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vendredi 31 janvier 2025

En finir avec la nature

Quel intérêt peut bien avoir la nature ? On se le demande. Il y a beaucoup trop d'organismes pour la préserver alors qu'elle n'est d'aucune utilité.  C'est ce que pensent visiblement la droite et l'extrême droite en France. Et même le centre. "Depuis plusieurs mois, écrit Le Monde (1), l’exécutif, que ce soit l’Elysée ou Matignon, a alimenté ou laissé prospérer une ambiance hostile aux opérateurs de l’Etat chargés de la protection de l’environnement et/ou de la santé."

En novembre, des agriculteurs manifestaient devant le siège de l'Anses (l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). Ils réclamaient la dissolution de l’agence et avait même reçu le soutien de la ministre de l’agriculture du gouvernement Barnier. Elle est toujours en poste dans le gouvernement Bayrou. Et voilà qu'un sénateur LR a déposé, il y a quelques jours, une proposition de loi pour « Lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ».  
L’Ademe (l'Agence de la transition écologique) tremble aussi pour sa survie : "à l’Assemblée nationale et au Sénat, plusieurs ténors de la droite réclament carrément sa dissolution".
Le Premier ministre François Bayrou a, lui, accusé les agents de l’OFB (l'Office français de la biodiversité, soit la police de l’environnement), de commettre « une faute » en allant contrôler des fermes avec leur arme. Et ce alors que le secrétaire général de la Coordination rurale (syndicat agricole proche de l'extrême droite) a appelé ses adhérents à brûler les voitures de l’OFB qui entreraient sur leurs exploitations. Les exploitants seraient victimes de contrôles excessifs. Pourtant, constate Le Monde, "un rapport de l’inspection générale du ministère de l’agriculture, rendu public le 30 janvier par le média en ligne Contexte, estime que seuls 0,045 % des contrôles effectués par l’office depuis sa création en 2020 ont été conflictuels". Mais les campagnes de dénigrement se succèdent, alimentées par de fausses informations que des élus de droite et d'extrême droite se font un malin plaisir de diffuser. Les attaques sont massives contre tous les outils de préservation de l'environnement. Ainsi le veut la culture de l'ultralibéralisme dans laquelle nous baignons actuellement qui voit l'homme - et l'agriculteur en particulier - comme tout-puissant et échappant à tout contrôle.
En Sud Berry, le projet de création d'un parc naturel régional est combattu par un "Groupement des acteurs de la ruralité Indre et Cher". Ils ne veulent pas d'un tel organisme, estimant qu'il faut faire confiance au "bon sens paysan" (2). Ce bon sens qui a mené tant d’agriculteurs à arracher des haies et des arbres, à supprimer des fossés, à arroser leurs terres de pesticides, d'herbicides, de fongicides et d'engrais chimiques ? 

Aux Etats-Unis, l’industrie des énergies fossiles applaudit la nomination de Lee Zeldin à la tête de l'EPA (l'Agence américaine de protection de l’environnement). Ce dernier affirme que sa mission sera à la fois de « protéger l’environnement » et de « protéger l’économie » (3). Pas question pour lui de restreindre l’exploitation des ressources pétrolières. "Comme d’autres personnes choisies par le républicain (Trump), M. Zeldin a « une longue expérience de priorisation des intérêts de l’industrie et des pollueurs au détriment de notre santé et de l’environnement », a estimé, quant à lui, Brett Hartl du Center for Biological Diversity", cité par Le Monde.
Hier, on apprenait que le gouverneur de Californie invitait les habitants qui ont perdu leur maison dans les incendies à reconstruire au plus vite sans trop se soucier des contraintes environnementales. Elles brûleront, à leur tour, d'autant plus vite.

On voit par là que l'être humain est un pauvre imbécile, qui se complait dans la répétition ad nauseam de ses erreurs. 

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/01/31/ofb-anses-ademe-les-agences-environnementales-publiques-sous-le-feu-roulant-de-la-droite-et-du-gouvernement_6524553_3244.html
(2) courrier des lecteurs de L'Echo du Berry, 23.1.2025.
(3) https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/01/30/etats-unis-le-senat-valide-le-choix-de-donald-trump-pour-l-agence-americaine-de-protection-de-l-environnement_6522790_3244.html

dimanche 5 janvier 2014

Liberté chérie

La culture ultralibérale a envahi tout l'espace. Je fais et je dis ce que je veux quand je veux et comme je veux. Je suis l'unique guide de ma vie, ma propre référence. Les règles collectives ne devraient pas exister (sauf si elles peuvent me protéger).
Voilà pourquoi certains pensent que racisme et antiracisme sont juste deux opinions différentes qui doivent avoir les mêmes droits de s'exprimer.
Voilà pourquoi certains pensent que Dieudonné et les extrémistes ont le droit de dire ce qu'ils veulent, même s'il s'agit d'appels à la haine.
Voilà pourquoi tout gouvernement a toujours tort, quoi qu'il fasse.
Voilà pourquoi il faut détruire les radars.
Voilà pourquoi l'impôt que l'on paie est toujours trop élevé et les subventions que l'on reçoit ne le sont jamais assez.
Voilà pourquoi on doit avoir le droit de vendre et d'acheter ce qu'on veut (y compris le corps des autres)  quand on veut (y compris la nuit et le dimanche).
Voilà pourquoi certains défendent - même (et surtout) à gauche - le droit  (et parfois l'obligation)  de vivre selon les règles de sa communauté d'origine.
Voilà pourquoi nous devons pouvoir satisfaire nos besoins au moment même où nous les ressentons.
Voilà pourquoi les commentaires postés dans les forums sont souvent aussi agressifs qu'incompréhensibles.

Le philosophe Jean-Claude Michéa constate (1) qu'on trouve peu d'esprits à gauche "encore capables de critiquer - comme jadis Engels - la dynamique aveugle qui conduit peu à peu le marché capitaliste à désagréger l'humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière (ou - version saint-simonienne - à transformer la société en une agrégation d'individus sans liens, sans relations et n'ayant pour mobiles que l'impulsion de l'égoïsme)".
Selon Jean-Claude Michéa, ce sont aujourd'hui principalement "des intellectuels issus de la droite anticapitaliste qui parviennent le plus souvent (sous des formes, on s'en doute souvent très ambiguës et parfois ouvertement antisémites) à proposer (...) certaines des critiques les plus lucides de l'individualisme libéral, de ses fondements anthropologiques et de ses conséquences morales et culturelles sur la vie quotidienne des gens ordinaires". Il constate que ces critiques ont aujourd'hui presque entièrement disparu du discours de la gauche: "cette situation paradoxale - qui n'est, encore une fois, que la contre-partie logique de la conversion de la gauche à l'idée que le capitalisme est l'horizon indépassable de notre temps - n'a évidemment rien pour enthousiasmer les partisans d'une sortie aussi civilisée que possible du système capitaliste".

Question particulièrement sensible aujourd'hui: comment vivre-ensemble? Dans une société de dictature du moi et de disparition du surmoi, quelles lois, quelles normes, quelles valeurs, quels codes peuvent fonder une culture commune? Qu'est-ce qui est normal, qu'est-ce qui ne l'est pas? Quelles règles collectives nous permettent de vivre ensemble si chacun a les siennes, si le démolisseur de radar est juste un automobiliste en colère, si l'homme qui oblige sa femme à se couvrir entièrement n'est qu'un croyant dont il faut respecter la foi, si les propos de l'antisémite ou du raciste sont juste une opinion? Tant de gens sont aujourd'hui dans une surestime de soi qui les amène à l'irrespect de l'autre.
Le respect, écrit Alain Finkielkraut (2) marque la différence entre les hommes et les autres réalités naturelles: "le respect nous inhibe. Le respect nous tient en respect et nous interdit d'envahir le monde comme une force qui va. Le respect, c'est-à-dire, écrit Kant, une maxime de restriction, par la dignité de l'humanité en une autre personne, de notre estime de nous-même."
"Et toute la question, poursuit Finkielkraut, est de savoir ce qui va l'emporter du respect au sens défini par Kant de restriction de l'estime de soi-même ou du respect au sens dénoncé par Hobbes de volonté manifestée par chacun d'être évalué par son voisin au prix qu'il s'évalue lui-même. Deux régimes de respect se disputent aujourd'hui notre vivre-ensemble."

(1) Marianne, 20 décembre 2013.
(2) L'identité malheureuse, Stock, 2013.