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jeudi 18 mars 2021

Culture universelle

Fatou Diome, écrivaine, née au Sénégal, vit en France depuis une petite trentaine d'années. Elle y a été  victime de racisme notamment de la part de la famille de son mari français, qu'elle appelle non pas sa belle-famille mais sa "moche-famille", ou encore d'une employeuse qui lui parlait en petit-nègre. 

Ses livres abordent souvent le dialogue entre cultures africaine et européenne. Elle vient de publier un recueil de nouvelles: "De quoi aimer vivre" (1). Parmi celles-ci, "Le vieil homme sur sa barque", hommage à son grand-père, pêcheur à Niodior. Elle dit avoir retrouvé ce grand-père dans "Le vieil homme et la mer" d'Ernest Hemingway. "Le taux de mélanine d'Hemingway je m'en fiche", dit-elle. "Quand on parle de l'identité d'un écrivain, je dis: foutaises! Parce que la condition humaine, les rêves, les révoltes que les grands écrivains savent nous faire partager rendent toutes les frontières poreuses. Hemingway m'a raconté le destin, la condition humaine de mon grand-père mieux que ceux qui mangeaient son poisson. Donc, il est devenu l'un des miens, c'est un de mes grands-pères intellectuellement, culturellement." (2)

Elisabeth Quin, qui l'interviewe, la fait réagir à la volte-face de cet éditeur néerlandais qui a renoncé à faire traduire un texte d'Amanda Gorman par une jeune écrivaine parce que cette dernière n'est pas noire au contraire de la première (3). "C'est lâche de renoncer, assène Fatou Diome, parce que fallait-il que Yourcenar soit noire pour que je la lise? Je suis partie dans des maisons de retraite en Picardie et j'en ai fait un roman. Fallait-il que je sois blonde aux yeux bleus pour pouvoir comprendre la solitude des personnes âgées, la vie de nos aînés dans nos maisons de retraite en France ou en Allemagne? Goethe n'a pas écrit que pour les Allemands, Victor Hugo n'a pas écrit que pour les Français et les Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme de Schiller s'adresse à tous les humains sensibles à l'art et à la culture. Pour moi, la traduction, c'est une affaire de compétences. Point."

(1) Albin Michel. 

(2) https://www.arte.tv/fr/videos/097407-143-A/28-minutes/

(3) Sur ce blog: "Enfermée dans sa peau", 7.3.2021.

dimanche 7 mars 2021

Enfermée dans sa peau

La folie identitaire se propage. Elle est contagieuse. Elle inquiète. Quels gestes barrières nous en protègeront?

Lors de l'investiture du président Joe Biden à Washington le 20 janvier, la jeune poétesse Amanda Gorman a lu un de ses textes: The Hill We Climb. Texte unanimement salué et que les éditeurs du monde entier tiennent à publier. Ce qui implique, évidemment, de le traduire. L'éditeur néerlandais Meulenhoff a choisi pour ce faire Marieke Lucas Rijneveld, décrite comme une jeune écrivaine prometteuse. Mais qu'importe son talent? Elle est blanche et donc incapable de traduire un texte écrit par une noire. Ainsi en a jugé une activiste noire néerlandaise. Résultat: tant la traductrice sollicitée que l'éditeur ont jeté l'éponge, ce dernier allant même jusqu'à s'excuser pour ce choix malheureux. On pourrait ajouter que Marieke Lucas Rijneveld n'est pas américaine. Et se poser alors cette question insensée: un traducteur doit-il ressembler à la personne dont il traduit un texte? Pour ces activistes identitaires, peu importe la qualité d'écriture, la sensibilité, l'expression artistique, les compétences, l'intelligence, seuls comptent l'origine, le sexe, la couleur de peau.

André Markowicz, reconnu comme un grand traducteur du russe vers le français, relève (sur son compte Facebook) que l'activiste qui se prend pour une éditrice souligne "qu'Amanda Gorman n’est pas simplement noire : elle est aussi fille de mère célibataire, elle a eu des problèmes d’élocution qui ont fait croire à un retard mental. Peut-être faudrait-il en plus, s'interroge-t-il, que sa traductrice soit noire et fille de mère célibataire et ait eu des problèmes d’élocution ?... Ou le fait d'être noire suffit-il à comprendre une enfant noire qui a été dyslexique ? Et pourquoi une blanche, dyslexique ou non dans son enfance, fille ou non d'une mère célibataire, ne pourrait-elle pas le sentir ? Et que se passera-t-il si Amanda Gorman est traduite, je ne sais pas, en chinois, ou en japonais, ou en russe ? Il faudrait quoi, chercher une chinoise noire qui aurait été dyslexique dans son enfance ?"

Un livre écrit par une femme peut-il être traduit par un homme? Les textes qu'Arthur Rimbaud a rédigés à dix-sept ans peuvent-ils être traduits par quelqu'un qui en a cinquante? Un livre sur le véganisme peut-il être traduit par un omnivore? Un journaliste peut-il parler de handicap s'il n'est pas lui-même  handicapé? Un non croyant peut-il publier le texte d'un croyant ou inversement?

André Markowicz dénonce "cette idéologie de l'atomisation de l'humanité". Pour lui, "la traduction (...) est, d’abord et avant tout, le partage et l’empathie pour l'autre, pour ce qui n'est pas soi : ce que j'appelle la reconnaissance. (...) Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas (à part pour des questions de droits d'auteur, évidemment légitimes). Tout le monde, en revanche a le droit de juger si je suis capable de le faire. C’est-à-dire si je suis capable de partager ma lecture, mon empathie ; si je suis capable de faire entendre, par ma voix, la voix d’un ou d’une autre — sans la réduire à la mienne. Si ma voix est assez accueillante, assez libre pour accueillir d'autres voix que la mienne." 

Si on obéit à ces néo-censeurs - ce qu'a fait, hélas, l'éditeur Meulenhoff - un gouffre s'ouvre sous nos pieds. Au théâtre ou au cinéma, un rôle d'homme peut-il être joué par une femme, de blanc par un noir, de jeune par un vieux, le tout inversement? Un peintre peut-il représenter un paysage ou des personnes qui ne soient pas du pays dont il est originaire (ce qui pose la question des origines: un noir né en France a-t-il le droit de peindre un paysage du Sénégal?) ? Peut-on cuire une pizza si l'on n'est pas italien? Le peut-on si un de ses deux parents l'est? Et à quelle génération l'autorisation devient-elle caduque? Un chauve peut-il avoir un avis sur les coiffeurs? On voit où nous mènent ces censeurs, qui jouent au shérif et au juge: au repli, à la bêtise. L'assignation identitaire mène tout droit au racisme. "Juger de quelqu'un pour ce qu'il est, et non pour ce qu'il fait, est une des marques du racisme, affirme encore André Markowicz. Que le racisme soit anti-noir, ou anti-blanc, ou anti-ce-que-vous-voulez, c'est du racisme. Et tout racisme est détestable."

Post-scriptum: à écouter, sur le même sujet, le billet de Sophia Aram sur France Inter ce lundi 8 mars (8h55).

(Re)lire sur ce blog: "Chacun chez soi", 13.8.2018.

samedi 12 décembre 2020

Désintégration

Comme beaucoup d'autres, je n'avais pas compris ce que voulait dire la critique littéraire Tiphaine Samoyault quand elle affirmait que "la traduction est outil d'oppression" et qu'il faut repenser "cette opération par essence ambiguë et complexe non comme un simple outil de communication, mais comme un acte empreint de violence" (1). On la comprend mieux quand on découvre qu'une interprète franco-marocaine, lors de journées d’information sur la France et ses valeurs, organisées par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), truffait ses traductions de commentaires très personnels et surtout très agressifs vis-à-vis de la France. C'est un journaliste syrien, Waleed Barkasiyeh, qui a participé à ces journées, qui fait part de sa consternation devant ces propos (2): "cet affreux bavardage de l’interprète consistait par exemple à dire que les droits de l’homme et la démocratie n’étaient que mensonges. Elle affirmait également que la France avait répandu l’esclavagisme et qu’elle continuait à faire la même chose aujourd’hui sous d’autres formes. Qu’elle feignait d’aider les réfugiés, alors qu’en réalité l’exode des populations était causé par la politique guerrière qu’elle menait au Moyen-Orient. Tout cela ressemblait au genre de discours qu’on peut entendre au journal télévisé en Syrie. Évidemment, elle n’assumait pas ce discours devant les responsables, mais le faisait passer pour des conversations amicales et anodines."

L'interprète franco-arabe de ces stages d'intégration des réfugiés plaidait ainsi la non-intégration,  encourageant ces derniers à préserver leur religion ("elle-même musulmane, elle partait évidemment du principe que tous les réfugiés présents l’étaient également"), leurs valeurs familiales, leurs spécificités culturelles. Pas question pour elle d'admettre la séparation entre la religion et l'Etat, ni l'égalité hommes-femme, ni les droits des homosexuels. "Ses conseils paraissent d’autant plus consternants qu’ils tombaient au moment des polémiques sur le séparatisme, puis des attentats terroristes, avec notamment l’assassinat du professeur Samuel Paty." Le journaliste syrien se rend compte que la plupart des réfugiés la suivent et trouvent "légitime que les réfugiés arabes profitent de leur présence en France pour voler, puisque la France avait pillé les ressources arabes pendant des siècles". Il entend plusieurs d'entre eux estimer que la démocratie est un mensonge. "Des groupes de réfugiés en France sur les réseaux sociaux répètent les mêmes discours de victimisation historique. Ils oublient que les causes de leurs malheurs sont les régimes totalitaires du Moyen-Orient, et non pas les pays qui les accueillent."

Les nuisibles sont partout, celles et ceux qui cherchent à monter les uns contre les autres, les manipulateurs qui profitent de leur fonction pour diffuser insidieusement leur venin, les toxiques qui crachent dans la soupe. On savait déjà qu'il fallait contrôler certains imams qui se sont transformés en prêcheurs de haine. Voilà qu'on découvre qu'il faut surveiller les interprètes. Traduttore, traditore.

(1) (Re)lire sur ce blog "Mais tissons, métissons", 15.11.2020.

(2) https://www.courrierinternational.com/article/integration-en-france-des-refugies-qui-suivent-un-stage-ou-le-pays-daccueil-est-denigre?utm_medium=Social&utm_source=Twitter&Echobox=1607327275