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mercredi 15 octobre 2025

Réparer

Les armes se sont enfin tues à Gaza. On ne peut que s'en réjouir. Mais pour combien de temps ? Le cessez-le-feu a été acquis et, heureusement, mis en œuvre, mais sans processus de paix. "C’est la recette de futures catastrophes", estime Pierre Haski (1). "Le plan de Trump pêche sur au moins trois points. D’abord, qui va diriger Gaza dans l’après-guerre ? Qui désarmera le Hamas ?, c’est un élément-clé. Et enfin la question de la Cisjordanie, totalement ignorée par le plan Trump." (...) " Le chaos menace si la Force de stabilisation internationale envisagée par le plan n’est pas rapidement en place. Mais quel sera son mandat ? Appuyer une force palestinienne qui n’existe pas encore, ou imposer l’ordre elle-même ? Et qui désarmera le Hamas qui a annoncé qu’il refusait de livrer ses armes tant qu’Israël occupe une partie de la bande de Gaza ? On le voit, c’est d’une complexité folle."
Ni Israël, ni les Etats-Unis ne veulent entendre parler d'une solution à deux Etats. Pas plus qu'ils ne veulent d'une remise en selle de l'Autorité palestinienne. Trump pense demander à Tony Blair de gérer Gaza au risque - dont il se moque sûrement - de faire apparaître cette autorité, même temporaire, comme coloniale. Alors qu'il faudrait impliquer des Etats arabes, qui se sont enfin mobilisés pour agir, dans la gestion de cette zone ultra-sensible.

Qui a gagné quoi que ce soit dans ce conflit ? La Bande de Gaza est dévastée et les morts s'y comptent par dizaines de milliers, sans compter les blessés, les mutilés, les orphelins... La société israélienne est profondément blessée, ne fera jamais son deuil du 7-octobre et est mise au ban de la communauté internationale. Seuls les haineux des deux camps ont gagné. La création des deux Etats apparaît si peu probable. 
Dans Le Monde (2), le sociologue Alain Diekoff relève un sondage réalisé pour le compte du Peace Index, en juillet : il "montre que les Israéliens juifs considèrent majoritairement (43,7 %) que, dans un avenir prévisible, la « situation actuelle se maintiendra », c’est-à-dire qu’Israël se contentera de « gérer le conflit » avec les Palestiniens (alors même que le 7-Octobre a montré l’inanité de cette position). Ils sont 23,3 % à estimer que la perspective probable est l’annexion de territoires par Israël avec des droits limités pour les Palestiniens. Seuls 12,6 % croient à l’édification d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël. La solution à deux Etats est très majoritairement tenue pour peu crédible, et les deux ans de guerre n’ont pas accru sa popularité." Alain Diekhoff constate encore que "les discours d’ouverture ne trouvent qu’un écho limité au sein d’une société traumatisée, dans laquelle la rhétorique extrémiste véhiculée par l’extrême droite s’est banalisée". D'autres sondages indiquent qu'une majorité de Palestiniens s'opposent à la solution à deux Etats, en partie pour des raisons religieuses. (3)

Une paix est-elle alors réellement envisageable ? Delphine Horvilleur, rabbin et philosophe, veut y croire (4). "Moi, je ne veux pas cesser d'y croire, j'ai toujours voulu m'engager dans la construction de ponts et à la fois je veux être lucide. En temps de guerre, on dégomme les ponts et on essaie d'abattre ceux qui les construisent, donc je sais très bien que l'enjeu est particulièrement difficile aujourd'hui. Il y a trente ans de cela, lorsque je vivais à Jérusalem, j'ai assisté à l'assassinat de Yitzhak Rabin. À l'époque, j'avais l'impression qu'on touchait la paix du doigt, et en fait, a posteriori, je dois admettre que je me suis complètement trompée, qu'en fait, on n'avait jamais été aussi loin de cette paix qu'à cette époque. Et je me dis étrangement que dans les moments où on en est à des années-lumière dans notre perception, peut-être que finalement on n'en est pas si loin."
Et ce qu'il faut faire, c'est commencer par 'Réparer les vivants' (5). "Je me dis que c'est exactement ce dont on a tous besoin", explique Delphine Horvilleur. "Comment on va réparer les vivants, ceux qui reviennent, ceux vers qui personne ne revient, ou peut-être simplement des corps ; comment on va se réparer nous, comment est-ce qu'on va tous se réparer de ce qui nous est arrivé collectivement depuis deux ans, et qui ne devrait laisser personne indifférent : ni les personnes sur place, ni les juifs, ni les arabes, ni les palestiniens, ni les israéliens, mais l'humanité toute entière." Nous réparer tous, sortir là-bas de la guerre, de la violence, du rejet, mais aussi, ici, des invectives, des insultes, des injonctions, des analyses brutales et simplistes, de l'antisémitisme, du racisme. Le chantier est immense.

(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/11/alain-dieckhoff-en-israel-l-apres-guerre-mettra-clairement-benyamin-netanyahou-et-son-gouvernement-sur-la-sellette_6645789_3232.html
Alain Dieckoff a dirigé l'ouvrage "Radicalités religieuses - Au cœur d'une mutation mondiale", (Albin Michel), sorti récemment.
(3) https://moeursethumeurs.blogspot.com/2025/09/impasse-des-religions.html
(4) https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-lundi-13-octobre-2025-1749423
(5) selon le titre du roman de Maylis de Kerangal.

mardi 8 octobre 2024

Binaire toi-même

Réflexions intéressantes (comme toujours) de la rabbine Delphine Horvilleur, dans un interview à Franc-Tireur (1), par rapport à la montée de l'antisémitisme et à la mobilisation d'une bonne partie de la jeunesse non seulement pour les Palestiniens dans leur ensemble mais aussi contre tous les Juifs. "Le problème est que la jeunesse a la conviction très forte d’être dans le camp du « bien ». Dans nos livres d’histoire, il y a une réécriture historique qui donne l’impression que les « méchants » se savaient « méchants ». Or la jeunesse hitlérienne, par exemple, devait être sincèrement persuadée d’être dans le bon camp. Et cela est entretenu par des discours de binarité politique, d’une simplification du narratif inquiétante."
Depuis des décennies, pour l'extrême gauche, tout ce qui dysfonctionne dans les rapports entre Etats est imputable aux Etats-Unis. Sans eux, comment expliquer les conflits mondiaux ? Depuis la nuit des temps, les Juifs sont coupables de tous les maux. On pouvait espérer, et on l'a longtemps cru, que l'horreur absolue que représente l'Holocauste éviterait à jamais ces accusations infondées. Mais les êtres humains ont besoin d'explications simples, de boucs émissaires clairs.
" Je constate, dit encore Delphine Horvilleur, en échangeant avec eux (les jeunes) que l’urgence est de rétablir une complexité. Ce qui n’est pas simple face à l’instantanéité des réseaux sociaux. C’est une génération qui lutte contre la binarité dans les questions de genre notamment, mais qui est championne toutes catégories de la binarité politique, plus particulièrement sur ce conflit. Elle est instrumentalisée par des discours d’élus réducteurs et d’une simplification caricaturale. Il est donc nécessaire de leur proposer de complexifier la réalité du narratif auquel ils sont confrontés. En parlant avec eux des Palestiniens d’Israël, des Arabes israéliens, de la société israélienne dans sa diversité, cela brouille un discours préétabli, et cela suscite leur esprit critique. Imager, illustrer avec des exemples de parcours dont les jeunes n’entendent pas parler et ne soupçonnent pas l’existence permet de convoquer leur sensibilité et leur réflexion. "
Tant de jeunes (et de moins jeunes d'ailleurs) restent coincés dans les schémas de leur enfance, dans des répartitions "Cowboys - Indiens". Il y a les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Et ceux qui ne pensent pas comme eux sont forcément méchants. Finalement, ce sont des analyses très trumpistes. 

(1) https://www.franc-tireur.fr/antisemitisme-a-lecole-une-rentree-toxique

samedi 9 mars 2024

"Un vent contraire si violemment inhumain"

Marceline Loridan-Ivens est morte en 2018. Elle n'aura pas assisté à la vague actuelle d'antisémitisme.
A 16 ans, elle avait été internée à Auschwitz-Birkenau. Elle en est revenue vivante, contrairement à son père. Son frère et sa sœur se sont suicidés plus tard, incapables de vivre avec ce passé si lourd. 
Marceline Loridan disait en 2005 "avoir perdu toute illusion sur ce monde où l'obscurantisme gagne et l'antisémitisme renaît". Aujourd'hui, il est à la mode. L'antisémitisme est même devenu un argument électoral, en Grande-Bretagne comme en France visiblement.
Les barbares du Hamas ont allumé le 7 octobre 2023 un incendie que le gouvernement d'extrême droite de Netanyahou ne cesse d'alimenter. Deux haines se répondent et s'alimentent. 

"À l’heure où les images de Gaza nous parviennent dans toute leur violence, où les morts se comptent par milliers, à l’heure où la colonisation de la Cisjordanie se poursuit, que des volontés inhumaines issues du pire de l’extrême droite ont droit de parole dans un gouvernement israélien ouvertement raciste et pour qui la brutalité militaire est la seule réponse possible, à l’heure où des forces d’une obscurité folle travaillent des deux côtés pour empêcher le moindre espoir, où les empathies vont vers les civils palestiniens mais où la mémoire des victimes israéliennes du 7 octobre est en train de se diluer et que les otages ne sont plus, pour l’opinion publique, qu’un détail secondaire, il est vital de voir le piège dans lequel nous jette le Hamas en nourrissant et abreuvant la plante de la détestation faisant fleurir partout l’antisémitisme." C'est le dramaturge Wajdi Mouawad qui s'exprime ainsi (1).
"Je dois, écrit-il encore, à la lecture de l’actualité de chaque jour, ériger en moi des digues de plus en plus hautes pour empêcher le débordement du marécage. Or c’est précisément là que se trouve le piège tendu depuis le 7 octobre par l’esprit destructeur du Hamas : faire en sorte que l’après soit avant tout antisémite. Que l’après soit un tombeau pour tout Juif où qu’il se trouve. Que l’après soit un temps où chaque Juif vive dans l’effroi, terrorisé, viscéralement méfiant envers le monde. Que l’après soit une autre forme de diaspora. Que l’après soit synonyme d’exil pour tout Juif. C’est contre ce piège que nous devons lutter, chacun." Il faut, dit-il, "par tous les moyens assécher la plante de la détestation". 

Une réflexion de David Grossman : "alors que la peur de devenir des réfugiés est fondamentale et originelle pour les Israéliens comme pour les Palestiniens, aucun des deux camps ne semble capable d’envisager la tragédie de l’autre avec une once de compréhension – sans même parler de compassion" (2).
Delphine Horvilleur, rabbin, veut croire à un nouveau messianisme, "celui qui dit (...) qu'il existe un avenir pour ceux qui pensent à l'autre, pour ceux qui dialoguent, les uns avec les autres et avec l'Humanité en eux" (2).
Il faut panser l'après, affirme Wajdi Mouawad. "Panser  l’après, c’est se préparer à accueillir quelque chose dont nous ignorons encore tout, c’est tenter de soigner un temps pas encore arrivé, pour que, défait de ses pulsions de meurtres, il puisse être un réel après".
D'où viendra, se demande David Grossman, une "résolution éthique, raisonnable et humaine" ? "Ce qui est tragique, c’est que cette solution naîtra (si tant est qu’elle voit le jour) non pas de l’espoir et de l’engouement, mais du désespoir et de l’épuisement. Car c’est hélas souvent cet état d’esprit qui conduit des ennemis à faire la paix, et c’est tout ce qu’il nous reste aujourd’hui à espérer. Nous nous en contenterons donc. Comme s’il fallait traverser les enfers pour arriver à l’endroit d’où l’on peut apercevoir, par une journée exceptionnellement claire, l’orée lointaine du paradis."   
 

dimanche 5 novembre 2023

Si proches, si loin

Cette guerre entre Israël et le Hamas s'est déjà transformée en un immense merdier. Y a-t-il un autre mot ? Erreur, drame, gâchis ou échec seraient des euphémismes. Les radicalisés des deux camps, par leurs actions violentes, sont parvenus à radicaliser une bonne partie de la planète. Un peu partout en Europe, aux Etats-Unis, au Proche-Orient, au Maghreb, l'antisémitisme monte, les appels aux meurtres s'expriment ouvertement. Il faut être d'un camp, contre l'autre, ajouter de la fureur à la furie. On s'invective, on s'injurie, on se menace. On perd en humanité. On se perd.

L'Obs de la semaine dernière (1) a organisé une rencontre entre deux esprits éclairés : la rabbine française Delphine Horvilleur et l'écrivain algérien Kamel Daoud (installé depuis peu en France pour échapper aux pressions subies en Algérie). En sept pages d'interview, tous deux en appellent à la réaffirmation de notre humanité. En voici quelques extraits.

"Je suis en manque d'un dialogue humain sensé, empathique, au milieu de cette déferlante de haine et de rage, dit Delphine Horvilleur. Je suis en réalité très blessée de trouver si difficilement des interlocuteurs. J'avoue, j'attendais les paroles d'intellectuels musulmans avec qui je dialogue habituellement. Il y en a quelques-unes, si essentielles, mais si rares. (...)  J'ai l'impression que le monde est en train d'être détruit par un mélange de haine et de rage et que moi, je voudrais construire une arche." (...)

"Je ressens aussi le besoin de dialoguer, lui répond Kamel Daoud, pour réaffirmer quelque chose de banal qui est l'humanité, face à cette déferlante d'inhumanité qui s'est infiltrée en chacun, dans chaque camp, dans chaque famille. Mais j'ai aussi une colère (...). Je suis en colère parce que je suis musulman de culture et que dans ma géographie on me refuse le droit à l'expression et à la nuance, parce qu'on voudrait me forcer à une unanimité monstrueuse qui n'est pas la mienne. Je ressens également cette solitude profonde, incomparable avec celle de ceux qui ont perdu des vies, parce que j'ai pris la parole pour dire qu'une cause doit garder sa supériorité morale, qu'elle s'effondre si elle choisit la barbarie et trouve des gens qui la justifient." (...)
"Je reste stupéfait devant l'effondrement moral de ce qu'on appelle la société arabe. Je ne parle pas de ceux qu'on manipule par les propagandes dans mon pays d'origine, je parle de ceux qui sont censés être porteurs de conscience, les intellectuels. Je suis en train de découvrir la limite où ils s'arrêtent de réfléchir. Je ne pensais pas qu'il y avait un tel abîme de la lucidité. Parce que ce qui se passe à Gaza en ce moment n'hypothèque pas seulement la paix dans cette région-là, elle hypothèque nos libertés quotidiennes, notre droit à penser, notre singularité." (...)

D.H. : "La lucidité vient du mot lumière, mais c'est l'éloge de l'obscurité qui prime aujourd'hui." (...)
Cela fait des années que je m'emploie à dénoncer le gouvernement de Netanayahou, l'horreur de l'occupation, la dérive de la société, son hubris, etc., et j'ai été sidérée de ne pas trouver de voix palestinienne en France pour dire "notre cause est juste, les Palestiniens ont le droit d'avoir une terre, mais pas par ces moyens-là". (...) Ce silence ne trouve pas de place dans mon schéma mental."

K.D. : "Malheureusement, ça ne m'étonne pas, j'ai toujours connu ce on et ce off dans le discours des intellectuels du Sud. Mais ce qui me frappe, c'est qu'en Algérie ou en Egypte, et dans bien d'autres pays, nous connaissons les méthodes des islamistes, et leur but. (...) On le sait que le but des islamistes n'a jamais été de fonder un Etat palestinien ; le but des islamistes, c'est de précipiter la fin du monde, ils veulent un messianisme qui a abouti, c'est une vision judéophobe dont la finalité est la disparition du peuple juif. Et le Palestinien, dans cette mythologie, est un destin des plus tragiques. Il lui est dit que la fin du monde adviendra le jour où tous les Juifs seront tués et le Palestinien libéré. Mais quelle arnaque ! On lui promet en même temps un pays et la mort (...).

Delphine Horveilleur a lu la lettre des artistes français qui déplorent les morts des deux côtés, mais pour aussitôt en renvoyer la responsabilité à l'occupation israélienne. "Mais est-ce aussi à leurs yeux l'origine de la violence au Bataclan, en Algérie ? Le mot islamisme n'apparaît nulle part, l'idéologie de l'assassin est effacée. Et je ne suis pas en train de dédouaner Israël de la problématique de l'occupation, mais ce renvoi dos-à-dos m'est intolérable." (...)

K.D. : "Je suis pour un Etat palestinien et je crois que l'existence d'un tel Etat est nécessaire non seulement pour les Palestiniens mais aussi pour ma propre liberté dans mon propre pays, parce que ce problème hypothèque tous nos projets de démocratisation. Mais je ne peux pas adhérer à un projet d'extermination qui refuse l'humanité à chacun. S'il s'agit d'une cause de colonisation et de décolonisation, là je suis solidaire. S'il s'agit d'une cause raciale, arabe, ou confessionnelle, musulmane, je ne peux pas l'être. Ce ne serait pas rendre justice à cette cause et à la volonté de ce peuple d'avoir une terre et une histoire. Ce 7 octobre est une véritable défaite, parce que ce qu'il disait, c'est on veut la terre pour les Palestiniens avec la noyade pour les Israéliens." (...)

Israéliens et Palestiniens ne seraient-ils pas deux peuples sur lesquels tant d'instances à travers la planète exercent leurs fantasmes et qu'elles instrumentalisent, positivement ou négativement, au service de leurs propres projets ? Avant l'ignoble attaque du Hamas le 7 octobre qui a volontairement provoqué cette guerre, qui se souciait encore du sort des Palestiniens ? Ni le gouvernement israélien qui poursuivait à marche forcée sa politique de colonisation de la Cisjordanie, ni les Etats arabes dont certains étaient en train de normaliser leurs relations avec l'Etat israélien (2), ni même ceux qui sont censés représenter les intérêts palestiniens : l'Autorité palestinienne en Cisjordanie, totalement hors-jeu et corrompue, et le Hamas, on l'a vu, avant tout soucieux de rejeter les Juifs à la mer. Et le reste du monde regardait ailleurs.

K.D. : "Je sais qu'autour de moi, dans ce monde dit arabe, dans cette armée de libérateurs imaginaires, tout le monde trouve son compte sur le cadavre du Palestinien. Le Palestinien, on l'aime mort, on l'aime saignant, on ne l'aime pas vivant, dans sa complexité, ni dans son autonomie ou son désir de liberté." (...)
D.H. : "Je me dis qu'on adore les juifs qui souffrent. On les aime en noir et blanc, avec la célèbre photo du petit garçon qui lève les mains dans le ghetto de Varsovie. Mais dès qu'ils ont une armée, qu'on imagine une souveraineté juive, dans sa moralité et son immoralité que crée toute souveraineté, tout à coup, c'est insupportable. C'est le gros problème d'Israël aujourd'hui, qui s'est construit sur le narratif que le manque de force avait tué les juifs et qu'il était aujourd'hui invincible. Israël est tombé malade de ce narratif, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'arrogance israélienne, d'être la terre des juifs forts. (...)
Aujourd'hui, je me dis qu'il y a quelque chose à explorer, qui n'est pas du tout propre au monde arabe, qui a été tellement partagé dans l'histoire, de la haine du juif et de la volonté de s'en débarrasser pour ce qu'il représente."
K.D. : "Oui, mais ça en dit énormément sur la pathologie de l'altérité dans le monde qu'on appelle arabe. Parce que le juif, c'est l'autre, c'est la partie qu'on rejette. Sais-tu qu'on traite de juif tout Arabe qui veut s'émanciper  et avoir une pensée autonome ? Ce qu'on veut tuer en vous c'est la partie la plus vivante et la plus refusée en nous aussi. C'est pour ça que ça nous convoque tous. Qu'est-ce qu'on fait de l'autre ? (...) Le juif est inconnu. Et il est maudit aussi dans nos mythologies religieuses. (...) C'est cette charge de méconnaissance qui autorise à soutenir l'inhumanité de celui qui tue et massacre." (...)
D.H. : On peut démultiplier les moments dans l'histoire où le juif n'a servi qu'à raconter notre faillite humaine. Quand une société est en faillite, le juif devient le nom de son incapacité à se relever." (...)

Après la population israélienne, c'est celle de Gaza qui est en plein drame. Et il faut le rappeler.
D.H. : "Non seulement, il le faut, mais on le doit. Ce que je dis n'est pas une façon d'éluder la responsabilité énorme des gouvernements israéliens non seulement dans le développement de la colonisation mais aussi dans le fait qu'on sait très bien qu'il y avait un intérêt politique à faire grandir le Hamas, à affaiblir l'Autorité palestinienne. Israël a un problème de leadership et un problème moral. C'est évident et j'espère, au milieu de cette horreur, un réveil des consciences en Israël. Mais cela n'innocente en rien l'assassin. Les chiffres, on les connaît, c'est dix Bataclan en une matinée. Cette guerre contre le Hamas est légitime, et c'est difficile à dire sans que cela apparaisse comme une relativisation des morts de Gaza. Mais moi je ne relativise rien, je cauchemarde à l'idée de ce que vivent ces mères, ces enfants..." (...)
K.D. : "L'intellectuel arabe est toujours soumis au décompte, comme si moi, je tenais le registre des mort ! Mais je ne suis pas comptable. La logique des équivalences entraîne la logique de l'inhumain. Il y a un vrai problème palestinien face à Israël, politique, historique. Mais ce match Shoah contre Nakba qu'on voudrait nous faire jouer dans nos pays et qui arrange les islamistes est une mise en scène aussi. C'est la cristallisation d'une histoire qu'on voudrait figer. Personne au fond n'a envie que ça bouge, parce que ça alimente nos obsessions  et qu'on y greffe nos propres histoires. " (...)
"La guerre que mène à présent Israël, elle est certes justifiée, mais elle n'est pas juste. Aucun crime ne répare un autre crime." Et puis, dit encore l'écrivain, c'est un cycle sans fin : "la guerre fabrique le tueur de demain". (...)

(1) Propos recueillis par Marie Lemonnier, L'Obs, 26.10.2023.
(2) K.D. : "Combien de bourses d'études sont données aux Palestiniens au Maghreb ? Combien de familles y accueillent des réfugiés ? C'est le grand bug dans le narratif arabe de la solidarité." 

jeudi 2 novembre 2023

Jour des morts

Le Hamas a gagné. Le 7 octobre, ses terroristes ont tué 1.400 Israéliens, essentiellement des civils, volontairement, méthodiquement, avec plaisir. Un massacre organisé qui n'a épargné personne : enfants, femmes, personnes âgées, handicapées, femmes enceintes, jeunes fêtards, étrangers. Les survivants ont décrit l'extrême sadisme des assaillants, les mutilations, les viols, les tortures. Les caméras de surveillance en témoignent.
Récemment, Le Monde revenait sur cette journée en enfer (1). "L’attaque tourne au massacre. Les Palestiniens infiltrés en Israël – des militants du Hamas en majorité, mais aussi du Jihad islamique, de groupuscules armés confidentiels, ainsi que de simples civils battent, lynchent, torturent, brûlent et assassinent. Dans des vidéos visionnées par Le Monde, sur des logiciels de messagerie comme Telegram ou lors d’une projection organisée par l’armée israélienne – filmées par des caméras placées sur le corps des combattants ou à l’intérieur des voitures, ainsi que par des systèmes de vidéosurveillance –, les violences présentent un niveau de cruauté inédit. « Le mode opératoire de l’attentat-suicide était très normé. Il s’agissait d’une mise à mort qui visait déjà délibérément les civils. Mais là, le cadre explose complètement. Il y a des actes de torture, des mises à mort douloureuses, cruelles », explique Laetitia Bucaille, professeure de sociologie à l’Institut national des langues et civilisations orientales et spécialiste de la société palestinienne."
Le plan était clairement celui-là : massacrer. "Selon des documents saisis par les civils et les forces de sécurité sur les corps des membres du Hamas, les objectifs étaient clairs : tuer le plus possible de personnes, ramener des otages, porter le combat au cœur du territoire israélien. Le Hamas a toujours assumé l’emploi de la violence, notamment au moyen d’attentats-suicides. Il ne fait pas de distinction entre civil et militaire, combattant et non-combattant, considérant l’« entité sioniste » – le mouvement n’a jamais reconnu explicitement l’existence d’Israël – comme une nation en armes."

Ce pogrom organisé, répugnant, scandaleux, écœurant, à mille lieues de toute notion d'humanité - les mots manquent - fait penser à l'horreur de la Saint-Barthélémy, au génocide des Tutsis par les Hutus, au massacre d'Oradour-sur-Glane, à celui de Katyn, à tant d'autres. Il aurait dû révulser et révolter la terre entière. Mais il fut célébré par des manifestations de joie en trop d'endroits par le monde. Après tout, Israël l'avait bien cherché, a-t-on trop entendu. Massacrer des innocents semble donc normal s'ils sont juifs. 

En réaction, l'Etat israélien a estimé n'avoir d'autre choix que tenter d'éradiquer le Hamas, ce mouvement qui n'a pas pour objectif de donner une terre aux Palestiniens, mais de détruire Israël et ses habitants et de faire régner la charia. Le Hamas est une organisation totalitaire et antisémite, aux racines islamo-nazies constatent certains, qui n'admet aucune critique, emprisonne ses opposants et a fait de la violence et de la mort ses valeurs suprêmes.
Israël est tombé dans le piège que lui tendait le Hamas  : ses attaques militaires pour tenter d'éliminer le mouvement et venger ses morts ont provoqué et provoqueront quantité de morts innocentes. La tragédie organisée et voulue par le Hamas en a déclenché une autre.  Impossible de savoir combien, les seuls chiffres sont ceux du Hamas qu'il convient de prendre avec prudence, mais il y en a des milliers, trop, beaucoup trop et elles sont toutes inacceptables. Le Hamas espérait sans doute cette réaction d'Israel et le soutien d'une bonne partie de l'opinion publique internationale, tout en se moquant totalement de la vie des Palestiniens qui ont la grande chance de mourir en  "martyrs". Et c'est ce qui arrive, le Hamas a gagné : les manifestations se sont multipliées contre Israël, dans les pays islamiques comme en Occident, en soutien aux Gazaouis et aux cris de Allah Akbar, et le pogrom a été très vite oublié quand il n'était pas totalement ignoré. Un peu partout, les actes antisémites se succèdent, comme si tout Juif était responsable de la politique du gouvernement israélien. On les compte par centaines. Les affiches que des Français juifs ont placardées dans les rues de leur ville pour appeler à libérer leurs proches retenus en otages sont arrachées, piétinées parfois. Selon le HuffPost (2), une video "enregistrée dans le métro parisien montre un groupe de jeunes reprenant des slogans antisémites d’abord lancés par une seule personne. Parmi les propos enregistrés, on peut entendre des insultes contre la population juive (« Nique les juifs ») et le slogan « Vive la Palestine ». La suite du chant cite également de manière explicite le IIIe Reich avec la phrase suivante : « on est des nazis et on est fiers »."

Dans une lettre ouverte "à tous les humanistes et féministes pour qu’ils ne se taisent plus", publiée récemment dans L'Obs (3), un collectif d'une trentaine de personnalités, essentiellement féminines, appellent "à dénoncer sans réserve les massacres de civils, de personnes âgées et d’enfants commis le 7 octobre, lors de l’attaque du Hamas, et à prendre en compte spécifiquement les violences sexuelles dont les femmes ont été victimes". Elles rappellent les atrocités vécues par tant de femmes et d'enfants, elles rappellent "que la défense des droits des femmes et des enfants est une des valeurs fondamentales de nos sociétés. Que selon le droit international, ils doivent à tout prix rester en dehors des conflits, et que le viol comme arme de guerre est considéré comme un crime contre l’humanité, crime de guerre et instrument de génocide dans les articles 6, 7 et 8 du statut de Rome, qui a institué la Cour pénale internationale." Et pourtant, constatent-elles, "trop peu de voix s’élèvent pour dénoncer avec force ce qui s’apparente bien à un pogrom et un « gynocide ». Certains silences sont assourdissants et la justification de ces atrocités par la politique du gouvernement israélien, insupportable. Nous déclarons qu’un viol est un viol. Qu’un violeur, qu’un assassin d’enfant, quelle que soit son origine, sa religion, la cause qu’il défend ne doit jamais être qualifié de combattant de la liberté ou de militant, mais doit être condamné sans équivoque et jugé. La défense du droit des femmes et des enfants n’a pas de frontière, ni d’appartenance. Et la condamnation des actes ignominieux doit être unanime, en Israël, comme en Ukraine, en RDC ou ailleurs. Ce que vivent les femmes et les enfants de Gaza est insoutenable. Mais nous refusons de mettre dos à dos ces tragédies ou de les justifier l’une par l’autre. Seule la dénonciation de ces drames, sans les comparer, pourrait permettre un jour d’aller vers cette paix que nous souhaitons tous. Les droits des femmes et des enfants devront être au cœur des discussions futures, pour assurer un avenir à l’ensemble des populations de la région." Sans condamnation, c'est notre humanité qui est en danger, disent-elles. 

Parmi les signataires de cet appel, il y a la rabbine Delphine Horvilleur, esprit éclairé comme on en aimerait plus en France. Il y a deux semaines, elle exprimait dans Le Monde son effondrement et son pessimisme. "Je pourrais m’exprimer en tant que juive ou que personne attachée à Israël, bien sûr. Mais en réalité, c’est en tant qu’être humain qu’il me faut simplement parler. Nous sommes projetés dans des images d’une telle inhumanité que la question qui m’habite, c’est de savoir comment préserver notre humanité, s’assurer les uns les autres que, dans les temps à venir, nous parviendrons à ne pas déshumaniser l’autre à un point qui confisquerait notre âme.
Autant je peux comprendre qu’au Proche-Orient des gens n’arrivent plus à le faire, parce que le niveau de haine et de rage y atteint son paroxysme, autant nous n’avons aucune excuse ici. Et je ressens de la colère vis-à-vis de ceux qui, depuis la France, ajoutent de la haine à la haine, qui sombrent dans une déshumanisation absolue de l’autre camp.
Cette faille empathique majeure est, en fait, une faille morale terrible dont la répercussion sera de nous déshumaniser nous-mêmes. De nous enfermer un peu plus dans un entre-soi d’empathies sélectives, une impossible confiance en la parole de l’autre parce qu’il n’a pas su être là. Nous avons le devoir, à distance, d’être les ultimes gardiens d’humanité malgré la rage et la colère, dans la nécessité morale de dénoncer de façon absolument ferme ce qui vient de se produire. Aucune cause, aussi juste soit-elle, ne légitime ces crimes du Hamas. Aucune liberté ou émancipation ne peut se gagner sur cette ignominie."

(2) https://www.huffingtonpost.fr/france/article/antisemitisme-une-enquete-ouverte-a-paris-apres-des-chants-choquants-filmes-dans-le-metro_225185.html
(3) https://www.nouvelobs.com/opinions/20231029.OBS80176/lettre-ouverte-a-tous-les-humanistes-et-feministes-pour-qu-ils-ne-se-taisent-plus.html
4) https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2023/10/15/delphine-horvilleur-face-aux-meurtres-du-hamas-certains-silences-m-ont-terrassee_6194559_6038514.html