parlez d’autre chose avec laquelle je serai d’accord avec vous.

10 septembre

Concernant le mouvement de blocage de la France qui semble se dessiner pour le 10 septembre, je lis que tu reconnais  qu’il est bel et bien parti de mouvances d’extrême droite. Donc là, nous sommes d’accord. Tu me dis que « ce mouvement n'est pas du tout un appel à se confiner », mais ça, je ne l’invente pas, je l’ai bel et bien lu et c’était là le premier appel, on le trouve dans de nombreux articles de presse. Depuis, c’est vrai, d’autres, partis et syndicats, appellent, fermement ou timidement, à être dans la rue. C’est bien le signe que ce mouvement rassemble, actuellement, tout et son contraire. Dans Charlie Hebdo, le politologue Jean-Yves Camus, parle « d’un fourre-tout de revendications allant de la politique générale aux intérêts catégoriels. Idéologiquement composite, sans doute aussi faiblement structuré que les gilets jaunes. On peut s’en étonner ou le craindre tant il est indéchiffrable. » (1)

Tu ne veux pas parler de récupération, mais tu affirmes que la gauche veut « se saisir du mouvement mais sans pour autant le récupérer ». Ça, en langage politique, ça s’appelle de la langue de bois. Il faudrait que tu m’expliques la différence que tu fais entre « saisir » et « récupérer ». Qu’il y ait des motifs de protester, bien sûr il n'en manque pas, je l’ai évoqué dans mon billet, mais que la gauche n’arrive plus à se faire entendre qu’en s’accrochant à un mouvement parti de la mouvance d’extrême droite me fait désespérer de cette gauche qui a perdu le nord.

Un dessin de Juin dans le même numéro de Charlie Hebdo résume ce que je pense et qui fait que beaucoup de gens comme moi restent sceptiques et critiques par rapport à ce mouvement gazeux : Mélenchon et Le Pen sont dans une toute petite voiture sur laquelle il est écrit « Blocage du 10 septembre, covoiturage des luttes ». 

Dans le Journal de France 3 du 31 août (19h) étaient interviewés des militants du 10 septembre. Tous anonymes. Pourquoi se cacher derrière des parapluies ou ne laisser filmer que leurs mains pour réclamer la démission de Macron ou une augmentation du pouvoir d’achat ? N’osent-ils pas assumer ces revendications qui n'ont rien de neuf ni d'étonnant ? Ils dénoncent « ces gens (ceux qui nous gouvernent) payés à ne rien faire alors que nous devons travailler toujours plus ». Des propos de Café du Commerce. Aujourd’hui, les réseaux prétendument sociaux sont le Café du Commerce.

Tu écris encore que ce mouvement du 10 septembre veut « bloquer le pays pour faire entendre la voix d'un peuple à qui on demande trop d'efforts et qui ne veut plus de son gouvernement non légitime et corrompu ». J’ai toujours pensé qu’il est très prétentieux de se revendiquer du « peuple » et de se targuer d’être son porte-voix. Seuls les populistes, par définition, l’osent. Le peuple n’existe que dans la bouche de ceux qui veulent berner les citoyens en leur faisant croire à une unité et en s’exprimant à leur place. Un pays est fait d’une multitude de citoyens avec des opinions et des attentes extrêmement diverses, souvent contradictoires. Par ailleurs, j’aimerais que tu m’expliques en quoi le gouvernement Bayrou - pour lequel je n’ai aucune sympathie - est illégitime et corrompu. Sans doute certaines informations me manquent-elles. (*)


Conflit israélo-palestinien

Tu tentes de résumer ce que tu as compris de mon point de vue sur le conflit israélo-palestinien et tu le fais d’une manière qui me sidère et que je considère malhonnête. Je ne sais pas où tu as lu que d’après moi « Il ne sert à rien de manifester pour la Palestine, les militants palestiniens auront mérité qu'on les soutienne seulement quand il n'y aura plus du tout d'homophobie ni de sexisme en Palestine et quand ils seront tous morts (comme ça ce sera officiellement un génocide) ». Quelle caricature !
Il m’est arrivé de dénoncer les incohérences de mouvements occidentaux LGBT ou féministes qui soutiennent le Hamas et méprisent donc de ce fait le sort que réserve le Hamas aux LGBT et aux femmes palestiniennes. L’européanocentrisme de certains qui se drapent dans leur indignation en ignorant sciemment le traitement réservé à ceux dont ils prétendent défendre la cause m’écœure. 
Dans ce conflit (oui, c’est un conflit), je suis des deux côtés : avec les Palestiniens et avec les Israéliens, contre ceux qui s’opposent à la paix et n’ont que mépris pour ce que vivent leurs concitoyens. Les deux peuples sont pris en otage par leurs gouvernements de va-t-en-guerre qui ont choisi la fuite en avant dans une violence sans fin. Je suis pour la paix et donc pour une solution à deux Etats. Ceux qui soutiennent Netanyahou et sa clique sont comme ceux qui applaudissent le Hamas ou qui réclament une Palestine du fleuve à la mer (et donc la disparition d‘Israël) : du côté de la guerre. Et ils n’ont que mépris pour les populations qui souffrent de la guerre, de la menace permanente, de la perte de proches, de l’enfermement d’otages. Je suis de ceux qui pensent que reconnaître un Etat palestinien n’a de sens que s’il est conditionné à une reconnaissance par les deux parties de celle d’en face, à une libération des otages, à un désarmement du Hamas et à un soutien à l’Autorité palestinienne.  
Lis ce que vient d’écrire dans Le Monde l’historien Jean-Pierre Filliu, qui a récemment passé du temps à Gaza (et a été évidemment catastrophé de constater ce qui s’y passe) et qui ne peut être soupçonné de soutenir Netanyahou ni de mépriser les Palestiniens. Son article s’intitule « L’écrasante responsabilité du Hamas dans la catastrophe palestinienne » (2).

« Le nationalisme palestinien a toujours souffert d’un rapport de force écrasant en faveur du mouvement sioniste, puis de l’Etat d’Israël. Il est néanmoins discutable d’éluder la responsabilité de certains dirigeants palestiniens dans les deux désastres historiques que sont la Nakba, la « catastrophe » de 1948, avec l’exode de plus de la moitié de la population arabe de Palestine, et la catastrophe en cours dans la bande de Gaza, d’ores et déjà ravagée.
Dans les deux cas, des mouvements palestiniens en lutte ouverte contre d’autres factions palestiniennes ont fait passer leurs intérêts partisans avant la cause nationale qu’ils prétendaient défendre. Dans les deux cas, ils ont commis plus qu’un crime, mais une faute stratégique, Haj Amin Al-Husseini en s’associant au nazisme en 1941, le Hamas en perpétrant le bain de sang du 7 octobre 2023. » Ce ne sont que les deux premiers paragraphes de son texte que je t’invite à lire.

Lis aussi l’article « Les fascinations morbides de la gauche radicale » écrit par Emmanuel Debono, rédacteur en chef du magazine de la LICRA. Extrait (3) :
« C’est ainsi qu’une partie de l’extrême gauche et certains de ses alliés continuent de la même façon à sublimer les actes commis par le Hamas et ses alliés, ainsi que la guerre d’éradication menée contre Israël, dans la vision irénique d’une guerre juste contre l’oppresseur sioniste. Qu’importe la Charte du Hamas, nourrie d’un complotisme antisémite destructeur, qu’importe la terreur imposée par les fondamentalistes religieux sur les Gazaouis et la transformation du petit territoire palestinien en base armée, construite avec le détournement de l’aide internationale – et notamment européenne. Qu’importe la géopolitique dans laquelle s’insère la guerre qui a suivi le 7-Octobre, le rôle néfaste de l’Iran et de ses proxys palestiniens, libanais et yéménites, ou le rôle trouble du Qatar… Israël est intrinsèquement coupable, par le principe même de son existence. Tout est donc permis contre lui, y compris, et surtout, l’aveuglement idéologique. »


Antisémitisme

Tu me parles du « soi-disant antisémitisme de la gauche, que les gens "raisonnables et pondérés" du centre s'échinent à décortiquer dans les prises de position hostiles envers Israël (et son apartheid, sa politique raciste, son occupation illégale de territoire, ses meurtres de civils, etc). »
Je ne dénonce pas l’antisémitisme de la gauche, mais d’une partie de la gauche. Il est devenu courant, quasi normal chez certains élus de LFI. Et en hausse considérable un peu partout non pas depuis mais dès le 7 octobre 2023. Depuis ce jour-là, depuis que des Israéliens ont été sauvagement assassinés, des femmes violées et éventrées, des bébés tués, depuis lors, des tas de gens, un peu partout, clament ouvertement leur haine des juifs. Et ça, je m’excuserai pas d’en être glacé.


« Depuis l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, la France connaît une recrudescence de faits antisémites. Les Assises de lutte contre l'antisémitisme ont réuni du 27 février au 28 avril 2025 deux groupes de travail, l'un dédié à l'éducation, l'autre à la justice. (…)
Un antisémitisme grandissant
En France, on recense : 1 570 actes antisémites ayant donné lieu à un dépôt de plainte en 2024 (après 1 676 en 2023). 65% d’entre eux sont des atteintes aux personnes : 652 gestes ou propos menaçants et 106 violences physiques. Au premier trimestre 2025, on compte déjà 280 faits antisémites ; 1 670 faits antisémites en milieu scolaire et universitaire durant l’année 2023-2024, contre 400 en 2022-2023 (+317%). Les équipes académiques soulignent la récurrence des apologies du nazisme. » (4)

Je lis en ce moment « Que faire des juifs ? » de Yoann Sfar (Les Arènes). Je lis cette brique de 550 pages par petits morceaux, tant cette lecture est éprouvante, relatant des faits antisémites, anciens comme actuels, tous plus révulsants les uns que les autres. La question que pose Yoann Sfar a tout son sens : les Juifs ont été chassés de tous les pays arabes où ils vivaient depuis toujours, on a tenté de les exterminer en Europe et certaines personnes n’ont pour objectif dans la vie que la disparition d’Israël. Donc que faire des juifs ? 

Tu écris encore : « C’est fou cette tendance à ne parler que de l'antisémitisme (qui est souvent attribué à tort à des positions antisionistes) alors que les crimes racistes en tout genres augmentent, il y a encore deux semaines une CHASSE AU NEGRE a eu lieu dans la creuse, c'est peut-être anecdotique mais ça me semble révélateur de la dangerosité de la montée de l'extrême droite. »
Je te réponds : « c’est fou cette tendance à refuser de voir cette progression inquiétante de l’antisémitisme et à affirmer qu’on ne parle que de cela et non pas aussi du racisme. (De nouveau, tu me dis : ne parle pas de ceci, mais plutôt de cela !) Rien dans ce que j’écris sur ce blog depuis dix-huit ans, rien dans ce que je fais et ai fait dans ma vie ne te permet de laisser entendre que je ne dénoncerai que l’antisémitisme et pas le racisme. Ces deux types de rejet sont aussi inquiétants et abjects. Et il faut les dénoncer et lutter contre eux. Ce que j’ai toujours fait. 

Enfin, tu écris « Et la différence des réaction du gouvernement français face à des actes antisémites ou islamophobes est caricaturale… » Si je te comprends bien, tu considères sans doute qu’on ne dénonce pas suffisamment l’islamophobie. En lisant de nombreux billets de ce blog, tu me considèreras sûrement comme islamophobe. Ce mot a été inventé pour éviter qu’on critique la religion musulmane. Ce qu’on a le droit, et je dirais même le devoir, de faire par rapport à toute religion (les meilleurs moyens qu’on ait inventés pour coloniser les esprits et les corps). Je refuse ce mot d’islamophobie. Soit on parle de racisme et c’est évidemment condamnable, soit on parle de critique d’une religion et c’est sain, comme de critiquer toute idée. 

Voilà, cher neveu anonyme, mes réactions aux tiennes. Et j’avais (j’ai encore) bien des choses à dire. Toute situation est complexe et il faut l’accepter. J’essaie de rester un esprit libre, de ne pas hurler avec la meute. Il faut rester critique, ne pas être naïf par rapport aux jeux (dangereux) dans lesquels certains nous enferment ou tentent de le faire. Je me méfie des slogans faciles, des mots à l’emporte-pièce et je refuse les injonctions à me positionner dans tel ou tel camp, ce qui ne signifie pas que je n’en ai pas. Je suis du côté de l’humanisme, de l’écologie, de la solidarité, du féminisme, de la laïcité, de l’universalisme, des Lumières… J’essaie de garder un regard ouvert, critique et, quand c’est possible, ironique, voire provocateur j’en conviens, de ne pas m‘enfermer dans un point de vue unique. 
On peut évidemment discuter de tout ceci. On peut aussi le faire en privé, ce qui me permettra de savoir qui tu es !

Je t’embrasse.

Michel


(1) Jean-Yves Camus, « Langue de bois », Charlie Hebdo, 27.8.2025.
(2) https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2025/08/31/l-ecrasante-responsabilite-du-hamas-dans-la-catastrophe-palestinienne_6637570_6116995.html
(3) https://www.leddv.fr/opinion/editorial/les-fascinations-morbides-de-la-gauche-radicale-20250720
(4) « Montée de l'antisémitisme en France : une situation « alarmante" (Vie publique - République française, 5.5.2025)
https://www.vie-publique.fr/en-bref/298423-antisemitisme-en-france-une-situation-alarmante
(*) Post-scriptum : à écouter le dernier billet de Sophia Aram sur France Inter :
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-mardi-02-septembre-2025-4122067
A lire : https://www.leddv.fr/analyse/lart-de-la-guerre-et-lirregardable-folie-divine-propagande-et-perversion-humaine-20250816

lundi 11 août 2025

Une autre voix

On l'a écrit déjà, dans le conflit israélo-palestinien, ce qui compte pour chacun des deux camps, c'est l'éradication de celui d'en face beaucoup plus que l'intérêt des siens. Le gouvernement israélien veut (rêve de) supprimer le Hamas bien plus qu'obtenir la libération des otages, tandis que le Hamas veut voir disparaître Israël de la carte, qu'importent les souffrances endurées par les Gazaouis.

Voilà que Netanyahou annonce vouloir occuper l'ensemble de la bande Gaza, au mépris de l'avis du chef d’état-major des forces israéliennes qui a dit tout le mal qu’il pense du plan du Premier ministre. "Si le Général Zamir s’exprime ainsi - et c’est très rare de la part d’un militaire à ce niveau de responsabilité - c’est qu’il voit bien que son armée est devenue l’instrument d’une manœuvre politique", affirmait ce matin sur France Inter l'éditorialiste Guillaume Auda (1). Qui pâtira de cette occupation ? Les otages israéliens et la population gazaouie. Son pari : forcer le Hamas à négocier, même si "rien n’indique que le Hamas veuille bouger. Il garde en mémoire qu’en mars dernier, c’est le Premier ministre israélien qui a rompu la trêve et de fait interrompu le processus de libération des otages."
"Si ce pari échoue, alors l’issue serait de déplacer un million d’habitants sans savoir où les installer sur un territoire en grande partie détruit soumis à de constants bombardements, tout cela sur fond de désastre humanitaire. C’est irréaliste ! (...) D'un côté, vous avez Benjamin Netanyahu dont toutes les décisions semblent guidées par la volonté de se maintenir au pouvoir. Il ménage ses alliés d’extrême droite des jusqu’au-boutistes enclins à sacrifier les otages. Et puis de l’autre, vous avez le Hamas prêt à assumer des jours, des semaines ou peut-être des mois encore le supplice de son propre peuple. Le mouvement islamiste semble déterminé pour sa part à ne pas disparaître de l’équation palestinienne. Dans cette course à la mort, les deux parties au conflit jouent leur survie politique. Deux cynismes qui entrent en collision au péril des vingt derniers otages vivants et de la population palestinienne."

La population gazaouie est prise entre deux feux. L'avocat palestinien Moumen al-Natour vit à Gaza où il lutte depuis des années contre le Hamas. En 2019, il a cofondé le mouvement de protestation « We want to live ». Il a été arrêté à plusieurs reprises et, comme d'autres opposants au Hamas, torturé par ce dernier. La Neue Zürcher Zeitung (NZZ, quotidien suisse en langue allemande) l'a récemment interviewé (2).
Avec sa famille, il vit dans les ruines de sa maison à Gaza. "Comme je suis persécuté par le Hamas, je vais bientôt déménager. La misère est grande. Le Hamas aggrave la situation, car ses partisans volent la plupart des biens humanitaires, avec l'aide de bandes alliées et de voleurs. Presque toute la nourriture vendue sur les marchés provient des camions volés."
Les responsabilités de la misère et de la famine "bien réelle"et "dangereuse" dont souffrent les Gazaouis sont partagées selon lui. "Israël et le Hamas sont tout autant responsables. Le Hamas vole la nourriture des habitants, c'est leur seule source de revenus. Israël est responsable de l'absence de zone de sécurité humanitaire à Gaza, où les gens pourraient se procurer de la nourriture ou recevoir des soins médicaux. Cette zone devrait être surveillée par une tierce partie, ni le Hamas ni Israël. Ce serait la clé pour sauver les habitants de Gaza. Si les Israéliens s'en étaient occupés dès le début, beaucoup de gens seraient encore en vie. Ils savaient bien que le Hamas utilise les gens comme boucliers humains, qu'il sacrifie les femmes et les enfants."
Le Hamas, dit Moumen al-Natour, "a probablement perdu plus de 60 % de son personnel militaire, mais il est toujours capable de diriger des bandes loyales. Il se venge des dissidents et de ceux qui le critiquent. Il leur brise les jambes, certains sont tués ou emmenés dans des quartiers reculés de la ville". L'avocat s'oppose depuis longtemps au mouvement terroriste. "Le Hamas est une organisation radicale et totalitaire qui réprime les manifestations par la violence et les arrestations. Mais nous devons prendre ce risque, nous devons élever la voix pour tous ceux qui, dans le monde, veulent dire : Gaza n'est pas le Hamas. Et le Hamas n'est pas Gaza."
Selon lui, une majorité de la population est désormais opposée au Hamas. "Même ceux qui étaient pour avant le 7 octobre les appellent à abandonner enfin. Ils veulent retrouver une vie normale. Il y a quelques jours, des pays européens et arabes ont appelé à désarmer le Hamas. Même le Qatar, qui a armé et financé le Hamas, l'exige. J'espère que c'est la position réelle du Qatar. Peut-être s'agit-il seulement de déclarations destinées aux médias et à l'opinion publique occidentale. Car qui accueille le Hamas, qui héberge ses entreprises, qui le soutient dans les médias, sur Al-Jazeera ? Le Qatar ! Si les Qataris sont sérieux, ils devraient arrêter les dirigeants du Hamas et confisquer leurs biens. Ils devraient donner cet argent à la population qui souffre."
Moumen al-Natour est très critique par rapport à Al-Jazeera. "Le Hamas s'est forgé une forte influence dans les médias. Il est soutenu par la chaîne internationale Al-Jazeera, contrôlée par le Qatar, qui cite principalement des voix favorables au Hamas. Ceux qui pensent autrement à Gaza ont peur. Les gens comme moi ont rarement une tribune. C'est pourquoi nous appelons les médias à s'ouvrir et à ne pas faire confiance à des médias comme Al-Jazeera."
Critique aussi par rapport aux manifestations Free Palestine. "Toutes ces manifestations ne servent à rien à la population de Gaza. Personnellement, je vois les choses ainsi : ces manifestants aident le Hamas, pas la population de Gaza. J'ai vu des photos de manifestants habillés comme Abu Obeida (un porte-parole du Hamas). Mais je n'ai jamais vu de manifestants qui reprenaient notre revendication d'une zone de sécurité humanitaire."
Quelle issue à ce conflit sanglant ? "Il y a deux possibilités : soit le Hamas capitule, soit des zones de sécurité démilitarisées sont mises en place de toute urgence, qui ne soient pas exposées aux bombardements israéliens. Si le Hamas ne capitule pas et qu'il n'y a pas de véritables zones de sécurité, il y aura des décennies de tueries."

Mais le Hamas capitulera-t-il un jour face à un Israël honni (et qui en ce moment fait ce qu'il faut pour l'être plus encore) ? Comme sa charte l'indique, le mouvement islamiste et antisémite rejette la négociation : "il n'y aura de solution à la cause palestinienne que par le jihad. Quant aux initiatives, propositions et autres conférences internationales, ce ne sont que pertes de temps et activités futiles" (3).
Il y a urgence à sortir de la bienveillance naïve - ou du cynisme. On ne soutiendra réellement les Gazaouis qu'en s'opposant au gouvernement Netanyahou ET au Hamas - et donc au Qatar. 

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-lundi-11-aout-2025-1166926
(2) https://www.nzz.ch/feuilleton/anruf-nach-gaza-fast-alles-essen-wird-von-der-hamas-geklaut-ld.1895932?fbclid=IwY2xjawMC6YdleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFhRDFNazBtdmRqVUJZcDJVAR4-YiQY2FL1kBTzib8gOllGbWOb5A4qSbDnEoVXcBIO9nQUufFQeMDU60v9tg_aem_hoJeYwyTRBxAXbcYCL6GaQ
(3) Extraits de la charte du Hamas de 1988, cités par Thomas Snégaroff et Vincent Lemire in "Israël / Palestine - anatomie d'un conflit", Les Arènes - France Inter, 2024, pp. 109-111.



lundi 4 août 2025

Le mépris des siens et des autres

C'est un conflit sur lequel tant de gens se posent en experts et ont un avis arrêté. Les jugements émis aux comptoirs des bistros ou sur les réseaux prétendument sociaux (c'est parfois la même chose) sont définitifs et font loi. Il y a les méchants Israéliens qui commettent un génocide (1) et les gentils Palestiniens qui sont d'éternelles victimes. Et tant pis si la situation est pourtant d'une complexité inouïe et le cynisme partagé. La compassion et l'indignation ne font pas la vérité et bien malin qui la connaît.

La propagande des deux camps fonctionne bien pour démontrer que chacun est dans son droit et est le seul à souffrir. Une bonne partie des Gazaouis souffre de la faim et leur recherche de nourriture se fait trop souvent au péril de leur vie parce qu'ils sont sous la menace de tirs de mercenaires américains ou de l'armée israélienne et parfois aussi, affirment certaine sources, de tireurs du Hamas.
Parfois on apprend qu'une image d'un enfant décharné présenté comme souffrant de malnutrition était en réalité celle d'un petit malade souffrant d'une maladie rare. Tous les jours, les journaux télévisés nous montrent des gens se battant pour obtenir de la nourriture, des images d'enfants mourant de faim. Mais on se le demande : d'où viennent ces images ? Parmi ses nombreux torts, l'armée israélienne a celui d'avoir interdit l'accès à la bande de Gaza à la presse étrangère. On aimerait que les médias nous indiquent d'où viennent alors les images qu'ils diffusent : de l'armée israélienne ? du Hamas ? de qui ?

Récemment, le Hamas et un autre groupe armé à Gaza ont publié des vidéos de deux otages israéliens encagés et décharnés. "Plus qu’un levier de négociation, ces images sont utilisées comme des armes de guerre par le groupe terroriste, estimait ce matin sur France Inter le journaliste Guillaume Auda (2). "Des otages israéliens contraints de se prêter sous l’œil macabre d’une caméra et la menace d’une arme à feu à des mises en scène tout droit sorties d’esprits malades. Ceux de leurs geôliers du Hamas avec en toile de fond un simulacre d’exécution." L'un de ces otages, une pelle à la main, est sommé de creuser sa propre tombe." L'homme n'a plus que la peau sur les os. "De la nourriture, dit-il, il n’y en a pas ! Et c’est vrai, qu’il n’y en a pas de nourriture ou très peu pour les otages. Il y en a pas assez non plus de nourriture pour les deux millions de palestiniens qui vivent assiégés par Israël à Gaza. En revanche, il y en a sans doute en large quantité, des denrées pour les hommes qui filment ces images car le Hamas lui même affaibli a encore les moyens de mener sa guérilla et de manger à sa faim." 
Pour Guillaume Auda, "ce qu’illustrent ces images, c’est le piège mortel dans lequel sont enfermés ces deux peuples israélien et palestinien. D’une part, elles ont eu pour effet de renforcer l’intransigeance de leurs dirigeants. Désormais Israël exige la libération de tous les otages en un bloc et le désarmement du Hamas, en clair sa capitulation sous forme d’ultimatum. Refus catégorique font savoir ses porte-voix tant qu’un Etat palestinien ne verra pas le jour avec Jérusalem pour capitale. Autant dire qu’à ce stade l’impasse est totale." Les souffrances des deux peuples risquent de se poursuivre encore longtemps. "Celles des familles d’otages et de leurs proches en Israël dont les plaies ne se refermeront pas tant qu’ils ne seront tous pas rentrés. Et puis de l’autre côté, la population à Gaza coincée entre les bombardements israéliens, la famine qui menace et la férule du mouvement islamiste."

"Le drame de Gaza, écrit Caroline Fourest dans Franc-Tireur (3), c’est la définition de l’enfer. Celui de civils gazaouis piégés par le Hamas, qui s’en sert comme boucliers humains, et par l’armée israélienne, qui les traite comme des dommages collatéraux. Le drame de Gaza, ce n’est pas un génocide (1), mais une très sale guerre née d’un pogrom, menée par une armée puissante décidée à éliminer un voisin ayant juré sa mort, quoi qu’il en coûte. Un coût inhumain."

Dans Charlie Hebdo (4), son rédacteur en chef Gérard Biard dénonce les tirs de l'armée israélienne sur des foules qui cherchent juste à se nourrir et ne constituent aucune menace. "Si le mépris qu'ont Netanyahou  et d'autres responsables et élus israéliens pour la vie des Palestiniens  - et par la même occasion pour la vie des otages israéliens toujours détenus à Gaza - est patent, le Hamas a lui aussi prouvé qu'il faisait peu de cas du sort de sa population, qu'il considère avant tout comme un bouclier humain et une chair sacrificielle pour la cause. Plus les Gazaouis souffrent et meurent, de faim, de soif ou sous les balles, plus il est facile de faire d'Israël le monstre absolu - et force est de reconnaître que c'est de plus en plus facile...  (5) La famine est une arme de guerre. Mais il ne faut pas oublier que cette guerre-là est aussi une guerre de communication. Qu'Israël a déjà perdue."

Peut-on entrevoir malgré tout une lueur d'espoir ? "S’il existe un chemin, c’est celui ouvert par la Conférence de l’ONU sur la solution à deux Etats, estime Guillaume Auda. Où pour la première fois des pays comme l’Égypte, le Qatar, la Turquie et même la Ligue arabe en tant qu’organisation appuient la liquidation militaire du mouvement islamiste et l’émergence d’une alternative palestinienne crédible en échange d’une reconnaissance mutuelle Israël - Palestine. Un horizon politique donc, c’est le seul moyen d’obtenir un cessez-le-feu durable, de mettre fin au calvaire des otages et à cette guerre à Gaza où deux millions de Palestiniens n’ont plus aucun recours ni contre la férocité de l’armée israélienne, ni contre le Hamas et son cynisme mortifère."

(1) Sur la notion de génocide, lire l'analyse de Joël Kotek, historien des génocides, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, Président de l’Institut Jonathas :
https://www.leddv.fr/analyse/le-mot-de-trop-reflexions-sur-le-terme-genocide-et-son-usage-contre-israel-20250625
L'écrivain israélien David Grossman parle, lui, maintenant, de génocide :
https://www.lemonde.fr/international/article/2025/08/03/david-grossman-celebre-ecrivain-israelien-qualifie-de-genocide-les-actions-d-israel-dans-la-bande-de-gaza_6626397_3210.html
(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-lundi-04-aout-2025-4694066
(3) Caroline Fourest, "Le Drame de Gaza", Franc-Tireur, 30.7.2025.
(4) "Gérard Biard, "L'info à l'os", Charlie Hebdo, 30.7.2025.
(5) "La population gazaouie paie le prix d’une stratégie calculée. Yahya Sinwar, chef du bureau politique du Hamas et l’un des architectes de l’attaque du 7-Octobre, abattu le 16 octobre 2024 à Rafah, l’écrivait déjà dans un message adressé aux dirigeants du Hamas réfugiés au Qatar : « L’effusion de sang profitera au Hamas. » Et il n’avait pas tort.", Joël Kotek, op. cit.


mercredi 18 juin 2025

Religions suicidaires

Certaines personnes restent convaincues que les religions vont sauver le monde. Elles le mettent à feu et à sang. La guerre des religions bat son plein actuellement. Entre le Hamas et le gouvernement israélien et entre ce dernier et le gouvernement iranien.
"Les sionistes religieux sont persuadés qu'Israël est entré dans une période eschatologique (1), affirme le journaliste Charles Enderlin, ancien chef de bureau de France 2 à Jérusalem. Pour eux, tous les évènements auxquels on assiste ont été décidés par Dieu. Le Messie va arriver." (2) Charles Enderlin préfère parler de messianiques plutôt que de suprémacistes. "En miroir, les djihadistes sont tout autant dans l'eschatologie. Le cheikh Ahmed Yacine, le fondateur du Hamas, avait établi une théologie fondée sur la sourate 17 du Coran et conclu qu'Israël disparaîtrait d'ici à 2027. C'est sur la base de cette vision que les chefs du Hamas ont commis l'attaque terroriste du 7 octobre. Les fondamentalistes musulmans et juifs ont bel et bien lancé une guerre de religion."
Des deux côtés, le grand rêve, c'est l'anéantissement de l'autre et la création d'un Etat théocratique. "L'actuel gouvernement (israélien) transforme le pays en un Etat quasi théocratique, discriminant les non-Juifs", constate Charles Enderlin. "Benyamin Netanyahou suit l'idéologie de son père, l'historien Benzion Netanyahou, qui était opposé à tout accord avec les Arabes et à toute concession aux Palestiniens. Il était l'ennemi juré de Ben Gourion et des socialistes juifs. Ce sont les raisons pour lesquelles son fils a fait alliance avec les sionistes religieux messianiques, le mouvement raciste dirigé par Itamar Ben Gvir et les ultraorthodoxes opposés à la laïcité. Et oui, selon moi, ce gouvernement représente un danger existentiel pour Israël." Par sa violence excessive, ce gouvernement est en train de se faire mettre au ban de la société mondiale, ce que cherchait visiblement le Hamas avec les réactions attendues à son attaque barbare du 7 octobre et ce qu'il cherche toujours en refusant tout cessez-le-feu et la libération des otages.
Le Hamas et le gouvernement théocratique iranien ne sont animés que par leur haine des Juifs et d'Israël. Le sort des Palestiniens n'est pas leur souci, seul compte leur objectif de jeter à la mer tous les Israéliens.
Finalement, ces obsessions aveuglantes mènent les uns et les autres à une attitude suicidaire.

(1) Le Larousse définit l'eschatologie comme les "doctrines et croyances relatives aux fins dernières de l'homme et de l'Univers".
(2) "Les fondamentalismes musulmans et juifs ont bel et bien lancé une guerre de religion", Charlie Hebdo, 14.5.2025.

lundi 9 juin 2025

Des suicides assassins

Le gouvernement israélien n'a visiblement plus aucune limite. La vengeance compréhensible des attaques barbares du 7 octobre semble inextinguible et ne prendra fin que quand les habitants de Gaza seront tous morts ou exilés. De son côté, le Hamas n'exprime aucune envie de voir cesser le massacre des siens, pas plus que de libérer les otages israéliens. Tout cela doit s'arrêter immédiatement, comme l'affirment de nombreuses personnalités françaises qui appellent l'Union européenne à agir et exhortent le président français à l'organisation d'un congrès mondial pour la paix, ouvert à la société civile, dont les objectifs seraient les suivants (1).

"1. Les Israéliens et les Palestiniens ont le droit les uns et les autres à un Etat souverain, constitué selon les normes démocratiques, respectueux de l’Etat de droit et dont la sécurité est garantie. Ils doivent l’accepter les uns et les autres et se reconnaître mutuellement.
2. Tous les otages vivants et les dépouilles de ceux qui sont morts doivent être rendus. L’intervention militaire d’Israël à Gaza doit s’arrêter immédiatement. Le Hamas doit rendre les armes. Gaza doit être administrée par une autorité palestinienne ou arabe à laquelle l’organisation terroriste ne participe pas. Ce sont les concours financiers des pays arabes qui assureront sa reconstruction. De nouvelles élections doivent être organisées en Israël.
3. Les négociations doivent s’engager entre Israéliens et Palestiniens sur la base, entre autres, des « paramètres Clinton » de 2000, de l’initiative arabe de 2002, de l’initiative de Genève de 2003, des propositions Nasser al-Qidwa/Ehoud Olmert de 2024 qui, les unes après les autres, ont permis de préciser les contours possibles des solutions à apporter aux différents problèmes épineux que sont le tracé des frontières, le sort des colonies israéliennes dans une Cisjordanie qui doit évidemment faire partie de l’Etat palestinien, le statut de Jérusalem, la question du droit au retour… Il devra sans doute être envisagée une démilitarisation provisoire de l’Etat palestinien avec des garanties internationales pour sa sécurité.
4. Les pays démocratiques doivent lutter de toutes leurs forces pour combattre chez eux l’antisémitisme et la haine contre les musulmans. Etre sioniste n’est pas un crime, être pro-palestiniens non plus. L’un et l’autre points de vue doivent pouvoir s’exprimer librement dès lors qu’ils ne recourent pas à un discours de haine, ne nient pas le droit à l’existence de l’autre ni ne le déshumanisent. Les Palestiniens ne sont pas des nazis et les Israéliens non plus. Les musulmans ne sont pas comptables des crimes du Hamas ni les juifs responsables de l’extrême droite israélienne. Les juifs et les musulmans ont droit à une existence normale et sûre dans les pays où ils vivent quoi qu’il arrive au Proche-Orient. (...)
5. Les forces politiques qui instrumentalisent le conflit, exacerbent les tensions entre les juifs et les musulmans, jettent de l’huile sur le feu par des propos excessifs et des anathèmes inutiles doivent être combattues et mises au ban du débat public."

Ces objectifs semblent tomber sous le sens, mais la raison et la guerre ne font jamais bon ménage. La haine réciproque que se vouent le Hamas et l'actuel gouvernement israélien les entraîne dans une forme de suicide qui emporte tant de vies innocentes. 

 (1) https://www.nouvelobs.com/monde/20250603.OBS104551/israel-palestine-l-appel-de-152-personnalites-pour-un-congres-mondial-pour-la-paix.html

vendredi 17 janvier 2025

Enfin ?

C'est peut-être un long cauchemar qui se termine, estime (1) l'historien israélien Elie Barnavi qui exprime aussi son angoisse : l'annonce d'un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas se concrétisera-t-elle ? Dans l'ensemble, c'est quand même le soulagement qui domine. Mais Netanyahou, dit-il, présente cet accord de cessez-le-feu comme provisoire. Il semble s'aligner sur les positions de ses partenaires d'extrême droite qui veulent que la guerre recommence ensuite.
"Pour Netanyahou, analyse Pierre Haski (2), la situation est ambigüe. D’un côté, il a remporté des succès tactiques importants : il a éliminé Yahia Sinwar, le chef du Hamas ; il a fait payer un prix très élevé aux Palestiniens de Gaza pour le 7 octobre ; et il a en partie détruit le potentiel militaire du groupe islamiste palestinien. Mais il n’a pas atteint l’objectif annoncé initialement d’éradiquer le Hamas : ses membres ont refait surface dès hier (mercredi) soir dans les scènes de liesse qui ont accompagné l’annonce du cessez-le-feu ; survivre était devenu le principal objectif du Hamas." De nombreux observateurs constatent que le projet d'élimination totale du Hamas ne pourra jamais être atteint : plus ses combattants sont tués, plus nombreux sont ceux qui rejoignent les rangs du mouvement terroriste.
Par ailleurs, Netanyahou a cédé sous pression de Trump mais doit gérer ses alliés d’extrême droite qui rêvaient d’une recolonisation de la bande de Gaza.
"Si l’accord est bien mis en œuvre dans toutes ses phases, et c’est un grand « si »…, estime encore Pierre Haski, la phase militaire cèdera donc la place à une phase politique. Avec un grand vide, car rien n’est encore acquis, rien n’est même pensé. C’était la grande faiblesse de Netanyahou depuis le début : il n’avait pas de plan pour le « jour d’après » (...). Ce jour approche, et la nature a horreur du vide. Qui va contrôler Gaza, son administration, sa reconstruction, sa sécurité ?"
Elie Barnavi voit l'Arabie saoudite, le Qatar et l'Egypte gérer la bande Gaza avec l'aide de l'Autorité palestinienne, même si elle est très affaiblie.
En tout cas, "un cessez-le-feu sans perspective politique dans la foulée est la garantie de répétition des horreurs que vient de vivre cette région, affirme encore Pierre Haski. L’absence de solution politique n’efface pas les problèmes, elle les aggrave, c’est la leçon de décennies d’histoire au Proche-Orient trop longtemps ignorée."
On veut croire qu'une paix est possible, enfin possible, mais on repense à ce qu'écrivait le journaliste israélien Amir Tibon dans "Les Portes de Gaza" (3) : "Il n'y a plus de leaders dans ce pays aujourd'hui - ni du côté israélien, ni du côté palestinien. Ils sont remplacés par des psychopathes et des hommes égocentriques : certains d'entre eux rêvent d'une guerre sans fin et de l'anéantissement de l'autre camp, quel qu'en soit le prix ; d'autres sont trop faibles et incapables de s'opposer à ceux qui nous ont tous entraînés dans ce cauchemar. Ils ne se soucient pas le moins du monde de créer un avenir meilleur pour les générations à venir, et encore moins d'assurer la paix, aujourd'hui pour mes filles et leurs amis, ou pour les innombrables enfants qui souffrent des horreurs de cette guerre dans les nouveaux camps de réfugiés de Gaza."

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/grille-programmes?date=16-01-2025
(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-jeudi-16-janvier-2025-6907017
(3) Christian Bourgois éditeur, 2024.

dimanche 17 novembre 2024

Jusqu'auboutistes

C'est une guerre à laquelle on ne voit pas d'issue. Un peu moins encore depuis le 5 novembre dernier, quand Benjamin Nétanyahou a limogé son ministre de la Défense. Qui peut encore freiner le premier ministre israélien dans cette guerre qui oppose son pays aux islamistes du Hamas, du Hezbollah et d'Iran ?
Yoav Gallant explique avoir été limogé à cause de son opposition à l'exemption du service militaire pour une partie des ultraorthodoxes, à cause de ses positions en faveur d'un accord pour le retour des otages et sur la fin des combats contre le Hezbollah et à cause de sa volonté de voir créer une commission d'enquête sur le 7 octobre.
Gallant était le représentant de l'opposition au sein du gouvernement et du cabinet de sécurité nationale. Ce limogeage est "irresponsable, clivant et dangereux pour Israël", estime le directeur de la rédaction du Times of Israël. Un de ses confrères journalistes considère que Nétanyahou "a placé sa survie politique au-dessus des intérêts fondamentaux de l'Etat". Certains analystes craignent une purge à grande échelle qui lui permettra de perpétuer et étendre son contrôle sur le pays. D'autres responsables sécuritaires et judiciaires seraient désormais dans la ligne de mire du premier ministre qui est "engagé dans une fuite constante de ses responsabilités pour la calamité du 7 octobre" et dans une "marche effrénée vers le pouvoir absolu", écrit le journal de droite Israël Hayom. 
Nétanyahou se sentirait plus légitime encore dans cette marche depuis l'élection de Trump. "Nétanyahou et Trump ont en commun l'isolationnisme ultranationaliste et le mépris des règles, des lois et des institutions, estime le quotidien de gauche Ha'Aretz. A leurs yeux, les contrepouvoirs ne les concernent pas, ils doivent pouvoir gouverner sans entraves." (1)
Comment le futur président américain agira-t-il, lui qui se targue de pouvoir régler des guerres en un claquement de doigt ? On connaît sa fascination pour les hommes forts.  "Donald Trump a dit à de multiples reprises vouloir avant toute chose « la paix » au Moyen-Orient, écrit Le Monde (2). Mais le républicain entend par là une paix des forts, avec Israël au centre du jeu, et le droit international relégué aux oubliettes." Trump n'a que mépris pour ceux qui poussent Israël à un cessez-le-feu à Gaza et au Liban. "Déjà, la perspective de son arrivée au pouvoir constitue une victoire sur d’autres fronts, à commencer par la promesse d’une accélération de la colonisation en Cisjordanie. "(...) "L’idée de recoloniser Gaza pourrait même trouver grâce aux yeux de Donald Trump. Il a évoqué, lors d’un discours prononcé le jour de la commémoration du 7-Octobre, le fait qu’après sa reconstruction l’enclave « pourrait être encore mieux que Monaco ». Comprendre : projets immobiliers mirobolants, yachts, front de mer. Certainement pas : reconstitution d’une ville palestinienne. Un langage plus qu’apprécié en Israël." Une véritable paix, durable, n'est pas pour demain ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni en Israël. Pas plus qu'en Ukraine.
La paix n'est pas une histoire d'hommes forts.

(1) "Nétanyahou, seul maître à bord", Le Courrier international, 14.11.2024.
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/11/08/israel-la-victoire-de-donald-trump-une-promesse-de-carte-blanche-pour-benyamin-netanyahou_6383214_3210.html

samedi 19 octobre 2024

Aveuglés par leur ego

Sinouar aura été un aussi piètre stratège que Poutine. Quoi qu'ils en pensent, il ne suffit pas de se prendre pour un grand homme pour l'être. Comme bien d'autres, l'un comme l'autre ont le sang de leurs compatriotes sur les mains. Et ils ont exacerbé le nationalisme chez ceux qu'ils voulaient anéantir.
Poutine pensait prendre en trois jours l'Ukraine. Il est responsable de centaines de milliers de morts dans les deux camps et surtout dans le sien (1).
Sinouar pensait que son attaque du 7 octobre 2023, d'une ampleur et d'une violence inédites, allait entraîner dans sa guerre le Hezbollah et l'Iran et que son grand rêve allait se réaliser : la destruction de l'Etat d'Israël. Et c'est Gaza qui est à terre et ce sont plus de 40.000 Gazaouis qui ont été tués. "Rétrospectivement, sa décision de lancer une attaque surprise contre Israël avec pour ordre de tuer, torturer et violer des civils – hommes, femmes, enfants ou bébés – aura été le fruit de son aveuglement, écrit Yossi Melman dans le quotidien israélien Ha'Aretz (2). Ce fut une erreur fatale. Contrairement à ce qu’il croyait, l’Iran et le Hezbollah ne l’ont pas rejoint dans sa tentative de détruire l’État hébreu, préférant opter pour une guerre d’usure en demi-teinte. Il ne restera pas dans les livres d’histoire tel qu’il l’espérait, c’est-à-dire comme un Saladin moderne ayant libéré les musulmans du joug des hérétiques pour leur rendre dignité, mais plutôt comme un nom de plus sur la longue liste des dirigeants palestiniens ayant attiré de nouvelles calamités sur leur peuple."

Rien n'indique que cette mort puisse signer la fin de la guerre. Ha'Aretz rappelle la longue liste de noms de dirigeants et de chefs d’organisations terroristes (Hamas, Hezbollah, Djihad islamique palestinien) qui ont tous été tués par l’armée israélienne. "Pourtant leurs organisations, malgré les nombreux revers infligés, continuent de prospérer, motivées par cette idéologie islamiste délétère. On dit que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables. Et Yahya Sinwar va sans aucun doute être remplacé par son frère Mohammed, un chef du Hamas, qui est toujours à Gaza."

Le quotidien israélien voit deux conséquences probables à cette mort.
Faute d'interlocuteur à Gaza, il est probable que les derniers otages (une centaine, mais sans doute seulement une dizaine encore en vie) soient exécutés par vengeance. "L’autre conséquence, c’est que la possibilité d’un cessez-le-feu et de négociations s’éloigne encore davantage. Il sera très tentant pour Nétanyahou et son cabinet d’extrême droite de prendre le contrôle total de Gaza pour ensuite l’annexer et, comme nous l’a montré l’histoire de la Cisjordanie, construire de nouvelles colonies juives et confisquer les terres palestiniennes." Mais surtout, écrit encore Yossi Melman, "la mort de Sinwar va conforter Nétanyahou dans son ego démesuré et sa folie meurtrière. Il n’a aucune envie de mettre fin à la guerre à Gaza et au Liban, quel que soit le prix à payer pour les jeunes Israéliens au quotidien. Sous Nétanyahou, la société israélienne, qui a perdu, au cours de l’année écoulée, plus de 1 700 civils et soldats et était connue pour son attachement à la vie humaine, est devenue insensible. Nétanyahou et sa secte ont forgé le slogan “Victoire totale” mais, pour eux, cela veut surtout dire “Pouvoir total”."

(1) Le Wall Street Journal évaluait à la mi-septembre à un million le nombre de morts et blessés russes et ukrainiens en deux ans et demi de guerre, avec plus de deux fois plus de morts russes qu’ukrainiens : 80 000 morts et 400 000 blessés côté ukrainien et (autre évaluation, moins précise) côté russe, 200 000 morts et 400 000 blessés.
(2) https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-israel-la-mort-de-yahya-sinwar-risque-d-aggraver-le-chaos-a-gaza_223536
A lire aussi : https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/18/mort-de-yahya-sinouar-un-succes-militaire-une-opportunite-politique_6355110_3232.html



vendredi 18 octobre 2024

Mort du boucher

Ça y est, Yahya Sinouar, l'homme qui est responsable de la mort de dizaines de milliers de Palestiniens et d'Israéliens, a été tué. "Architecte" (comme écrit Le Monde) de l'attaque du 7 octobre, il a précipité toute la région dans une guerre des plus meurtrières. 
Formé par les Frères musulmans et proche du fondateur du Hamas, Ahmed Yacine, il crée à la fin des années '80, avec d'autres militants radicaux "le premier appareil de renseignement et de sécurité du mouvement islamiste palestinien, qui sera nommé « Al-Majd », « la gloire ». Le groupe se consacre à la chasse aux Palestiniens collaborant avec Israël et lutte plus largement contre tous ceux qui dévient trop ouvertement de l’idéologie islamiste de l’organisation. Son but : renforcer l’organisation de l’intérieur, quitte à interroger, torturer et tuer lui-même ses victimes, comme il s’en est vanté auprès des Israéliens – et qui lui a valu son surnom, « le Boucher de Khan Younès », sa ville d’origine." (1)
"À peine âgé d’une vingtaine d’années, il était déjà connu pour sa cruauté et son sadisme, écrit Ha'Aretz. Il s’était fait une spécialité de torturer des Palestiniens soupçonnés de collaborer avec Israël. En 1988, il avait été condamné à la prison à perpétuité pour le meurtre non pas d’ennemis israéliens, mais de Palestiniens, dont des innocents."
Il est devenu chef du Hamas dans la bande de Gaza en 2017 et y a imposé une ligne de plus en plus radicale, transformant le Hamas en un groupe armé opérationnel qui "fabrique ses propres roquettes, de plus en plus nombreuses, et à la portée de plus en plus grande". 

C'est lui a imaginé et organisé l’attaque barbare du 7 octobre 2023, la plus meurtrière de l’histoire d’Israël, sans concertation apparemment avec le Hezbollah ni l'Etat iranien, pensant pourtant qu'il serait immédiatement suivi par ces alliés et qu'ensemble ils provoqueraient « l’effondrement » de l’Etat hébreu. C'était là l'ambition d'une vie : détruire Israël. Il est mort de la sale guerre qu'il a provoquée. 

Sa mort peut-elle faire espérer la paix ou du moins un cessez-le-feu ? On a du mal à le croire. On l'espérait au Liban après la mort d'Hassan Nasrallah. Des deux (trois) côtés, on attend que le camp adverse soit le premier à jeter les armes.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/10/17/yahya-sinouar-chef-militaire-et-politique-du-hamas-architecte-de-l-attaque-du-7-octobre_6354613_3210.html
(2) https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-israel-la-mort-de-yahya-sinwar-risque-d-aggraver-le-chaos-a-gaza_223536

mardi 8 octobre 2024

Binaire toi-même

Réflexions intéressantes (comme toujours) de la rabbine Delphine Horvilleur, dans un interview à Franc-Tireur (1), par rapport à la montée de l'antisémitisme et à la mobilisation d'une bonne partie de la jeunesse non seulement pour les Palestiniens dans leur ensemble mais aussi contre tous les Juifs. "Le problème est que la jeunesse a la conviction très forte d’être dans le camp du « bien ». Dans nos livres d’histoire, il y a une réécriture historique qui donne l’impression que les « méchants » se savaient « méchants ». Or la jeunesse hitlérienne, par exemple, devait être sincèrement persuadée d’être dans le bon camp. Et cela est entretenu par des discours de binarité politique, d’une simplification du narratif inquiétante."
Depuis des décennies, pour l'extrême gauche, tout ce qui dysfonctionne dans les rapports entre Etats est imputable aux Etats-Unis. Sans eux, comment expliquer les conflits mondiaux ? Depuis la nuit des temps, les Juifs sont coupables de tous les maux. On pouvait espérer, et on l'a longtemps cru, que l'horreur absolue que représente l'Holocauste éviterait à jamais ces accusations infondées. Mais les êtres humains ont besoin d'explications simples, de boucs émissaires clairs.
" Je constate, dit encore Delphine Horvilleur, en échangeant avec eux (les jeunes) que l’urgence est de rétablir une complexité. Ce qui n’est pas simple face à l’instantanéité des réseaux sociaux. C’est une génération qui lutte contre la binarité dans les questions de genre notamment, mais qui est championne toutes catégories de la binarité politique, plus particulièrement sur ce conflit. Elle est instrumentalisée par des discours d’élus réducteurs et d’une simplification caricaturale. Il est donc nécessaire de leur proposer de complexifier la réalité du narratif auquel ils sont confrontés. En parlant avec eux des Palestiniens d’Israël, des Arabes israéliens, de la société israélienne dans sa diversité, cela brouille un discours préétabli, et cela suscite leur esprit critique. Imager, illustrer avec des exemples de parcours dont les jeunes n’entendent pas parler et ne soupçonnent pas l’existence permet de convoquer leur sensibilité et leur réflexion. "
Tant de jeunes (et de moins jeunes d'ailleurs) restent coincés dans les schémas de leur enfance, dans des répartitions "Cowboys - Indiens". Il y a les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Et ceux qui ne pensent pas comme eux sont forcément méchants. Finalement, ce sont des analyses très trumpistes. 

(1) https://www.franc-tireur.fr/antisemitisme-a-lecole-une-rentree-toxique

lundi 7 octobre 2024

Je cherche un homme

"Qu'est devenue l'humanité depuis le 7 octobre ?", interroge le journaliste Gérald Papy dans Le Vif.
Depuis que le Hamas a commis il y a un an ce pogrom d'une ampleur et d'une barbarie inouïes. Depuis que, en représailles, le gouvernement de Netanyahu s'est lancé dans une guerre sans merci aux terroristes du Hamas et du Hezbollah, causant des milliers de morts parmi les civils. Et voilà les deux peuples, palestinien et israélien, emportés dans la tourmente par des dirigeants qui se soucient beaucoup plus de leurs propres intérêts que de leur population. Et voilà l'antisémitisme qui explose un peu partout, entretenu par des fous furieux qui se plaisent à penser que tout juif dans le monde s'aligne derrière le gouvernement israélien d'extrême droite (1) et que le Hamas est un mouvement de résistance.
Pourquoi faut-il choisir un camp contre l'autre ? Il y a des victimes et des agresseurs des deux côtés. "Bien que les Israéliens et les Palestiniens vivent l'occupation et la guerre de façon très différente, ils donnent l'impression de former une image inversée, tellement ils sont semblables dans leur manière se juger victimes et de justifier leur violence, écrit Dahlia Scheindlin, chercheuse israélienne en sciences politiques (2). Pourquoi certains prennent-ils tant de plaisir pervers à jeter de l'huile sur un feu qui n'est hélas pas près de s'éteindre ?
Aujourd'hui, c'est d'hommes et de femmes de paix qu'on a besoin, pas de hurleurs, de gens agressifs qui répondent au terrorisme physique par le terrorisme intellectuel, qui ne connaissent rien à l'Histoire mais ont tout compris, qui crachent, mentent, insultent, agressent. Quand la bêtise et la haine s'ajoutent à la violence, oui, on se le demande : qu'est devenue l'humanité ?

Comme beaucoup d'autres, hélas tous ignorés par le gouvernement israélien, Elie Barnavi , ancien ambassadeur israélien en France, plaide pour un cessez-le-feu dans la bande de Gaza (3). L’armée israélienne elle-même, le réclame depuis des mois, dit-il. "Un cessez-le-feu à Gaza conduirait à la libération des otages israéliens, du moins ceux qui sont encore en vie. Un cessez-le-feu à Gaza permettrait à l’Autorité palestinienne de reprendre pied dans le territoire à l’aide d’une force multinationale, essentiellement arabe. L’élimination de Nasrallah et de l’ensemble, ou peu s’en faut, de son état-major militaire et politique aidant, un cessez-le-feu à Gaza désamorcerait la bombe libanaise. La désescalade permettrait d’enclencher un processus diplomatique visant à rétablir la souveraineté du gouvernement libanais sur la totalité de son territoire, avec une armée nationale renforcée et l’appui d’une force internationale enfin digne de ce nom ; d’assurer, sous les auspices de la France et des Etats-Unis, le règlement du (maigre) contentieux frontalier le long de la « ligne bleue » ; de permettre le retour des dizaines de milliers de déplacés israéliens dans leurs foyers. Au-delà, un cessez-le-feu à Gaza ouvrirait la perspective révolutionnaire dessinée par Joe Biden d’une normalisation rapide avec l’Arabie saoudite et, à terme, d’une alliance régionale anti-iranienne. Evidemment, le « prix » à payer serait le début d’une négociation de paix renouvelée avec les Palestiniens."

L’ancien premier ministre israélien Ehoud Olmert et Nasser Al-Qidwa, ancien ministre des affaires étrangères de l’Autorité palestinienne, proposent (4) un plan commun pour rétablir la paix dans leur région. Ils ne se connaissaient pas, ne s'étaient jamais croisés. "Nous nous sommes l’un et l’autre mis à la recherche d’un partenaire de l’autre côté, dans le respect mutuel, dans le but de mettre fin à la guerre à Gaza, de réentamer des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne et de parvenir à un accord pour que cesse ce conflit violent entre nos deux peuples." Ils savent que dans chacun des deux camps nombreux sont les jusqu'au-boutistes, qui qualifieront de trahison ou de capitulation toute tentative de mettre fin au conflit. "La guerre à Gaza doit cesser, affirment-ils. Les otages israéliens détenus par le Hamas doivent être rendus à leurs familles. Israël devra libérer un nombre convenu de prisonniers palestiniens. Israël doit se retirer de Gaza, et les Palestiniens devront créer une nouvelle entité responsable et légitime à Gaza. Une entité qui ne soit composée d’aucun politicien des factions palestiniennes responsables du 7-Octobre, qui soit organiquement liée à l’Autorité palestinienne, mais suffisamment indépendante pour obtenir l’acceptation du peuple palestinien, des voisins arabes et de la communauté internationale." Ils veulent croire en l’existence des Etats d’Israël et de Palestine vivant côte à côte sur la base des frontières du 4 juin 1967. Nous avons convenu que 4,4 % de la Cisjordanie, où se trouvent les principaux blocs de colonies israéliennes, y compris dans les alentours de Jérusalem, seraient annexés à Israël en échange de territoires de taille équivalente à l’intérieur d’Israël, qui seraient annexés à l’Etat de Palestine pour s’adapter aux réalités sur le terrain trop difficiles à inverser." Leur plan prévoit aussi  que la vieille ville de Jérusalem  soit retiré du contrôle souverain exclusif d’Israël et de la Palestine.
"Dans cette période d’obscurité aussi effrayante, nous avons choisi de faire briller une lueur d’espoir et de montrer le chemin que nos deux peuples doivent emprunter."

Si cette lueur, si des voix comme celles-là ne sont pas étouffées sous les vociférations des uns et des autres, on pourra recommencer à croire à l'humanité.

(1) Lire l'effrayant dossier "Antisémitisme à l'école - Une rentrée toxique" de Franc-Tireur, 2.10.2024.
(2) Dans Ha'aretz, 18.9.2024, in Le Courrier international, 3.10.2024.
(3) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/05/elie-barnavi-ancien-ambassadeur-d-israel-en-france-israel-gagne-des-batailles-mais-est-en-train-de-perdre-la-guerre_6344467_3232.html
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/10/05/ehoud-olmert-et-nasser-al-qidwa-notre-plan-decrit-les-elements-necessaires-pour-permettre-une-paix-israelo-palestinienne-perenne_6344038_3232.html
A lire ou écouter, le billet de Sophia Aram de ce 7 octobre :
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-07-octobre-2024-2195194


jeudi 9 mai 2024

Dialoguer

Ils veulent la fin de la guerre, mais pas la paix. C'est ce qu'il faut comprendre de l'opposition de certains étudiants à une conférence, prévue en juin à l'ULB (l'Université Libre de Bruxelles), d'Elie Barnavi, historien, essayiste et ancien ambassadeur d’Israël en France, sur la situation entre Israël et la Palestine.
“Elie Barnavi est une voix équilibrée pour la paix. Nous sommes beaucoup à avoir cette voix en disant qu’il faut qu’il y ait deux Etats qui vivent en pays côte à côte”, a déclaré la députée bruxelloise Viviane Teitelbaum. “Nous avons en face de nous des gens qui ne veulent pas la paix, ni le dialogue, qui ne veulent pas jeter des ponts et qui veulent construire des murs.”. Même point de vue chez Henri Goldman, membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB) : ”En même temps que je suis aux côtés du principe de l’occupation de ces étudiants, je trouve que cette demande de boycott est une stupidité”. (1)
L'intellectuel israélien rejeté se présente comme "pro palestinien depuis toujours", convaincu que les Palestiniens ont les mêmes droits que lui et favorable à un Etat palestinien. "Je me bats pour ça, nous sommes nombreux en Israël à le faire. S’en prendre à moi et aux universités qui sont des lieux de débats, […] c’est tout simplement contre productif” (...) “Ce qui est extraordinaire dans ces lieux d’élites, […], c’est l’abyssale ignorance de ces jeunes. Comme ils ne veulent pas entendre ce que des gens comme moi ont à leur dire, ils se complaisent dans cette espèce d’ignorance”.

On a du mal à comprendre qu'une opposition aussi ferme au dialogue puisse venir d'étudiants en sciences politiques. Ou alors on craint le pire par rapport aux politiques qu'ils pourraient mener plus tard, s'ils devaient être d'une manière ou d'une autre, au pouvoir, sans dialogue, sans écoute, sans nuance, sans analyse. Visiblement, pour eux, le monde est facile à comprendre : il y a les pauvres victimes et les méchants oppresseurs. Il y a les bons Palestiniens et les affreux Israéliens (ou plus largement Juifs). Le 7 octobre 2023 est une date qui n'a pas existé pour eux dans l'histoire du monde.
La situation des Palestiniens est suffisamment dramatique pour qu'ils soient soutenus par semblables hargneux fermés au dialogue. Peut-on dans le même temps vouloir la fin de la guerre et refuser d'écouter les voix pacifistes ?

Dans Le Monde, ce jour (2), un collectif de dix professeurs de Sciences Po Paris dénonce la volonté de boycott des universités israéliennes. Ils rappellent que la mission d’une université dans une démocratie est d'être "un lieu de savoir où sont élaborées de nouvelles idées en réponse à des questions difficiles". Ils déplorent "la fermeture de la pensée, le radicalisme et les simplifications à outrance (qui) ont prospéré depuis plusieurs jours". "Nous appelons, écrivent-ils, au retour à une forme de civilité intellectuelle et républicaine qui repose sur le respect de la parole de ceux qui pensent différemment et sur l’acceptation des règles essentielles du pluralisme critique, en vue de créer des ponts au lieu de les détruire."
Ils s'opposent au boycott : "aux barricades, aux slogans outranciers et aux formules offensantes proposons un débat constructif avec toutes les parties prenantes. Faisons en sorte que Sciences Po offre un espace de dialogue entre Israéliens et Palestiniens, et plus largement entre les citoyens des différents pays de la région. Sans les universités israéliennes et leurs voisines, dans le contexte d’une véritable communauté globale du savoir, ce projet ne peut pas avoir lieu."

On se permet de conseiller aux étudiants (et à toute personne prête à entrer dans la complexité de l'histoire et de l'actualité de ce sac de nœuds qu'est le Moyen-Orient) de lire "Holocaustes" de Gilles Kepel, ouvrage sorti tout récemment aux éditions Plon.

(1) https://www.lalibre.be/belgique/societe/2024/05/08/blocage-des-etudiants-sur-le-campus-de-lulb-ce-qui-est-extraordinaire-cest-labyssale-ignorance-de-ces-jeunes-MBJVDXFKJVG3BOG6M54SMUHW2A/
(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/09/sciences-po-l-accentuation-des-clivages-est-une-impasse-voyons-comment-construire-un-dialogue_6232366_3232.html

vendredi 3 mai 2024

Thanatophiles

L'amour rend aveugle. Parfois bête aussi. Et même odieux. Des militants pro-palestiniens à l'Université de Columbia ont empêché des étudiants juifs de pénétrer sur le campus aux cris de "Hamas, on t'aime !", "On aime aussi tes roquettes !", "Brûlez Tel-Aviv !", "Dehors les sionistes !", "Retournez en Pologne !". (1) Soutenir le peuple palestinien et son droit à vivre tombe sous le sens, mais soutenir le Hamas (et en profiter pour agresser des juifs), c'est soutenir la mort. Le Hamas a un objectif qui est une véritable obsession : la destruction de l'Etat d'Israël, par tous les moyens. La défense des Palestiniens n'est qu'un faux nez qui abuse des esprits sans doute bienveillants, mais surtout faibles. Des esprits obscurcis qui veulent se - et nous - convaincre que le Hamas est un mouvement de résistance, alors qu'il s'agit d'un mouvement totalitaire qui emprisonne et torture ses opposants, qui tue les homosexuels, n'a que faire du sort des Palestiniens et règne par la terreur.

Un article du quotidien israélien Ha'Aretz (2) donne la parole à des Gazaouis de tous âges qui maudissent le Hamas qui leur a imposé cette guerre et son cortège de souffrances. Tous s'expriment sous pseudonyme, tant ils craignent des représailles. Plus d'un propriétaire d'âne à Gaza a rebaptisé son animal Yahya Sinwar, le nom du plus haut chef militaire du Hamas. Basel, 30 ans, dit sa colère devant la confiscation de son histoire par le Hamas. "Le Hamas joue avec ma vie, comme avec celle de millions de personnes, au nom de slogans absurdes sans aucun fondement réel, des slogans qui ont rabaissé la cause palestinienne et transformé une lutte digne et noble en un combat quotidien pour un morceau de pain et quelques boîtes de conserve." Une sexagénaire estime que " la colère et l'amertume contre le Hamas sont grandes et elles sont partout". Un professeur de sciences politiques de l'université Al-Azhar à Gaza rappelle dans un article qu'avant cette guerre les plus hauts dirigeants politiques du Hamas ont fui Gaza pour la Turquie et le Qatar, "laissant se débrouiller les combattants de base et les dirigeants de second plan, menés par l'ancien prisonnier sans expérience de la politique ni du pouvoir", à savoir Yahya Sinwar. La guerre que mène actuellement Israël au Hamas a quasiment "anéanti le pouvoir militaire du Hamas, mais pas son pouvoir d'oppression sur nous", constate, amer, Basel. Il rappelle qu'avant la guerre tout rassemblement de plus de dix personnes nécessitait une autorisation, les jeunes ne pouvaient se retrouvaient sur la plage et les relations filles-garçons étaient sous le contrôle de la police des mœurs. Tous ces Gazouis critiques du régime déplorent de voir les journalistes palestiniens et arabes se détourner dès qu'ils entendent s'exprimer la colère du peuple contre le Hamas.

Sur son site, le Courrier international relaie aussi l'article (3), dans lequel Shlomi Eldar, journaliste de Ha’Aretz, relate le résultat de ses rencontres avec plusieurs Palestiniens, tant pro-Fatah que pro-Hamas et issus des couches supérieures de la société gazaouie. Parmi eux, Soufian Abou Zaïda, un ancien détenu politique du Fatah libéré par Israël dans le cadre des accords d’Oslo de 1993. "Dans une sorte de folie messianique", Yahya Sinwar avait imaginé la conquête de l'ensemble de l’État hébreu, au point de se préparer à gouverner la “nouvelle Palestine”, explique-t-il. "Le Hamas s’était mis à multiplier les références à la “dernière promesse”, une annonce concernant la fin des temps, lorsque tous les êtres humains auront adopté l’islam. Mais, en dehors du noyau dur du Hamas, cet affrontement apocalyptique avec Israël n’était considéré que comme une chimère destinée à détourner l’attention des Gazaouis de leur sort." Un ancien cadre du Hamas confirme : “Il y a deux ans, lors d’une conférence au sommet avec Sinwar, ce dernier avait vanté les réalisations du Hamas, au premier rang desquelles le creusement de plusieurs centaines de kilomètres de tunnels et d’un coût évalué par Sinwar lui-même à 250 millions de dollars. Beaucoup d’entre nous se sont dit qu’il était devenu fou.” Selon lui, Sinwar et les siens vivaient dans un "univers parallèle” : “un jour, un commandant du Hamas m’a contacté pour m’annoncer fièrement qu’il était en train de mettre la dernière main à une liste de fonctionnaires qui seraient nommés à la tête des villes et des villages de la Palestine reconquise. Moi, j’étais censé devenir le nouveau maire de Zarnouka”, un quartier de la ville israélienne de Rehovot, qui compte 150 000 habitants juifs.
Des plans détaillés avaient été établis, avec un relevé cadastral de milliers de biens censés être saisis par le Hamas dans tout Israël. Et le sort des Juifs était déjà réglé : "concernant les colons juifs occupant la Palestine usurpée [l’État d’Israël], il faudra distinguer entre ceux qui ont pris les armes contre nous et qui seront exécutés, et les civils, qui auront le choix entre, soit la conversion à l’islam et l’adoption de la langue arabe, soit l’exil.” Cependant, il fut également décidé que les experts et les scientifiques juifs n’auraient pas le droit de quitter le pays et seraient forcés de mettre leurs compétences au service de la nouvelle Palestine".

Comment peut-on aimer le Hamas, ce mouvement qui vénère la mort et exhibe fièrement des images de ses militants commettant les crimes les plus atroces avec un grand sourire ? 
Comment peut-on aimer le Hamas quand on entend Ismaïl Haniyeh, le chef de son bureau politique, qui déclare, alors qu'il vient d'apprendre, depuis Doha où il vit, la mort à Gaza de ses propres enfants et petits-enfants, qu'il « remercie Allah pour la mort de ses enfants éliminés sur le chemin de la libération de Jérusalem et de la mosquée d’Al-Aqsa ». Réflexion de Rapahël Enthoven : "Quand on est capable de se réjouir d’avoir perdu les siens, on a perdu avant même de combattre. On incarne la défaite. On pue la mort."
Révérer le Hamas comme le font des étudiants en sciences politiques (qui ont encore tant à apprendre), ce n'est pas défendre la cause palestinienne, c'est mépriser les Gazaouis.

(1) "A l'école du Hamas", Franc-Tireur, 1.5.2024.
(2) Amira Hass, "Maudit soit le Hamas", Ha'Aretz, 1.4.2024, in Le Courrier international, 2.4.2024.
(3) https://www.courrierinternational.com/article/enquete-des-dirigeants-du-hamas-pensaient-conquerir-israel
(4) "Le Hamas perdra", Franc-Tireur, 17.4.2024.