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dimanche 11 janvier 2026

(Agri)Culture de l'irrationnel

Les agriculteurs français sont fâchés. Ça devient une habitude chez eux. Pour exprimer leur colère, les affiliés de la Coordination rurale (syndicat agricole proche de l'extrême droite) se débarrassent, une fois encore, de leurs déchets sur la voie publique. Des pneus notamment qu'ils brûlent pour qu'on voit de loin qu'ils sont les premiers des écologistes (1).

En ce moment, l'objet de leur colère s'appelle Mercosur, cet accord commercial entre l'Union européenne et quatre pays latino-américains  - le Brésil, l'Argentine l'Uruguay et le Paraguay - négocié pied à pied depuis vingt-six ans et signé vendredi par l'UE. "Le Mercosur, c'est la mort à coup sûr", disent-ils. Le président de la République, la Ministre de l'Agriculture et tous les partis politiques se sont engagés, assez inconsidérément, dans un rejet de l'accord. Dans ce dossier, il semble, selon de nombreux analystes, que l'irrationnel domine.

"Malgré les controverses, écrit Le Monde (2), la portée commerciale du traité de libre-échange entre l’UE et les quatre pays du Mercosur reste limitée. Sa mise en application sera très progressive et comporte de nombreux garde-fous."
L'accord du Mercosur vise à augmenter les échanges, jusqu'à présent peu importants, entre l'UE et ces quatre pays sud-américains. "Au total, les pays de l’UE et du Mercosur abritent 750 millions de consommateurs et génèrent le cinquième du produit intérieur brut (PIB) mondial. Sur le papier, c’est un marché considérable, mais ces deux ensembles, éloignés géographiquement, commercent peu ensemble : le Mercosur ne représente que 2,1 % des exportations de l’UE, loin derrière la Turquie, la Norvège ou encore la Corée du Sud." L'accord vise à faire disparaître progressivement 91 % et 92 % des droits de douane des deux côtés de l’Atlantique. "Les entreprises européennes économiseront ainsi plus de 4 milliards d’euros de droits de douane par an, selon Bruxelles. Mais les barrières douanières ne sont pas que tarifaires. Les pays du Mercosur se sont engagés à ouvrir leurs marchés publics aux Européens, aux mêmes conditions que les entreprises locales. De plus, les taxes à l’exportation vont aussi diminuer, ce qui est stratégique pour l’UE, qui s’approvisionne dans ces pays en minerais stratégiques, comme le lithium ou le cuivre, indispensables pour son industrie de la transition énergétique. Bruxelles y voit là une garantie pour sa « sécurité économique »."
Les secteurs européens de l'automobile, des machines et de la chimie devraient trouver de nombreux intérêts à cet accord. Au contraire de l'agriculture : "l’accord pourrait faire baisser jusqu’à 1,2 % sa production de viande de bœuf et de mouton, et 1 % celle de sucre". Par contre, les producteurs de vin, de Cognac et de fromages - une part non négligeable du secteur agricole - trouvent une aubaine dans cet accord pour doper leurs ventes vers l'Amérique latine.

On a laissé croire, constate Patrick Cohen, éditorialiste de France Inter (3), "que le Mercosur n’est qu’une diabolique invention bruxelloise destinée à nous inonder de bœuf aux hormones et à faire disparaitre nos éleveurs. (...) C’est déjà à peu près ce qui se disait du CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada, qui a permis à la France depuis huit ans, de tripler son excédent agricole avec ce pays."
Ce "drame" a été caricaturé, affirme-t-il encore. "Caricaturé, parce que si on le regarde précisément, le Mercosur n’est pas le monstre qui va ruiner notre agriculture, éradiquer nos éleveurs et empoisonner les consommateurs. Pour la viande importée, le point le plus sensible, l’accord prévoit un quota supplémentaire annuel pour toute l’Europe de 99 000 tonnes de bœuf, sur un marché de plus de 6 millions de tonnes. Soit 1,6% de la production totale. Un steak par an et par Européen. Pour les volailles, c’est 180 000 tonnes, 1,4%. Soit moins que le volume importé de poulets ukrainiens. Est-ce de la viande qui pourrait avoir été nourrie aux hormones ? C’est interdit en Europe, ni hormones, ni antibiotiques et ça continuera d’être interdit. Mais cela pose, c’est vrai, la question des contrôles et de leur fréquence. En contrepartie, le traité ouvrirait aux Européens un marché de 270 millions de consommateurs, marché aujourd’hui très protégé, avec des droits de douane de 20 à 35%, qui demain seraient réduits à zéro. Et qui représenterait une aubaine pour les filières industrielles à forte valeur ajoutée : automobile, aéronautique, pharmacie, produits de santé, chimie. Activités de service, où la France est bien placée. Et dans le domaine agricole : vins et fromages. Avec protection des AOP, ce qui interdirait le faux Champagne, ou le faux Roquefort."

A l'heure où Trump augmente considérablement et autoritairement les droits de douane et où la Chine et la Russie se montrent agressives (notamment) sur le plan commercial, l'UE est à la recherche de nouveaux partenaires. Et mieux vaut des règles que des rapports de force. "Alors que Trump nous a déclaré la guerre commerciale et qu’il veut régner en maitre sur le continent américain, estime Patrick Cohen, l’Europe dispose d’une opportunité unique de faire pièce à la puissance étatsunienne sur son propre terrain. Dans une sorte de réplique au coup vénézuélien. "
C'est ce que pense aussi le quotidien espagnol El Pais (4) : "Le traité commercial entre l'UE et le Mercosur (...) est aussi une déclaration de principes géopolitiques au moment où l'Europe et l'Amérique latine sont prises en tenaille dans la guerre d'hégémonie que se livrent les Etats-Unis et la Chine - et ce détail ne peut être négligé. (...) Une alliance commerciale permettrait à n'en pas douter de tempérer la dérive autoritaire de la région. L'Europe a devant elle une occasion unique, qu'elle ne doit pas laisser passer. Dans un monde toujours plus divisé, c'est une question de survie."

Ceci dit, quel sens y a-t-il à faire venir de la viande de l'autre bout du monde ? Surtout en ce moment où, pour des raisons de lutte contre le réchauffement climatique et de santé publique, on nous appelle à diminuer fortement nos consommations de viande ? Qu'ils le veuillent ou non, les éleveurs devront - comme tant d'autres professions l'ont fait - modifier drastiquement leurs pratiques. Même si, pour l'instant, ils continuent à se mettre la tête dans le sable (5).

(1) En décembre, des représentants de la Coordination rurale ont saccagé des locaux de la Ligue de protection des Oiseaux. Comprend qui peut ces gens qui prétendent être les premiers, si pas les seuls, à comprendre et à respecter la nature. 
https://www.lpo.fr/qui-sommes-nous/espace-presse/communiques/cp-2025/notre-siege-national-vandaliseutm_source=Sarbacane&utm_medium=email&uutm_campaign=Newsletter%20LPO%20France%20-%20Janvier%202026
(2) https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/10/mercosur-agriculture-minerais-industrie-ce-que-contient-l-accord_6661235_3234.html
(3) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mardi-06-janvier-2026-3103545
(4) "Européens, saisissez l'occasion !", El Pais, 29.12.2025, in Le Courrier international, 8.1.2026.
(5) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/11/les-tenants-de-l-agriculture-intensive-veulent-sanctuariser-le-droit-a-pomper-sans-limites-et-a-polluer-les-ressources-d-eau-potable_6661384_3232.html

mardi 23 novembre 2021

Lapin chasseur

J'ai beau faire tous les efforts que je peux (il est vrai que je me fatigue vite), je n'ai pas la moindre once, ni même le moindre gramme de compassion pour ce chasseur qui, le week-end dernier, a été grièvement blessé par une ourse qui défendait ses petits alors que lui chassait le sanglier. Il était, nous dit-on, à 1200 mètres d'altitude, dans le « noyau central », où l’on dénombrerait la présence d’une quarantaine d’ours, sur les 70 à 80 présents sur l’ensemble du massif pyrénéen (1). L'ourse a été tuée. Défendre ses oursons lui a coûté la vie. Récemment, le président des chasseurs, l'inénarrable Willy Schraen, interpellé par rapport aux accidents de chasse dont sont victimes des non chasseurs, nous expliquait tranquillement que le risque zéro n'existe pas, comme s'il fallait de ne pas s'en offusquer et que ce genre d'accident était simplement normal. Eh bien donc, cette fois, on ne s'offusque pas. Après tout, qui peut être assez prétentieux ou stupide (les deux adjectifs sont souvent synonymes) pour aller chasser dans le jardin des ours ? Et pourquoi, se demande-t-on, la victime serait-elle toujours du même côté du fusil ? Pourquoi les animaux devraient-ils être par nature chassés ? Ne sont-ils pas, eux aussi, chasseurs ? Voilà que les chasseurs qui affirment être les meilleurs connaisseurs de la nature sont surpris par celle-ci. Ce qui vient d'arriver est donc simplement normal. Et rassurant. La chasse peut aussi se pratiquer dans l'autre sens. Cette réciprocité (rare), c'est la loi de ce qu'ils appellent sport

Ce sont ces mêmes chasseurs qui se proposent aujourd'hui de jouer les flics de la nature. Schraen vient d'évoquer une idée lumineuse : certains chasseurs pourraient être des “policiers de proximité” à même de “dresser des procès-verbaux et de constater des flagrants délits”. Ceci pour lutter contre “une délinquance rurale et environnementale” qui serait, selon lui, en pleine augmentation (2). Parmi ces actes de délinquance, il y a une “hécatombe” d’oiseaux rapaces, victimes de tirs pendant la saison de chasse. C'est ce que dénonce la Ligue de protection des oiseaux (3) qui appelle les fédérations de chasseurs à préserver ces espèces protégées. Début novembre, un épervier d’Europe a été “la cible d’un tir au fusil dans l’Hérault” et en est resté paralysé, puis deux faucons crécerelles ont été retrouvés dans le même état dans le Vaucluse. "En région PACA en octobre, explique le HuffPost, deux autres éperviers et deux autres faucons crécerelles avaient été découverts morts. En septembre, c’était un aigle royal en Ardèche, une buse variable dans le Gard, un circaète Jean-Le-Blanc, etc.”, énumère l’association. Ces victimes ne constituent que la partie visible de l’iceberg tant la probabilité de retrouver les animaux tués est très faible. Au cours des trois dernières années, les centres de soins qu’elle gère ont pris en charge 109 rapaces plombés, dont 87% entre début septembre et fin février, soit entre les dates d’ouverture et de fermeture générales de la chasse en France." Avant de jouer aux flics, les chasseurs feraient bien de chasser de leurs rangs les inconscients, les incompétents, les délinquants et les barbares. Il y a du travail. 
Ils feraient bien, avant de jouer au shérif, d'apprendre qu'existent des règles et qu'on ne fait pas ce qu'on veut où on veut. Interviewé ce midi sur France Inter (4), Willy Schraen considère que les chasseurs ont le droit de chasser comme ils l'entendent puisqu'ils chassent chez eux. Ce qui est doublement faux. Très souvent, ils chassent dans des espaces publics ou dans des espaces privés sur lesquels ils n'ont d'autre droit que celui de passage (qu'ils s'octroient). Et Willy-Calimero semble oublier que même chez soi on ne fait pas ce qu'on veut. Qui peut prétendre construire une maison sans permis sous prétexte que le terrain lui appartient ? Qui pense pouvoir polluer sans vergogne son environnement sous prétexte que c'est le sien ? Qui pense pouvoir maltraiter des animaux sous prétexte qu'ils sont sa propriété ? Vivre en société implique des règles. Encore un petit effort, Willy, pour entrer dans le XXIe siècle.

Dans la forêt de l'automne
ce matin est arrivée
une chose que personne
n'aurait pu imaginer
au bois de morte fontaine
où vont à morte saison
tous les chasseurs de la plaine
c'est une révolution, car,

ce matin un lapin
a tué un chasseur
c'était un lapin qui
c'était un lapin qui
ce matin un lapin
a tué un chasseur
c'était un lapin qui
avait un fusil

ils crièrent à l'injustice
ils crièrent à l'assassin

comme si c'était justice
quand ils tuaient le lapin
et puis devant la mitraille
venue de tous les fourrés
abandonnant la bataille
les chasseurs se sont sauvés, car,

ce matin un lapin
a tué un chasseur

Chantal Goya (qui eût cru que je citerais un jour Chantal Goya ?)

A lire: le billet d'Alain Bougrain-Dubourg sur le site de Charlie Hebdo:
https://charliehebdo.fr/2021/11/ecologie/scandale-en-altitude-une-ourse-defend-ses-petits/?utm_source=sendinblue&utm_campaign=QUOTIDIENNE_22112021_-_ABONNES&utm_medium=email

jeudi 2 octobre 2014

Roule, ma poule

Cette femme exècre les radars routiers. Selon elle, ils n'améliorent en rien la sécurité routière. Ils ne servent qu'à remplir les caisses d'un Etat que, visiblement, elle exècre tout autant. Comme elle est quelqu'un de cohérent, elle ne respecte pas pas plus les limitations de vitesse que les feux rouges. Ils ne servent qu'à vous empêcher d'avancer. Or cette femme n'a pas de temps à perdre. Résultat des courses: elle a perdu tous les points de son permis. On a compris qu'elle n'a pas le temps de suivre des stages de récupération de points ni de repasser son permis. Donc, elle a fait appel à un cabinet d'avocats qui s'est fait une spécialité de récupérer les permis perdus, parce que, on le sait, tous les radars ne sont pas fiables et il y a tant de braves gens qui n'ont qu'une envie: aller à leur travail le plus vite possible, ce qu'on ne pourrait leur reprocher. Le cas de cette femme n'a pas encore été tranché par la justice, mais le bureau d'avocats lui réclame les 3000 € d'honoraires qu'elle lui doit. Elle refuse de payer. Le cabinet a dû faire appel au bâtonnier de Paris pour qu'il oblige la cliente, elle-même avocate, à payer ses dettes. Elle ne les a toujours pas honorées.
Cette femme s'appelle Marine Le Pen. Oui, la fille à papa, la chevalière qui se voudrait blanche, la nouvelle Pucelle. Celle qui fustige les tricheurs, les politiques malhonnêtes, celle qui rêve d'être un jour reine de France, mais est au-dessus des lois et n'affiche que mépris et suffisance pour les règles du vivre-ensemble. Elle fait partie de ces gens qu'on qualifie un peu vite de "responsables" mais qui sont incapables d'assumer leurs propres responsabilités. On se pose une question: tous ces Français se laisseront-ils encore rouler longtemps?

(1) Christophe Nobili, "Marine veut conduire la France, mais elle n'a plus de permis", Le Canard enchaîné, 1er octobre 2014.

lundi 23 juin 2014

Sacré nom de dieu

Une société ne peut vivre sans règles. Elles sont indispensables à son organisation. Sans elles, ce serait la porte ouverte à la violence. Les sympathiques militants de l'Etat islamique en Irak et au Levant l'ont bien compris. C'est pourquoi ils ont édicté une charte (1) qui devrait être un modèle pour tous les fascistes de la planète. Elle prévoit, pour celles et ceux qui s'opposent à la volonté de Dieu, "l'exécution, la crucifixion, l'amputation des bras ou (et) des jambes, ou l'exil". Elle n'autorise les femmes à sortir de chez elles que si c'est vraiment indispensable et uniquement si elles sont accompagnées d'un homme (légitime) et entièrement couvertes. Elle interdit l'usage de l'alcool, du tabac et des drogues. Et les habitants de Mossoul et tous ceux qui seront soumis à cette loi ne peuvent protester, puisque toute manifestation publique est interdite.
Résumons-nous: Dieu est amour.

Je bois du vin, et l'on me dit, à droite et à gauche:
"Ne bois pas de vin, c'est l'ennemi de la religion!"
Quand j'ai su que le vin était l'ennemi de la religion, 
J'ai dit: "Par Allah! Laissez-moi boire son sang, c'est un acte de piété."

Ne suis pas la Sunnat, laisse ses préceptes;
Ne refuse à personne le morceau que tu possèdes;
Ne calomnie pas, n'afflige pas un seul cœur;
Je te garantis le monde à venir... Apporte du vin.

Omar Khayyâm, Quatrains (Mille et Une Nuits)

(1) www.liberation.fr/monde/2014/06/23/les-16-commandements-de-l-etat-islamique-en-irak-et-au-levant_1048158