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mardi 24 février 2026

Admirables Ukrainiens trop délaissés

Voilà quatre ans que le monstre du Kremlin a débuté sa sale guerre. Quatre ans qu'il sème la mort, la terreur, la torture, la misère, la destruction, la répression, le chagrin. Sacré bilan !
Côté ukrainien, l'analyste Iouriy Boutoussov évoque 70 000 tués et 35 000 disparus. L'ONU estime le nombre de civils ukrainiens tués à 15 000. Il faut y ajouter les pertes dans les zones occupées. Rien qu'à Marioupol, on parle de 27 000 à 88 000 civils tués. De l'autre côté, selon le Ministère britannique de la Défense, début novembre 2025, la Russie comptait 1 140 000 tués et blessés dans ses rangs.
Toutes ces pertes pour un gain de territoire finalement assez ridicule pour la grande et puissante armée russe : après la contre-offensive ukrainienne durant l'année 2022, l'armée russe contrôlait 17,4 % du territoire russe. Trois ans plus tard, 19,5%. (1)

La fin de cette boucherie n'est hélas pas pour demain. Le tueur en série qu'est Poutine ne négociera jamais.
"Les formules évolutives – « mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « amener Poutine à la table » – supposent que la négociation est un but en soi, estime Pierre Raiman, docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes et cofondateur de l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (2). Or, dans une guerre où l’un des camps nie l’existence même de l’autre, la table des négociations devient instrument tactique : gagner du temps, diviser les alliés, figer des conquêtes. Les accords de Minsk l’ont démontré. Tant que les buts de guerre ne seront formulés que par des négations et des horizons flous, la stratégie restera absente. Et ce vide sera comblé – non par nos intentions, mais par la logique de l’adversaire."
Pierre Raiman appelle l'Union européenne à cesser de danser d'un pied sur l'autre et à changer de logiciel. "Cette errance exprime une dérive européenne plus profonde : l’abandon du politique au profit du procédural. Le politique, pour Aron, c’est l’intelligence de l’État qui apprécie la nature de la situation avant de fixer les fins. Mais l’Europe a inversé l’ordre clausewitzien : la crainte militaire – l’escalade, le chantage nucléaire – dictent les buts politiques, au lieu que la politique fixe les fins et calibre ensuite les moyens. Quand la coalition des volontaires propose d’envoyer des troupes après un hypothétique cessez-le-feu plutôt qu’avant, elle révèle cette inversion fatale. Reporter à un « après » incertain les engagements que l’urgence exige maintenant, c’est encore une fois laisser l’adversaire fixer le tempo."
Derrière l'Ukraine, c'est l'Europe qui est visée. Pierre Raiman appelle à renverser le point de vue : "retourner le refrain en pacte stratégique. « Vous nous avez, et nous vous avons », au sens clausewitzien : nos destins de sécurité sont liés. L’Ukraine tient une partie du front européen ; l’Europe doit tenir l’Ukraine par des moyens à l’échelle. Il ne s’agit plus de se soutenir comme on se console, mais de se lier comme on s’engage : fixer une fin politique intelligible – que l’agresseur soit défait, que les troupes russes soient chassées d’Ukraine – puis ordonner à cette fin l’ensemble des moyens, afin que la répétition des sommets et des promesses cesse d’être un rituel et devienne la cadence d’une stratégie. Alors seulement, le refrain ne sonnera plus comme un déni : il deviendra la formule d’une solidarité qui ne se dit pas, mais qui se prouve." (...)
"Cette guerre n’est pas conflit territorial mais guerre totale menée par un régime néo-totalitaire. Elle ne se résoudra pas par un compromis territorial mais par la défaite stratégique de la Russie. Elle n’oppose pas des intérêts négociables mais deux visions du monde inconciliables. Accepter cette vérité constitue le préalable à toute politique adéquate." 

Ce à quoi il faut arriver selon Raiman : "retrait des forces russes hors du territoire ukrainien dans ses frontières internationalement reconnues, retour des enfants déportés, intégration de l’Ukraine dans les architectures de sécurité atlantiques et européennes. C’est la seule traduction politique cohérente du diagnostic : face à un régime qui nie l’existence de sa victime, tout ce qui n’est pas la défaite de l’agresseur n’est qu’un répit qu’il mettra à profit – la leçon de Minsk, répétée sans fin.
Dès lors, les dimensions cessent de flotter séparément pour s’aligner. L’arraisonnement de la flotte fantôme et la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe frappent l’économie de guerre dans ses deux artères vitales – revenus pétroliers et réserves financières. Cette hémorragie retourne le facteur temps : c’est désormais Moscou qui verrait le sablier se retourner – ses ressources s’épuisant grain à grain sous une contrainte temporelle qu’elle ne maîtrise plus. Simultanément, la fourniture à l’Ukraine de capacités de frappe en profondeur rétablit la réciprocité de l’espace : la logistique, les bases et l’industrie militaire russes cessent d’être des sanctuaires intouchables. Et la protection du ciel ukrainien – par un bouclier aérien européen – soustrait les populations civiles de l’Ukraine libre à la stratégie de terreur, principal levier de pression russe." Il faut "non pas convaincre le régime, mais lui retirer les moyens de poursuivre son agression".

En attendant, même sans terme actuellement imaginable à cette guerre infâme, la détermination des Ukrainiens reste intacte. Plutôt morts que russes, disent nombre d'entre eux dans divers reportages entendus ces derniers jours. Les Ukrainiens sont "un peuple de marmottes tenaces", estime le traducteur ukrainien Iouriy Dourkot dans Die Welt (1) : chaque jour ils se remettent au travail comme le feraient des marmottes une fois leur terrier détruit. Ils reconstruisent, ils réparent, même s'ils savent qu'ils devront recommencer la semaine suivante. Même si "un régime criminel terrorise  les civils" et que les prétendus "efforts de paix" de Donald Trump sont risibles, "les marmottes n'abandonnent jamais". 

(1) Courrier international, 19.2.2026.
(2) https://desk-russie.eu/2026/02/15/errer-des-jours-sans-fin-avec-macron-ou-penser-la-guerre-en-ukraine-avec-aron.html

dimanche 11 janvier 2026

(Agri)Culture de l'irrationnel

Les agriculteurs français sont fâchés. Ça devient une habitude chez eux. Pour exprimer leur colère, les affiliés de la Coordination rurale (syndicat agricole proche de l'extrême droite) se débarrassent, une fois encore, de leurs déchets sur la voie publique. Des pneus notamment qu'ils brûlent pour qu'on voit de loin qu'ils sont les premiers des écologistes (1).

En ce moment, l'objet de leur colère s'appelle Mercosur, cet accord commercial entre l'Union européenne et quatre pays latino-américains  - le Brésil, l'Argentine l'Uruguay et le Paraguay - négocié pied à pied depuis vingt-six ans et signé vendredi par l'UE. "Le Mercosur, c'est la mort à coup sûr", disent-ils. Le président de la République, la Ministre de l'Agriculture et tous les partis politiques se sont engagés, assez inconsidérément, dans un rejet de l'accord. Dans ce dossier, il semble, selon de nombreux analystes, que l'irrationnel domine.

"Malgré les controverses, écrit Le Monde (2), la portée commerciale du traité de libre-échange entre l’UE et les quatre pays du Mercosur reste limitée. Sa mise en application sera très progressive et comporte de nombreux garde-fous."
L'accord du Mercosur vise à augmenter les échanges, jusqu'à présent peu importants, entre l'UE et ces quatre pays sud-américains. "Au total, les pays de l’UE et du Mercosur abritent 750 millions de consommateurs et génèrent le cinquième du produit intérieur brut (PIB) mondial. Sur le papier, c’est un marché considérable, mais ces deux ensembles, éloignés géographiquement, commercent peu ensemble : le Mercosur ne représente que 2,1 % des exportations de l’UE, loin derrière la Turquie, la Norvège ou encore la Corée du Sud." L'accord vise à faire disparaître progressivement 91 % et 92 % des droits de douane des deux côtés de l’Atlantique. "Les entreprises européennes économiseront ainsi plus de 4 milliards d’euros de droits de douane par an, selon Bruxelles. Mais les barrières douanières ne sont pas que tarifaires. Les pays du Mercosur se sont engagés à ouvrir leurs marchés publics aux Européens, aux mêmes conditions que les entreprises locales. De plus, les taxes à l’exportation vont aussi diminuer, ce qui est stratégique pour l’UE, qui s’approvisionne dans ces pays en minerais stratégiques, comme le lithium ou le cuivre, indispensables pour son industrie de la transition énergétique. Bruxelles y voit là une garantie pour sa « sécurité économique »."
Les secteurs européens de l'automobile, des machines et de la chimie devraient trouver de nombreux intérêts à cet accord. Au contraire de l'agriculture : "l’accord pourrait faire baisser jusqu’à 1,2 % sa production de viande de bœuf et de mouton, et 1 % celle de sucre". Par contre, les producteurs de vin, de Cognac et de fromages - une part non négligeable du secteur agricole - trouvent une aubaine dans cet accord pour doper leurs ventes vers l'Amérique latine.

On a laissé croire, constate Patrick Cohen, éditorialiste de France Inter (3), "que le Mercosur n’est qu’une diabolique invention bruxelloise destinée à nous inonder de bœuf aux hormones et à faire disparaitre nos éleveurs. (...) C’est déjà à peu près ce qui se disait du CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada, qui a permis à la France depuis huit ans, de tripler son excédent agricole avec ce pays."
Ce "drame" a été caricaturé, affirme-t-il encore. "Caricaturé, parce que si on le regarde précisément, le Mercosur n’est pas le monstre qui va ruiner notre agriculture, éradiquer nos éleveurs et empoisonner les consommateurs. Pour la viande importée, le point le plus sensible, l’accord prévoit un quota supplémentaire annuel pour toute l’Europe de 99 000 tonnes de bœuf, sur un marché de plus de 6 millions de tonnes. Soit 1,6% de la production totale. Un steak par an et par Européen. Pour les volailles, c’est 180 000 tonnes, 1,4%. Soit moins que le volume importé de poulets ukrainiens. Est-ce de la viande qui pourrait avoir été nourrie aux hormones ? C’est interdit en Europe, ni hormones, ni antibiotiques et ça continuera d’être interdit. Mais cela pose, c’est vrai, la question des contrôles et de leur fréquence. En contrepartie, le traité ouvrirait aux Européens un marché de 270 millions de consommateurs, marché aujourd’hui très protégé, avec des droits de douane de 20 à 35%, qui demain seraient réduits à zéro. Et qui représenterait une aubaine pour les filières industrielles à forte valeur ajoutée : automobile, aéronautique, pharmacie, produits de santé, chimie. Activités de service, où la France est bien placée. Et dans le domaine agricole : vins et fromages. Avec protection des AOP, ce qui interdirait le faux Champagne, ou le faux Roquefort."

A l'heure où Trump augmente considérablement et autoritairement les droits de douane et où la Chine et la Russie se montrent agressives (notamment) sur le plan commercial, l'UE est à la recherche de nouveaux partenaires. Et mieux vaut des règles que des rapports de force. "Alors que Trump nous a déclaré la guerre commerciale et qu’il veut régner en maitre sur le continent américain, estime Patrick Cohen, l’Europe dispose d’une opportunité unique de faire pièce à la puissance étatsunienne sur son propre terrain. Dans une sorte de réplique au coup vénézuélien. "
C'est ce que pense aussi le quotidien espagnol El Pais (4) : "Le traité commercial entre l'UE et le Mercosur (...) est aussi une déclaration de principes géopolitiques au moment où l'Europe et l'Amérique latine sont prises en tenaille dans la guerre d'hégémonie que se livrent les Etats-Unis et la Chine - et ce détail ne peut être négligé. (...) Une alliance commerciale permettrait à n'en pas douter de tempérer la dérive autoritaire de la région. L'Europe a devant elle une occasion unique, qu'elle ne doit pas laisser passer. Dans un monde toujours plus divisé, c'est une question de survie."

Ceci dit, quel sens y a-t-il à faire venir de la viande de l'autre bout du monde ? Surtout en ce moment où, pour des raisons de lutte contre le réchauffement climatique et de santé publique, on nous appelle à diminuer fortement nos consommations de viande ? Qu'ils le veuillent ou non, les éleveurs devront - comme tant d'autres professions l'ont fait - modifier drastiquement leurs pratiques. Même si, pour l'instant, ils continuent à se mettre la tête dans le sable (5).

(1) En décembre, des représentants de la Coordination rurale ont saccagé des locaux de la Ligue de protection des Oiseaux. Comprend qui peut ces gens qui prétendent être les premiers, si pas les seuls, à comprendre et à respecter la nature. 
https://www.lpo.fr/qui-sommes-nous/espace-presse/communiques/cp-2025/notre-siege-national-vandaliseutm_source=Sarbacane&utm_medium=email&uutm_campaign=Newsletter%20LPO%20France%20-%20Janvier%202026
(2) https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/10/mercosur-agriculture-minerais-industrie-ce-que-contient-l-accord_6661235_3234.html
(3) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mardi-06-janvier-2026-3103545
(4) "Européens, saisissez l'occasion !", El Pais, 29.12.2025, in Le Courrier international, 8.1.2026.
(5) https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/11/les-tenants-de-l-agriculture-intensive-veulent-sanctuariser-le-droit-a-pomper-sans-limites-et-a-polluer-les-ressources-d-eau-potable_6661384_3232.html

lundi 15 décembre 2025

Le RN, vassal de Trump et de Poutine

Que ça se sache, que ça se dise : voter pour le Rassemblement national, c'est voter Trump et Poutine. C'est faire leur jeu, se ranger du côté de la guerre, militaire comme économique et sociale, s'opposer à la démocratie, viser la fin de l'Union européenne. Voter pour tout parti d'extrême droite, c'est participer aux mêmes objectifs.
Tant Trump que Poutine prétend vouloir se replier sur son territoire. En réalité, tous deux rêvent - de moins en moins secrètement - de se partager le monde et d'en finir avec la démocratie. D'exercer un pouvoir le plus absolu et le plus large possible. Et ils savent qu'ils peuvent y parvenir en flattant et en utilisant les partis qui se disent patriotiques et qui sont surtout partisans du repli nationaliste et du totalitarisme.
"Dans leur stratégie de sécurité nationale, Donald Trump et ses idéologues exposent leur intention d'intervenir sur le continent européen, écrit Béatrice Delvaux (1), pour lutter en fait contre les gouvernement élus, en soutenant les partis patriotiques européens. L'objectif ? Aider l'Europe à corriger sa trajectoire actuelle par la promotion du renouveau spirituel, de l'essor des partis patriotiques, de la démocratie authentique, la liberté d'expression et la célébration sans complexe du caractère et de l'histoire propres à chaque nation européenne."
Récemment, Elon Musk a écrit que "l'Union européenne devrait être abolie et la souveraineté retourner aux pays individuels de façon que les gouvernements représentent mieux leurs peuples". Le vice-président russe Dmitri Medvedev s'est dépêché de l'applaudir : "Exactement" a-t-il réagi.
Leurs peuples devraient les prendre au mot et en faire de même, en finir avec la Fédération de Russie. Les 170 ethnies ou les 89 entités qui la composent devraient prendre leur souveraineté. Les 50 Etats fédérés des Etats-Unis devraient eux aussi prendre leur indépendance.

"Les prochains objectifs, écrit Béatrice Delvaux, devraient être la France en 2027 et la conclusion de la paix de Poutine en Ukraine. Un axe Washington-Paris-Moscou, passant par Budapest, qui ne ferait plus qu'une bouchée de l'Union européenne ? Cela ne relève plus de l'utopie, et pourrait même se vérifier à une échéance proche."
Des partis comme le RN n'ont rien de patriotique, ils savent que pour arriver au pouvoir ils ont besoin de Trump ou de Poutine, ils sont fascinés par ces brutes qui plus elles seront puissantes, plus elles domineront le monde et leur permettront à eux, partis nationalistes, de jouer les vassaux dans leur arrière-cour.

(1) Béatrice Delvaux, "Il est J-1 pour l'Europe démocratique", Le Soir, 8.12.2025.

jeudi 11 septembre 2025

The sky is the limit

Le tueur en série Poutine n'a aucune limite. L'Ukraine ne lui suffit pas. Voilà qu'il a envoyé dix-neuf drones en Pologne. Même s'il s'en défend. C'est pas moi, dit comme à son habitude le tsar irresponsable. Ses drones n'ont plus besoin d'ordre, ils connaissent leur mission : s'en prendre aux nazis. Ils en voient partout à l'ouest. L'Occident n'est qu'un nid de nazis qu'il faut détruire comme des frelons asiatiques. 

Vu le nombre de drones, difficile de croire qu'il s'agit là d'une erreur. "Dix-neuf drones, c’est beaucoup pour une erreur, et ce n’est pas beaucoup pour une attaque, affirmait ce matin sur France Inter l'éditorialiste Pierre Haski (1). Les attaques contre les villes ukrainiennes mobilisent désormais des centaines de ces engins explosifs. D’où l’hypothèse d’un test, pour évaluer la capacité de réponse de l’OTAN, la disponibilité des alliés de la Pologne, ou de tout autre pays frontalier, à voler à leur secours. A tester aussi les réactions américaines." Cette incursion a provoqué la mobilisation de plusieurs pays de l’OTAN : deux avions néerlandais ont participé à la chasse aux drones aux côtés de l’aviation polonaise à la chasse, un avion-radar italien a été mobilisé, un avion-ravitailleur de carburant de l’OTAN a décollé et une batterie anti-aérienne Patriot allemande a été activée. Mais elle a aussi, dit-il "montré la faible préparation de l’alliance. Varsovie parle de « provocation » et l’incident va pousser à accélérer la marche vers la défense européenne."
Seuls quatre de ces dix-neuf drones, de conception iranienne et produits en Russie, ont été détruits. C'est peu. "L’incident montre (...) une faible préparation de l’OTAN, constate Pierre Haski. Que se serait-il passé s’il s’était agi d’une attaque massive semblable à ce que vit l’Ukraine ? L’impact aurait été dévastateur."

Donald Tusk, le premier ministre polonais, est très inquiet : cette « action russe » est de nature à « nous rapprocher plus que jamais d’un conflit ouvert comme cela n’a jamais été le cas depuis la seconde guerre mondiale » (2). Aussitôt, le ministère russe des affaires étrangères a accusé la Pologne de vouloir « aggraver » le conflit en Ukraine en propageant des « mythes » concernant l’intrusion de drones dans l’espace aérien polonais. De son côté, Donald Trump roule des mécaniques en disant qu'il n'est pas content. On a compris depuis longtemps que c'est tout ce qu'il est capable de faire. Tant que le Père Ubu dirigera les Etats-Unis, l'Europe ne doit compter que sur elle-même. Oui, il y a une extrême urgence à construire une Europe de la défense et à envisager tous les cas de figure. Avec le psychopathe russe, ils sont innombrables.

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/geopolitique/geopolitique-du-jeudi-11-septembre-2025-8150223
(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/11/l-otan-face-au-dilemme-de-la-multiplication-des-provocations-militaires-russes_6640365_3210.html



dimanche 9 mars 2025

L'Europe, plus que jamais

A qui reconnaît-on un imbécile ? Notamment à son incapacité à imaginer que les effets de son action puissent être exactement opposés à ce qu’il en attendait. La prétention et la bêtise vont souvent de pair.
Poutine allait avaler l'Ukraine en deux temps, trois mouvements, transformer les Ukrainiens en Russes et les couper à jamais de l'Europe. Et que ça saute ! Ça a sauté, mais pas comme il l'imaginait. Trois ans après, l'Ukraine résiste toujours vaillamment et cette tentative de colonisation n'a fait que renforcer la volonté des Ukrainiens d’appartenir à l’Union européenne et à l'OTAN.
De son côté, Trump, en s'alignant derrière son camarade Poutine, en trahissant l'Ukraine et en affirmant que l'Union européenne a été créée pour "foutre en l'air" les Etats-Unis a amené les Européens à resserrer les rangs et à tenter de construire une défense commune. "Donald Trump, en voulant détruire l’Europe, force sa recomposition, écrit Sylvie Kauffmann, éditorialiste au Monde (1). L’Europe qui se réveille n’a plus le même visage que l’Europe assoupie. L’UE est une formidable structure de paix, pas de guerre." A l'UE d'adapter maintenant son fonctionnement pour éviter de se laisser piéger par les complices des dictateurs, tel Orban le poutinolâtre.

L'Union européenne repose sur la démocratie, la solidarité, l'égalité hommes-femmes, le respect des droits humains, de l'Etat de droit et de la souveraineté des états. Voilà pourquoi les dictateurs rêvent de la mettre en miettes.
A l'est et à l'ouest de l'Europe, les discours déments dominent. Les théories complotistes, les contre-vérités, les arguments les plus irrationnels, les mensonges, la religion sont utilisés pour justifier l'injustifiable. "Désormais, écrit Riss (2), faire de la politique consiste d'abord à lutter contre l'irrationnel. C'est peut-être sur ce terrain que l'Europe peut marquer sa différence. Elle doit rester le continent de la raison. (...) Les droites et les extrêmes droites d'Europe et d'Amérique affirment que l'enjeu du XXIe siècle est de défendre leur identité chrétienne. Non, ce n'est pas l'identité chrétienne qui doit être défendue, mais la raison, qui est constitutive de notre identité européenne. La seule qui a émancipé les peuples et qui permet de combattre les arbitraires délirants, à la fois des idéologies religieuses et politiques."

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/05/donald-trump-en-voulant-detruire-l-europe-force-sa-recomposition_6576423_3232.html
(2) Riss, "L'Europe, centre du monde libre", Charlie Hebdo, 26.2.2025.

jeudi 6 juin 2024

Protéger la famille des gendres nuisibles

"L'Europe, ça suffit !", crie le slogan de campagne d'un triste sire. Comment peut-on vouloir en finir avec l'Union européenne ? Quelle méconnaissance de l'histoire faut-il avoir ? Quelle prétention nationaliste faut-il avoir pour penser qu'on peut exister seul ? De quelle bêtise faut-il être pétri pour appeler à une fermeture des frontières ? L'Union européenne, c'est la liberté de penser, de s'exprimer, de circuler, de s'installer où l'on veut, et certains qui bénéficient de tous ces indispensables avantages voudraient y mettre fin ? Aucune autre entité politique au monde n'offre une telle liberté.
Les membres du groupe musical allemand Sparkling constatent (1) que "en Europe, il est très simple de passer d'un pays à l'autre, à tel point qu'il semble ne plus exister de véritables frontières : c'est ce qui en fait toute la beauté et c'est une grande chance." Depuis que la Grande-Bretagne a quitté l'UE, le groupe hésite à aller y jouer, tant l'administration s'est compliquée.
Le camionneur tchèque Damian Kysely se réjouit de la disparition des frontières : "voilà plus de trente ans que j'exerce ce métier, et j'ai vu la différence avec l'entrée en vigueur de l'espace Schengen. Avant, on gardait dans son camion un dossier rempli des papiers qu'il fallait présenter à la frontière, et l'on pouvait jusqu'à une journée et demie à la douane. Maintenant, on ne s'arrête même plus". 
Katrin Spak est allemande. Elle a vécu à Budapest dans le cadre d'un Erasmus et travaille comme bénévole dans une association humanitaire espagnole. "Ayant grandi avec l'Europe, je n'ai même pas l'impression qu'il existe de véritables frontières. (...) Vivre sur ce continent, où l'on a pas à se préoccuper de sa sécurité et de sa subsistance au quotidien, c'est un véritable privilège."
L'Irlandaise Emer Mac Diarmada, chargée de la promotion du tourisme irlandais dans les pays scandinaves, estime que "grâce à son adhésion à l'UE, le processus de paix a beaucoup avancé en Irlande et le pays s'est considérablement transformé". Elle se félicite que l'Union facilite la libre circulation en son sein.
L'écrivain espagnol Javier Cercas le répète : "seule l'Europe unie peut préserver la paix, la prospérité et la démocratie - démocratie que le national-populisme, réactionnaire et en progression partout dans le monde, veut détruire en prétendant la protéger. C'était d'ailleurs aussi le discours de ceux qui ont pris d'assaut le Capitole, à Washington, en 2021".

Dimanche 9 juin, c'est pour cette Union qu'il faut voter, en barrant la route aux sinistres corbeaux, même s'ils sont déguisés en gendre idéal. Il est des gendres idéaux tellement pervers et nuisibles qu'ils détruisent leur famille. 

(1) Tous les témoignages cités ici sont extraits de l'excellent hors-série de Zadig, publié en partenariat avec Arte, intitulé "Rêver l'Europe" (2024). 


Message d'Avaaz :

mercredi 22 mai 2024

Une voix inquiète

A vingt ans, il a quitté un camp de jeunesse du régime pétainiste pour rejoindre le maquis. Il a pris les armes pour défendre la liberté de son pays et se battre contre le nazisme. Après le débarquement, il s'est engagé dans l'armée. Une fois la paix retrouvée, comme tant d'autres, il s'était dit "plus jamais ça !". Plus jamais de nazisme, de fascisme, de guerre, de rejet de l'autre. Et il y a d'autant plus cru qu'il a vu l'Union européenne se construire pas à pas, il a vu les ennemis d'hier non seulement dialoguer, mais mieux : collaborer, partager et échanger pour avancer ensemble.
Aujourd'hui, ce Berrichon a cent ans et est inquiet pour l'avenir. Inquiet de la montée qui semble irrésistible de l'ultra droite, comme il l'appelle. Il pense qu'elle devrait être exclue pour ses positions excluantes.
Il se désole de voir certaines de ses connaissances manifester contre un projet de centre d'accueil pour réfugiés dans un village voisin. Qu'ont donc fait ces gens qui ont fui la violence et la misère pour mériter tant de rejet et de haine ?, demande-t-il. Il est fâché de voir le maire menacé. 
Il dit qu'il faudrait expliquer aux jeunes le danger qui les menace si l'ultra droite arrive au pouvoir, qu'il faudrait que tout le monde vienne aux commémorations de l'armistice pour se souvenir du prix de la paix,  qu'il faudrait rappeler à chacun tous les bienfaits de l'Europe. Mais il ne veut pas prendre la parole, convaincu que ce qu'il peut dire ne changera pas les opinions de gens aux idées arrêtées. Il pense qu'on le traitera de vieux con, lui, ce vieux sage. *
A l'heure où le parti des Le Pen est donné largement en tête et séduit notamment de très nombreux jeunes par son discours simpliste et excluant, une voix comme la sienne doit pourtant être entendue. 

Tout comme celle de  l'écrivain Laurent Gaudé.
Ma génération a longtemps pensé que cette Europe était acquise, qu'elle serait le cadre fixe de nos vies, et elle découvre avec stupéfaction qu'elle pourrait bien être la génération qui l'enterrera ou, en tout cas, celle qui verra les premiers signes de sa fin. Ceux qui, comme moi, croient en cette aventure, seront coupables, s'ils ont laissé la place à la parole du contre. Il ne s'agit pas de nier les frustrations, les colères, les insatisfactions. J'en ai - et de nombreuses. Mais je fais la différence entre des colères que l'on peut transformer en combats politiques et la négation par principe de ce grand mouvement de fond qui, depuis plus de cinquante ans, bâtit un pays plus grand que nos vingt-sept nations. (...)
Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières.
Et nous sommes là,
Nous, 
Avec ces mots qui nous ont été légués : "Nation", "Egalité", Liberté",
Que nous contemplons avec fatigue.
Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui.
Jeunesse !
Jeunesse !
Il nous faut ton sursaut. 
Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples" (Actes Sud, 2019)

Le dimanche 9 juin, faisons mentir les sondages, faisons barrage à l’extrême droite, votons pour un parti démocratique pro-européen. 

Sur le même sujet, (re)lire sur ce blog : https://moeursethumeurs.blogspot.com/2019/05/ma-plus-grande-patrie.html

(* Tout ceci est véridique)


samedi 24 février 2024

Deux ans et demain ?

Deux ans. Voilà deux ans aujourd'hui que Poutine a entamé sa sale guerre contre un pays qu'il dit frère. L'Ukraine s'appelle Abel et la Russie Caïn. Vladimir le Petit rêve de grandeur en se tournant vers le passé. Ses rêves d'empire sont un cauchemar. La barbarie ne rend pas plus grand. Au contraire. Le voilà plus petit, plus repoussant, plus abject que jamais.
Sa guerre éclair fut un échec. Mais il pourrait remporter une guerre d'usure. L'opinion publique européenne se fatigue, une part de la population pense que les sommes astronomiques dépensées en missiles seraient plus utiles ailleurs (1). Mais c'est notre paix qui est en jeu, c'est l'avenir de l'Europe. Qu'on le veuille ou non, la guerre d'Ukraine est notre guerre.

Ce tueur en série qu'est Poutine n'a aucun sentiment pour les dizaines de milliers de morts qu'il a sur la conscience, qu'ils soient ukrainiens ou russes aujourd'hui. Ou hier syriens ou tchétchènes. Ils ne sont que chair à missiles au service de sa gloire, triste et sordide, bâtie dans le sang. Détourner la tête, en se drapant dans l'hypocrite posture du pacifiste aux mains propres, c'est le laisser pousser plus loin ses conquêtes, c'est jouer les Munichois, sans savoir ou vouloir tenir compte des leçons du passé. Lâcher l'Ukraine, c'est abandonner aussi les pays baltes, la Suède, la Finlande, la Pologne aux appétits de l'ogre. C'est nous préparer au pire sur l'ensemble du continent européen.
Ici, en Europe, nous voilà menacés par les extrêmes de droite comme de gauche, ces marionnettes du tsar mafieux que leur anti-américanisme imbécile rend non seulement stupides mais dangereux. Pour la sécurité européenne, pour la démocratie, pour la paix. "Il y a 15 jours, dit Maxence Lambrecq, éditorialiste de France Inter, Dmitri Medvedev a lui-même reconnu aider « ouvertement et secrètement » les partis antisystèmes à obtenir les meilleurs scores possibles." (1)

Les va-t-en guerre ne sont pas ceux que l'on croit. Pas ceux qui pensent qu'il faut beaucoup plus armer l'Ukraine pour l'aider à se défendre, mais ceux qui hypocritement affirment le contraire (2). Comme si laisser Poutine gagner sa sale guerre injustifiée allait laisser l'Europe en paix. Il faudra craindre les relativistes aux élections européennes de juin.

L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

(1) "Un sondage Ifop pour la Fondation Jean Jaurès indique que, pour la première fois, à peine la moitié des personnes interrogées soutiennent l’envoi de matériels militaires et l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. C’est 15 points de moins qu’au début du conflit." (...) Les politiques en parlent moins. Cette année, à l’Assemblée, pas de débat, pas de résolution au Sénat. Et gare à ceux qui appellent à renforcer l’aide... La tête de liste du PS, Raphael Glucksmann, a subi lundi la foudre de la France Insoumise.
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-politique/l-edito-politique-du-vendredi-23-fevrier-2024-875123
(2) https://www.lefigaro.fr/politique/guerre-en-ukraine-raphael-glucksmann-accuse-lfi-d-oeuvrer-a-la-defaite-des-democraties-20240220


samedi 25 juin 2022

Ukraine : comment sortir de la guerre ?

La candidature de l'Ukraine à l'adhésion à l'Union européenne vient d'être acceptée par celle-ci. La procédure sera longue. L'UE exige des réformes sur sept points : réforme de la Cour constitutionnelle, poursuite de la réforme judiciaire, lutte contre la corruption, lutte contre le blanchiment d'argent, mise en œuvre de la loi anti-oligarchie, harmonisation de la législation audiovisuelle avec la législation européenne, modification de la législation sur les minorités nationales. "Nous devons être conscients, écrit Evropeïska Pravda, que nous ne pourrons entamer des négociations avant la fin de la phase active de la guerre, ce qui était connu. (...) La chose la plus importante, c'est que le processus est lancé." (1)

Quand et comment cette guerre pourra-t-elle prendre fin ? A Bruxelles, le Groupe du 24 février (constitué de chercheurs, journalistes, traducteurs, fonctionnaires nationaux et européens, militants des droits humains, citoyens engagés dans des coopérations avec l’Ukraine) constate que "ces derniers temps, les idées qu’il faudrait se résigner à une guerre longue et à des concessions territoriales de la part de l’Ukraine pour mettre fin au conflit circulent largement — provoquant des réactions indignées de la part des Ukrainiens, qui s’y opposent dans leur très large majorité". Le groupe salue la décision de Messieurs Macron, Draghi, Scholz et Iohannis de se rendre en Ukraine. "Comme ceux qui les y avaient précédés, ils ont pu constater de leurs yeux ce que vit l’Ukraine aujourd’hui."
Les membres du groupe affirment que "une occupation n’est pas qu’un fait géopolitique abstrait. C’est aussi et surtout une réalité humaine tragique. Nous avons tous en tête les meurtres, les tortures, les viols, détentions arbitraires, disparitions forcées, déportations et pillages infligés aux populations civiles dans les zones libérées de l’occupation russe (...). Des preuves ont déjà été collectées, des rapports sérieux publiés, et un travail titanesque est en cours pour continuer de vérifier, documenter, recenser ces crimes de façon aussi exhaustive que possible. Certaines informations sur les zones actuellement occupées depuis l’invasion du 24 février nous parviennent, comme l’existence de points de filtration, interrogatoires et disparitions."

Le Groupe du 24 février fait état des violences, des tortures, des privations de droit, des humiliations, des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des restrictions à la liberté d’association, d’expression, de religion et de mouvement, des enrôlements sous contrainte, des confiscations de biens, des transferts forcés de personnes vers la Russie subis par les Ukrainiens, même les enfants. "Certaines pratiques à l'œuvre en Ukraine rappellent celles mises en œuvre lors des deux guerres de Tchétchénie menées par la Russie : bombardements massifs, opérations dites de « nettoyage », usage systématique de la torture dans les camps de filtration, exécutions extra-judiciaires. Elles ont été documentées de façon très précise dans de nombreux rapports d'organisations de défense des droits humains. (...) On assiste en Ukraine à la transposition d'un système bien rodé." Tout cela se produit "dans un contexte où le pouvoir russe nie l’existence de l’Ukraine en tant que Nation et tente de mettre en œuvre sa destruction."

Pourrait-on sortir de ce conflit grâce à des concessions territoriales, s'interroge le groupe ? "Par le biais de mensonges et de manipulations des faits, le pouvoir russe justifie l’agression de l’Ukraine en invoquant des arguments territoriaux, ethniques, linguistiques, historiques. La réalité est qu’il poursuit une politique d’agression dont il n’a pas fixé les limites, tandis que ni les discours ni les faits ne permettent de penser qu’il en fixera. Avoir laissé la Russie annexer la Crimée et amputer des états souverains (Ukraine, Géorgie, Moldavie) de territoires comme le Donbass, l’Ossétie du Sud ou la Transnistrie n’a en rien mis fin à sa politique agressive dans son voisinage. Au contraire, dans la vision du Kremlin, l’inaction de la communauté internationale vis-à-vis de chaque conquête territoriale est endossée comme un succès transitoire, un encouragement à préparer de nouvelles prédations. Dans ce contexte, toute concession territoriale offrirait à la Russie un tremplin pour la poursuite de la conquête de l’Ukraine. La Crimée a servi de base pour occuper Kherson et prendre Marioupol, et les « Républiques » auto-proclamées sont un avant-poste pour la prise du reste du Donbass."

Pour le groupe du 24 février, "seuls les Ukrainiens ont la légitimité pour décider de l’avenir de leur pays. Mais l’Union européenne et ses dirigeants seront inévitablement impliqués dans la définition des conditions de la paix, ne serait-ce que sur les questions des sanctions et des garanties de sécurité." Le groupe appelle dès lors les dirigeants européens "à toujours mesurer les conséquences humaines et sécuritaires de l’occupation russe dans les propositions qu’ils formulent et les décisions qu’ils prennent" et invite Emmanuel Macron, Mario Draghi, Olaf Scholz et Klaus Iohannis à tenir les promesses qu'ils ont formulées. "L’aveuglement et l’ambivalence des deux dernières décennies n’ont pas servi la paix. "

(1) "Tout reste à faire", Le Courrier international, 23.6.2022.
(2) https://www.lalibre.be/debats/opinions/2022/06/22/pour-retrouver-la-paix-lukraine-devrait-elle-ceder-des-territoires-a-la-russie-ALHYS22FMNE4FK54OHEH4ECCJE/

lundi 28 février 2022

Intelligent, vraiment ?

Qu'est-ce que l'intelligence ? Qu'est-ce qui caractérise un bon chef de guerre ? Notamment sa capacité à prévoir les effets des actions qu'il mène, ce qui signifie douter, envisager les effets collatéraux de ses actes et les réactions qu'ils pourraient entraîner et qui peuvent parfois aboutir à l'exact contraire ce qui était visé.

Visiblement ce serpent venimeux de Poutine était trop sûr de son coup, pensait ne faire qu'une bouchée de l'Ukraine en une guerre éclair. Que pensait-il ? Que son sifflement allait hypnotiser son pays et même la terre entière ? La Russie trouve peu de soutiens affirmés. Juste l'Iran, la Corée du Nord, la Syrie, la Birmanie, le Venezuela et la Tchétchénie. Rien que des Etats parias. La Chine, elle, a pris ses distances et de nombreux Etats dansent d'un pied sur l'autre ou restent prudemment muets.
La résistance des forces ukrainiennes s'avère plus importante que Poutine ne l'avait imaginé et Volodymyr Zelinsky, ancien humoriste devenu président de l'Ukraine, est à la hauteur de son rôle de chef de la résistance. Des Ukrainiens de l'étranger reviennent au pays défendre leur patrie au péril de leur vie. De nombreux Ukrainiens ont pris les armes. D'autres, nombreux, ne craignent pas de s’interposer devant des chars ou des militaires russes, ce qui contredit le discours du président russe qui parle de l'armée russe « libératrice » du « peuple frère » ukrainien.
Poutine ne s'attendait sans doute pas non plus à l'unanimité de réaction d'une Union européenne qu'il jugeait faible et divisée et sans capacité d'attitude voire d'action commune. Voilà qu'elle se montre enfin capable de donner priorité à ses principes démocratiques et solidaires plutôt qu'à des intérêts économiques ou particuliers. Même la Suisse est sortie de sa neutralité pour suivre les mesures financières prises par l'U.E. Le président russe ne s'attendait sûrement pas à ce que, pour la première fois de son histoire, l'U.E. décide d'armer un pays en guerre.
Poutine refuse que l'Ukraine soit membre de l'U.E. et de l'OTAN, mais sa guerre ne fait que renforcer l'envie des Ukrainiens d'en être et le vite possible. D'autres pays - la Suède, la Finlande - se posent la question de s'affilier à une OTAN dont tout le monde se demandait encore il y a peu si elle avait une quelconque utilité.

Même si une majorité de ses concitoyens suit le président russe dans ses délires dangereux, manipulée par les médias d'Etat, une minorité se dresse courageusement contre cette guerre qu'elle n'accepte pas. Un mouvement antiguerre qu'il n'attendait sans doute pas tente de s'organiser, même si les arrestations d'opposants pacifiques se multiplient : plus de six mille actuellement. Dans une lettre ouverte publiée par Le Monde, un collectif de 664 chercheurs et journalistes scientifiques russes dénonce l’entière responsabilité de la Russie dans le déclenchement du conflit. Par cet acte, affirment-ils, « la Russie s’est condamnée à l’isolement sur la scène internationale et à un destin de pays paria ».

Paria, la Russie l'est aussi dans le sport. Le monde du sport, d'habitude si frileux à tout positionnement, prend fermement ses distances avec la Russie et appelle à annuler des compétitions en Russie ou avec des équipes russes. Déjà, la Russie est exclue de la prochaine coupe du monde de football.
Des organismes culturels annulent des tournées d'artistes russes et les démissions de directeurs occidentaux dans des institutions culturelles russes se succèdent.

Reste qu'au-delà de toutes ces réactions on se demande comment arrêter la folie de ce va-t-en-guerre, comment mettre fin à cette brutalité, à cette barbarie. Qui peut encore accorder la moindre confiance à Poutine, croire cet homme ? Il est aussi crédible qu'il est souriant. Il promet de ne pas s'attaquer aux civils ukrainiens pendant que ses troupes bombardent des immeubles d'habitation. Il menace d'utiliser l'arme nucléaire. Est-il devenu à ce point ivre de sa puissance pour être capable de l'utiliser ?

samedi 5 décembre 2020

Européenne

Valéry Giscard d'Estaing, ancien président français, vient de mourir. Il est salué comme un Européen convaincu, qui comprit que si la France voulait retrouver sa grandeur, c'est par sa participation pleine et entière à la construction de l'Union européenne qu'elle y arriverait. Si on regarde le monde d'aujourd'hui, en tentant d'être un peu objectif, on se dit que cette U.E. est quand même, malgré les critiques qu'on peut lui adresser, un espace rassurant, voire enthousiasmant. Un vaste espace où la solidarité, la démocratie, la liberté d'expression, la protection des citoyens sont des réalités pour près de cinq cents millions d'habitants de vingt-sept pays différents. Où dans le monde peut-on trouver semblable territoire où on puisse se déplacer et s'installer librement? Où trouver une construction politique, relativement récente, aussi réussie? Ni dans les Etats-Désunis d'Amérique, ni en Russie, ni en Chine, ni en Inde, ni au Moyen-Orient, ni au Brésil, au Chili ou au Vénézuela, ni dans la plupart des pays d'Afrique. Les dictateurs, les populistes, les présidents qui tripatouillent les élections ou la constitution pour s'accrocher au pouvoir sont innombrables. "Partout, les peuples ont - plus ou moins - élu des despotes et des incompétents", écrivait il y a peu Vincent Rémy dans Télérama (1).

Bien sûr, la Hongrie et la Pologne font tache, gouvernées par des populistes qui ont su profiter de la solidarité européenne sans en respecter aujourd'hui les valeurs d'ouverture et de respect des droits humains. Bien sûr, il reste des efforts considérables à fournir pour atteindre les objectifs environnementaux qui permettront de lutter contre le dérèglement climatique. Bien sûr, les lobbies économiques, comme partout, y sont puissants. Bien sûr, l'U.E. échoue toujours à harmoniser les politiques migratoires. Mais l'Union européenne ne peut être le bouc émissaire de tant d'Etats qui continuent, au moindre problème, à tenter de tirer la couverture à eux en actionnant la fibre nationaliste et en rendant Bruxelles coupable de toutes leurs erreurs et difficultés. 

"L'Europe, à l'origine de deux guerres mondiales dévastatrices, et toujours divisée, écrivait encore Vincent Rémy, apparaît soudainement comme un îlot démocratique en plein renouveau." Et l'Allemagne y est pour beaucoup, avec deux femmes: l'inoxydable chancelière Angela Merkel et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Elle "porte et incarne (...) l'idée de la solidarité. En juillet, son plan de relance tourné vers l'environnement et le numérique proposait le principe longtemps rejeté par l'Allemagne que des subventions soient accordées aux pays les plus touchés par la crise, et qu'elles soient remboursées collectivement. Voilà que cette solidarité financière se double aujourd'hui d'une solidarité morale": quand Ursula von der Leyen a annoncé l'abolition du règlement de Dublin. Ce qui implique que les pays d'arrivée des migrants ne portent plus seuls la gestion des flux migratoires. "Jamais depuis Jacques Delors, il y a plus de trente ans, un président de la Commission n'avait incarné la fonction avec autant d'autorité morale." Oui, c'est cette Europe-là qu'on aime, c'est d'elle qu'on se sent plutôt fier d'être citoyen.

En septembre, Ursula von der Leyen a eu ses mots: "Dans notre Union, la dignité du travail doit être sacrée. Mais la vérité est que, pour trop de personnes, le travail ne paie plus. Le dumping salarial détruit la dignité du travail, pénalise l'entrepreneur qui paie des salaires décents, et fausse la concurrence loyale sur le marché unique. Chacun doit avoir accès à un salaire minimum (...)." Ce salaire minimum est récent en Allemagne, il existe à présent dans 21 pays de l'U.E., mais pas en Suède, au Danemark, en Finlande, en Italie, en Autriche, ni à Chypre. "Il serait possible, estime Jacques Littauer (2), de fixer le smic bruxellois en pourcentage du salaire médian national, 60% par exemple. Un seuil atteint par seulement deux pays de l'U.E. aujourd'hui: le Portugal et la France." Mais, ajoute-t-il, lors de la présentation de l'initiative von der Leyen, fin octobre, l'organisation des patrons d'Europe a hurlé et la fixation des salaires reste une prérogative nationale. Dommage parce qu'il relève qu'une étude indique qu'aux Etats-Unis, "dans les Etats où le salaire minimum est élevé, les personnes travaillent moins d'heures, se soignent et s'alimentent mieux, s'occupent davantage de leurs enfants et battent même moins leur femme".

L'U.E. reste une immense machine lente et complexe, qui passe de crise en crise. Normal, estime l'historien néerlandais Geert Mak qui voit en ces crises des maladies infantiles : "un projet historique d'une telle envergure subit nécessairement des revers avant de parvenir à un équilibre au bout de plusieurs dizaines d'années. Les Etats-Unis ont même dû en passer par une guerre civile. Ils ont même eu besoin d'une longue période, depuis la déclaration d'indépendance, en 1776, jusqu'au XXe siècle, pour vraiment se considérer comme une fédération". Il pense d'ailleurs qu'on peut considérer les crises "comme des passages presque prévisibles dans un processus d'unification" et que l'Europe doit "d'urgence accepter le fait d'être une puissance géopolitique. (...) En comparaison avec d'autres régions du monde, elle jouit d'un très bon niveau de vie." Et ce qui le rend confiant en l'avenir de l'U.E., c'est de constater que d'Oslo à Athènes, "les gens parlent désormais des mêmes thèmes, et ils en parlent en tant que citoyens européens". La Grande-Bretagne, qui quittera officiellement l'Union européenne dans trois semaines, va à contresens de l'histoire. Comme tous les souverainistes.

(1) "L'Europe qu'on aime", Télérama, 23.9.2020.

(2) "La Commission européenne vire gauchiste", Charlie Hebdo, 4.11.2020.

(3) "Lors des grandes crises, il faut oser faire des pas de géant", Die Zeit, 2.9.2020, in Le Courrier international, 12.11.2020.

lundi 14 octobre 2019

La religion de paix aime la guerre

Que les religions soient vectrices de paix est la plus grande blague que l'humanité (une large partie d'entre elle en tout cas) se soit jamais racontée. Qui peut aujourd'hui affirmer sans rire - ou sans pleurer - que l'islam est une religion de paix?
Au Yemen, les deux grandes puissances islamiques, l'Arabie saoudite côté sunnite et l'Iran côté chiite, se font la guerre. Et c'est la population civile yéménite qui en paie le prix. Lourdement.
Les pays où l'Islam est religion d'Etat peuvent très rarement être considérés comme des démocraties. Au contraire. L'opposition y est inexistante ou en prison. Les femmes sont voilées et à la maison.
Et voilà qu'Erdogan, ce grand croyant qui s'est un jour présenté comme "l'imam d'Istanbul", vient de lancer une guerre contre les Kurdes syriens. Même si ceux-ci furent en première ligne dans le combat contre le monstre fascisto-islamiste en Syrie. Même si nous leur devons une reconnaissance éternelle pour le rôle qu'ils ont joué face à Daech. L'armée turque et les milices qu'elles a lâchées ont entamé les massacres, même contre des convois de civils (1).
Et nous, nous restons là, mutiques ou presque, abandonnant les Kurdes à la terreur (2). Par lâcheté et parce que nos irresponsables dirigeants européens ont passé un pacte avec ce terroriste d'Erdogan pour qu'il retienne trois millions de réfugiés à l'intérieur de ses frontières. Frontières qu'il menace maintenant d'ouvrir côté U.E. si celle-ci avait l'outrecuidance de prendre des sanctions contre lui pour son agression de la population kurde.
Les pays de l'Union européenne, à l'exception du Royaume-Uni (vivement le Brexit!), ont heureusement décidé de ne plus vendre d'armes à la Turquie (3). Mais c'est un peu tard.
C'est toute relation qu'il faut cesser, tout de suite, avec la Turquie. Absolument toute. Politique, économique, sociale, culturelle, touristique, sportive. Il faut exclure la Turquie de l'OTAN. Dire enfin clairement que la Turquie, cette Turquie-là, ne fera jamais partie de l'Union européenne. Annuler le match de foot, prévu ce soir, entre la France et la Turquie. Il faut mettre la Turquie au ban de la société civilisée. Elle s'y est mise elle-même.

Trump le dingue l'y a bien aidée. Je retire mes troupes de Syrie. Puis, non, je les y laisse. Puis, je les retire quand même parce qu'elles risquent d'être prises entre les deux feux, turc et kurde, que j'ai moi-même allumés (4).
Voilà les Kurdes forcés d'appeler à l'aide Assad, l'odieux boucher de Damas, et ses troupes.
Grâce au chaos provoqué par ce duo monstrueux que jouent Erdogan et Trump, des proches de djihadistes se sont enfuis par centaines (5). La guerre en Syrie est relancée, tout autant que la lutte du bien (forcément du côté de la religion) contre le mal (forcément du côté des laïcs). Les religions aiment le sang. Et la terreur.

(1) https://www.lalibre.be/international/asie/neuf-civils-kurdes-dont-une-femme-politique-executes-par-une-milice-turque-5da23b66f20d5a2781766617 et France Inter, Journal de 9h, 14.10.2019.
(5) https://www.lalibre.be/international/asie/syrie-des-familles-de-membres-de-l-ei-se-sont-echappees-d-un-camp-5da2e296d8ad5841fc7a9261

mardi 3 septembre 2019

La démocratie sous le tapis

La démocratie, c'est lourd, c'est contraignant, c'est complexe, c'est long. Et puis, c'est fait de débats et surtout ça vous oblige à écouter des gens qui ne sont pas d'accord avec vous. Boris Johnson, premier ministre britannique, a constaté ce que tout le monde savait depuis longtemps: qu'il n'aurait pas de majorité au parlement pour faire passer son Brexit en mode no deal. Il a donc trouvé la solution qu'il était seul à pouvoir imaginer: empêcher le parlement de se réunir. Pas de parlement, pas de débat. Il suffisait d'y penser. Il l'a mis en congé pendant six semaines.
Boris Johnson nous montre le vrai visage du populisme: grande gueule et lâcheté. Avec lui, grâce à lui, avait-il dit en roulant des mécaniques, le Brexit serait une réalité le 31 octobre, accord ou pas. Visiblement, il n'en est pas sûr du tout. Sinon, il ne fuierait pas le débat.
Le bouledogue jaune n'a pas tenu compte de l'expérience que vient de connaître Salvini et compte, comme lui, passer en force. Mais  son attitude à la fois grotesque, scandaleuse et provocatrice pourrait le mener, lui aussi, à une chute brutale.
Ces mauvais clowns égarés en politique sont dangereux pour la démocratie. Mais quand ils se prennent les pieds dans le tapis qu'ils ont eux-mêmes jeté sous leurs pieds, ils parviennent à nous faire rire. Même si c'est jaune.
Aujourd'hui, l'enfant capricieux qui joue à être premier ministre menace d'exclure du Parti conservateur les députés anti-no deal. Faire taire et exclure, voilà visiblement tout ce qu'il sait faire. 

jeudi 22 août 2019

Ça sent l'automne

L'Union européenne ne fait plus rêver, nous dit-on. Ce qui est faux. Ils sont au moins trois en Belgique qu'elle fait frémir. Kris Peeters, Didier Reynders et Laurette Onkelinx lorgnent sur le poste de commissaire européen.
Les francophones ont plus de chances de voir un ou une des leurs occuper la fonction. C'est leur tour.
Didier Reynders a une première fois été élu député en 1992. Depuis, il a sans cesse été réélu. Vingt-sept ans donc qu'il est député. Et il est ministre depuis 1999. Vingt ans donc. 
Laurette Onkelinx a été élue députée fédérale en 1987, puis a, elle aussi, été ministre non stop, assumant divers portefeuilles à différents niveaux de pouvoir, de 1992 à 2014. Pendant vingt-deux ans donc. Depuis, elle est redevenue "simple" députée. Elle avait annoncé qu'elle se retirait de la "vie politique active". Mais voilà qu'elle se verrait bien commissaire européenne. C'est vrai: pourquoi s'arrêter en si bon chemin, alors que voici trente-deux ans qu'elle multiplie les mandats?

La volonté d'une part de plus en plus importante des électeurs de voir un renouvellement de la représentation politique est superbement ignorée par celles et ceux qui sont en place et n'envisagent aucunement de la céder. Vingt-sept ans et trente-deux ans de mandats, c'est au moins quinze et vingt de trop. Le problème, c'est que s'ils sont en poste depuis si longtemps c'est qu'ils sont constamment réélus. Peut-être par des électeurs qui eux-mêmes souhaitent un renouvellement mais continuent à voter pour les mêmes vieilles têtes pour être fidèles à leur parti.
Il est temps de limiter strictement les mandats, non seulement en nombre mais aussi en durée. Deux mandats rémunérés dans une vie, c'est bien assez. Cette limitation permettrait à plus de citoyens d'exercer des mandats politiques et d'en finir avec la notion de classe politique.

Reste à espérer que le mandat belge de commissaire européen - comme tout autre d'ailleurs - sera confié à quelqu'un de plus jeune et pas à un abonné à Cumul+. Quelqu'un qui aurait des idées fortes pour revaloriser et (re)populariser l'idée européenne, et l'armer pour lutter contre le dérèglement climatique et les nationalismes. Et pas à de vieilles barbes, même féminines, sans autre projet que de jouer à la guéguerre entre partis dépassés et de flatter leurs ego.

https://www.lalibre.be/belgique/politique-belge/qui-sera-le-prochain-commissaire-europeen-belge-ecolo-veut-un-debat-a-la-chambre-5d5ebd03f20d5a1dbdfb6f54

jeudi 4 juillet 2019

Tristes sires et réjouissante capitaine

Les schtroumpfs grognons s'imposent un peu partout. Electoralement parlant s'entend. Intellectuellement, c'est autre chose.
La nouvelle ministre-présidente de Flandre, Liesbeth Homans,  a refusé que le drapeau belge figure sur sa photo officielle, considérant qu'il s'agit d'un "chiffon" (1). On a évidemment parfaitement le droit de ne pas aimer les drapeaux. On peut considérer qu'ils sont l'emblême du nationalisme. Mais en traiter un de chiffon, c'est les traiter tous de la sorte. Si le drapeau belge est un chiffon, il n'y a aucune raison que le drapeau flamand n'en soit pas un aussi. Liesbeth Homans a, depuis lors, affirmé qu'il s'agissait d'une blague. L'humour des nationalistes flamands nous échappe. 
Lors de l'installation du Parlement européen nouveau, des députés d'extrême droite ont refusé de se lever pendant la diffusion de l'hymne européen (2). Ils sont aussi fatigants que fatigués. Ceux du Brexit Party ont tourné le dos à l'assemblée. "L'Hymne à la joie" hérissent les schtroumpfs grognons qui n'aiment pas l'Union européenne. Mais ils ne refusent pas les larges indemnités financières que leur offre le Parlement européen. De l'Europe, ils acceptent l'argent, mais pas la joie. Leur cohérence nous échappe.
Résumons-nous: les nationalistes sont aussi tristes et affligeants qu'un frigo vide. Ils n'ont pas plus d'utilité que lui. 

Il est heureusement une femme qui nous réjouit. C'est Carola Rackete, la capitaine du Sea Watch (3). Elle avait recueilli à bord de son bateau quarante migrants en perdition au large de la Libye. Ce que le si délicat Ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, avait considéré comme rien de moins qu'un "acte de guerre", interdisant au navire d'accoster en Italie. Après dix-sept jours en mer et soixante heures d'attente face au port de Lampedusa, la jeune capitaine avait décidé de forcer le barrage et d'accoster, ce qui a permis aux demandeurs d'asile de mettre le pied sur le sol italien. L'éructant ministre d'extrême droite, peu soucieux de la séparation des pouvoirs et oubliant  tout à coup ses références chrétiennes auxquelles il se dit si attaché, réclamait de la prison ferme pour elle, la mise sous séquestre de son bateau et une forte amende pour son ONG. Elle a été arrêtée, puis remise en liberté par la juge chargée de l'enquête. Elle reste cependant inculpée. "Si nous ne sommes pas acquittés par les tribunaux, nous le serons par les livres d'histoire", estime-t-elle.
Disons le en quelques mots: les nationalistes et les extrémistes de droite nous font désespérer de l'homme quand les humanitaires nous rendent l'espoir.

Post-scriptum: Triste sire. Vraiment. Et enragé.
https://www.lalibre.be/actu/international/carola-rackete-porte-plainte-pour-diffamation-contre-matteo-salvini-5d1f3a96d8ad5815cb52525a

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/la-nouvelle-ministre-presidente-flamande-liesbeth-homans-n-va-compare-le-drapeau-belge-a-un-chiffon-5d1b3f0b9978e215c73efc4c
(2)  https://www.lalibre.be/actu/international/les-britanniques-du-brexit-party-tournent-le-dos-pendant-l-hymne-europeen-lors-de-la-rentree-du-parlement-video-5d1b22b19978e215c73e6f0a
(3), https://www.huffingtonpost.fr/entry/sea-watch-le-cure-de-lampedusa-campe-sur-son-parvis-pour-reclamer-le-debarquement-des-migrants_fr_5d14b75ee4b09ad014fbadb5?utm_hp_ref=fr-homepage
https://www.lalibre.be/actu/international/le-sea-watch-accoste-a-lampedusa-la-capitaine-arretee-5d16f76fd8ad5815cb483aa0
https://www.lalibre.be/actu/international/la-capitaine-du-sea-watch-a-comparu-devant-un-juge-5d1a08ea9978e215c7341d4e



mardi 2 juillet 2019

Pas maintenant

Ce sera maintenant ou jamais, écrivais-je très récemment. Maintenant que cette dérégulation catastrophique du climat doit nous amener à changer radicalement de mode de vie, sous peine de l'y laisser, la vie.
Mais ce maintenant-là n'est visiblement pas pour aujourd'hui.
Le merveilleux G20, qui rassemble les chefs des Etats les plus puissants de la planète autour du souci de faire tourner plus et mieux encore l'économie mondiale, a confirmé (à l'exception bien sûr des Etats-Unis) l'Accord de Paris sur le climat. Ce qui ne constitue en rien une avancée notable en matière d'amélioration de l'environnement, cet accord étant déjà considéré comme trop peu ambitieux. 
Dans le même temps, on apprend que les investissements dans les énergies renouvelables diminuent. 
Ils étaient de 292 milliards d'euros en 2017 et de 259 milliards en 2018. Les combustibles fossiles et nucléaires restent plus concurrentiels, "hautement subventionnés par les Etats", dénonce une spécialiste (1). Subventions qui ont augmenté de 30% entre 2017 et 2018. Il faudrait produire plus de 300 gigawatts par an en énergie alternative d'ici 2030 pour atteindre les objectifs de l'Accord de Paris, soit le double de la croissance actuelle (177).
Dans même temps toujours, on apprend qu'un accord économique vient d'être conclu entre l'Union européenne et le Mercosur qui permettra notamment aux pays qui le constituent (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) d'exporter vers l'Europe quantité de sucre et de viande de bœuf et de poulet. Outre que ces exportations fragiliseront plus encore la situation des agriculteurs européens, ils soulignent l'absurdité qu'il y a à faire voyager d'un bout à l'autre de la planète des denrées alimentaires. A l'heure où de plus en plus de voix plaident pour qu'on diminue nos productions et nos consommations de viande, voilà qu'on nous en apporte à bas prix de l'autre côté de l'Atlantique, produite dans des conditions peu contraignantes et peu respectueuses des normes environnementales. 
Plus la planète se dérègle, plus l'économie referme ses œillères.

(1) https://www.arte.tv/fr/videos/090959-000-A/quel-budget-pour-les-energies-renouvelables/
(2)  https://www.lesoir.be/233737/article/2019-06-29/mercosur-les-agriculteurs-europeens-revoltes-par-laccord-union-europeenne

jeudi 30 mai 2019

Et maintenant

Peut-on être optimiste au vu des résultats de cette élection européenne?
La participation aux élections a augmenté de 8% par rapport à celles de  2014. Cette année, le taux moyen aura été de 51% dans l'ensemble de l'U.E. Soit le taux le plus élevé depuis vingt ans. Reste quand même que la moitié des électeurs ne s'est pas déplacée.
Comme dans la plupart des pays, les vieux partis ont pris des coups au Parlement européen. Et on assiste à une recomposition avec l'apparition de nouvelles forces, tant anti-UE que pro-UE.

Les populo-europhobes ne l'ont pas emporté autant qu'ils l'espéraient. Même s'ils ont des raisons de triompher. En Italie, Matteo Salvini et sa Lega font, de loin, la course en tête. En France, la fille à papa Le Pen et son parti arrivent en tête, mais perdent 1,5% et un siège par rapport aux élections de 2014. Le RN-ex-FN aura vingt-trois élus dans la nouvelle assemblée. Le même nombre que le parti du président Macron. "Le RN s'enracine, mais ne progresse pas", constate un politologue. Le choix du RN apparaît surtout comme un vote non pas de projet mais de rejet. "Le RN ne correspond pas à
mes convictions, déclare une électrice Gilet jaune, mais on en a ras le bol de tout. Pas question que ce soit toujours les mêmes" (1). Même si de très nombreux élus des différentes listes sont de nouveaux venus, inconnus ou presque hier, il est communément admis au café du Commerce que "ce sont toujours les mêmes". Et donc pour éviter ces "mêmes", certains choisissent à nouveau le même parti un peu rance.
Tous ces partis d'extrême droite, souverainistes et europhobes auront du mal à se fédérer et à s'entendre, tant les dissensions sont nombreuses entre eux, notamment à propos de l'accueil des migrants ou à cause de leur liens avec la Russie de Poutine. De toute façon, le rapport de forces entre pro-UE et anti-UE reste très largement favorable aux premiers. Les partis qui soutiennent l'Union détiennent à peu près les deux tiers des sièges au Parlement européen. L'UE n'est pas menacée par ceux qui la haïssent même si ceux-ci constituent désormais la troisième force politique en son sein.

La percée des écologistes est indéniable (2) en Allemagne, en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Irlande, en Finlande, mais leur poids reste trop faible au sein du Parlement européen. On aurait pu espérer, au vu de l'urgence climatique et de la pression de la rue, un score beaucoup plus important. "Malgré les résultats honorables des partis verts, estime Riss, l'Europe de l'écologie existe à peine. Alors que les dérèglements climatiques vont devenir une question de vie et de mort pour des millions de personnes sur le continent, l'écologie reste toujours difficile à vendre. Car demander aux gens de réfléchir au-delà de leur pavillon, de leur voiture, de leurs vacances, de leurs courses au supermarché, c'est comme demander à un poisson rouge de penser au-delà de son bocal. L'Europe sociale, de l'écologie, de la culture ou de la défense, est encore à construire." (3)
L'écologie a en tout cas, et c'est positif, été le premier choix des jeunes électeurs. En Allemagne, chez les moins de trente ans, un électeur sur trois a voté pour les Grünen. La transition énergétique, la lutte pour le climat et la préservation de la biodiversité devront être pris en compte pour la composition de la majorité européenne et de la Commission. En France, Emmanuel Macron, s'il veut survivre, devra infléchir sa politique en fonction du succès écologiste.
Et, comme l'ensemble de l'Europe, aller au-delà des déclarations d'intentions, ne plus se fixer des dates aux calendes grecques, ne plus attendre des études dont on connaît déjà les conclusions, mais prendre des décisions très vite. Avec de la concertation et de la pédagogie. Aux partis et aux élus d'agir en personnes responsables. C'est l'avenir de l'UE et de l'humanité qui est maintenant en jeu. Bien au-delà des pathétiques luttes d'ego et de pouvoir.

Il faudra aussi que l'UE se rééquilibre, donne plus - beaucoup plus - de pouvoir à son parlement (ce qui donnera aussi plus de sens et d'intérêt à cette élection). "La difficulté pour les électeurs, estime Antoine Vauchez, directeur de recherches au CNRS et à l'EHESS (4), d'identifier les effets institutionnels et politiques de leur vote est véritablement un des grands problèmes de ces élections. Pendant la mandature précédente, l'institution qui a le plus pesé sur la gestion de la crise financière n'était pas le Parlement mais la banque centrale européenne. Le Parlement n'a eu qu'un rôle consultatif et reste une institution structurellement faible. (...) C'est la Commission qui tient l'agenda."
Au-delà du siège du pouvoir, l'UE doit prendre des décisions fortes. Avec d'autres chercheurs, Antoine Vauchez a publié le manifeste Changer l'Europe, c'est possible! dans lequel ils ont formulé des propositions concrètes "qui visent à remettre en cause les formes d'optimisation fiscale, créent un ISF européen et, globalement, obligeraient les hauts revenus et les gros patrimoines, qui ont le plus bénéficié du développement du marché unique et de l'ouverture des frontières, de mieux contribuer à la solidarité européenne". Il faut sortir de la règle de l'unanimité qui freine voire bloque des décisions fortes, permettre aux pays qu'ils le veulent "d'aller plus loin en se dotant d'un budget des biens publics européens, comme la transition écologique, la possibilité d'une hospitalité européenne pour les migrants ou l'investissement commun dans la recherche et les universités."
"Remettons, appelle encore Antoine Vauchez, de la politique à l'intérieur du projet, pour une Europe qui ne soit plus seulement celle de la concurrence à tous les niveaux - entre Etats, entreprises et individus -, mais celle de la solidarité autour de biens publics qui nous concernent tous."

(1) France 3, Journal, 27.5.2019
(2) https://www.nouvelobs.com/edito/20190527.OBS13555/l-europe-verte-s-est-enfin-mise-en-mouvement.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/28/elections-europeennes-vague-verte-sur-l-europe_5468494_3232.html
(3) Riss, "Une vieille fille sur un tas de cons", Charlie Hebdo, 29.5.2019.
(4) Télérama, 29.5.2019.


dimanche 26 mai 2019

Un visionnaire


"Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Petersburg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. 
Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne. (...)
Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. 
Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le Parlement est à l'Angleterre, ce que la Diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France."
Victor Hugo, discours au Congrès de la Paix, 1849.

Reste à espérer que les électeurs français se souviendront de cette vision optimiste et réjouissante de l'un de leurs plus grands écrivains et ne participeront pas à la transformation de son rêve en cauchemar.

samedi 25 mai 2019

Un espace sans égal

Les mesquins, les rabougris, les racrapautés, les égoïstes, les frustrés, les nostalgiques d'une grandeur mythique de leur pays veulent la fin de l'Union européenne. Ils n'ont d'autre vision que celle de leur nombril. Petites gens que voilà. Leur voix est portée par les Le Pen, les Salvini, les Orban, les Farage, les Wilders, ces nationalistes et populistes qui n'ont pour projet que le rétablissement de frontières. On a vu ambition plus enthousiasmante.
Le Traité de Schengen, dont ils veulent la mort, a créé un espace inédit dans le monde. Les habitants de vingt-six pays peuvent circuler librement, travailler, vivre là où ils veulent. Et, les nationalistes peuvent bien mentir - ou enrager, c'est un succès. Nous sommes plus de vingt millions d'Européens à en profiter à temps plein. A vivre avec plaisir ailleurs que dans le pays où nous sommes nés. Juste parce que nous en avions envie, parce que nous y avons trouvé du travail, parce qu'on nous en offre l'opportunité, parce que nous l'avons saisie.
"L'imaginaire collectif nous présente comme une élite européenne, un petit groupe de privilégiés qui, ayant peut-être fait Erasmus, parcourent le continent pour leur développement personnel", explique Alberto Alemanno, juriste italien vivant à Londres. La réalité est plus complexe, ajoute-t-il: les travailleurs sans qualification ont autant de chances de résider à l'étranger que les personnes diplômées. Et tous ces Européens font vivre le pays où ils vivent (1).
Ce sont, dans l'ordre, la Belgique, l'Autriche et l'Irlande qui accueillent le plus haut pourcenatge d'Européens venus d'un autre pays (+ de 6,8%). L'Allemagne, le Royaume-Uni et l'Espagne suivent dans une fourchette de 3,4 à 6,8%. Les pays de l'est sont les moins attirants (2).

Ici, au cœur de la France, on risque fort demain soir de voir le RN-ex-FN triompher. Il n'ose plus parler de sortie de l'Union européenne, mais veut "retrouver les frontières de la France" et applaudit le Brexit. Or, que se passera-t-il demain, quand le Brexit deviendra réalité? Si les Britanniques sont forcés de quitter cette région pour rentrer chez eux, perdant le statut d'Européen, le déclin économique et la désertification seront bien plus importants encore. Ils sont nombreux à vivre ici, font vivre les commerces, en tiennent parfois, sont impliqués dans la vie locale. En Dordogne, un habitant sur dix est britannique. Quel sera leur sort, que restera-t-il de leurs droits en cas de Brexit dur? Ils sont très inquiets pour leur avenir. Déjà, la fréquentation des touristes britanniques a diminué de trente pour cent (3). Les gens qui vivent loin des frontières ne semblent pas imaginer ce que leur fermeture signifierait concrètement dans leur quotidien.

Le bourg luxembourgeois de Schengen est devenu un lieu de pélérinage pour les Européens, mais aussi pour des Turcs, des Chinois ou d'autres touristes venus de l'autre bout de la planète visiter le "symbole d'une Europe sans frontières, incarnation des idéaux européens de liberté et d'union du continent" (4).
Barak Obama déclarait récemment à Berlin que "l'Europe de 2019 a atteint à certains égards le summum du bien-être de l'humanité. Globalement en Europe aujourd'hui, on jouit en moyenne des plus hauts niveaux de vie que l'humanité ait jamais connus à travers son histoire. (...) On franchit librement des frontières restées longtemps fermées" (5). Mais les populo-nationalistes veulent nous faire croire que c'est précisément en les fermant que nous vivrons mieux. "Le monde est inégalitaire et l'Europe imparfaite, constate la journaliste Marion Van Renterghem (6). Mais qui dit mieux sur la planète?". Oui, qui dit mieux?

(1) "Les expatriés cherchent leur voix", The Guardian, 1.5.2019, in Le Courrier international, 23.5.2019.
(2) Le Courrier international, 23.5.2019.
(3) France 3, Journal 19h30, 25.5.2019.
(4) Leila Al-Serori, "Ode à Schengen", Süddeutsche Zeitung, 14.5.2019, in Le Courrier international, 23.5.2019.
(5) cité par Eric Chol, Le Courrier international, 23.5.2019.
(6) auteur de "Mon Europe, je t'aime, moi non plus" (Stock, 2019).

mardi 21 mai 2019

Ma plus grande patrie *

Comment peut-on être anti-européen? On peut être critique par rapport à l'Union européenne, on peut - on doit - vouloir une Europe plus sociale, plus solidaire, plus ouverte, plus écologique. Il y a, c'est indéniable, tant de frustrations, tant d'injustices, tant de manque d'audace en Europe. Mais il faut n'avoir aucune connaissance de l'histoire, avoir la mémoire qui flanche dangereusement pour vouloir sa disparition ou le rétablissement de frontières en son sein. L'Europe fut durant des siècles un terrain de guerres et de batailles, le cœur des deux guerres mondiales, le théâtre d'affrontements épouvantables. La création d'une "union" y a mis fin. Et toutes celles et tous ceux qui en veulent la fin sont de dangereux aventuriers qui pourraient nous emmener vers des lendemains à nouveau dramatiques. Réinstaurer des frontières n'est pas seulement stupide, c'est aussi et surtout de ne rien vouloir retenir d'une histoire qui a vu tant de voisins s'entretuer. Pour le chanteur britannique Damon Albarn, catastrophé par le Brexit, les cimetières militaires du Pas de Calais "nous rappellent comment l'idée de l'Europe est née. Œuvrer ensemble dans la fraternité, et pas dans l'opposition et le conflit. Au lieu de cela, certains exacerbent des haines qui n'existent pas. On attise la défiance, la peur d'être envahi par les Turcs alors que l'on fait tous la queue pour un kebab!" (Télérama, 20.3.2019).
L'Union européenne, disait Simone Veil qui présida son premier parlement, est la plus belle construction politique du XXe siècle. Qui peut le nier? Où existe-t-il dans le monde une telle "nation de nations" au sein de laquelle ses cinq cent millions d'habitants peuvent se déplacer et même s'installer librement ? Mais aujourd'hui, il semble que pour être de son temps il faille noircir le tableau, ne reconnaître aucun avantage, aucune avancée, aucun intérêt à l'Europe. Il convient d'oublier toute nuance, de dire qu'elle n'est qu'ultralibérale, que c'est l'Europe des riches et des marchands, qu'elle est responsable de tous nos maux. Il convient de dénoncer son déficit démocratique et dès lors, paradoxalement, de refuser de participer aux élections européennes.

Au risque de laisser élire ceux qui se sont donné pour mission d'haïr l'U.E., les nationalistes qui préfèrent les murs aux ponts, qui pensent qu'une porte est faite pour être fermée et qui se font aider dans leur travail de sape par Vladimir Poutine et ses réseaux et par Steve Bannon, ex-âme damnée du Trump, tous si heureux de s'être trouvé des alliés dans la place. Leur nationalisme a ses limites et sait s'acoquiner avec les puissances que dérange fortement, pour des raisons politiques et économiques, une vraie "union". En tentant de fermer des portes entre les pays de l'U.E., ils font entrer le diable par la fenêtre. 

Ce n'est pas moins d'Europe qu'il nous faut. C'est plus et mieux d'Europe. Une Europe qui fasse vivre ses valeurs communes de liberté, de fraternité, d'accueil et d'ouverture, qui harmonise ses règles fiscales et supprime ses paradis fiscaux, qui devienne un modèle de transition énergétique, qui sauvegarde son extraordinaire biodiversité. C'est cette Europe-là qui peut nous faire rêver. C'est cette Europe-là qu'ont envie de rejoindre ceux qui n'en sont pas encore.
Il faut aller voter ce dimanche. Pour ne pas laisser la place aux nuisibles, aux sinistres, aux dresseurs de frontières, aux partis du rejet. Mais surtout pour une Europe qui soit un espace d'avenir.

Oh, les terres de convulsion...
Tant d'événements,
D'agitations, 
Tant de destins avalés...
Et vous trouvez que nous vivons dans une période troublée ?
Mais quelle génération a connu plus de calme et moins de dangers ?
Les deux siècles qui nous précèdent ne sont que courses, fièvres, assauts et révolutions.
Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières.
Et nous sommes là,
Nous,
Avec ces mots qui nous ont été légués: "Nation", "Egalité", "Liberté",
Que nous contemplons avec fatigue.
Depuis si longtemps nous sommes citoyens de l'ennui.
Jeunesse!
Jeunesse!
Il nous faut ton sursaut."
Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples".

A lire:
- Bernard De Backer, "Europe, le taureau par les cornes",
https://geoculture.blog/2019/05/14/europe-le-taureau-par-les-cornes/#more-3361
Un texte très documenté qui rappelle l'histoire institutionnelle de l'U.E., ce qui la caractérise, son unité dans sa diversité qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse.
- Laurent Gaudé, "Nous, l'Europe - banquet des peuples", Actes Sud, 2019: remarquable texte qui retrace l'épopée européenne et appelle à l'ardeur.
A (re)lire sur ce blog:
- "Des histoires de portes", 15.4.2017;
- "Vive l'Europe (quand même)!"15.3.2017.

* Albert Camus