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mardi 7 mai 2024

Le sens des mots et de l'humour

Mon dernier billet se terminait sur un appel à l'humour. Il pourrait nous aider à vivre. Mais il y a humour et humour. C'est l'émoi à France Inter et chez nombre de ses auditeurs : l'humoriste Guillaume Meurice serait potentiellement viré. Il avait, il y a quelques mois, suscité l'indignation notamment de sa direction pour avoir traité Netanyahu de "une sorte de nazi, mais sans prépuce". Il s'était fait taper sur les doigts. Pour la directrice de France Inter, dans un contexte de « recrudescence des actes antisémites au sein de notre pays, ce choix des mots semble particulièrement malvenu ». L'Arcom, (l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, le "gendarme de l'audiovisuel", avait adressé une mise en garde à Radio France, estimant que le sketch avait « porté atteinte au bon exercice par Radio France de ses missions et à la relation de confiance qu’elle se doit d’entretenir avec l’ensemble de ses auditeurs ».
Meurice avait, dès lors, logiquement reçu un avertissement de la part de Radio France. Il l'a contesté devant un tribunal qui a considéré que cette formule ne relevait pas de l'injure mais du droit à l'humour. Il en a fait un livre. Récemment en radio, il a à nouveau cité cette expression et a été, en attendant toute décision, suspendu. On a le droit de tout dire quand on est humoriste, soutient-il. Dimanche dernier, l'équipe de l'émission "Le Grand dimanche soir" (dans laquelle il officie)  l'a défendu. "Comme l'extrême droite a décidé de nous faire taire ce soir, on ne va tout de même pas leur laisser ce plaisir", a déclaré l'animatrice de l'émission, Charline Vanhoenacker (1). Que vient faire là-dedans l'extrême droite ? On n'en sait rien, mais on a le droit de tout dire quand on est humoriste.  
L'accusation est d'autant plus curieuse que dans le même temps un journaliste de France Info (du même groupe Radio France que France Inter) est suspendu pour avoir failli aider le leader du Front du Rassemblement national à écrire un livre. Lui, on n'imagine pas que c'est l'extrême droite qui l'a fait taire.

Hier, dans une autre émission de France Inter, "La Bande originale" (2), un autre humoriste, Tanguy Pastureau, explique que sur les réseaux dits sociaux, il lit "plein de messages d'adieu d'auditeurs",  appelant au boycott de France Inter à cause de l'affaire Meurice et reçoit des ordres à soutenir ce dernier. "Ça m'a gonflé, parce que je fais ce que je veux, en fait." Tanguy Pastureau dit que ce qu'il ne soutient pas, c'est "le fait de suspendre deux semaines quelqu'un avant un entretien bla bla je sais pas quoi, on meurt sous les procédures dans ce pays, parlez-vous, la direction et Meurice, prenez un thérapeute de couple, un mec de l'ONU (...). A cause de la direction de Radio France, tous les salariés d'Inter maintenant vont être accusés de travailler pour une chaine qui bafoue la liberté d'expression (...). A propos de liberté d'expression à 100%, petit point, ça n'existe pas en France, et ouf, car aux Etats-Unis ou c'est le cas, vous pouvez dire "je suis un nazi", avoir une croix gammée tatouée entre les yeux, porter un T-shirt avec le visage de Charles Manson, l'assassin de Sharon Tate, (...)".
Et puis, Pastureau rappelle ceci : "les humoristes ont une responsabilité, les gars, certains d'entre nous ont 900.000 followers, font des salles de 2000 places, 5 millions de vues YouTube, les algorithmes nous ont donné plus de pouvoir d'influence que l'ensemble du gouvernement, c'est plus juste des vannes, tout est démultiplié et le peuple est à cran, (...). On dit aussi "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités". Faites avec. Vous n'êtes pas juste des clowns." Il dit encore que "dire d'un juif, même le plus atroce d'entre eux, que c'est un nazi, ça peut choquer, rapport à l'histoire, parce que le monde n'a pas commencé à la naissance de notre nombril. Les plaies de la Shoah sont encore béantes, et celles de l'esclavage, et celle du génocide arménien, (...). Alors on peut rire de tout, mais si on accepte que face à nos mots, parfois les autres pleurent. Et crient. Et soient blessés. C'est la vie. C'est pas juste "l'essstrême-droite pas gentille". Les gens ont un cœur. Je soutiens tous ceux qui se font virer comme ça, en un claquement de doigt (...) Je soutiens, mais je n'oublie qu'au lendemain du 7 octobre quand moi, j'ai pris position, j'ai reçu des centaines et des centaines de menaces de mort. Je l'ai dit à l'antenne, avec les larmes aux yeux, j'ai pas eu un soutien dans cette putain de radio. Ici, dans cette équipe, oui, et Charline et Sophia, toujours citer ceux qui vous donnent de la force, Quant aux twittos qui me donnent des ordres maintenant, ils ne l'ont pas fait à l'époque : #soutienpastureau, loulou. C'était pas le bon combat, c'est ça ?"

C'est la grande mode aujourd'hui : traiter les gens avec qui on est en désaccord de nazi ou de facho (3). C'est facile. Pas besoin de réfléchir. Mais les mots ont un sens et une histoire. On voit par là que l'humour n'est pas toujours désarmant.

Post-scriptum : un ami m'apprend que Guillaume Meurice a fait ses débuts au Théâtre de la Main d'or (4), celui de Dieudonné, cet humoriste d'un genre particulier, plusieurs fois condamné pour antisémitisme et  grand ami de Jean-Marie Le Pen. Leur humour est-il d'extrême gauche ou d'extrême droite ? On s'y perd. En tout cas, il n'est pas drôle.

(1) https://www.lalibre.be/culture/medias-tele/2024/05/05/charline-vanhoenacker-consacre-son-emission-a-guillaume-meurice-mis-a-pied-par-radio-france-un-humoriste-claque-la-porte-en-direct-GY5PKCXMH5C3BI75RSFBFVJA7E/
(2) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/tanguy-pastureau-maltraite-l-info/tanguy-pastureau-maltraite-l-info-du-lundi-06-mai-2024-5093789
(3) A lire : Gérard Biard, "68 millions de nazis, sauf moi", Charlie Hebdo, 1.5.2024.
(4) https://atlantico.fr/article/decryptage/guillaume-meurice-a-commence-sa-carriere-avec-dieudonne
Sur ce blog, à propos de Guillaume Meurice :
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2017/11/non-encore-une-fois.html
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2017/12/lart-de-savoir-se-taire.html

mercredi 27 décembre 2017

L'art de savoir se taire

A la place de Charline Van Hoenacker, je me serais tu. La journaliste humoriste intervenait dans la remise des trophées des Belges du bout du monde à la RTBF.  Elle s'est plainte d'avoir été coupée au montage, sûre d'avoir été censurée. Certaines blagues n'auraient pas plu, pense-t-elle, "parce qu'elles étrillent gentiment le ministre-président Rudy Demotte face à (elle) ". En fait de blagues, on a plutôt affaire à des propos assez convenus, qu'on pourrait même qualifier de poujadistes. "Je gagne du blé pour dire un paquet de conneries, avait-elle déclaré, et dans ce sens avec Monsieur Demotte on fait un peu le même métier". Autre propos coupé: "un con qui marche ira toujours plus loin qu'un politique qui reste assis" (1). Voilà toute l'affaire: des propos de café du commerce, des brèves de comptoir ni drôles, ni originales.
Dieu (c'est une expression!) sait que j'ai longtemps étrillé, ici et ailleurs, Rudy Ier, grand mamamouchi auto-proclamé de la Picarde Wallonie et que je pense qu'il a déjà dit un sacré paquet de conneries dans sa trop longue carrière politique. Mais voilà (tout arrive) que j'en viens à le défendre. Ou plutôt à défendre les politiques par rapport aux critiques populistes de certains humoristes sans humour.
Il y a quelques mois, Guillaume Meurice, un des comparses de Charline Van Hoenacker dans son émission "Si tu écoutes, j'annule tout", avait affirmé - on était au lendemain même de la formation du premier gouvernement de l'ère Macron - "en France, personne n'est attaqué parce qu'il est con, c'est même plutôt un avantage. Y a clairement une prime aux cons. Y a qu'à voir le gouvernement, il est paritaire à ce niveau-là: moitié de cons, moitié d'arrivistes, sans compter ceux qui cumulent les deux" (2). Une déclaration agressive et totalement gratuite qui participe au rejet des politiques, quels qu'ils soient. Allez hop, tous dans le même sac, même les nouveaux venus. 
Remplaçons "politique" par humoriste, par artiste, par boulanger, par magistrat, par pompier, par enseignant, par coiffeuse, par quelque profession que ce soit, et la réflexion sera toujours aussi simpliste. Voire stupide.
Les fous du roi doivent exister pour lui rappeler, comme le disait Montaigne, que "sur le plus beau trône du monde, on n'est jamais assis que sur son cul". Mais cette folie-là, qui implique une mise à distance, le fou doit aussi l'exercer par rapport à lui-même et surtout être capable d'humour et de propos qui feront d'autant plus mouche qu'ils seront subtils et acérés. A la place de Charline Van Hoenacker (qui peut pourtant parfois être drôle), j'aurais été content de voir disparaître au montage des saillies aussi faciles et rabâchées. J'aurais remercié le monteur de m'avoir évité le ridicule. Mais bon, comme il ne tue pas...

(1) http://www.lalibre.be/light/buzz-tele/charline-vanhoenacker-reproche-a-la-rtbf-d-avoir-coupe-deux-de-ses-blagues-au-montage-parce-qu-elles-etrillaient-rudy-demotte-5a415f18cd70b09cef4673e3
(2) "Si tu écoutes, j'annule tout", France Inter, 18.5.2017.

mardi 21 novembre 2017

Non (encore une fois)!

(suite des billets "Non!", 18 novembre, et "Gourouphilie", 14 novembre 2017)

Il ne faut jamais tenter de tourner les autres en ridicule. On y tombe alors soi-même facilement. C'est ce qui vient d'arriver à l'humoriste Guillaume Meurice. Il vient de publier un billet se moquant du conflit qui oppose Charlie Hebdo à Mediapart, le présentant comme "un clash à deux balles", une querelle de gamins dans une cour de récré. Gnagnagna, fait-il dire aux protagonistes, c'est pas moi qui ai commencé, gnagnagna, c'est lui (1). Et d'inviter les deux médias de gauche à se consacrer à ce qui est vraiment important: la lutte contre le pouvoir de l'argent, le vivre ensemble (2).
L'importance du conflit échappe visiblement à l'humoriste qui le ridiculise sans avoir compris (ou sans vouloir comprendre) les enjeux. "Ce n'est pas une simple querelle d'ego ou un règlement de comptes dans la gauche qui ne concerneraient qu'un petit milieu parisien, comme on l'entend parfois, estime le chercheur en théorie politique Laurent Bouvet (3). Des principes fondamentaux sont en jeu (...). Et ce, dans un contexte très particulier qui ne doit jamais être oublié: celui des attentats islamistes que l'on connaît depuis près de trois ans (et même un peu plus si l'on y ajoute ceux de Merah en 2012)."
Et Laurent Bouvet de pointer trois dimensions dans l'emballement pour cette opposition entre deux médias: "la plus immédiate est celle qu'il faut bien appeler par son nom: l'indécence et l'ignominie des propos d'Edwy Plenel. Riss a entièrement raison quand il dit que Plenel condamne à mort la rédaction de Charlie Hebdo lorqu'il affirme que celle-ci et ses soutiens mèneraient une guerre aux musulmans. C'est d'une gravité extrême, après ce qui a eu lieu le 7 janvier 2015 et quand on voit les menaces de mort qui se sont multipliées contre Charlie ces dernières semaines. L'équipe de Charlie vit sous protection policière permanente simplement parce qu'elle veut continuer à faire son travail. Une liberté d'expression sous protection policière, il ne faut jamais l'oublier quand on aborde le débat actuel."
La deuxième dimension pour le professeur en sciences politiques tient aux soutiens dont bénéficient Plenel et Mediapart: "l'aveuglement ou la complaisance face aux propos de Plenel sont là encore totalement sidérants". Tout comme, dit-il, le renvoi dos-à-dos des deux médias. Ce qui en dit long, selon lui, "sur le point de non-retour où l'on en est arrivé dans la société actuelle, tant en termes de déontologie journalistique que de compréhension, dans des milieux pourtant informés et éduqués, des enjeux qui la traversent."
La troisième dimension, il la situe sur le long terme, entre deux gauches irréconciliables, sur le rapport à la République, à l'Etat, à la laïcité, à l'islam.

"La rhétorique de Mediapart, écrit Thierry Keller dans Usbek & Rica (4), serait complètement insignifiante si autant d'individus de bonne volonté ne tombaient pas dans le panneau, sous l'œil paniqué de politiques qui, pour une fois, n'ouvrent pas leur caquet. Pourtant elle est facile à démonter:  être musulman et a fortiori intégriste n'est pas un état biologique ni ethnique. C'est une conviction, un choix de l'esprit. De plus, ceux qui vivent sous le joug des islamistes, ceux qui meurent sous leurs bombes, ce sont les musulmans eux-mêmes, en très large majorité. L'islam politique est donc une idéologie que l'on peut et doit combattre. (...) Mais non: en essentialisant et en dépolitisant le débat, bref, en jouant sur notre culpabilité à tous (de blancs, d'occidentaux, de harkis, les chefs d'accusation sont sans limite), Plenel décourage la lutte pour la liberté, abandonne les musulmans à la menace permanente des salafistes et autres Frères musulmans, il s'arroge le droit de parler au nom de tous les musulmans laïcs, libéraux, ou défroqués qui aimeraient pourtant qu'on leur foute la paix (...)."

C'est précisément ce que réclame l'un d'eux, Hamid Zanaz, journaliste et essayiste qui dit à Plenel: "ne parlez pas à ma place!" (5). "Je suis de culture islamique et universelle, algérien résidant en France depuis plus d'une vingtaine d'années. En vous lisant et en vous écoutant depuis un certain temps sur le sujet de l'islam et des musulmans en France, je me demande, Monsieur Plenel, si nous vivons dans le même pays!". Le journaliste algérien s'insurge virulemment contre les propos réducteurs de Plenel, "avocat autoproclamé des pauvres musulmans" présentés comme "des victimes passives d'un racisme inhérent à la société française". Il lui reproche son "incitation insidieuse à la haine", son "discours essentialiste", ses "messages dangereux et irresponsables". "Sachez, Monsieur le défenseur d'une cause fictive, que je ne me reconnais absolument pas dans votre discours de victimisation, alors que je ne vous ai rien demandé. Ne me défendez pas, je n'ai pas besoin de vous ni d'aucun autre tuteur. Le temps du paternalisme est révolu".

On est en droit de se le demander: quelle vision de la société et des rapports humains a Mediapart, quel type de régime soutient-il? On ne peut défendre à la fois la démocratie et la théocratie, le pouvoir du peuple et celui des barbus, même ceux qui pérorent en costume-cravate. A s'opposer de manière aussi irresponsable à ceux qui défendent la liberté de penser, la liberté d'expression, le droit d'être critique, Mediapart semble avoir basculé du côté sombre de la pensée, risquant d'entraîner dans sa dérive des jeunes (ou moins jeunes d'ailleurs) naïfs et, sous prétexte de lutter contre le racisme, d'augmenter celui-ci (puisque Mediapart confond sciemment musulmans et islamistes) et de faire le jeu de l'extrême droite et du populisme. Et pourtant, comme le dit Thierry Keller, en (quasi) conclusion de son article (4), "Humanisme, laïcité, universalisme. Ce camp-là n'est pas si difficile à choisir, si? Vous verrez, on se sent mieux après".

(1) http://speech.konbini.com/news/dans-une-courte-tribune-guillaume-meurice-fait-passer-la-polemique-charlie-hebdoplenel-pour-du-pipi-de-chat/
(2) En enjoignant à Charlie Hebdo et à Mediapart de parler de la défiscalisation et de l'optimisation fiscale plutôt que de l'islamisme, Guillaume Meurice, toujours prompt à dénoncer la langue de bois des politiques, tombe dans le même piège, utilise les mêmes vieilles techniques de diversion: "vous ne parlez pas de ce qui intéresse les gens, de ce qui est important. Moi, je sais ce qui est important". En plus, ils en parlent tous les deux... Il ne semble pas se rendre compte que c'est la liberté d'expression, de critique qui est en jeu. Et donc la sienne. Il a perdu une occasion de se taire.
(3) http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/11/17/31003-20171117ARTFIG00116-l-impasse-de-la-gauche.php
(4) https://usbeketrica.com/article/charlie-il-n-y-a-plus-de-mais
(5) http://www.lalibre.be/debats/opinions/monsieur-edwy-plenel-ne-me-defendez-pas-opinion-5a130b7acd707514e8d68649