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jeudi 5 juin 2025

Un progrès réactionnaire

Décidément, l'islamisme ne semble pas inquiéter une part importante de la gauche belge. La Région de Bruxelles est sans gouvernement depuis quasiment un an et voilà qu'on nous annonce, sans rire, qu'une majorité présentée comme progressiste pourrait gouverner Bruxelles en intégrant en son sein la Team Fouad Ahidar. En quoi celui-ci serait-il progressiste, lui qui est l'incarnation de la réaction ? Lui qui a déclaré : « Pour certains, les cultes doivent rester à la maison, pour moi c’est le contraire ».

Comme l'écrit le mouvement Les Universalistes, "la Team Fouad Ahidar, qui n’a rien d’humaniste, s’inscrit dans une démarche de fracture sociale et sociétale, entretenant de l'animosité entre les uns et les autres, et faisant appel à des réflexes archaïques pour appréhender les problématiques de société. Cette formation politique développe un projet fondé sur le repli religieux, identitaire et le communautarisme qui est l’exacte négation d’une vision humaniste de la société."

En octobre dernier, Le Monde décrivait ainsi Fouad Ahidar (1) : "Musulman pratiquant, ancien conseiller d’un ministre nationaliste flamand, passé au Parti socialiste flamand avant d’être exclu, en 2022, pour son refus de condamner l’abattage rituel des animaux, l’élu parfaitement bilingue traîne, il est vrai, une réputation sulfureuse alimentée par son discours décrit comme communautariste par ses adversaires, ses contacts avec un prêcheur radical de Molenbeek, son plaidoyer pour le port du voile, y compris pour les détentrices d’une fonction d’autorité, ou les propos qu’il a tenus en octobre 2023 sur les attaques terroristes du Hamas. Une « petite réponse » à la politique « génocidaire » menée depuis soixante-quinze ans par Israël à l’égard des Palestiniens, a-t-il dit, avant de s’excuser quelques jours plus tard et d’indiquer que « toute mort est une mort de trop ». Pour des représentants de la communauté juive, il n’est, en tout cas qu’« un antisémite forcené et un islamiste profondément ancré » ".

On s'interroge : où serait le progrès d'un gouvernement bruxellois qui s'allierait à ce personnage qui donne priorité à la religion par rapport à la politique ? "A l’inverse, écrivent encore Les Universalistes, le « progrès » consiste à affirmer la neutralité de l’État, à défendre inconditionnellement l’égalité entre les hommes et les femmes et à ne pas tolérer que la loi civile soit influencée par des considérations religieuses."

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/10/05/en-belgique-fouad-ahidar-un-elu-marginal-devenu-un-acteur-cle-dans-la-region-de-bruxelles_6344329_3210.html


mardi 23 janvier 2018

Etre humain

Souvent, l'homme est désespérant. Mais il arrive aussi, et heureusement, qu'il soit réjouissant.
Ce fut le cas à Bruxelles dimanche soir, quand 2.500 à 3.000 personnes ont formé une chaîne humaine près de la gare du Nord pour empêcher la police d'arrêter les candidats réfugiés qui squattent le Parc Maximilien. De toute façon, aucun d'eux n'était présent, tous - quelque 500 personnes - ayant été accueillis dans l'après-midi ou la veille déjà par des habitants qui refusent la politique répressive du gouvernement belge à l'égard de celles et ceux qui fuient guerre et misère (1).
Même la police des zones locales de Bruxelles-Capitale et de Bruxelles-Nord avait refusé de participer à cette opération d'interpellations.
Depuis, ce sont les juges d'instruction qui se sont clairement positionnés du côté de l'humanisme, affirmant leur opposition au projet de loi sur les "visites domicilaires" qui permettrait à la police d'entrer chez les personnes qui hébergent des migrants pour ensuite éloigner ceux d'entre eux qui sont en situation dite illégale. Les juges d'instruction refusent d'être mis d'autorité au service de l'Office des Etrangers: "ce projet de loi détruit l'indépendance du juge d'instruction, principe essentiel à toute société démocratique", disent-ils (2). "Les visites domiciliaires: mais comment a-t-on pu imaginer un truc aussi indigne qu'inacceptable?, demande Xavier Diskeuve dans l'Avenir. Ce projet de loi, selon diverses associations, pourrait aboutir à une criminalisation de l'accueil de migrants, sur le modèle français. Le débat à la Chambre a été reporté d'une semaine et sera précédé d'auditions. 
La mobilisation citoyenne à Bruxelles est réjouissante. D'autant que l'indignation vis-à-vis de la politique gouvernementale s'exprime aussi au cœur de la police et de divers organismes officiels dont des membres, scandalisés par les projets répressifs, n'hésitent à communiquer à la plateforme citoyenne des informations sur les opérations programmées.
En France aussi, de nombreux citoyens n'hésitent pas à transgresser une loi contradictoire avec le principe de secours à des personnes en danger ou en détresse.
Se conduire en être humain, simplement humain, n'est-ce pas le premier des droits de l'homme? Et le premier de ses devoirs?

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/parc-maximilien-2500-personnes-forment-une-chaine-humaine-en-soutien-aux-migrants-5a64d31dcd70b09cefc82ae5
http://plus.lesoir.be/135418/article/2018-01-21/parc-maximilien-la-demonstration-de-force-des-hebergeurs
(2) http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/loi-sur-les-visites-domiciliaires-les-juges-d-instruction-refusent-de-devenir-le-bras-arme-de-l-office-des-etrangers-5a65f196cd7083db8bb43051
http://www.lesoir.be/135733/article/2018-01-23/migrants-le-debat-sur-les-tres-controversees-visites-domicile-sera-reporte
http://www.levif.be/actualite/belgique/mouvement-citoyen-un-texte-controverse-a-la-chambre/article-normal-788037.html




mardi 7 juin 2016

Allo, la Terre? Ici Bruxelles!

"Bruxelles tient bon face à la Belgique" (1). Le titre est intrigant. En tout cas pour un lecteur belge. En quoi cette ville peut-elle "tenir bon" face au pays dont elle est la capitale? Il faut évidemment traduire en français ce titre de l'hebdomaire Marianne pour qui Bruxelles est ici synonyme d'Europe. Les journalistes français, comme sans doute la grande majorité de leurs confrères et consœurs des pays de l'Union européenne (et au-delà sans doute), ont pris l'habitude de faire simple et de parler de Bruxelles pour désigner l'Union européenne, quelle que soit l'institution concernée.
En l'occurence ici, il ne s'agit d'ailleurs même pas de Bruxelles mais de Luxembourg, puisque l'article traite de la position de la Cour de Justice de l'Union européenne par rapport à l'interdiction du port du voile sur le lieu de travail. Position qui s'annonce contraire à celle de l'Etat belge.
Au-delà de la paresse intellectuelle qui amène des journalistes à simplifier des appelations jusqu'à l'absurde, reste que ce terme générique de Bruxelles semble renvoyer à un machin (comme aurait dit de Gaulle) venu d'en haut, déconnecté des pays de l'Union européenne et qui édicterait des règles qui seraient contraires aux intérêts de ceux-ci. En parlant de Bruxelles, plutôt que du Conseil des Ministres, de la Commission, du Parlement européen ou d'autres instances, des journalistes et des responsables politiques semblent (vouloir) ignorer que ces différentes instances sont constituées, notamment, de membres de leur propre pays et que les décisions qu'elles prennent ne tombent pas du ciel, qu'elles sont prises par des gens en lien avec des territoires nationaux. Si on veut redonner du sens à l'Union européenne, il serait temps d'appeler les organismes européens par leur nom plutôt que de les fondre en un magma informe.

(1) http://www.marianne.net/interdiction-du-voile-au-travail-bruxelles-tient-bon-face-belgique-100243435.html

mardi 22 mars 2016

Les barbares

L'horreur a frappé Bruxelles. De lâches fanatisés ont semé la mort. Aveuglément.
L'avocat de Salah Abdeslam, qui revendique le titre d' "avocat des crapules" (1), a un sens de l'éthique qui lui est propre. Il défendra "tout le monde, à l'exception de l'extrême droite" (2).
Y a-t-il pourtant plus monstrueux que les djihadistes qui tuent, blessent, violent, en tentant d'imposer par la violence leur manière de vivre, leurs (maigres) réflexions, leur foi en un dieu et son prophète qui les ont mal inspirés? Ne représentent-ils pas une des pires versions de l'extrême droite?
La barbarie ne gagne jamais. Mais, hélas, elle ne meurt jamais totalement.
"Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde", écrivait Brecht.
Et pourtant, avons-nous d'autre choix que de continuer à croire, encore et encore, en l'humanité?

(1) "Sven Mary, hâbleur, attachnt, provocateur", Le Soir, 19 mars 2016.
(2) http://www.huffingtonpost.fr/2016/03/20/sven-mary-avocat-terrorisme-salah-abdeslam-refuse-sagenouiller-_n_9510786.html?utm_hp_ref=france

lundi 11 juillet 2011

Providences

Des hommes. Barbus, vêtus de blanc, armés de bâtons. Ils crient. Ils ont l'air très fâché. Le journaliste nous explique qu'une loi voudrait imposer plus de place à la laïcité dans cet Etat islamique qu'est le Bangladesh. Ils s'y opposent.

Le même jour. D’autres gens ailleurs, chez nous en fait. Hommes et femmes cette fois. Ils ont le sourire. Ils sont drapés de jaune et noir. Ils ovationnent leur héros, un homme fort. Bart De Wever affirme qu’il est fini le temps de se laisser faire par les francophones. Que leur ont fait les francophones ? les ont-ils frappés ? humiliés ? colonisés ? On ne le sait pas. Mais ils sont décidés et fiers.

Des deux côtés, même si comparaison n’est pas raison, on sent le fanatisme. Et qu’il soit religieux ou nationaliste, il fait peur. Même quand il se donne des airs goguenards.
On se demande quelle est la part d’autonomie de gens qui vénèrent un drapeau, la part d’esprit libre chez des gens qui ont peur des autres, ceux qui ne pensent comme eux. On ne peut s’empêcher de penser que leur identité ou leur foi doit être fragile. Et que l’humanité marche à reculons.

Post-scriptum: en ce jour de fête de la Communauté flamande, une bonne nouvelle: Jan Peumans, de la NVA, a déclaré que "la Flandre ne lâchera pas Bruxelles". Ce qui, en d'autres termes, signifie que la Belgique continuera à vivre, puisque les francophones, largement majoritaires à Bruxelles, n'ont évidemment aucune raison d'abandonner Bruxelles à la Flandre. Donc, CQFD depuis longtemps: la Belgique est indivisible. Reste juste à s'accorder sur sa gestion. Allez, juste un petit effort.

dimanche 5 juin 2011

La Belgique n'a plus toute sa tête

C'était une période difficile. Mais qui n'empêchait pas l'espoir. Un formateur avait été nommé. C'était nouveau. On pouvait vaguement espérer que, près d'un an après les élections, un gouvernement se forme dans les mois à venir.
Mais aussitôt les nationalistes flamands ont répandu, un peu plus chaque jour, leur scepticisme dans la presse. Certains d'entre eux multiplient les déclarations à l'emporte-pièce. Et la pièce est tellement mauvaise qu'elle semble déjà emportée. Les acteurs sont de plus en plus exécrables.

Il y a le sniper nationaliste Van Aelst qui déplore que des élus francophones "maltraitent notre langue", pointant en particulier Di Rupo, Onkelinx et Milquet. Une réflexion amusante à l'heure où - enfin - les francophones manient beaucoup plus le néerlandais et où, dans le même temps, tant de Flamands l'abandonnent. Ce que regrettent de nombreux intellectuels flamands, tel l'écrivain Geert Van Istendael qui, ce vendredi matin encore sur la Première, constatait que les Flamands préférent au néerlandais... diverses versions du flamand.
Van Aelst se dit prêt à être solidaire des Turcs mais pas des Wallons et dénonce les prêts hypothécaires accordés par le Vlaamswoningsfonds "à des noirs francophones qui viennent s'installer à Asse". On se croirait en Yougoslave au début des années '90.
De nombreux Flamands, dans les milieux politiques et économiques, estiment que Bruxelles ne peut constituer une région à part entière. Que la capitale doit être gérée paritairement par la Flandre et Wallonie. Bref, ils refusent aux Bruxellois l'autonomie qu'eux-mêmes revendiquent pour la Flandre. Cherchez l'erreur et la cohérence.
En réponse, les Francophones viennent de rapprocher formellement les Régions wallonne et bruxelloise, en créant la Fédération Wallonie-Bruxelles, déjà baptisée "WalloBrux". Cette décision a été prise à l'unanimité par les députés du Parlement de la Communauté française. Qui de facto ne reconnaissent pas l'autonomie de la Région bruxelloise puisqu'elle est ainsi étroitement associée à la Wallonie et éloignée de la Flandre. Cherchez l'erreur et la cohérence.
"Ce WalloBrux est perçu par la Flandre comme une étape du fameux plan B, estime Jan De Troyer (1), flamand bruxellois, connu comme un esprit libre et particulièrement modéré. En créant cette fédération, poursuit-il, la classe politique francophone se prépare, aux yeux des Flamands, à une scission dont cette fédération constituerait la Belgique résiduelle.
Avec une telle perspective, dit-il encore plus loin, les francophones ne doivent plus s'étonner que tant de Flamands soutiennent la NVA et que le Ministre-Président flamand Kris Peeters déclare que ceci constitue un danger pour la stabilité de la Belgique. Aux Flamands de Bruxelles, complètement mis hors jeu dans ce débat, Monsieur Demotte a simplement annoncé que dans la nouvelle Belgique, l'enseignement flamand à Bruxelles sera fusionné avec celui de la Communauté française."
Y a -t-il encore des responsables politiques dans ce pays? On se le demande. Tel Diogène, on les cherche.

(1) LLB, 1er Juin 2011

lundi 27 septembre 2010

Le succès ne se critique pas

Le succès aveugle, qu'il soit électoral, sportif ou autre. Et autorise à refuser la critique. Et plus encore l'autocritique. On le sait. On en a encore la preuve dans la Libre de ce samedi. Le président du Parti Socialiste, plus triomphant que jamais, y est interviewé. Martin Buxan lui demande si le succès de son parti n'est pas lié au clientélisme qu'il entretient. Elio Di Rupo prend son air pincé. On le voit en le lisant. "Pourquoi critiquez-vous ceux qui ont du succès?", demande-t-il. "On nous jette des expressions comme clientéliste qui ne signifient plus rien du tout", dit-il, après avoir affirmé que ce sont "des propos tenus par des gens qui sont intellectuellement conservateurs". On ne sait en quoi le reproche de clientélisme serait intellectuellement conservateur plutôt que l'inverse. Si ce n'est qu'on devrait savoir sans doute que le Ps a modifié de fond en comble ses pratiques. Mais on ne le sait pas assez. Or il faut croire, imagine-t-on dès lors, que désormais le Ps a supprimé les "permanences sociales", que les élus socialistes n'envoient plus de lettres de recommandation aux ministres, aux directeurs d'administration et aux patrons du privé pour soutenir la candidature de leurs "protégés" à un emploi, qu'ils n'interviennent plus dans les dossiers d'attribution de logements sociaux, que les ministres socialistes ne favorisent plus les communes dont ils ont les clés. Le Ps aurait abandonné ces pratiques conservatrices. Et on ne nous dit rien! Mais que fait la presse?
Martin Buxan parle aussi à Elio Di Rupo de la "machine de guerre" qu'est le PS. "Ai-je l'air d'une machine de guerre?", lui rétorque le président, réduisant ainsi son parti à sa propre personne. C'est sûr, ici aussi, les pratiques ont dû changer: le Ps a dû cesser de nommer des directeurs de l'administration en fonction de leur carte de parti, il a dû couper les ponts avec la Mutualité socialiste, avec la FGTB, avec cette myriade d'instances sociales, économiques, culturelles qui gravitent autour du parti. (Il n'y aurait donc plus de constellation. Juste une star.) Et P&V Assurance n'affichera désormais plus sur ses vitrines les affiches des candidats socialistes. Les employés de P&V n'useront plus de leur statut pour faire campagne, comme ce député-bourgmestre qui m'avouait avoir gardé quelques heures "parce que ça fait des voix". Bref, les temps ont changé et nous, conservateurs intellectuels que nous sommes, nous ne le savions pas.
Elio Di Rupo triomphe aujourd'hui dans tous les sondages et tout le monde lui reconnaît - un point de vue qu'on peut aisément partager - une grande opiniâtreté et de grands talents de négociateur. Le voilà même le deuxième homme politique le plus populaire auprès des Flamands, derrière Bart De Wever. Visiblement, cette position d'homme providentiel lui ôte tout sens autocritique. Même si le Ps a un peu plus le sens de l'éthique, il reste le Ps.(1) Et l'histoire a montré que plus il est puissant, plus il se laisse aller à des dérives hégémoniques. Pour être homme d'Etat, il est bon d'être conscient de tous ses états. Pas seulement d'âme.
D'autant que les manières d'agir du Ps ont, parmi d'autres facteurs (soyons de bon compte, bien sûr), un impact sur l'image de la Wallonie dans les autres régions. On ne s'étonnera donc pas de découvrir, dans le sondage que publiait ce même samedi la même Libre, que seuls 12% des Bruxellois souhaitent la création d'une fédération Wallonie-Bruxelles. Même si "en cas de scission inéluctable du pays", ils sont 39% à la souhaiter, contre 34% (quand même!) à rêver d'un Etat bruxellois indépendant. Au JT de la RTBF samedi, des micro-trottoirs (même si on sait qu'on leur fait dire ce qu'on veut) témoignaient de la distance que nombre de Bruxellois affichent avec la Wallonie. Une image ne tient pas qu'à des mots, mais surtout à des manières d'agir. Et là il faut bien convenir qu'il y a un certain retard de travail à récupérer.

Et qu'on ne vienne pas me considérer, comme certains se plaisent à le faire, comme "un anti-socialiste primaire". Ce serait bien mal me connaître. Et ce serait confondre le mot et la chose, croire que se dire socialiste serait l'être et ne pas comprendre qu'on puisse être à la fois socialiste et très critique vis-à-vis du Ps. Quant à l'adjectif de primaire, il implique l'absence d'analyse, d'expérience et de réflexion. Je préfère celui de secondaire.

(1) voir aussi sur ce blog "La stratégie de l'araignée", 12.09.2009

jeudi 10 juin 2010

Belgitude et inquiétude sont dans un bateau

Les musculations des uns et des autres autour de l'avenir de la Belgique, des limites des régions, de leur région, sont-elles "belges"? Tiennent-elles de la culture belge? On a l'impression que ce pays navigue aujourd'hui dans les eaux profondes de l'incommunicabilité. Deux communautés se regardent en chiens de faïence. Des chiens qui aboient de temps en temps. Chacun dans sa langue. Au coeur d'un pays de mixité, d'influences diverses, de gens curieux, ouverts, un peu rigolards. Aujourd'hui, l'enracinement prime. La terre a pris la main sur la parole. La dérision a fait machine arrière. Ne resterait-il que le dérisoire?

Dans un texte savoureux et perspicace, intitulé "Pourquoi je suis devenu belge", l'auteur néerlandais Benno Barnard, établi depuis longtemps en Flandre, se pose (en 1996) une question: "qu'est-ce que le côté flamand du Flamand sinon une question de nature, de famille, d'enracinement, de province, de dialecte, de tout ce qu'on est de soi-même, sans faire d'effort particulier? La nature est neutre, n'est ni bonne ni mauvaise, elle est, tout simplement. Les problèmes surgissent dès lors que quelqu'un se met en tête d'exalter sa nature et de parfumer la boue dont il a été tiré, ou à l'inverse, lorsqu'il méprise pour quelque raison intellectuelle cette nature et prétend être tombé des astres ou être né dans le monde entier. Oui, je ne nie pas avoir été tiré de la boue de Hollande, et je ne le regrette pas. Mais aussi m'est-il impossible de devenir Flamand.
En revanche, poursuit Benno Barnard, le côté belge du Belge, sa belgitude comme on dit, est une question de culture, de mode de vie, d'amitié, d'urbanité, de français et de néerlandais - et c'est pour cette culture que j'ai opté. (...)
Le Néerlandais rappelle vaguement le bovin qu'il élève en masse. (...) Le Belge, passez-moi l'expression, tient plutôt du cochon: un animal intelligent, à la réputation défavorable, mais qui ne le mérite pas. Terrestre. Se méfiant toujours du charcutier qui lui a fait perdre tant de ses ancêtres. (...)
Aussi la belgitude a-t-elle un caractère joyeux, épicurien, doucement cynique qui, cependant, demeure caché à tout étranger derrière des volets, beaucoup de bureaucratie, de formalisme, de distance - l'horizon de l'étranger passant en Belgique coïncide en règle générale avec le bord de sa table de restaurant. A l'inverse, cette inintelligibilité de la belgitude pour les non-initiés contribue à la joie de vivre du Belge belge, pour lequel l'être-belge comporte aussi un aspect stratégique: moins les autres comprennent la Belgique, mieux cela vaut. En ce sens, la belgitude est sa manière toute méthodique de passer dans la clandestinité de l'histoire, car sa riche expérience avec ses bouchers de diverses nationalités lui a appris à choyer les apparences comme une vertu et à les pratiquer comme on pratique un art. (...)
La confusion semée ainsi à tous vents ne fait pas qu'amuser les Belges, elle entre aussi parfaitement dans la stratégie de survie qu'est la belgitude, qui nous apprend dans son premier principe que la Belgique est occupée même si elle ne l'est pas, à savoir par la Belgique elle-même." (1)

Aujourd'hui, on peut avoir le sentiment que la nature a repris la main sur la culture. Si la Belgique devait poursuivre dans cette voie de l'incommunicabilité entre ses deux principales communautés - ou pire imploser - , c'en serait fini de cette "inintelligibilité de la belgitude". On n'aurait plus que deux pays tristement banalisés, accrochés à leurs frontières.
Resterait-il même le chagrin des Belges...? Revenant vingt-cinq ans après sa publication sur cette oeuvre majeure qu'est Het verdriet van België de Hugo Claus (on notera que le Chagrin de la Belgique est devenu en français celui des Belges), son traducteur, Alain van Crugten, estime que "vu l'âpreté et la mesquinerie des luttes linguistiques en Belgique, on peut apprécier à sa juste valeur le fait que ce soit le plus grand écrivain flamand de notre temps qui ait ainsi passionné les francophones, pourtant si prompts à dénigrer ce qui se fait dans le nord du pays. Il y eut énormément de réactions de lecteurs qui se disaient intéressés, charmés, attirés et amusés, non seulement par la beauté et la puissance de l'oeuvre, mais aussi par tout le pittoresque familier: ils se reconnaissaient dans le comportement, les modes de pensée et la façon de s'exprimer des personnages de Claus! Cela tendrait-il à montrer que, en dépit de ce qu'affirme l'ensemble du discours politique sur la coupure culturelle irrémédiable entre les communautés flamande et francophone, il existe dans le grand public un sentiment (vague) d'appartenance à une entité culturelle belge? Ce serait trop beau: un réconciliation par la littérature!" (2)

La culture salvatrice? On peut rêver. Mais force est de constater que les crispations ces derniers temps se sont accentuées et que le climat s'est détérioré.
La NVA entendrait aujourd'hui supprimer la Région bruxelloise. Devra-t-on rattacher flamands et francophones de Bruxelles à la Flandre et à la Wallonie? Et selon quels critères?
Une proposition qui vient du champ culturel et qui a le mérite de donner dans l'absurde dans lequel baigne aujourd'hui ce pays. Elle vient de l'artiste Aimé Ntakiyika ( qui se présente 80%-20% Hutu-Tutsi). Il a présenté une oeuvre "à l'ironie inquiétante" à l'exposition Belgicarium montée à Bruxelles en 2008. C'est Caroline Lamarche qui la présente: " la pièce principale de l'oeuvre consiste en un bottin téléphonique ouvert, dans lequel l'auteur a distingué d'un trait de marqueur jaune les noms à consonnance néerlandophone et d'un marqueur rouge les noms à consonnance francophone. Un commentaire y est adjoint: Malgré une apparente complexité, la Belgique et plus précisément le peuple belge, nous montre une lecture limpide de ses différentes ethnies (...) Il est fondamental de savoir que les deux communautés parlent respectivement leur propre langue: le néerlandais pour les néerlandophones et le français pour les francophones. De ce constat évident je déduis une théorie simple et impitoyable. Toute personne ayant un nom flamand est flamande. Toute personne ayant un nom francophone est francophone. Le roi se situant au-dessus de la mêlée n'a pas de nom mais un prénom. En rire, ou en frémir?, demande Caroline Lamarche.

Et si la réponse à la question de l'existence d'une culture belge était maritime? "La culture belge existe, affirme Jean-Marie Klinkenberg. La culture belge existe. Mais deux à trois mois par an, sur une bande de sol friable, large de quelques centaines de mètres, longue de quelques lieues. Ce terreau où fleurit la culture belge, c'est la Côte. De Kust." (4)
La mer, comme la Belgique, sans cesse recommencée.


(1) Benno Barnard: "Pourquoi je suis devenu belge" - in "Littérature en Flandre - 33 auteurs contemporains", Escales du Nord - Le Castor Astral, 2003
(2) Alain van Crugten: "Le chagrin des francophones: le vingt-cinquième anniversaire du Verdriet" - in Septentrion - arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas, 2008/2
(3) Caroline Lamarche: "Bruxelles, théâtre magique (seulement pour les fous)" - in Septentrion - arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas, 2008/2
(4) Jean-Marie Klinkenberg: "Petites mythologies belges" - Les Impressions Nouvelles, 2009