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jeudi 16 novembre 2023

Insupportable censure bienveillante

Il ne faut choquer personne. Ainsi le veut (ou le rêve) l'époque. Les inclusifs veulent - exigent parfois - qu'aucune personne ne puisse être heurtée par un nom de rue, d'école ou de bibliothèque, qu'aucune statue ne rappelle de sinistres actes ou une période noire. Du passé faisons table rase.
Voilà qu'on apprend qu'en Allemagne, une crèche portant le nom d'Anne Frank devrait être débaptisée et adopter, au nom de l'inclusion, un nom "plus ouvert". On se pince. C'est ce que propose la directrice de cette crèche de Tangerhütte, petite commune proche de Magdebourg. Le maire la soutient dans son projet de "ne pas choquer les enfants et les parents issus de l'immigration" (1). En quoi pourraient-ils être choqués ? Que dit le nom, mondialement connu, d'Anne Frank  ? Il rappelle le sort d'une jeune fille juive allemande dont la famille s'était installée aux Pays-Bas pour fuir le nazisme. Réfugiée avec celle-ci pendant deux ans dans un minuscule appartement secret à Amsterdam, elle a tenu un journal de cette vie cachée, avant d'être arrêtée, envoyée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen où elle mourra à l'âge de seize ans.
Qui peut être choqué par le nom d'Anne Frank, sinon des antisémites ou des nostalgiques du nazisme ? Faudrait-il effacer le nom de Nelson Mandela qui doit déranger les nostalgiques de l'apartheid ?
On hésite à qualifier une telle démarche qui n'a absolument rien d'ouverte : stupide ? lâche ? infecte ? Un peu de tout cela. Une espèce de fausse bienveillance abjecte.
Dans un documentaire sur Simon and Garfunkel, récemment diffusé sur Arte, Paul Simon expliquait qu'un de leurs amis avait mis en images leur chanson "Sound of silence". On y voyait notamment des images de la guerre du Vietnam. Ce ne sont pas elles qui ont choqué le producteur qui s'opposait à la diffusion de ce qu'on n'appelait pas encore un clip, mais une image d'enfants blancs et noirs ensemble à l'école. Elle allait choquer les Américains du sud, farouches partisans de la ségrégation.
Demain, pour ne choquer personne, il faudra cacher les églises, les synagogues, les mosquées Leur visibilité risque d'exclure les croyants d'une autre religion. 

(1) "Cancel Jewish Culture", Franc-Tireur, 15.11.2023.

jeudi 20 juin 2019

La haine dans le sang

On l'entend régulièrement, ce bruit de haussement d'épaules. On entend de plus en plus dire que puisque les gens sont cons, il faut les laisser tester la connerie, en politique aussi. Et donc qu'il faudrait laisser l'extrême droite accéder au pouvoir, cesser de vouloir à toute force lui faire barrage. Ceux qui l'affirment pensent que, puisque de très nombreux électeurs veulent voir l'extrême droite au pouvoir, il faut qu'ils la subissent, qu'ils en voient les effets et qu'ils en reviendront rapidement. Parce qu'elle fera vite la preuve de son incapacité à gouverner, de son extrême bêtise et prouvera qu'elle mène en bateau ses électeurs. Il est vrai qu'en Autriche l'extrême droite a très vite trébuché, son leader s'étant vu contraint de démissionner de son poste de vice-chancelier suite à la diffusion d'une vidéo où il apparaissait prêt à refiler des contrats publics à un soi disant oligarque russe contre un financement de son parti. Voilà un parti nationaliste qui l'est bien peu, plus soucieux de lui-même que de son pays. On peut cependant douter qu'un tel scandale éloigne la majorité des électeurs d'extrême droite, prêts à croire toutes les théories du complot et à accepter les pires attitudes de la part de leurs hérauts.
Le problème, c'est que le succès de l'extrême droite va de pair avec celui de la haine. C'est que partout où elle avance elle fait reculer les libertés individuelles. Et ouvre les vannes de l'abomination.
Dans divers pays, l'arrivée au pouvoir ou simplement le succès électoral de l'extrême droite ou des populistes a entraîné une augmentation des propos et des actes racistes, antisémites, homophobes, sexistes et on en passe. La voie est libre pour toutes les haines.
A Alost, en Belgique, où le Vlaams Blok-Belang a triomphé aux dernières élections, des étrangers ont trouvé dans leur boîte une lettre éructante de haine et de racisme, les invitant à "fuir" (1).
En Allemagne, c'est pire: un élu local de la CDU qui avait défendu la politique d'Angela Merkel d'accueil des migrants a été assassiné. Ce meurtre a été salué sur les réseaux dits sociaux, certains regrettant n'avoir pas pu commettre eux-mêmes cet assassinat, d'autres se félicitant de la mort d'un "traître" (2).
Il ne faut laisser le moindre espace à l'extrême droite. Elle a la haine dans son ADN. L'Histoire nous l'a montré. L'actualité nous le démontre.

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/courrier-a-caractere-raciste-a-alost-voici-l-integralite-de-la-lettre-scandaleuse-5cf8e3599978e27796e49d2c
(2)  https://www.levif.be/actualite/international/allemagne-le-meurtre-d-un-elu-pro-refugies-salue-sur-les-reseaux-sociaux/article-news-1151335.html

jeudi 27 décembre 2018

En marche

Quatre-vingt-cinq milliards de dollars. C'est ce qu'a coûté, selon certaines ONG, le réchauffement climatique en cette année 2018 (1). Mais uniquement si l'on prend en compte les dégâts causés par les dix catastrophes climatiques majeures qu'a connues cette année. Si on devait prendre en compte l'impact du réchauffement sur la santé, sur les pertes de biodiversité, sur les déficits en eau, etc., on arriverait à une somme autrement plus importante.

Pendant ce temps, que fait l'automobiliste? Il se plaint. C'est une caractéristique majeure de l'automobiliste: n'être jamais content, geindre qu'il est "la vache à lait de l'Etat". En cette fin d'année, le prix du carburant n'a jamais été aussi bas depuis un an, mais l'automobiliste - qui en France peut  aujourd'hui rouler à la vitesse qui lui plaît puisque ces braves Gilets jaunes ont fièrement niqué quasiment tous les radars - pleurniche encore. Du moins celui d'Ile-de-France. C'est que la Région vient de lever une taxe sur les parkings pour financer les transports en commun (2). Trop, c'est trop, dit l'automobiliste. Il affirme qu'il n'a pas le choix: je suis obligé de prendre ma voiture, entend-on dire chez les opposants à une hausse des taxes sur les carburants.
Une étude de l'INSEE de 2015 (3) indique que pour un déplacement domicile - travail de moins d'un kilomètre seuls 4% des Français prennent leur vélo, tandis que 27% seulement le font à pied (en ce compris les utilisateurs de rollers ou de trottinette, électrique ou non). Les autres, 69%, utilisent leur voiture, un deux-roues motorisé ou les transports en commun. Pour un déplacement de moins de 4 kilomètres, la proportion de marcheurs tombe à 8%. 
Certains de mes étudiants s'étaient plaints du manque de parking à proximité de l'école. Derrière la notion de proximité, il fallait comprendre qu'ils voulaient se garer dans la rue même et sans charge de stationnement. Ces jeunes adultes avaient beaucoup de mal à envisager de marcher dix minutes de leur voiture jusqu'à l'école. J'avais appris à cette occasion que l'un de ces automobilistes en manque de parking proche habitait à 600 mètres à vol d'oiseau de l'école. 
Rappelons qu'en moyenne un quart d'heure suffit pour effectuer un kilomètre à pied, que le marcheur ne se trouvera pas coincé dans des embouteillages et n'a aucun parking à chercher. Rappelons aussi que la marche quotidienne ne pollue pas et que, tout comme la pratique du vélo, elle favorise la circulation sanguine, le fonctionnement des articulations, la respiration et apporte quantité d'autres avantages pour la santé. Rappelons enfin qu'il suffit de mettre un pas devant l'autre. 

La Conférence internationale pour le climat, la COP24, s'est terminée tristement à Katowice le 15 décembre dernier. Les engagements pris par les différents pays ne permettront pas de rester en-deçà d'une augmentation de 1,5°C. Au contraire, ils nous mènent vers une augmentation de plus 3°C. Avec toutes les catastrophes qui en découleront. "Quelques dirigeants, par une attitude parfois proche du sabotage, poussent l'humanité vers l'abîme", déclarait alors Noé Lecocq, représentant d'Inter-Environnement Wallonie (4). L'ex-président des Maldives, lui, voit son pays submergé par la mer et annonce qu'il se rebellera contre ces négociations. Mais quel poids pèse-t-il contre les lobbies industriels et les élus qui ne voient que leurs revenus immédiats et le renouvellement de leur mandat? Quel poids pèse-t-il face aux automobilistes qui entendent prendre leur voiture quand bon leur semble, rouler à la vitesse qui leur plaît et laisser tourner leur moteur pour discuter avec une connaissance (le tout parfois avec leur gilet jaune bien en évidence sur leur tableau de bord)? La baisse des prix des carburants est présentée dans toute la presse comme une bonne nouvelle. Même si elle annonce plus de catastrophes encore pour l'humanité.

L'Allemagne envisage, parmi d'autres, une mesure: limiter la circulation à 120 km/h sur ses autoroutes. Sur les deux tiers de son réseau, on peut actuellement y circuler sans limite. Une limitation à 120 km/h permettrait d'épargner trois millions de tonnes de CO2 par an et diminuerait de 25% les risques d'accidents graves. Mais limiter les vitesses sur les autoroutes allemandes semble aussi impossible que contrôler la possession individuelle d'armes aux Etats-Unis. La vitesse y est culturelle. Même les syndicats s'opposent à cette mesure qui "pourrait égratigner l'image de l'automobile allemande et menacer les emplois". La Ministre de l'Environnement (sociale-démocrate)  estime, elle, que "la limitation de la vitesse sur les autoroutes est hors sujet", le débat "appartenant au passé".

On voit par là que sans débat et surtout sans mesure forte, l'avenir appartiendra bientôt au passé.

(1) France Inter, Journal, 27.12.2018, 13h.
(2) Mais à quoi joue donc France Inter en ouvrant son Journal de 13h de ce jour par ce sujet, le présentateur (le par ailleurs sympathque Bruno Duvic) semblant prendre un malin plaisir à jeter de l'huile sur le feu en parlant d'une nouvelle taxe qui aurait été adoptée discrètement?
(3) Gérard Biard, "Un monde de hamsters", Charlie Hebdo, 14.11.2018.
(4) Gilles Toussaint, "A Katowice, le minimum du minimum climatique", La Libre Belgique, 17.12.2018.
(5) Christophe Bourdoiseau, "Du plomb dans l'aile du 250 km/h", La Libre Belgique, 22.12.2018.

mercredi 6 janvier 2016

La nuit des prédateurs

Durant la nuit de nouvel-an, une centaine de femmes ont été agressées sexuellement en Allemagne: à Cologne, mais aussi à Stuttgart et Hambourg. D'après leurs témoignages, les agresseurs (on parle d'un millier!) étaient "d'apparence arabe ou nord-africaine" (1). Si c'est le cas, voilà qui démontre(rait), s'il le fallait encore, combien il faut s'opposer au relativisme culturel défendu par une certaine gauche. Par ceux qui pensent qu'il faut admettre le voile, voire la burqa, parce qu'il s'agit là de références culturelles pour des femmes venues d'ailleurs. L'explication de ces codes, la plupart du temps imposés aux femmes par des hommes, veut que les cheveux d'une femme, ses épaules, ses jambes (et ne parlons pas du reste) excitent les hommes. Et qu'il faut donc qu'elles cachent leur corps pour échapper à leur sauvagerie. Ils ne peuvent se maîtriser, à elles de disparaître de l'espace social. Celles qui ont le toupet de "se montrer" sont considérées comme des putains, qu'on peut donc toucher, voire violer comme on l'entend. Je l'ai déjà évoqué ici: lors d'un débat sur le voile (c'était  à Tournai il y a plus de dix ans), les deux jeunes filles qui témoignaient affirmaient que ce morceau de tissu leur permettait de ne plus subir les insultes, voire les menaces des garçons (2). Il faut donc rester intransigeant sur les règles de ce vivre ensemble dont on parle tant aujourd'hui. Elles doivent être les mêmes pour tous. Comme les droits doivent être identiques pour les femmes comme pour les hommes. Ici et ailleurs. On pense aux femmes du bus 678, le film de Mohamed Diab, aux agressions sur la place Tahrir au Caire, au bus 110 à Brooklyn où les femmes doivent s'installer à l'arrière pour ne pas tenter les hommes hassidiques qui habitent dans le coin (3). Le sexe fort est si faible.
"Je ne sais pas pourquoi mais c'est ma faute, écrit Abnousse Shalmani (4). C'est ma faute si un homme éprouve du désir à mon endroit. Quelle que soit la situation, c'est ma faute. Est-il vraiment nécessaire de rappeler les viols en Iran ou ailleurs, où c'est la femme violée qui est jugée et condamnée pour incitation au viol? Ce qui est logique puisque l'homme est libéré des contraintes morales et sociales quand il est provoqué. C'est absurde, mais c'est rudement logique. Cette femme pourrait être une fille seule dans un taxi la nuit ou une étudiante flânant dans les rues trop de sourire aux lèvres, ou encore cette femme fatiguée qui s'est endormie dans le bus où il ne restait plus que des hommes et son foulard a glissé. Il ne faut pas tenter le diable. Etrange conception du vivre ensemble où chacun est autorisé à se transformer en prédateur. Sans culpabilité. La femme est là pour être coupable pour deux. Au nom de quelle foi la femme est-elle si dangereuse pour l'homme?"

Post-scriptum: lire l'édito de Maroun Labaki dans le Soir:
http://www.lesoir.be/1089994/article/debats/editos/2016-01-11/violences-cologne-je-suis-une-femme-agressee

(1) http://www.liberation.fr/planete/2016/01/05/allemagne-vague-d-agressions-sexuelles-a-cologne-un-millier-de-personnes-impliquees_1424431
http://www.lalibre.be/actu/international/agressions-sexuelles-en-allemagne-des-temoignages-de-victimes-dans-les-medias-568ce3383570b38a57fef1a8
(2) re)lire sur ce blog "Vin, voile et burqa", 22 juin 2009.
(3) "La femme n'est pas un homme comme les autres", 31 juillet 2013.
(4) Abnousse Shalmani: Khomeiny, Sade et moi, Grasset, 2014.

jeudi 27 janvier 2011

Portrait de la bêtise humaine

"Qui s'étonne encore de la haine à laquelle doivent faire face les immigrés?", demandait en 1985 le journaliste allemand Günter Wallraff. (1) Il s'était alors mis, deux ans durant, dans la peau d'un travailleur turc, effectuant les pires tâches, encaissant insultes et agressions. Elles venaient de partout: alors que le patron d'un bistrot où il voulait - comme tout le monde - boire un verre - le protège d'un fou furieux, "voici qu'entre en scène un type qui se révélera être un ponte de la municipalité; pendant tout l'esclandre, il est demeuré paisiblement assis à sa table, comme plongé dans ses réflexions. A peine les choses se sont-elles calmées qu'il tire un couteau de sa poche et l'enfonce dans le comptoir. Puis il explose: Veux-tu bien foutre le camp, espèce de Turc de merde!".

A 68 ans, vingt-cinq ans après avoir été une "Tête de Turc", Günter Wallraff a remis le couvert. Parcourant, pendant un an, l'Allemagne de long en large, dans la peau d'un noir cette fois (2). Une perruque et de la peinture noire l'ont transformé en Kwami le Somalien et ont suffi pour dévoiler - une fois encore - le racisme quotidien de nombre de ses compatriotes. "La couleur de peau est déterminante", a-t-il vite constaté. Noir, on l'évite, on le raille, on le rabaisse, on l'injurie, on le menace, on le jette.

La propriétaire d'un appartement que voudrait louer Kwani, après l'avoir poliment éconduit, dit au comparse allemand (qu'elle ne sait pas équipé d'une caméra cachée): "c'est pas du racisme, mais ça ne cadre pas. Je préfère encore que ça reste vide, plutôt que de louer à un noir". Nous sommes en 2010 et plus avant la décolonisation, mais ils sont bien nombreux ceux qui ne savent pas qu'on a changé de siècle. "Il ne nous inspire pas", dira un autre blanc. "Seul, il n'est pas dangereux, mais dieu sait combien ils sont."
Sa présence dans une barque parmi d'autres touristes indispose ses voisins. Visiblement leur après-midi est gâchée par sa présence. Dans un parc, c'est un couple de personnes âgées qui quitte ostensiblement le banc sur lequel vient de s'asseoir Kwami.
"On ne veut pas d'Africains ici, ils ne pensent qu'à faire la fête", disent des campeurs, ignorant visiblement que les Allemands n'ont pas bonne réputation dans les campings, à cause d'un goût parfois immodéré pour... la fête. "Si tu acceptes des gitans, on fait nos valises", ont dit des campeurs au gérant qui prévient Kwami: "ils ne vont peut-être pas vous accepter; ils vont vous éviter, c'est petit ici." L'adjectif est approprié: c'est petit, c'est mesquin, c'est peureux. Ce sont des gens enfermés en eux-mêmes, qui vivent dans l'ignorance, dans la peur de l'autre. Des handicapés sociaux.
La caméra cachée les montrent tels qu'ils ne s'imaginent pas. L'apparence noire de cet homme entraîne de facto son rejet. Ils sont à cent lieues d'imaginer combien ils sont ridicules, combien ils apparaissent à la fois effrayés et effrayants. Combien leur réalité est triste et... sombre.

Kwami veut s'inscrire dans un club canin pour faire dresser son chien, il pourra ainsi se protéger des agressions des skins, dit-il. Mais c'est cher, le prévient le gérant: 250 € d'inscription et 500 € d'abonnement annuel. Pour la jeune fille blanche qui se présentera plus tard, les tarifs ont brusquement chuté: 60 et 65 €. Cherchez la cause.
Avec un autre Allemand d'origine africaine, Kwami se rend à l'administration. Tous deux voudraient connaître les conditions à remplir pour obtenir un permis de chasse. Les fonctionnaires refusent de répondre à leurs questions, les menacent d'appeler la police et... les chassent. Visiblement, ils ont un permis. Eux.

On lui refuse une fois, deux fois, trois fois, l'entrée dans une discothèque. Il faut une carte de membre, lui dit le vigile. Et il ne pourra l'avoir qu'en revenant la semaine prochaine. Quel jour?, demande-t-il. La semaine prochaine.
Dans un café, on le raille, on l'insulte, on le provoque. "Regarde moi ça: un nègre!", dit un client. Des consommateurs protègent heureusement Kwami de son agressivité et de sa volonté d'en découdre.
Parfois (rarement hélas), les dialogues sont drôles. Chez lui à Cologne, dans un café, il trinque avec un homme. "Je ne le connais pas", dit celui-ci à la femme avec laquelle il est attablé. "Moi non plus, tu ne me connais pas", lui répond-elle. Elle est blanche, faut-il le préciser.

Les matchs de foot rassemblent les individus les plus ouvertement agressifs. La bière qu'ils ont tous à la main ou à la bouche n'a visiblement pas les capacités de les rendre plus intelligents. Les plus calmes l'ignorent, ne répondent pas à ses questions. Les autres l'empêchent de passer, l'injurient, le menacent. "Je suis blanc, je suis grand, je suis ton maître", lui dit un jeune, incapable d'imaginer que, ce faisant, il exprime combien il est petit et grotesque. Il faudra l'intervention d'une policière dans le train pour éviter l'agression physique. "Je m'attendais à chaque instant à ce qu'ils me tombent dessus, dira lors du débat Günter Wallraff. Je n'ai jamais ressenti autant d'estime pour la police. Elle joue vraiment un rôle protecteur."

Un patron toutefois est prêt à l'engager pour un contrat de trois mois si ses papiers sont en règle. Wallraff expliquera lors du débat qu'il a eu droit parfois à des attitudes amicales ou bienveillantes. Parfois. Le plus souvent, c'était de l'ignorance ou de l'agressivité.
Une jeune Allemande d'origine africaine témoigne: "il y a beaucoup de sous-entendus, de moqueries, surtout de la part des vieux". On se moque de ses cheveux: "ça a brûlé", dit-on autour d'elle. Elle rêve de rentrer dans son pays d'origine.

Mais au fond qu'est-ce qu'être noir? C'est simple, "c'est ne pas être blanc", explique au cours du débat l'ancien footballeur Lilian Thuram. Son fils, alors qu'il avait six ans, considérait qu'il n'était pas noir, mais beige sans doute ou café au lait ou que sais-je. Et ses copains n'étaient pas blancs, mais roses, expliquait-il à son père. "Le racisme, c'est une construction intellectuelle, l'expression d'un complexe de supériorité", dit Thuram. Un complexe qui témoigne évidemment d'une faiblesse intellectuelle totale et d'un manque de culture affligeant. "Vingt-cinq pour cent des Allemands se déclarent ouvertement racistes, mais beaucoup plus sont des racistes latents, estime Wallraff qui l'a constaté de près. "On n'est jugé qu'en fonction de sa couleur de peau", dit-il. On ne l'est pas en fonction de son intelligence, de ses compétences, de ses valeurs.
Où sont - en Allemagne, mais aussi sans doute en Belgique, en France, en Italie...- les valeurs de respect, d'ouverture, de tolérance? Il faut travailler sur l'éducation, disent Wallraff et Thuram. Ils ont raison. A la sortie de "Tête de Turc", tout le monde s'accordait à dire qu'il fallait travailler sur l'éducation. C'était en 1985.

Günter Wallraff témoigne de cette expérience dans l'ouvrage "Parmi les perdants du meilleur des mondes", mais aussi de son expérience de SDF, d'ouvrier, de patron, etc. (La Découverte, 2010).

(1) "Tête de Turc", La Découverte, 1985
(2) documentaire "Noir sur blanc - Voyage en Allemagne" de Pagonis Pagonakis et Suzanne Jäger (2009), diffusé sur Arte ce mardi 25