Voilà quatre ans que le monstre du Kremlin a débuté sa sale guerre. Quatre ans qu'il sème la mort, la terreur, la torture, la misère, la destruction, la répression, le chagrin. Sacré bilan !
Côté ukrainien, l'analyste Iouriy Boutoussov évoque 70 000 tués et 35 000 disparus. L'ONU estime le nombre de civils ukrainiens tués à 15 000. Il faut y ajouter les pertes dans les zones occupées. Rien qu'à Marioupol, on parle de 27 000 à 88 000 civils tués. De l'autre côté, selon le Ministère britannique de la Défense, début novembre 2025, la Russie comptait 1 140 000 tués et blessés dans ses rangs.
Toutes ces pertes pour un gain de territoire finalement assez ridicule pour la grande et puissante armée russe : après la contre-offensive ukrainienne durant l'année 2022, l'armée russe contrôlait 17,4 % du territoire russe. Trois ans plus tard, 19,5%. (1)
La fin de cette boucherie n'est hélas pas pour demain. Le tueur en série qu'est Poutine ne négociera jamais.
"Les formules évolutives – « mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « amener Poutine à la table » – supposent que la négociation est un but en soi, estime Pierre Raiman, docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes et cofondateur de l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (2). Or, dans une guerre où l’un des camps nie l’existence même de l’autre, la table des négociations devient instrument tactique : gagner du temps, diviser les alliés, figer des conquêtes. Les accords de Minsk l’ont démontré. Tant que les buts de guerre ne seront formulés que par des négations et des horizons flous, la stratégie restera absente. Et ce vide sera comblé – non par nos intentions, mais par la logique de l’adversaire."
Pierre Raiman appelle l'Union européenne à cesser de danser d'un pied sur l'autre et à changer de logiciel. "Cette errance exprime une dérive européenne plus profonde : l’abandon du politique au profit du procédural. Le politique, pour Aron, c’est l’intelligence de l’État qui apprécie la nature de la situation avant de fixer les fins. Mais l’Europe a inversé l’ordre clausewitzien : la crainte militaire – l’escalade, le chantage nucléaire – dictent les buts politiques, au lieu que la politique fixe les fins et calibre ensuite les moyens. Quand la coalition des volontaires propose d’envoyer des troupes après un hypothétique cessez-le-feu plutôt qu’avant, elle révèle cette inversion fatale. Reporter à un « après » incertain les engagements que l’urgence exige maintenant, c’est encore une fois laisser l’adversaire fixer le tempo."
Derrière l'Ukraine, c'est l'Europe qui est visée. Pierre Raiman appelle à renverser le point de vue : "retourner le refrain en pacte stratégique. « Vous nous avez, et nous vous avons », au sens clausewitzien : nos destins de sécurité sont liés. L’Ukraine tient une partie du front européen ; l’Europe doit tenir l’Ukraine par des moyens à l’échelle. Il ne s’agit plus de se soutenir comme on se console, mais de se lier comme on s’engage : fixer une fin politique intelligible – que l’agresseur soit défait, que les troupes russes soient chassées d’Ukraine – puis ordonner à cette fin l’ensemble des moyens, afin que la répétition des sommets et des promesses cesse d’être un rituel et devienne la cadence d’une stratégie. Alors seulement, le refrain ne sonnera plus comme un déni : il deviendra la formule d’une solidarité qui ne se dit pas, mais qui se prouve." (...)
"Cette guerre n’est pas conflit territorial mais guerre totale menée par un régime néo-totalitaire. Elle ne se résoudra pas par un compromis territorial mais par la défaite stratégique de la Russie. Elle n’oppose pas des intérêts négociables mais deux visions du monde inconciliables. Accepter cette vérité constitue le préalable à toute politique adéquate."
Ce à quoi il faut arriver selon Raiman : "retrait des forces russes hors du territoire ukrainien dans ses frontières internationalement reconnues, retour des enfants déportés, intégration de l’Ukraine dans les architectures de sécurité atlantiques et européennes. C’est la seule traduction politique cohérente du diagnostic : face à un régime qui nie l’existence de sa victime, tout ce qui n’est pas la défaite de l’agresseur n’est qu’un répit qu’il mettra à profit – la leçon de Minsk, répétée sans fin.
Dès lors, les dimensions cessent de flotter séparément pour s’aligner. L’arraisonnement de la flotte fantôme et la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe frappent l’économie de guerre dans ses deux artères vitales – revenus pétroliers et réserves financières. Cette hémorragie retourne le facteur temps : c’est désormais Moscou qui verrait le sablier se retourner – ses ressources s’épuisant grain à grain sous une contrainte temporelle qu’elle ne maîtrise plus. Simultanément, la fourniture à l’Ukraine de capacités de frappe en profondeur rétablit la réciprocité de l’espace : la logistique, les bases et l’industrie militaire russes cessent d’être des sanctuaires intouchables. Et la protection du ciel ukrainien – par un bouclier aérien européen – soustrait les populations civiles de l’Ukraine libre à la stratégie de terreur, principal levier de pression russe." Il faut "non pas convaincre le régime, mais lui retirer les moyens de poursuivre son agression".
En attendant, même sans terme actuellement imaginable à cette guerre infâme, la détermination des Ukrainiens reste intacte. Plutôt morts que russes, disent nombre d'entre eux dans divers reportages entendus ces derniers jours. Les Ukrainiens sont "un peuple de marmottes tenaces", estime le traducteur ukrainien Iouriy Dourkot dans Die Welt (1) : chaque jour ils se remettent au travail comme le feraient des marmottes une fois leur terrier détruit. Ils reconstruisent, ils réparent, même s'ils savent qu'ils devront recommencer la semaine suivante. Même si "un régime criminel terrorise les civils" et que les prétendus "efforts de paix" de Donald Trump sont risibles, "les marmottes n'abandonnent jamais".
(1) Courrier international, 19.2.2026.
(2) https://desk-russie.eu/2026/02/15/errer-des-jours-sans-fin-avec-macron-ou-penser-la-guerre-en-ukraine-avec-aron.html
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