mercredi 7 octobre 2026

Trois ans après

Nous voilà en des temps malodorants. Des temps qui voient la démocratie vaciller, les populistes triompher, le racisme, l'antisémitisme et le sexisme revenir en force et se banaliser. Le monde dégage une odeur d'égout.
Vers la fin du XXe siècle, on pouvait croire qu'on avançait vers un monde apaisé. Le rideau de fer s'était effondré rongé par la rouille, l'apartheid avait été aboli en Afrique du sud et les Accords d'Oslo laissaient espérer enfin une issue positive au conflit israélo-palestinien. Naïvement, on pensait l'être humain plus mûr, plus respectueux de la démocratie et des autres, au-delà de nos différences. 
Aujourd'hui, on recule, on s'invective, on se fait la guerre, on rêve de la disparition du voisin, on fait la chasse à ceux qui sont différents.
Le racisme, l'antisémitisme, le sexisme, l'homophobie deviennent des opinions parmi d'autres.

Hier sur France Inter (1), Sophia Aram rappelait que l'antisémitisme avéré (et condamné) du père Le Pen ne l'avait pas empêché de se qualifier pour la présidentielle de 2002, que celui de Jean-Luc Mélenchon ne lui avait pas fait perdre un seul point de sondage après "ses jeux de mots pourris sur les patronymes juifs" (qu'aurait appréciés Le Pen père). L'humoriste en arrive à se demander "si par calcul l'antisémitisme ne serait pas devenu un argument électoral. Je ne sais pas si on en est là, mais je pense que l'explosion de la haine des juifs depuis le 7-octobre est malheureusement un sujet bien plus large que les déclarations de Bardella et l'amnésie de Marine Le Pen". 

Aujourd'hui, Franc-Tireur nous apprend (2) que l'antisémitisme est désormais au programme des Verts britanniques. "À Brighton, lors de leur congrès annuel, ils ont adopté la motion «Le sionisme est un racisme », qui appelle, à terme, à la disparition d’Israël en tant qu’État juif. Ils ont aussi rejeté un amendement proposant de protéger à l’avenir les militants fréquentant des synagogues ou des organisations «sionistes», et une salle sécurisée a dû être aménagée pour les participants juifs au congrès qui se sentaient menacés." Certains militants juifs, "en larmes" ont annoncé quitter le parti. Que faire d'autre ? Ce texte a été imposé par une base radicalisée menée par un des leaders du parti, islamiste et pro-Hamas.

Le Parlement européen accueille en ce moment une exposition consacrée au 7-octobre. La grande admiratrice du Hamas qu'est l'eurodéputée Rima Hassan est accusée de l'avoir dégradée après avoir retiré un drapeau israélien faisant tomber, accidentellement, dit-elle, celui de l'Union européenne (3).
Hassan est depuis longtemps devenue une icône pour certains. Icône de l'antisémitisme ? "Son sport préféré, écrivait Franc-Tireur en 2025 (4), consistant à placer des cibles dans le dos de personnalités juives ou assimilées pour les livrer au cyberharcèlement de sa meute. Mi-août (2025), elle est passée aux listes sur X et y a inscrit trois noms. L’artiste tunisien Balti et la journaliste Nesrine Slaoui étaient cochés (des traîtres à la cause, selon elle). Le troisième, Hassen Chalghoumi, était accompagné d’un réveil semblant indiquer que son heure approche. À croire que les menaces de mort contre l’imam de Drancy, surnommé «l’imam des Juifs» par la sphère islamiste, ne lui suffisent pas. Peu après, la défourailleuse s’en est prise à son avocat : « L’avocat de Chalghoumi n’est autre que Me David-Olivier Kaminski, membre du bureau exécutif du Crif. » Une façon ingénieuse de souligner qu’il est juif. Des méthodes qui ne choquent pas ses fans. Les mêmes dégainent pourtant le « pas d’amalgame » dès que survient un attentat terroriste, pour ne pas jeter l’anathème sur l’ensemble des musulmans. L’amalgame ne pose plus problème s’il s’agit d’assimiler les Juifs ou leurs alliés aux Israéliens." 

L'hypocrisie se porte bien. Tous ces amalgameurs refusent l'étiquette d'antisémites, mais se définissent comme antisionistes. 
Dans "Que faire des juifs ?" (5), le dessinateur Joann Sfar demande au spécialiste en géopolitique Frédéric Encel une définition du sionisme. "En fait, c'est simple, répond ce dernier, c'est le droit  pour les Juifs de se représenter comme un peuple." (...) "De deux choses l'une, dit-il encore : soit on accorde aux Juifs, comme à tous les autres peuples, le droit de se représenter eux-mêmes. Tout peuple a droit à l'autodétermination. On l'accorde à l'Italie, au Togo, aux Inuits, aux Cheyennes et bien entendu aux Palestiniens. Donc soit on accorde aussi ce droit aux Juifs... soit pas ! Et dans ce cas, c'est de la ségrégation et, oui, de l'antisémitisme. Derrière le mot antisionisme, c'est ça que je comprends."

On peut, on doit évidement condamner clairement l'actuel gouvernement israélien, sa guerre interminable, les crimes de guerre et les exactions qui y sont commis, la liberté qu'il laisse aux colons de faire la loi et la chasse aux Palestiniens en Cisjordanie. Mais se ranger du côté de l'antisionisme, c'est aussi faire le choix de la guerre, c'est choisir de rayer un Etat de la carte du monde et de supprimer un peuple. Pourquoi choisir un peuple contre un autre ? Quel sens cela a-t-il ? Tous ces militants sont-ils à ce point fanatiques qu'ils voient limitée leur capacité de recul et de réflexion ? 
Dans "Que faire des Juifs ?" encore, l'avocat Arié Alimi estime que "le combat pour l'égalité doit concerner toutes les minorités, et les Juifs sont une minorité. Tout comme le racisme et l'homophobie, l'antisémitisme est pluriel. Les haines se cumulent et proviennent de champs divers. Il faut toutes les combattre. Choisir de combattre l'une ou l'autre, c'est déjà renoncer. Il faut déconstruire. On parle à des Français. Moi, je fais le boulot sur la France. Bon. La nouvelle génération est fédérée par la Palestine. Très bien. Mais elle se nourrit de slogans dangereux. Bien entendu que Dieudonné et Soral ont empoisonné les esprits. Et Houria avec ses Indigènes de la République qui ne sont pas de gauche. Ces gens sont des racistes. Des Maurassiens. Un jour, on va les retrouver avec Le Pen. Tout est politique. Tout est sémantique. On livre une guerre des mots. Dès que tu prononces le mot sioniste, tout s'enflamme." 
"Moi, c'est dès que je parle de complexité, intervient Joann Sfar. "Oui !, réplique Arié Alimi.  Si tu dis complexe, on t'accuse de vouloir embourber la cause. Mais c'est complexe."

(1) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/dans-la-bouche-de-sophia-aram/dans-la-bouche-de-sophia-aram-du-mardi-06-octobre-2026-2147562
(2) https://www.franc-tireur.fr/antisemitisme-langleterre-a-la-derive
(3) https://www.lemonde.fr/international/article/2026/10/06/rima-hassan-accusee-de-degradation-d-une-exposition-sur-le-7-octobre-au-parlement-europeen_6788993_3210.html
(4) https://www.franc-tireur.fr/les-amalgames-de-rima-hassan
(5) Editions Les Arènes BD, 2025.

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