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mardi 24 décembre 2024

L'enfant et l'inhumanité

On pense à ces braves gens qui se sont opposés à l'ouverture à Bélâbre d'un centre d'accueil de demandeurs d'asile. Aujourd'hui, ils triomphent alors que le projet est enterré (1). On a gagné, se réjouissent-ils. Que gagne-t-on en fermant des portes ?
Combien parmi eux iront à la messe de Noël se prosterner devant la représentation d'un enfant né dans une étable parce que ses parents ont été chassés de partout et que d'autres braves gens les ont repoussés parce qu'ils sont étrangers ? (2)
Depuis deux mille ans (et plus sans doute), c'est toujours la même histoire : celle qui oppose des gens qui ne veulent pas d'histoire à d'autres qui ont une histoire douloureuse.

On pense à ce manuscrit de Shakespeare, rédigé dans les années 1590, un monologue qui parle de la condition des réfugiés qui affluaient à Londres suite aux guerres de religion qui déchiraient l’Europe. Dans la pièce dont il est tiré (écrite par plusieurs mains), Thomas More, alors sheriff de Londres, répond à une foule qui se déchaîne contre les étrangers (un fait historique survenu le 1er mai 1517).

“Imaginez le spectacle de ces malheureux étrangers / Leurs bébés sur le dos, avec leur misérable baluchon / Marchant péniblement vers les portes et les côtes pour être déportés / Imaginez que vous trôniez, vous, monarques de vos caprices, / L’autorité de l’Etat rendue muette par vos vociférations, / Drapés dans votre bonne conscience ; / Qu’auriez-vous obtenu ? […] / Vous auriez montré que l’ordre pouvait être bafoué et, selon cette logique, / Pas un de vous ne devrait atteindre un grand âge / Car d’autres voyous, au gré de leurs caprices, Avec les mêmes mains, avec les mêmes raisons et au nom du même droit, / Vous attaqueront comme des requins et les hommes, comme des poissons voraces, / Se dévoreront entre eux. Si vous alliez en France ou en Flandres, dans une province allemande, en Espagne ou au Portugal, vous seriez les étrangers, seriez-vous contents / De trouver un peuple de tempérament aussi barbare / Qu’explosant en atroce violence / Ne vous donnerait pas d’abri / Vous mettrait le couteau à la gorge / Vous méprisera comme des chiens / et comme si Dieu ne vous avait pas aussi créés / Et comme si vous n’aviez pas le droit de demander de l’aide  / Que penseriez vous d’être ainsi traités ? / Ceci est le cas de l’étranger / Et ça, votre colossale inhumanité.”

(1) (Re)lire sur ce blog : 
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2024/12/entre-soi.html
(2) (Re)lire sur ce blog : https://moeursethumeurs.blogspot.com/2023/04/le-chaos-dans-leurs-tetes.html

dimanche 23 avril 2023

De drôles de paroissiens

Nouveau face-à-face hier à Bélâbre entre pro- et anti-CADA. Les opposants entendaient organiser "la plus grande manifestation" contre le projet d'ouverture d'un centre d'accueil pour réfugiés dans leur village. Ils étaient 120 selon la presse. Difficile d'en juger quand on est dans le camp adverse avec la vue barrée par un alignement de combis de gendarmerie qui ferme la rue.
On ne voyait d'eux que leurs panneaux affichant des slogans stupides et agressifs qui ciblaient essentiellement l'association Viltaïs qui gèrera le centre d'accueil pour réfugiés. "Viltaïs = trafic d'êtres humains", "Vitaïs Profits Invasion délinquance", "Viltaïs officine néo-colonialiste". Un autre traitait l'association d'esclavagiste. Faut-il en rire ou en pleurer ? On a du mal à comprendre en quoi héberger dans des conditions dignes des gens qui survivent dans la rue s'apparente à de l'esclavagisme ou du néo-colonialisme, mais les grincheux ont une logique et une compréhension du monde qui leur sont propres.
"Pourquoi le chaos à Bélâbre ?", demande un autre de leurs panneaux. De quel chaos parlent-ils, sinon de celui qu'ils génèrent dans leurs têtes ?
Parmi les opposants, de fervents catholiques dont on ne cesse de se demander ce qu'ils ont compris - ou non - de la doctrine chrétienne. "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" leur a enjoint leur Jésus. Ils le détestent, ce prochain. Faut-il croire qu'ils se haïssent eux-mêmes ? Jésus est né dans une étable parce que ses parents, migrants, se sont vus claquer la porte au nez par de braves gens qui les ont rejetés. « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli », a dit Jésus (Mt 25,35). « Dans la Bible, l’accueil de l’étranger est une exigence éthique qui vérifie notre conversion à la fraternité humaine », rappelait en 2018 Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France (1). 

"Fraternité, solidarité", "Bélâbre, terre d'accueil" répondions-nous à ces apeurés aux têtes chaotiques. Nous étions quelque 150 à soutenir le projet, coincés dans la rue Emile Zola d'où la gendarmerie nous interdisait de bouger. Comme le relevait un ami, nous étions là pour soutenir un projet de l'Etat, interdits par des agents de ce même Etat de tout déplacement pour que les opposants au projet puissent se rendre à la mairie déposer leur pétition. Cherchez l'erreur.

Les opposants - qui regardent trop la télé, certaines télés - restent coincés dans leurs fantasmes et leur vision simpliste du monde, encouragés en cela par le chef de l'Etat et son ministre de l'Intérieur : étranger = danger, immigration = insécurité et violence. "Une étude vient pourtant démontrer qu’il n’en est rien, écrit Le Monde (2). Rendue publique mercredi 19 avril par le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), rattaché aux services de la première ministre, elle assure que « les immigrés ne sont pas à l’origine d’une augmentation des taux d’infraction dans les pays d’accueil ». Pour étayer leur propos, les auteurs, les économistes Arnaud Philippe et Jérôme Valette, dressent un état des lieux des travaux de la recherche sur le sujet, dans plusieurs pays. Et constatent qu’« aucune étude ne trouve d’effet de l’immigration sur la délinquance »." Mais ceux qui n'aiment pas les autres rejèteront l'étude, comme ils balaient tout argument objectif qu'on peut leur opposer : pour eux, tout ce qui ne sert pas leurs analyses simplistes et ne nourrit pas leur peur n'est que mensonge et propagande.

(1) https://www.lavie.fr/idees/debats/accueil-de-letranger-que-dit-vraiment-la-biblenbsp-8598.php
(2) https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/04/21/immigration-les-etrangers-pas-plus-delinquants-que-les-autres-selon-une-etude_6170487_3224.html

mardi 18 avril 2023

Ça va aller

Argumentaire à propos du projet de CADA de Bélâbre pour calmer les peurs, rassurer les méfiants et aider à lutter contre les fausses informations et les rumeurs

CADA - Définition

Les Centres d'Accueil de Demandeurs d'Asile (CADA) fournissent un refuge aux personnes qui ont demandé l'asile en France. Pendant la durée de l'examen de leur demande de statut de réfugié, les demandeurs d'asile peuvent bénéficier d'un logement, d'un accompagnement administratif pour aider à la procédure de demande d'asile, d'un soutien social qui inclut l'accès aux soins médicaux, la scolarisation des enfants et une aide financière pour les besoins alimentaires. Les CADA sont généralement gérés par des organisations caritatives ou des entreprises privées.
L'accueil des demandeurs d'asile en France est conforme à la Convention de Genève de 1951, qui définit les obligations internationales en matière de protection des réfugiés. En vertu de cette convention, l'État français finance les Centres d'Accueil de Demandeurs d'Asile pour fournir un refuge et un soutien aux personnes en situation de vulnérabilité.
(https://annuaire.action-sociale.org/etablissements/readaptation-sociale/centre-accueil-demandeurs-asile--c-a-d-a---443.html)

Allocation

En quoi consiste l'allocation pour demandeur d'asile (Ada) ?
En tant que demandeur d'asile, vous n'êtes pas autorisé à travailler avant un délai de 6 mois. Si vous êtes majeur, une allocation pour demandeur d'asile (Ada) peut vous être versée. L'allocation vous sera versée si vous remplissez les conditions. Son montant dépend notamment de votre situation familiale. L'Ada est composée d'un montant forfaitaire journalier, dont le niveau varie en fonction du nombre de personnes composant le foyer.
Un montant supplémentaire peut vous être versé si vous avez accepté l'offre de prise en charge, avez manifesté un besoin d'hébergement et n'avez pas bénéficié gratuitement d'un hébergement (ou logement).

Montant journalier (selon la taille de la famille)
1 personne :     6,80 €
2 personnes : 10,20 €
3 personnes : 13,60 €
4 personnes : 17,00 €
5 personnes : 20,40 €
Etc.
Si aucune place d'hébergement ne vous a été proposée, le montant supplémentaire est de 7,40 €.(https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F33314)

Le projet de Bélâbre

Qui sera accueilli ? 38 personnes pourront être accueillies au CADA de Bélâbre, principalement des familles et des femmes avec leurs enfants.
Les premiers demandeurs d’asile sont attendus pour 2024, le temps de finir le montage du dossier et l’aménagement des locaux.
« En attendant, l’association a cherché d’autres options pour commencer l’accueil « car les soixante places de cada ont été octroyées dès 2023 par l’État. Il fallait donc trouver une solution temporaire. Il se trouve que la résidence retraite La Roche Bellusson, de Mérigny, avait un bâtiment inoccupé où vont être logés les premiers arrivants d’ici un mois », indique le maire de Bélâbre. À Argenton, où le climat est plus apaisé, les demandeurs d’asile pourront être accueillis « d’ici avril à début mai », dans un ancien hôtel proche de la gare, en cours d’aménagement.
Leur provenance géographique n’est pas encore connue. « Leur arrivée est conditionnée à la conjoncture internationale : on nous parle d’Afghans, de Géorgiens, de personnes venues d’Afrique. Peut-être accueillerons-nous aussi des Turcs et des Syriens suite au récent tremblement de terre », détaille Laurent Laroche.
Ils resteront « entre six et huit mois à Bélâbre, suivant l’évolution de l’instruction de leur dossier » et seront encadrés par quatre professionnels (deux intervenants sociaux et deux animateurs) qui partageront leur temps entre les sites de Bélâbre et d’Argenton. »
(https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/commune/argenton-sur-creuse/cada-de-belabre-les-details-du-projet-et-son-calendrier-desormais-connus)

% de la population

38 personnes s’ajoutant aux 934 habitants actuels mèneront la commune de Bélâbre à un total de 972 habitants. »
Les 38 personnes accueillies représenteront ainsi 3,9% de la population locale.
La population étrangère vivant en France s'élève à 5,2 millions de personnes, soit 7,7 % de la population totale.
(https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212)

Gestion

Le CADA sera géré par l’association Viltaïs. Basée à Moulins (Allier), cette association gère déjà six cada, quatre hébergements d’urgence pour demandeurs d’asile et trois structures d’accueil de mineurs non accompagnés dispersées sur quatre régions. Dans l’Indre, elle travaille ainsi à l’ouverture d’un 7e cada de soixante places réparties à Bélâbre (38 personnes) et Argenton-sur-Creuse (22 personnes). (https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/commune/argenton-sur-creuse/cada-de-belabre-les-details-du-projet-et-son-calendrier-desormais-connus)

Bâtiment
La promesse de vente du bâtiment (ancienne usine, à droite de l’église de Bélâbre) a été signée fin mars 2023. L’association Viltaïs a jusqu’au 15 mai pour déposer sa demande de permis de construire. Trois mois s’écouleront alors, qui serviront à étudier les différents recours. Puis, à partir du 15 août, l’association pourra commencer les appels d’offres, qui dureront jusqu’à début octobre. Les travaux commenceront véritablement courant 2024.
(Explications du maire de Bélâbre en séance du Conseil municipal du 3.4.2023 -https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/cada-de-belabre-les-opposants-au-projet-reclament-une-consultation-citoyenne queryId%5Bquery1%5D=57cd2206459a452f008b4594&queryId%5Bquery2%5D=57c95b34479a452f008b459d&page=19&pageId=57da5ce5459a4552008b469a)

Expériences proches

* A Buzançais (au nord de Bélâbre)

« Ouvert en 2016, le Cada de Buzançais accueille 102 demandeurs d’asile dont 56 enfants. L’exemple d’une structure bien intégrée dans la vie locale, au moment où l’annonce d’un projet similaire à Belâbre réveille certaines peurs.
Oubliées les peurs du début. Comme ces dernières semaines à Bélâbre, l’annonce en 2015 de la création d’un centre d’accueil de demandeurs d’asile à Buzançais (Cada) avait suscité de vives réactions de méfiance et d’opposition. Sept ans après son ouverture, en septembre 2016, le climat est désormais apaisé dans la petite commune de 4.500 habitants.
Le lieu n’est pas devenu le « ghetto » tant redouté. Les réfugiés y vivent en attente de l’examen de leur dossier de demande d’asile, profitent de ce temps suspendu pour panser les plaies psychologiques et parfois physiques des guerres et persécutions qu’ils ont fuies. »
« L’intégralité des réfugiés n’est pas francophone mais tous manifestent l’envie d’apprendre la langue et de s’intégrer. « Le premier conseil que je leur donne quand ils arrivent est de s’ouvrir sur l’extérieur. Parfois, se retrouver dans un petit village leur fait peur. (…) Mais au final, ils trouvent leur place et passent un bon séjour », poursuit le directeur qui voit régulièrement des « liens d’amitié et d’entraide se créer avec le voisinage ». « Le tableau peut paraître un peu idyllique. Mais c’est la réalité que nous vivons ici. »
(« Demandeurs d'asile à Buzançais : « Mais au final ils trouvent leur place » - Nouvelle république (NR) - extraits - publié le 12/03/2023)

Interview du maire de Buzançais, Régis Blanchet

- «  (…) une chance d’accueillir les demandeurs d’asile dans votre commune ?
- « Économiquement, non. Mais leur présence permet une ouverture d’esprit. Des liens se créent avec la population, je connais des habitants qui reçoivent chez eux des demandeurs d’asile. Des associations de support ont aussi été créées. Avant le Covid, un repas était organisé chaque année avec des plats étrangers préparés par les habitants du Cada. Mais il faut savoir que 80 à 90 % sont déboutés de leur demande d’asile et ne restent pas. »
- « Le projet de Cada à Bélâbre suscite des craintes similaires à celles que vous avez connues : avez-vous échangé avec le maire, Laurent Laroche ? »
- « Il m’a contacté avant de prendre sa décision car il s’inquiétait de la manière dont ça pouvait se passer. Je l’ai rassuré et lui ai conseillé de mettre en place un comité de pilotage. Ici, à Buzançais, je n’ai plus jamais entendu personne se plaindre du Cada. »
(« Demandeurs d’asile à Buzançais : « Il n’y a jamais eu le moindre problème », assure le maire » - (extraits- NR, publié le 14/03/2023)

Témoignage d’une Tchadienne accueillie à Buzançais avec son fils :

« Ali se sent bien. Il va à l’école. Il s’est adapté et comprend de mieux en mieux le français. Il commence même à dire quelques mots. »  « On est bien logés. On a de quoi manger. Les gens sont gentils et accueillants. Et surtout, je nous sens enfin en sécurité. »
(« Elle a fui le Tchad avec son fils : « Ici, je me sens enfin en sécurité » - NR - extraits - publié le 12/03/2023)

Réfugiés d’Algérie, Boualem Rahmane et sa famille ont passé deux ans au Cada de Buzançais. Désormais titulaires d’une carte de séjour, ils ont choisi de s’installer dans ce village qui « leur a ouvert les portes » et où ils ont tissé des liens d’amitié. »
« Je ne voulais pas être une charge pour les autres. J’ai bien essayé de trouver un travail, après avoir demandé l’autorisation à la préfecture, mais ma situation n’était pas simple pour les employeurs, je le comprends. Alors je me suis investi dans les associations : aux Restos du coeur, à l’épicerie sociale. C’est important de donner quand on reçoit. » Pleinement engagé dans ses actions bénévoles, « j’en oubliais presque que je n’avais pas de statut ici. 
« Quand le couple se voit enfin accorder « la protection subsidiaire », qui lui ouvre le droit à une carte de séjour, il décide tout naturellement de demeurer à Buzançais. « Pourquoi aller dans une ville où on ne connaissait personne alors qu’ici, on se sent bien, on s’est fait des amis. » 
« Il a aujourd’hui un contrat d’opérateur-production dans une entreprise de menuiserie de Châteauroux. Son épouse, elle, travaille depuis peu comme « dame de cantine ».
« Son rêve ultime serait de décrocher la nationalité française. « Dès que possible, je la demande. Ce serait une fierté et un hommage à mon grand-père qui l’a eue pour avoir combattu en Indochine et pendant la deuxième Guerre mondiale. »
(https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/ancien-demandeur-d-asile-au-cada-il-a-fait-de-buzancais-sa-ville-de-coeur - extraits)

L’US Argy

«  A l’été 2022, l’association sportive de ce petit village de l’Indre s’apprêtait à mettre la clé sous la porte. Jusqu’à ce qu’un « miracle » survienne : une quinzaine d’exilés sont venus y signer une licence. Sept nationalités composent aujourd’hui l’équipe. » «  Huit mois plus tard, la chronique d’une mort annoncée s’est transformée en hymne à la fraternité. »
« La majorité des nouveaux licenciés ont fréquenté, ou fréquentent encore, le centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) de Buzançais (…). Titulaires du statut de réfugié ou de demandeur d’asile, ils ont été rejoints par d’anciens mineurs isolés étrangers et par des parents d’enfants sous protection internationale. Agés de 19 à 33 ans, ils ont fui des contextes politiques instables, des situations familiales tendues ou simplement la misère. Quasiment tous travaillent ou sont en formation dans les métiers de l’artisanat : maçonnerie, couverture, boulangerie, métallerie... L’exil est le point commun de ces « footeux » du dimanche, coachés par un Kanak. »
(https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/03/30/l-us-argy-un-club-de-football-amateur-sauve-par-des-migrants_6167515_3225.html - extraits)
(Vidéo à voir : https://www.lalibre.be/sports/football/2023/04/18/un-match-de-football-interrompu-suite-a-une-invasion-de-moustiques-sur-le-terrain-video-S7BUU7TWWBDADIRVJVF2CDEEPE/ )

« L’association Solidarité Val de l’Indre-Brenne est née fin 2016, après la création du centre d’accueil pour demandeurs d’asile, à Buzançais. Ses membres interviennent auprès d’un public source de joies et, parfois, de peines. » « Nous nous doutions qu’il y aurait besoin de cours de français, se souvient Florence Naturel, enseignante titulaire d’un master français langue étrangère. Au départ, nous étions six ou sept. » Aujourd’hui, ils sont environ vingt-cinq au sein de l’équipe pour donner, trois fois par semaine, des cours à plus d’une vingtaine d’adultes du Cada, et proposer de l’aide aux devoirs à une trentaine d’enfants. »     « Ils ont un vrai désir d’apprendre notre langue, de découvrir notre culture. »
(« À Buzançais, des bénévoles apprennent le français aux demandeurs d’asile : « Une aventure humaine » (extraits) - NR - publié le 15/03/2023)

* A Sommières-du-Clain, en Vienne (à 80 kilomètres à l’ouest de Bélâbre).

En 2005, la commune disposait d’une dizaine de logements vides et les a confiés à la Croix-Rouge pour y accueillir des demandeurs d’asile.« Il a fallu une bonne année pour que l’idée soit acceptée, reconnaît Christelle Largeau, travailleuse sociale présente dès l’ouverture du site. Des villageois étaient suspicieux, d’autres clairement opposés. » Douze mois pour faire taire les « ils viennent prendre nos toits, voler notre travail ». « Des dizaines de familles exilées se sont depuis succédé. Avec elles a disparu la méfiance. Les étrangers sont devenus une « chance » pour la cité aux 766 habitants. Sans eux et la dizaine d’écoliers apportés en moyenne par le CADA, l’école communale ne serait sans doute qu’un vieux souvenir. « Ces gens font aussi tourner un peu les boutiques », ajoute René Morisset (le maire). » « L’écueil de la langue affecte bien moins les enfants, scolarisés dès leur emménagement. Six mois sont nécessaires pour être parfaitement à l’aise à l’oral, un jour suffit pour rire à la récréation. « Ils s’habituent à tout et à l’autre plus rapidement que les adultes », confirme le directeur de l’école, Julien Fontaine, qui voit en eux « des allophones, pas des étrangers ». « Pas de vrai « scandale ». Depuis sa résidence pour personnes âgées, Cécile Sèvre souffle à l’évocation des préjugés qui, ailleurs, freinent l’installation de nouveaux CADA. Elle se creuse la tête à la recherche d’un « scandale ». Le maire, René Morisset, évoque une poignée de « chapardages ». « Dans ces gens-là, c’est comme chez nous : il y a des bons et des mauvais. »
« Le président de l’Olympique club Sommières-Saint-Romain (OCSSR) pioche au CADA quelques footballeurs. »
(https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/04/07/accueil-des-refugies-de-la-reussite-de-sommieres-du-clain-a-la-polemique-de-belabre-quinze-ans-plus-tard-deux-visions-de-l-integration_6168668_3224.html - extraits)

* A Argenton-sur-Creuse

L’association Accueil du cœur 36, créée au plus fort de la guerre en Syrie a accueilli deux familles syriennes en juin 2017 puis une autre en février 2022 qui ont obtenu le statut de réfugié, dont les enfants sont aujourd'hui soit à l'école primaire soit au collège ou au LP soit à l'université. Deux d'entre elles sont maintenant autonomes et la dernière le devient progressivement. (…) En février 2022 nous avons également accueilli une famille ukrainienne (…).
Nous nous sommes également beaucoup investi.e.s auprès des résidents de l'HUDA (ex-CAO) qui a ouvert à Argenton en 2016 et auxquels nous proposons des ateliers de français 4 jours par semaine pour occuper leurs journées (car ils n'ont pas le droit de travailler pendant toute la durée de l'instruction de leur demande d'asile qui peut prendre des mois voire plus d'une année) et favoriser leur vie de tous les jours en attendant que l'OFPRA et éventuellement la CNDA statuent sur leur sort.
Ces expériences que nous avons choisi de vivre (…) nous ont certes demandé des efforts mais nous ont énormément apporté individuellement en termes de découverte, d'ouverture et de partage et collectivement grâce aux liens nouveaux que ce projet a générés entre des habitants qui ne se connaissaient pas du tout au départ et aussi avec la Mairie, les travailleurs sociaux et d'autres associations locales. A titre d’exemples, une vieille dame du Merle blanc nous a confié que eux (les résidents de l'HUDA) au moins ils disaient bonjour et l'aidaient à porter ses sacs et un élu municipal qui était contre la venue d'une famille syrienne à Mosnay a tenu à nous faire savoir au bout de quelques semaines qu'il avait changé d'avis.
C'est un projet qui, comme ailleurs, soulève des peurs, des doutes voire des hostilités féroces dans la population quand les appréhensions sont exploitées à des fins idéologiques mais ce sera vite une belle aventure à Belâbre aussi et qui vous apportera beaucoup de satisfaction et de fierté quand les choses se seront calmées et que les habitants seront rassurés. »
(extraits de la lettre envoyée le 1.3.2023 par l’association à l’équipe municipale de Bélâbre)


Besoins de main d’œuvre

« Plus de trois millions de projets de recrutement sont prévus cette année, selon la dernière édition de l’enquête réalisée par Pôle emploi sur les « besoins en main-d’œuvre » (BMO) des entreprises. 72 % de ces projets concernent des emplois durables, et l’hôtellerie-restauration, le secteur agricole, la santé ou encore les services à la personne arrivent en tête des secteurs qui recruteront le plus au cours de l’année. »
(https://www.pole-emploi.fr/candidat/decouvrir-le-marche-du-travail/besoins-en-main-doeuvre.html)

« L’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] dit qu’en 2050, l’Europe manquera de 95 millions de travailleurs. Je préfère être à la manœuvre d’une immigration contrôlée que de subir. »
(L. Laroche, maire de Bélâbre, https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/04/07/accueil-des-refugies-de-la-reussite-de-sommieres-du-clain-a-la-polemique-de-belabre-quinze-ans-plus-tard-deux-visions-de-l-integration_6168668_3224.html)

« Après une baisse record en 2020, « la migration permanente vers les pays de l’OCDE » a atteint 4,8 millions d’entrées en 2021. Une bonne nouvelle pour des pays manquant de main-d’œuvre, comme la France. Les mouvements migratoires ont fortement rebondi en 2021, tirés en particulier par l’immigration de travail vers les pays de l’OCDE, où sept immigrés sur dix ont un emploi, selon le rapport annuel de l’organisation économique publié lundi. Après une année 2020 de baisse record des flux en raison de la pandémie de Covid-19, « la migration permanente vers les pays de l’OCDE a rebondi de 22 % en 2021 », avec 4,8 millions d’entrées, a indiqué l’Organisation de coopération et de développement économiques dans ce document consacré aux migrations internationales.
Une inversion de tendance « due à un fort rebond de l’activité économique, à la réouverture des frontières, à l’augmentation des besoins de main-d’œuvre et à la reprise des délivrances de visas », estime le directeur de l’emploi, du travail et des affaires sociales Stefano Scarpetta, cité dans le rapport. La courbe devrait se prolonger en 2022, année marquée par la guerre en Ukraine, prévoit l’organisation. »
(https://www.sudouest.fr/economie/emploi/l-immigration-de-travail-reprend-dans-l-ocde-des-besoins-de-main-d-oeuvre-a-combler-12549037.php, 10.10.2022)

* Patrons solidaires

En janvier 2021, un boulanger de Besançon a entamé une grève de la faim pour éviter l'expulsion de son apprenti. Impossible de trouver un apprenti pour sa "Huche à pain", jusqu'à ce qu'il rencontre Laye Fodé Traoré, un jeune guinéen, qui n'avait que deux envies : apprendre et trouver du travail. A l'âge de 18 ans, ce dernier a reçu un ordre de quitter le territoire français. Son patron a fini - en mettant sa vie en jeu - par obtenir gain de cause. Depuis, le jeune homme a obtenu son CAP de boulangerie (…) Stéphane Ravacley, son patron, constate qu'aucun problème n'a été constaté avec tous ces jeunes venus d'ailleurs, qu'ils n'ont jamais fait l'objet d'aucune plainte. Le jeune guinéen boulanger à Besançon a connu une belle réussite scolaire. "Ils sont doués et ont toute leur place dans nos entreprises", constate son patron (1).
Dans l'Ain, un couple de boulangers a formé un autre jeune guinéen. "Il est motivé, il a toutes les qualités requises." Les deux boulangers auraient voulu l'engager comme apprenti, ce qui s'est avéré impossible. Jusqu'à ses 18 ans, Yaya était protégé par son statut de mineur non accompagné. Mais au-delà, il n'avait plus ni statut, ni papier. Pendant trois ans, ils ont effectué toutes les démarches possibles auprès de la préfecture pour qu'il obtienne ses papiers. En vain. Ici encore, une grève de la faim a débloqué la situation.
Pour soutenir tous ces patrons qui galèrent pour pouvoir engager un apprenti venu d'ailleurs, Stéphane Ravacley a créé un collectif national, Patrons solidaires (2). Ils sont nombreux ces jeunes dont l'envie de travailler est contrariée par leur absence de papiers:  Madama, Karim, Noureldien, Amara, Aboubakar, Ousmane, Mohamed, Amadou. Ils ont envie d'être boulanger, menuisier, électricien, boucher et ont un emploi ou un contrat d'apprentissage à portée de main, mais l'Etat, aveugle et sourd, veut les expulser.
Zemmour et l’extrême droite sont totalement déconnectés de l'économie réelle. Ils sont les premiers à déplorer la disparition des petits commerces et des artisans dans les campagnes, sans vouloir voir que ce sont de jeunes migrants qui les sauveront. Zemmour incarne le douanier (qui n'est pas un imbécile, puisqu'il est douanier) stupide et raciste du sketch de Fernand Raynaud: "J'aime pas les étrangers qui viennent manger le pain des Français" (3). Il chasse l'étranger et se retrouve sans pain. L'étranger était boulanger.
(1) https://www.franceinter.fr/emissions/carnets-de-campagne/carnets-de-campagne-du-mardi-14-septembre-2021
(2) https://www.facebook.com/patronsolidaire.immigration/
(3) https://www.youtube.com/watch?v=2CVo3fZr4-o
(https://moeursethumeurs.blogspot.com/2021/10/le-pain-des-francais.html 16.10.2021)

* Un patron métallier de la région de Tours cherche en vain deux salariés.
(France 3 CVDL, 3.4.2023- 19h, +/- 20’ - https://www.france.tv/france-3/centre-val-de-loire/jt-19-20-centre-val-de-loire/4742239-emission-du-lundi-3-avril-2023.html)

* Les patrons peinent à recruter. Notamment dans la restauration. Les deux chefs du restaurant Le Cercle, seul restaurant étoilé de Bourges, ont dû se résoudre, en novembre 2019, à fermer leur établissement, leur appel à engagement de quatre serveurs était resté sans suite.
(France 3 CVDL, 4.4.2023 - 19h, 17’50 - https://www.france.tv/france-3/centre-val-de-loire/jt-19-20-centre-val-de-loire/4746280-emission-du-mardi-4-avril-2023.html) 

* Migr’Action

Le programme « Migr’Action de l’association Batik International cherche à favoriser l’insertion socioprofessionnelle des personnes réfugiées par l'agriculture en zones rurales françaises
« Le rayonnement des zones rurales françaises est en déclin depuis de nombreuses années. Les problèmes structurels du secteur agricole sont concomitants à ce phénomène. Ainsi, bien que la France soit la première puissance agricole de l’UE, le nombre d’exploitations agricoles est en baisse, faute de trouver des exploitant-es et employé-es qualifié-es pour les reprendre et en conséquence de la concurrence des grosses exploitations. (…)
Migr’Action souhaite permettre aux migrant-es de découvrir concrètement le monde rural et le secteur agricole par des accueils découverte de quelques jours chez l’agriculteur-rice. Des ateliers sont également animés auprès des migrant-es pour déconstruire les préjugés sur les zones rurales et auprès des agriculteur-rices pour les former à l'interculturalité. A terme, le projet vise à construire des relations professionnelles pérennes entre les migrant-es et les agriculteurs-rices et développer des parcours de formation aux métiers agricoles adaptés aux réfugié-es. De plus, il veut permettre aux habitants du monde rural d’avoir une vision positive de la migration et de revitaliser ces territoires. »
(http://batik-international.org/projets/insertion-socio-economique - à lire : « A la ferme, les vacances occupées des réfugiés », magazine Village, février 2023)

* Besoin de main d'œuvre immigrée en Italie

Un éleveur italien cherche cinq saisonniers, mais sait qu’il ne les trouvera que très difficilement. Il espère l’arrivée de cinq travailleurs marocains qui se chargeront de l’irrigation des champs. Pour l’éleveur, il est temps que le gouvernement d’extrême droite revoie à la hausse ses quotas d’immigration pour la main d’œuvre qualifiée. L’an dernier, faute d’avoir pu en engager, son équipe et lui ont dû assurer le travail en trimant 15 heures par jour. Le patron d’une usine de chauffage fait la même demande : seule l’immigration permettra de contrebalancer l’hiver démographique italien, avec de plus en plus de travailleurs qui partent à la retraite. Rien qu’en Vénétie, dit-il, les entreprises ont besoin de 146.000 ouvriers. Or, la loi actuelle ne prévoyait que 11.000 personnes pour notre région en 2022. Il faut ouvrir des voies d’immigration légale. Le Ministre italien de l’agriculture a dû admettre la nécessité d’ouvrir plus grandes les portes de son pays, en accueillant jusqu'à 500.000 personnes les deux prochaines années.
(Journal Arte 28.3.2023 - https://www.arte.tv/fr/videos/114279-000-A/italie-la-politique-anti-immigration-remise-en-cause)

* Riace

Le village calabrais de Riace s'est donné pour surnom "pays de l'accueil". Ici cohabitent Italiens, Kurdes, Erythréens, Afghans... Un reportage au JT de France 2 nous apprend que le maire de ce petit village lutte à sa manière à la fois contre l'exode rural et pour l'accueil de réfugiés. Ceux-ci sont logés par la commune et reçoivent en outre une aide financière. Plusieurs d'entre eux ont ouvert des ateliers d'artisanat. Interrogé, un villageois originaire du village considère qu'il n'est que normal d'accueillir des gens qui ont dû fuir leur pays parce qu'ils y étaient en danger. Les réfugiés sont une chance pour nos villages qui se vidaient, dit le maire...
(https://moeursethumeurs.blogspot.com/2007/10/le-pays-de-laccueil.html - 12.10.2007)


jeudi 23 mars 2023

De qui faut-il avoir peur ?

Ils le disent haut et fort, ils le crient, ils le crachent : les migrants sont dangereux. Si un centre d'accueil de réfugiés devait s'ouvrir dans leur commune, ils ne laisseraient plus sortir leurs enfants, n'oseraient plus aller courir dans la campagne, ajouteraient trois verrous à leur porte pour se protéger des hordes de délinquants qui les menacent. Pour dire à quel point ils ont peur, ils ont incendié la maison du maire de Saint-Brévin-les-Pins, commune de Loire-Atlantique qui porte un projet de CADA (Centre d'accueil de demandeurs d'asile). Ces gens effrayants ont peur des migrants, mais pas de leur propre haine.

https://www.huffingtonpost.fr/france/article/a-saint-brevin-la-maison-du-maire-incendiee-apres-des-menaces-contre-un-projet-de-centre-de-migrants_215609.html

mardi 14 mars 2023

Ce prochain si lointain

Drôles de cocos, ces cathos qui ne veulent pas des réfugiés.
Parmi les opposants aux centres d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) en France, on trouve de nombreux catholiques.
Parmi eux, Eric Viaud, maire de la Bussière (Vienne) et son association des "Maires pour le bien commun". Cette association, (1) qui a son siège à la mairie de la Bussière, annonce clairement la couleur avec son logo : une croix flanquée d'un coq. Elle est inquiète : "nous constatons hélas un véritable délitement de la civilisation française. Un mondialisme croissant délocalise nos emplois, accentue la désertification rurale, économique et sociale, tout en imposant à nos communes une immigration massive, en quantité inassimilable". Mais elle est sereine aussi : "nous connaissons le remède : 1500 ans de civilisation française et des siècles d’organisation communale nous tracent la voie ! Le retour au véritable bien commun est seul capable de procurer la paix et la prospérité : en effet, le bien commun politique n’est autre que cet ordre où tous s’entraident pour la recherche d’un bonheur pleinement humain (connaissance de la vérité, soutien des plus faibles, développement de la culture)."
On le voit, pour cette association, l'entraide a ses limites, les réfugiés ne sont pas concernés par le bien commun et ne font pas partie des "plus faibles" qui doivent être soutenus. Le bien commun pour elle consisterait plutôt, comme l'indique son programme, à soutenir les chrétiens d'Orient, à "mettre en scène les racines chrétiennes de la France", à "restaurer les églises, les croix et les calvaires".
Eric Viaud et son association (dont il est peut-être le seul membre - elle n'en signale en tout cas pas d'autre) vitupèrent contre les réfugiés et participe activement aux campagne contre les centres d'accueil.

Autre organisation chrétienne qui n'aime pas les étrangers : Civitas - Pour une cité catholique. Ici encore (1), le logo est fait d'une croix mais surgie d'un cœur cette fois. Ce cœur, on le comprend vite, n'est pas celui de l'amour universel. Civitas, organisation chrétienne intégriste, s'oppose à toute manifestation œcuménique et  réclame une "France catholique, ni islamique, ni laïque". 
"En juin 2016, selon Wikipedia, Civitas devient un parti politique qui se définit comme un « mouvement politique inspiré par le droit naturel et la doctrine sociale de l’Église catholique », qui veut « rechristianiser la France » et se présente comme un « lobby catholique traditionaliste » (...) Le programme emprunte à différentes sources selon Le Figaro qui le voit comme « poujadiste, anti-mondialiste, anti-immigrés et identitaire »".
Sur son site, consulté ce jour, le chapitre immigration de Civitas est "en construction", ce qui n'empêche pas ce parti d'adhérer à la Coordination Partout Callac qui veut à toute force empêcher tout centre d'accueil de réfugiés (2).

La paroisse du Blanc, proche de Bélâbre qui porte un projet de CADA, refuse de prendre position (3). Le curé du village, heureusement, lui apporte son soutien.
Qu'ont donc de chrétien ces gens qui s'opposent à l'accueil de personnes qui ont fui la violence ? A qui et à quoi croient-ils ? Leur enfant dieu est né dans une étable parce tout le monde a refusé d'accorder l'asile à ses parents. N'ont-ils pas compris le message ? Le mot d’ordre fondamental que leur a adressé plus tard ce fils de dieu, c’est « aime ton prochain comme toi-même ».  Ces gens-là ne doivent pas s’aimer beaucoup !



samedi 11 mars 2023

Face à face à Bélâbre

Le village de Bélâbre est fermé à la circulation automobile ce samedi matin, manifestations obligent. Nos visages doivent parler pour nous, les gendarmes ne nous posent pas de question. Des amis croisés un peu plus tard et arrivés par l'autre côté du village nous expliqueront qu'ils leur ont demandé s'ils étaient "pour ou contre", guidant les manifestants vers le groupe de leur choix. Il y a du monde, beaucoup de monde devant la mairie, des gens de toutes générations, femmes, hommes, quelques enfants. On y retrouve des amies et amis, des connaissances. On s'embrasse (moins qu'avant depuis le Covid), se salue, se réjouit de se revoir, d'être aussi nombreux. Sous une pluie fine qui ne cessera pas, le groupe se met en marche, descend la seule rue commerçante du village et se positionne dans le haut de la place, à hauteur du bar-restaurant. Une jeune femme craint de découvrir face à elle des connaissances. On connaîtra maintenant le vrai visage des gens, dit-elle. C'est la question que nous nous posons : qui sont-ils ? Combien sont-ils ? Mais surtout où sont-ils ? Face à nous, quelques poignées de manifestants épars. Ceux qui sont venus, parfois de loin pense-t-on, dire non à un centre d'accueil de réfugiés, n'ont pas le sens du groupe. Ils ne se connaissent visiblement pas, restent distants les uns des autres. Ce sont surtout des hommes, les femmes sont peu nombreuses. Au fur et à mesure de la matinée, ils seront cependant plus nombreux. Devant eux, se pavane un  tout jeune maire du coin, soutien de Zemmour le haineux, Spike Groen (1), long loden vert, grand chapeau, bottines en cuir et moustaches bien cirées. Il semble vouloir défendre ses manifestants. Régulièrement, il sort sa tablette et photographie celles et ceux qui lui font face. 

Les gendarmes, à l'affût, restent sur les côtés, visiblement prêts à intervenir en cas de heurts ou même de provocation entre les deux groupes.
Du nôtre, les cris fusent, repris en chœur : "Oui au CADA, non à la haine", "Bélâbre, solidarité", "Pas de Zemmour, plus d'amour", "Liberté, égalité, fraternité". Eux réclament "des commerçants, pas des migrants". On a les valeurs qu'on peut. Des jeunes anti-CADA déploient une banderole Reconquête 41. Les rires fusent : "vous vous trompez", "rentrez chez vous", "vous êtes dans le 36". Les anti se rendent-ils compte qu'ils sont récupérés par les zemmouriens ? Ils prennent en otage l'église, du parvis de laquelle ils tiennent leurs discours perturbés par les cris et les sifflets que nous leur adressons. 
Dans notre dos fusent des applaudissements. Le maire et son équipe viennent nous retrouver. Ils sont longuement et chaleureusement applaudis. Merci, tenez bon, bravo, leur crie-t-on. Le maire est ému face à cette foule nombreuse et bienveillante. Il assure qu'il tiendra malgré les menaces, réconforté par ce soutien.
La journée pourrait se poursuivre longtemps ainsi, avec deux groupes qui s'invectivent. Le nôtre remonte vers la mairie, soutenir une dernière fois (avant la prochaine ?) l'équipe municipale, heureux d'avoir été en nombre du côté de la vie et de la lumière. De cette solidarité qui fait tant de bien. Comment leur expliquer, à eux qui ont décidé de voir l'avenir en noir ?

Post-scriptum :
- La Nouvelle République nous apprend (2) que "les opposants au CADA se sont fait couper le sifflet". Un câble de leur sonorisation a été sectionné. La faute à pas de chance sûrement.
- Dans le reportage que France 3 Centre Val de Loire a consacré à ce sujet, on entend un homme déclarer "On est bien chez nous. On n'a pas envie d'avoir ici les étrangers qui vont promener dans la rue, qui sont agressifs, qui sont shootés, qui sont tout simplement dangereux". Est-ce du second degré ? Cet homme s'exprimait avec un fort accent étranger. Il est agressif, c'est vrai, vis-à-vis des autres étrangers. Est-il shooté ? Dangereux ?

vendredi 3 mars 2023

La peur de l'autre

C'est une petite commune comme il en existe tant, dans une région de France qui se désertifie comme il en existe tant. En 1851, elle comptait 2346 habitants. Depuis, comme tant d'autres communes rurales, Bélâbre a connu un déclin progressif pour ne regrouper aujourd'hui que 934 habitants (1). La vallée dans son ensemble a perdu 16,4% de sa population de 1968 à 1999.  La cause principale : l'émigration due à la mutation du monde agricole, à la sous-industrialisation, au départ des jeunes lié à la hausse du niveau d’instruction. D'où un vieillissement bien visible de la population (2). 
Sollicités par une association qui accueille des demandeurs d'asile, le maire et son équipe ont décidé de vendre une usine à l'abandon qui sera réhabilitée en un centre d'hébergement pour 38 personnes. De quoi apporter non seulement un toit et un accompagnement à ces personnes qui ont fui la guerre, la violence, la misère, mais aussi du sang neuf à la commune. Un peu d'immigration pour lutter contre beaucoup d'émigration. 
Mais des opposants se sont vite manifestés. Ils étaient une bonne centaine à exprimer leur peur et leur rejet des autres. Un de leurs calicots associe brutalement CADA (centre d'accueil de demandeurs d'asile), délinquance et invasion. Les choses sont simples pour eux : celui qui vient d'ailleurs est forcément un délinquant et un envahisseur.  Ça s'appelle racisme. "La scolarisation et l’instruction de nos enfants sont menacées par un tel projet", indique la pétition des opposants. On ne sait en quoi. On se dit qu'au contraire l'arrivée d'enfants devrait permettre à l'école de mieux vivre, que des liens se créeront vite et que l'intégration se fera ainsi aisément. On l'espère en tout cas, mais les opposants ont décidé de ne voir l'avenir qu'en noir. Ils affirment ainsi que le projet aura "des conséquences sur la vie de la commune, la valeur de l’immobilier, la fréquentation du plan d’eau et des terrains de loisirs". Une mère va déjà interdire à ses enfants de sortir : ils seront en danger en allant au jardin public.
"On est chez nous !", clament les opposants, reprenant le cri de guerre de l'extrême droite. C'est où chez eux ? Leur village leur appartient donc ? Qui peut y venir ou non et qui en décide ? On a vu parmi les manifestants des gens de Bélâbre et des environs, mais aussi d'autres venus de l'autre bout de la France clamer leur haine et dire qu'ils sont chez eux. Ils viennent d'ailleurs s'opposer à la venue de personnes venues d'ailleurs... 
Savent-ils, ces gens qui sont chez eux, que leurs ancêtres viennent d'ailleurs, que nous sommes tous des descendants de migrants, que l'humanité trouve sa source en Afrique ?
On ne leur propose pas d'aller si loin à la rencontre de l'autre, mais, s'ils n'ont pas trop peur, qu'ils aillent faire un tour dans le quartier du Merle blanc à Argenton-sur-Creuse, à une trentaine de kilomètres de chez eux. Là vivent, comme les autres, quelques dizaines de réfugiés depuis des années, sans que cela pose problème. Au contraire. Une habitante du quartier relevait qu'ils disent facilement bonjour, eux.

Note : La salle des fêtes de Bélâbre a été rebaptisée récemment Espace Joséphine Baker. La chanteuse, danseuse, actrice et résistante avait adopté douze enfants de toutes origines et avait appelé sa famille la « tribu arc-en-ciel ». La proposition de la mairie de Bélâbre aujourd'hui s'inscrit dans le même esprit.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9l%C3%A2bre
(2) « Gens du Val d’Anglin » (divers auteurs, Histaval, 2021), pp. 450-451.
(Re)lire sur ce blog : "Le pays de l'accueil", 12.10.2007 
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2007/10/le-pays-de-laccueil.ht

mardi 28 juin 2022

Illégal toi-même

Boris Johnson et son équipe sont de grands enfants : ils jouent avec les "illégaux" à "Une, deux, trois, soleil". Si un demandeur d'asile "illégal" est surpris sur le sol britannique, hop!, il doit reculer de six mille kilomètres : envoyé au Rwanda. Pourquoi le Rwanda ? Parce que le gouvernement britannique a signé en avril dernier un accord avec ce pays pour y délocaliser les exilés arrivés "illégalement" au Royaume-Uni. C'est là, au Rwanda, que seront traitées, selon les critères rwandais, les demandes d'asile. Si elles sont acceptées, les réfugiés pourront vivre au Rwanda. Ce pays ne les intéresse nullement ? Ils n'y connaissent personne ? N'en parlent pas la langue ? Tant pis pour eux, ils n'avaient qu'à pas arriver illégalement en Grande-Bretagne.  Le premier avion devait décoller il y a une dizaine de jours, mais, en dernière minute, la Cour européenne des Droits de l'Homme l'en a empêché, estimant qu'existait "un risque réel de préjudice irréversible" pour les migrants concernés. 
Au départ, cet avion devait emmener 130 personnes (dont 18 Syriens  - qui ont sans doute osé fuir illégalement la guerre qui continue à sévir dans leur pays, 14 Iraniens et 9 Afghans), mais grâce aux recours individuels déposés par des ONG, seules 7 "indésirables" devaient finalement s'envoler pour le Rwanda. Coût de l'opération :  l'équivalent de 583.000 €. L'avion n'a donc pas décollé, mais la ministre britannique de l'Intérieur l'affirme : "on ne nous découragera pas !". 

Les ONG, les travaillistes, certains conservateurs sont vent debout contre cette politique d'éloignement forcé. L'Eglise anglicane aussi qui parle d'une "politique immorale" qui "couvre le Royaume-Uni de honte". Le Prince Charles est sorti de son devoir de réserve, se disant "consterné" et affirmant que "l'approche du gouvernement est épouvantable".
Mais rien n'arrêtera Boris Johnson, qui essaie de faire oublier sa calamiteuse gestion du Covid, ses réunions festives en plein confinement et la motion de censure à laquelle il vient d'échapper. Si la Cour européenne des Droits de l'Homme continue à lui mettre des bâtons dans les roues, il est prêt à la quitter. Histoire de pouvoir agir sans égard ni pour la légalité, ni pour la moralité.

Ava Roussel, "Délocalisation de réfugiés - L'obstination de Boris Johnson", Charlie Hebdo, 22.6.2022.

mardi 31 mai 2022

Fuir et se trouver

C'est un film que devraient voir tous ceux qui s'opposent à l'accueil de réfugiés, qui pensent qu'ils veulent débarquer chez nous pour nous sucer le sang et profiter d'aides publiques. C'est un film qui devrait être diffusé sur toutes les chaînes de télé, notamment avant des élections, et dans tous les collèges ou lycées.
"Flee", film d'animation de Jonas Poher Rasmussen (2021) (1), conte l'histoire vraie d'un certain Amin, forcé, à la fin des années '80, de fuir (flee) l'Afghanistan des talibans.

Tombé de Charybde en Scylla, l'adolescent doit subir la brutalité et la corruption de la police moscovite, puis le cynisme, le mépris, la cupidité et l'inhumanité des passeurs. Il finira par débarquer seul au Danemark et non en Suède où vivait déjà une partie de sa famille. Le film relate son errance, sa peur, son déracinement et sa recherche d'identité. Forcé de faire croire qu'il est sans famille, il tait aussi son homosexualité. Pour survivre, le jeune homme s'est enfermé dans ses secrets.
Le réalisateur a multiplié les formes pour raconter l'histoire erratique de son ami de lycée devenu depuis un "brillant universitaire" : un dessin animé "classique", des formes sombres et tremblantes pour évoquer les moments de violence et de terreur et des images d'archives qui attestent la véracité des faits évoqués. 
"Flee, explique Jonas Poher Rasmussen, est une histoire universelle, qui parle de l'humanité de ceux qu'on regarde trop souvent comme une masse indistincte. Et qui rappelle la nécessité de trouver un endroit où l'on peut être soi-même."
Après avoir vu "Flee", on ne peut plus fuir la réalité des réfugiés. 

(1) Visible en replay sur Arte : https://www.arte.tv/fr/videos/075801-000-A/flee/
(2) "Au bout de l'exil, devenir un homme", Télérama, 25.5.2022.

mercredi 8 décembre 2021

Lettre à un jeune maire séduit par un prêcheur de haine

Bonjour, Spike Groen.

Je te connaissais peu jusqu'à présent. Nous siégeons tous deux depuis un an et demi dans le Conseil de notre Communauté de communes. De prime abord, je te trouvais plutôt sympathique. J’admirais ton élégance vestimentaire, ton look entre D’Artagnan et Marcel Proust. Et puis surtout, je me réjouissais de voir qu’un jeune homme de 19 ans était capable de se mobiliser pour sa commune, de prendre ses responsabilités et d’assumer la fonction de maire pour éviter que son village, faute de candidats à l’élection municipale, soit administré par la préfecture.
Et voilà que je découvre que derrière cette allure de dandy et ce militant pour l’autonomie locale vit un fervent supporteur d’un prêcheur de haine. Tu as créé un comité de soutien à l’épouvantail Zemmour et es fier de parader à ses côtés.

Tu as un nom et un âge qui auraient dû te pousser à te mobiliser pour le climat, pour l’avenir de la planète et de ses habitants. Et voilà que tu soutiens un candidat qui n’a d’yeux que pour un passé mythifié, qui réécrit l’Histoire et veut réhabiliter Pétain.
Comment peut-on être si vieux à 21 ans, me demandé-je ? Comment peut-on soutenir un personnage qui n’a pour programme que la fermeture des frontières ? Surtout quand on vient soi-même d’ailleurs.

Tu viens de Frise, je viens de Wallonie et près de cinquante ans nous séparent. Quand j’avais ton âge, je militais contre l’apartheid et le stalinisme, je me définissais comme pacifiste. Toi, tu soutiens un candidat qui a fait de l’agressivité contre les autres sa marque de fabrique. Fabricant de haine, voilà ce qu’il est. Là où il faudrait unir, il divise. Là où il faudrait jeter des ponts, il installe des barbelés. L’urgence aujourd’hui, c’est de créer des liens, d’apaiser un monde où se multiplient les conflits, d’accueillir celles et ceux qui cherchent un refuge, de lutter contre le réchauffement climatique qui menace l’avenir de l’humanité. Mais Zemmour se contente de cracher son fiel, à mille lieues des priorités actuelles. Comment peux-tu faire un héros de ce triste sire ? Comment ce cauchemar peut-il te faire rêver ?

Dans l’article que Le Monde t’a consacré pour essayer de te comprendre, je lis que tu as placé un drapeau bleu-blanc-rouge sur le portail de ta mairie. Derrière le drapeau français, il y a une devise: liberté - égalité - fraternité. Ton héros défend la première de ces valeurs (liberté de dire et de faire ce que l’on veut), mais piétine à chacune de ses interventions les deux autres. On aimerait l’entendre sur l’égalité entre les êtres humains, entre les hommes et les femmes, entre ceux qui sont nés ici et ceux qui viennent d’ailleurs. On aimerait savoir, s’il est encore républicain, comment il entend faire vivre la valeur de fraternité, lui qui ne connaît pas le mot « accueil » et ne rêve que de refoulement, de rejet, d’exclusion. Il porte la vision d’une France rance, rabougrie, refermée sur elle-même. Une France triste.

Depuis toujours, depuis qu’il diffuse ses idées nauséabondes sur les plateaux de télé, Z. me fait penser à Tullius Detritus, ce personnage de « La Zizanie », album des aventures d’Asterix. Il a pour mission de semer la discorde dans les rangs gaulois.
Raciste assumé, condamné pour incitation à la haine raciale, nostalgique du pétainisme, Zemmour conspue le « Système » qui l’a fait. Connu comme journaliste polémiste grâce à la télé, il crache sur les médias et sur ses ex-confrères et consœurs, dénonce une élite à laquelle il appartient, sème la haine mais joue les victimes quand il la reçoit en boomerang. J’aimerais comprendre ce qui peut te séduire chez un personnage qui m’apparaît aussi repoussant.

Le Monde te dit « angoissé par une hypothétique progression de l’islam politique ».
Sais-tu que ton champion, parlant des djihadistes, a affirmé qu'il "respecte des gens qui meurent pour ce en quoi ils croient - ce dont nous ne sommes plus capables » ? Il a même, dit-il, de l'admiration pour eux : "des gens qui meurent pour leur foi, on devrait plutôt être admiratifs que méprisants". Le parquet a ouvert une enquête à son égard pour apologie de terrorisme.
Te rends-tu compte que l’islamisme et l’extrême droite sont les deux faces d’une même triste médaille ? Celle de ceux qui sont sûrs d’avoir raison contre tous les autres, de ceux qui ont fait de la haine pour ceux qui ne sont pas ou ne pensent pas comme eux une valeur.

Depuis quatre ou cinq ans, j‘anime, avec d’autres bénévoles qui continuent à croire en la solidarité (une notion qui semble étrangère à ton mentor), des ateliers d’apprentissage du français auprès de demandeurs d’asile accueillis à Argenton-sur-Creuse. Certains d'entre eux pratiquent déjà un peu l'allemand, l'italien ou le turc, parce que leurs errances et surtout les rejets dont ils ont été l'objet les ont amenés à passer du temps dans ces pays. Aujourd'hui, ils apprennent le français avec l'espoir de s'intégrer ici. J’aimerais que tu rencontres un jour ces personnes, venues du Soudan, d’Afghanistan, du Tibet, du Pakistan, de Mauritanie, de Géorgie, de Guinée, du Nigéria, de tant de pays qu’elles ont fuis à cause de la guerre, de la misère, des menaces. Ces gens ont connu la faim, la soif, le rejet, la prison, la haine, le désespoir, la torture parfois. Ils ont tous une même envie, celle que nous avons tous : vivre en sécurité. Et pour cela, trouver un travail dans le pays qui voudra bien leur donner leur chance.
Connais-tu l’association « Patrons solidaires » ? Elle a été créée par des artisans - boulangers, bouchers, électriciens, menuisiers, etc. - qui peinent à recruter et se battent pour que les jeunes réfugiés africains ou asiatiques qu’ils ont recrutés puissent conserver leurs papiers. Ils ne trouvent quasiment plus de Français - de souche, comme vous les appelez - pour exercer ces professions. Te rends-tu compte que ton Zemmour et la fille à papa Le Pen sont totalement déconnectés de l'économie réelle ? Ils sont les premiers à déplorer la disparition des petits commerces et des artisans dans les campagnes, sans vouloir voir que ce sont de jeunes migrants qui les sauveront. Zemmour incarne le douanier (qui n'est pas un imbécile, puisqu'il est douanier) raciste du sketch de Fernand Raynaud: "J'aime pas les étrangers qui viennent manger le pain des Français". Il chasse l'étranger et se retrouve sans pain. L'étranger était boulanger.

Les chiffres vous donnent tort, à vous qui avez peur d’être envahis. Sais-tu que l'immigration dans les pays de l'OCDE a atteint en 2020 le plus bas niveau enregistré depuis 2003 ? Une baisse d'au moins 30%. La commissaire européenne aux Affaires intérieures, Ylva Johansonn, estime qu'un aspect positif de la pandémie de coronavirus est d'avoir rendu "évident que nous avons besoin des migrants" sur le marché du travail. A la veille de l’ouverture des stations de sports d’hiver, on voit tous ces employeurs désespérer de trouver des employés. Sais-tu que les immigrés ne coûtent globalement rien à la société ? Leur impact selon les pays et les années oscille entre -1% et +1% du PIB. Et sur la période 2006-2018, il est même le plus souvent positif. Selon l’OCDE toujours, "mieux intégrer les immigrés peut contribuer à renforcer les gains budgétaires. Par exemple, le simple fait de combler l'écart d'emploi entre les personnes d'âge actif issues de l'immigration et celles nées dans le pays, de même âge et de même niveau d'études, pourrait accroître la contribution budgétaire nette totale des immigrés de plus d'un tiers de point de PIB dans un pays sur trois". Mais l'extrême droite préfèrera toujours les slogans simplistes aux chiffres, la haine à la raison. 

Voilà, Spike, mes questions sont nombreuses et réelles. Vraiment, je ne peux te comprendre. J’espère que tu y répondras.
Je ne sais par quelle formule de politesse terminer cette lettre. Certainement pas par « cordialement » ou « amicalement ». Même pas par « au plaisir de te lire ». Je ne suis pas sûr d’y avoir du plaisir. Mais je rêve un peu, quand même, que ce soit le cas, espérant que tu qualifieras demain ton positionnement d'aujourd'hui d’erreur de jeunesse. 

Michel Guilbert 

Post-scriptum: La réponse de S. Groen et diverses réactions sont lisibles dans les commentaires (cliquez ci-dessous).
N'hésitez pas à m'envoyer les vôtres.

(Re)lire sur ce blog: "Ce vieil idéal oublié", 26.11.2021.

vendredi 26 novembre 2021

Ce vieil idéal oublié

Avant tout débat entre candidats à l'élection présidentielle, il faudrait leur faire lire les quelque 800 pages des trois tomes du récit graphique "L'Odyssée d'Hakim" (1). Un témoignage - qui doit être semblable à  des centaines de milliers d'autres - de ce qui pousse des hommes et des femmes à rompre, contre leur gré, leurs racines, à fuir leur quotidien pour tenter de trouver un pays d'accueil qui leur permettrait, à eux et à leurs proches, de se construire un avenir moins effrayant que ce qu'ils vivent. Un témoignage sur le chemin de croix qu'est le chemin de l'exil. S'y mêlent désarroi, faim et soif, froid, rejet, désespoir, escroquerie, danger, mépris, brimades, haine. Et, ici et là, heureusement, entraide et solidarité.
Durant un an et demi, le dessinateur Fabien Toulmé a recueilli régulièrement les souvenirs d'un jeune Syrien qui a fui son pays en guerre pour pouvoir retrouver sa famille accueillie en France. Son épouse et ses beaux-parents ont pu y obtenir le statut de réfugié, mais leur bébé et lui, pour de sombres raisons administratives, n'ont pu les rejoindre que par un périple éprouvant et dangereux via la Jordanie, le Liban, la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Hongrie, l'Autriche, la Suisse et enfin la France. Trois ans de galère durant lesquels il a croisé des gens qui l'ont conseillé, soutenu ou aidé, mais aussi d'autres qui profitent des migrants, leur demandant des prix exorbitants pour une bouteille d'eau, un café, un taxi ou des couches pour bébés. La Hongrie est le pire pays d'Europe, qui parque les migrants comme des bêtes, les maltraite, oubliant qu'en 1956 quatre cent mille Hongrois, fuyant la répression soviétique, ont été accueillis en Europe de l'ouest (2). Parvenant enfin en Autriche, Hakim y est accueilli par des policiers "pleins de compassion". Depuis septembre 2015, la famille est réunie en France où elle a obtenu le statut de réfugié. Elle y vit à l'abri et en sécurité, même si ses fins de mois sont difficiles.

On aimerait entendre les Zemour, les Le Pen et toute cette droite qui se laisse contaminer par ce virus haineux des étrangers réagir à la lecture de cette odyssée et aussi à ces propos d'Ahmad, un autre réfugié syrien qu'Hakim a rencontré en Hongrie: "Et tous ces Européens qui s'imaginent qu'on est des miséreux qui viennent pour gagner de l'argent, prendre leurs emplois. Les miséreux, ils n'ont pas le choix, ils restent en Syrie. Et ils se prennent des bombes sur la tête. J'ai même entendu des hommes politiques dire qu'on était des lâches. Qu'on devrait prendre les armes pour défendre notre pays. Mais pour qui ? Pour les barbares de Daesh ? Ou pour les bouchers qui sont au pouvoir ? Et j'aimerais bien qu'ils me disent quel genre d'arme on doit prendre contre les bombes et les armes chimiques... Je suis sûr que si tout ça se passait dans leur pays, ils seraient les premiers à fuir. Ou pire, à profiter de la situation pour se faire du fric."
On pourrait aussi interroger les candidats à l'élection présidentielle sur la manière dont ils voient la devise fondatrice de la République française, et en particulier la valeur de fraternité, ce "vieil idéal oublié", comme l'écrit David van Reybrouck (3).

En Biélorussie, des réfugiés sont pris en otages par le dictateur Loukachenko qui les a fait venir par avions pour les pousser vers la frontière d'une Pologne qui les rejette. L'Union européenne a pris des sanctions pour tenter d'affaiblir ce régime fort. "Arrêtez les sanctions et je cesserai de vous envoyer des migrants", lui répond Loukanchenko qui n'a pas plus de respect pour les migrants qu'il n'en a pour son propre peuple. Des femmes, des hommes, des enfants sont tombés dans le piège. La Pologne les refoulent, les empêchant de déposer des demandes d'asile. Les voilà un peu plus victimes encore, victimes de situations de guerre et de misère qu'ils fuient en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Ethiopie et victimes d'une guerre diplomatique que se mènent le régime autoritaire de Minsk, avec l'appui de Moscou, et l'Union européenne. 
L'Union européenne se mure. Incapables de se mettre d'accord sur une politique migratoire, ses Etats, pour la plupart, se ferment, certains allant jusqu'à construire murs et barrières. Pour le plus grand plaisir des populistes et des nationalistes, des pays se transforment en forteresses. " Un pays comme le Danemark, pourtant dirigé par les socio-démocrates, a l’une des politiques d’immigration les plus dures du continent", soulignait ce matin Pierre Haski. Sur les billets en euros figurent des ponts. Ils sont rompus. L'industrie du barbelé ne souffre pas de la crise. Et pourtant, l'UE a besoin de cette main d'oeuvre. Les migrations ont toujours existé et les pays en ont besoin d'un point de vue économique, social et culturel, rappelait récemment un philosophe allemand. Un monde sans migration n'a jamais existé, ne pourra jamais exister. 

Pendant ce temps, des migrants se noient par dizaines en Méditerranée ou dans la Manche. La Grande-Bretagne menace de repousser jusqu'aux côtes françaises les migrants qui s'approcheraient des siennes. En les faisant accompagner par des jet-skis ! (5) " La seule conclusion que l’on puisse tirer de ces tragédies à répétition à presque toutes les frontières extérieures de l’Europe, disait Pierre Haski (6), est que nous, la puissante et riche Europe - Royaume Uni compris, une fois n’est pas coutume -, n’avons toujours pas de réponse à cette question. Cela fait pourtant des années qu’elle se pose à l’Europe, des naufragés de Lampedusa en Italie, aux camps de Samos aux allures de prison, en Grèce ; des grillages surélevés de l’enclave espagnole de Ceuta, à l’inhumaine jungle de Calais."
Et de souligner nos contradictions: " Lors de la chute de Kaboul aux mains des talibans, avec les images apocalyptiques de l’aéroport, tout le monde a été d’accord pour aider un maximum d’Afghans à partir. La mobilisation des villes, des associations, des particuliers a permis d’offrir un accueil honorable à des milliers d’Afghans qui avaient pu grimper à bord d’avions. Mais dans le même temps, des Afghans d’autres catégories sociales, venus par d’autres moyens, n’ont pas le même traitement, éternel dilemme". L'éditorialiste de France Inter rappelle qu'à la fin des années 70, "la France accueillait 120.000 boat people d’Indochine, après une mobilisation d’intellectuels de tous bords, de droite comme de gauche (...) Impensable aujourd’hui, avec le débat public délétère autour de cette question, les murs ont poussé, d’abord dans nos têtes." Il cite le politologue bulgare Ivan Krastev qui relevait il y a quelques jours dans le Financial Times, que " l’Europe est impuissante à aider ceux qui veulent la démocratie chez eux, et redoute l’arrivée à sa porte de ces migrants qui rêvent d’Europe. (...) L’Europe est terrorisée de sa propre attractivité. Hier, nous étions inspirés par l’idée que d’autres peuples voudraient vivre comme nous. Aujourd’hui, cette idée nous effraye ". 

(1) Fabien Toulmé, "L'Odyssée d'Hakim", éditions Delcourt / Encrages, 2020 (3 tomes).
(2) (Re)lire sur ce blog: "A la mémoire de Zsuzsanna", 10.10.2016.
(3) David van Reybrouck, "Odes", éd. Actes Sud, 2021, Ode à la fraternité, p. 36.
(4) "Vox Pop", Arte, 21.11.2021.
(5) France Inter, Journal de 13h, 26.11.2021.
(6) France Inter, 26.11.2021, 8h15

samedi 12 décembre 2020

Désintégration

Comme beaucoup d'autres, je n'avais pas compris ce que voulait dire la critique littéraire Tiphaine Samoyault quand elle affirmait que "la traduction est outil d'oppression" et qu'il faut repenser "cette opération par essence ambiguë et complexe non comme un simple outil de communication, mais comme un acte empreint de violence" (1). On la comprend mieux quand on découvre qu'une interprète franco-marocaine, lors de journées d’information sur la France et ses valeurs, organisées par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), truffait ses traductions de commentaires très personnels et surtout très agressifs vis-à-vis de la France. C'est un journaliste syrien, Waleed Barkasiyeh, qui a participé à ces journées, qui fait part de sa consternation devant ces propos (2): "cet affreux bavardage de l’interprète consistait par exemple à dire que les droits de l’homme et la démocratie n’étaient que mensonges. Elle affirmait également que la France avait répandu l’esclavagisme et qu’elle continuait à faire la même chose aujourd’hui sous d’autres formes. Qu’elle feignait d’aider les réfugiés, alors qu’en réalité l’exode des populations était causé par la politique guerrière qu’elle menait au Moyen-Orient. Tout cela ressemblait au genre de discours qu’on peut entendre au journal télévisé en Syrie. Évidemment, elle n’assumait pas ce discours devant les responsables, mais le faisait passer pour des conversations amicales et anodines."

L'interprète franco-arabe de ces stages d'intégration des réfugiés plaidait ainsi la non-intégration,  encourageant ces derniers à préserver leur religion ("elle-même musulmane, elle partait évidemment du principe que tous les réfugiés présents l’étaient également"), leurs valeurs familiales, leurs spécificités culturelles. Pas question pour elle d'admettre la séparation entre la religion et l'Etat, ni l'égalité hommes-femme, ni les droits des homosexuels. "Ses conseils paraissent d’autant plus consternants qu’ils tombaient au moment des polémiques sur le séparatisme, puis des attentats terroristes, avec notamment l’assassinat du professeur Samuel Paty." Le journaliste syrien se rend compte que la plupart des réfugiés la suivent et trouvent "légitime que les réfugiés arabes profitent de leur présence en France pour voler, puisque la France avait pillé les ressources arabes pendant des siècles". Il entend plusieurs d'entre eux estimer que la démocratie est un mensonge. "Des groupes de réfugiés en France sur les réseaux sociaux répètent les mêmes discours de victimisation historique. Ils oublient que les causes de leurs malheurs sont les régimes totalitaires du Moyen-Orient, et non pas les pays qui les accueillent."

Les nuisibles sont partout, celles et ceux qui cherchent à monter les uns contre les autres, les manipulateurs qui profitent de leur fonction pour diffuser insidieusement leur venin, les toxiques qui crachent dans la soupe. On savait déjà qu'il fallait contrôler certains imams qui se sont transformés en prêcheurs de haine. Voilà qu'on découvre qu'il faut surveiller les interprètes. Traduttore, traditore.

(1) (Re)lire sur ce blog "Mais tissons, métissons", 15.11.2020.

(2) https://www.courrierinternational.com/article/integration-en-france-des-refugies-qui-suivent-un-stage-ou-le-pays-daccueil-est-denigre?utm_medium=Social&utm_source=Twitter&Echobox=1607327275

mercredi 18 mars 2020

Allez hop, tout le monde à la campagne! *

Voilà que la France profonde est à la mode. Le coronavirus y a envoyé nombre de citadins.
Il y a peu encore - c'était il y a deux mois - le jury du Goncourt n'a pas voulu se donner comme présidente Françoise Chandernagor parce qu'elle a le grand tort d'habiter en Creuse et d'être difficilement joignable. A-t-on idée d'habiter les campagnes perdues?
Tous ceux qui se moquaient hier encore de ces arriérés de Berrichons, de cette France profonde incarnée par la Creuse, de ces campagnes reculées et abandonnées de tous, de quoi ont-ils l'air confinés dans leur appartement parisien, bruxellois, lillois, lyonnais ou bordelais, se pressant les uns contre les autres dans les supermarchés de peur de mourir de faim plus que du coronavirus? Nombre d'entre eux se sont souvenus, avant d'être confinés dans leurs quelques mètres carrés, qu'ils ont des parents, proches ou lointains, à la campagne et sont partis dare-dare s'y réfugier.
A la campagne, on a de l'espace, de l'air, des potagers, des vergers, des congélateurs pleins des produits du jardin de l'an dernier, des confitures faites maison, des voisins maraîchers, des œufs de ses poules (1). Et on regarde effaré à la télé ces assauts de caddies aux portes des grands magasins. On se dit que quand sera finie la crise du coronavirus commencera celle de l'obésité. 

On songe aussi à ce que signifie ce verbe: se réfugier. Etre dans un refuge, un lieu, une maison, un village, un pays où on se sent protégé. Et on se dit que tous ceux qui se réfugient aujourd'hui dans la famille, chez des amis, un gîte loué en catastrophe, pourraient changer de regard sur les réfugiés, comme ils ont changé celui qu'ils portent sur la campagne.

Voilà donc le retour de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France? La France légère? La France de surface? La France superficielle?

Post-scriptum: Un éleveur de Creuse, un peu goguenard: "On est envahi par les Parisiens. Brusquement, le chant du coq ou l'odeur du fumier, ça ne les dérange plus." (France 3, Journal Centre-Ouest, 19.3.2020, 18h50)

(1) A lire ce très bel article de Floris Bressy dans La Montagne:
 "Que la campagne de Creuse est belle"
https://www.lamontagne.fr/gueret-23000/actualites/confinement-qui-vient-que-la-campagne-de-creuse-est-belle_13766707/?fbclid=IwAR0Iy_H0YeO9kk6mxHJwrQ5K665VOFAPipBn_rsADwZOCBk0Cqr9mfoZVlQ

* Inénarrable chanson de Charlotte Julian en 1973. Une époque, un style...
  https://www.youtube.com/watch?v=IxGSJi0Mtac


lundi 6 mai 2019

La comique troupière

On ne peut pas dire que ce qui caractérise la fille à papa Le Pen soit l'humour. Elle n'en a jamais exprimé. Ou alors il ne fait rire qu'elle et les nuisibles qui l'entourent.
Mais voilà qu'elle fait rire toute la Belgique francophone: elle appelle les francophones belges à voter pour le Vlaams Belang/Blok (1), ce parti qui passe son temps à cracher sur ces mêmes francophones et dont le programme se résume quasiment à la fin de la Belgïe. Qu'elle crève! est le slogan préféré des Blokers. En draguant le Vlaams Belang, cette grande mêle-tout de Marine Le Pen n'hésite pas à dire n'importe quoi et à se rendre ridicule. Mais après tout qu'importe ? : elle n'est pas non plus connue pour sa grande intelligence, mais doit (quand même) savoir que son appel n'a aucune chance d'être entendu. Ce qui compte pour elle, c'est d'entretenir ses liens avec l'extrême droite flamande. Ensemble, ils font partie, avec d'autres formations extrémistes, du même groupe au Parlement européen. Et ils aimeraient être plus nombreux le soir du 26 mai. Ils auront cependant bien des difficultés à fédérer tous les partis européens qui n'aiment pas les autres.
Les partis nationalistes polonais ou hongrois, qui n'ont rien oublié de ce qu'ils ont vécu sous l'ère soviétique, n'ont guère envie de frayer avec leurs homologues français et italiens qui entretiennent des liens très étroits avec Vladimir Poutine. Mais tout est possible chez ces gens-là. On vient de voir Matteo Salvini, le super-ministre italien, tomber dans les bras de Viktor Orban. Le même Orban qui refuse que son pays, la Hongrie, assure sa part dans l'accueil des demandeurs d'asile, ce que réclame l'Italie qui les voit arriver très nombreux sur ses côtes. Tous ces gens parlent haut et fort, sans aucune crainte d'apparaître incohérents ou ridicules, sachant que leurs électeurs n'attendent pas d'eux des positions intelligentes. Juste d'entendre qu'ils rejetteront les étrangers et qu'ils haïssent l'Union européenne. Orban n'hésite pas à dire que les réfugiés sont des parasites. "Les migrants apportent de nombreux problèmes", affirme le porte-parole du gouverenment hongrois (2).
L'apport positif des migrants à nos sociétés est évidemment nié par les partis tels le RN-ex-FN qui ne vivent que de la caricature du méchant migrant qui vient jusque dans nos bras imposer sa propre culture ou, pire, égorger nos fils et nos compagnes.
Autre son de cloche en Allemagne où le secteur automobile se réjouit de l'arrivée d'une main d'œuvre motivée dans un pays où elle commence à manquer et où la population vieillit. Sur 1,2 million de migrants accueillis ces dernières années, 400.000 sont en contrat salarié ou en formation (2).
De son côté, le maire de Castelnuovo di Porto, en Italie, considère que les migrants représentent une aubaine pour les territoires ruraux, ils trouvent des emplois dans des secteurs en manque et favorisent le PIB.
Mais cela, la fille à papa, ses amis du Vlaams Belang ou de la Ligue ne l'admettront jamais. Dans aucune langue.

(1) https://www.lavenir.net/cnt/dmf20190505_01330871/marine-le-pen-invite-les-francophones-a-voter-vlaams-belang
(2) Vox Pop, Arte, 5.5.2019.

samedi 30 juin 2018

Tu aimeras ton prochain

Les réfugiés, ils n'en veulent pas. Eux, ils sont populistes, donc ils savent ce qu'aime et n'aime pas le peuple. Et le peuple, disent-ils, n'aime pas les autres. En tout cas pas ceux qui n'ont pas les mêmes racines chrétiennes qu'eux. Donc, c'est simple, il faut fermer les frontières.
En réalité, ils ont principalement bâti leur programme politique simpliste sur ce seul rejet des étrangers. "Ils veulent faire croire à la population que le plus grand problème de notre époque ce sont les réfugiés, et nombre de concitoyens tombent dans le panneau", écrit Stefan Ulrich dans le Süddeutsche Zeitung (1).
Parfois pourtant, la cohabitation se passe sans tension et le climat s'apaise. Ainsi au Luc en Provence, commune de 10.500 habitants gérée par le FN-RN, où l'annonce, voici six mois, de l'arrivée dans un centre d'accueil d'une trentaine de demandeurs d'asile afghans et soudanais avaient suscité une virulente opposition. 0,29% de la population allait faire basculer le bourg dans le chaos. "L'afflux de migrants va poser d'énormes difficultés dans cette ville", pouvait-on lire sur Internet. "Le Luc est un si joli village. Il va être saccagé par cette horde." La mairie Front national avait signé une charte anti-migrants. Le maire prévoyait une "hausse des actes de vols", une "baisse du nombre de touristes" et une "baisse des investissements des entreprises". Il allait jusqu'à affirmer que "leur sexualité pose souvent problème" (2). Six mois plus tard, Le Luc est toujours aussi tranquille, malgré la présence d'une "horde" de trente candidats réfugiés et certains habitants regrettent avoir signé cette pétition. Ils se sont laissés entraîner par leur horde à eux. Une vraie meute aujourd'hui plus tranquille. Le maire reconnaît que "les choses se passent bien", même s'il se dit toujours opposé à l'accueil de migrants. On ne sait rien de sa sexualité. On espère qu'elle ne pose pas problème.
Les fantasmes du maire du Luc correspondent aux "perceptions de l'extranéité" selon l'écrivaine américaine Toni Morrison : "menace, dépravation, inintelligibilité" (3).

Quant aux investissements des entreprises, que le maire se rassure : certaines d'entre elles voient d'un bon œil l'arrivée de migrants. Rians, village du Cher, a plus d'emplois que d'habitants et ses entreprises - une laiterie qui produit crèmes et yaourts, et une chaudronnerie - peinent à recruter. Récemment, la laiterie a engagé un informaticien qu'elle a recruté au Gabon. La Creuse commence à manquer de maçons, alors qu'il s'agit là d'une activité traditionnelle qui fit et fait encore sa réputation. Plus au sud encore, des entreprises sont heureuses de pouvoir compter sur des migrants qu'elles forment pour répondre à leurs besoins de main d'œuvre.

En attendant, malgré les réalités de terrain, bien moins sombres et dramatiques qu'ils le hurlent, les populistes tirent l'Europe vers le bas. L'accord flou issu du dernier sommet européen prévoit de créer dans des pays d'Afrique du Nord des "plates-formes de désembarquement" pour séparer le bon grain de l'ivraie, et sur le sol européen des "centres contrôlés" dans des Etats qui les accepteraient. L'Union européenne compte donc sur des Etats qui lui sont étrangers pour empêcher ceux dont elle ne veut pas d'arriver jusque chez elle. Et pour ceux qui y arriveraient, elle compte sur le volontariat. La France a déjà annoncé qu'elle n'avait "pas vocation à être un pays d'arrivée". Comme l'écrit Hadrien Mathoux dans Marianne (4), "le projet européen d'accueil des migrants est une initiative de volontaires... sans volontaires". La réforme de la convention de Dublin est, elle, reportée aux calendes grecques. Les Etats européens du groupe dit de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) ont marqué leur accord pour financer ces centres avec la contrepartie qu'ils n'accueilleront aucun réfugié.
Par définition, les nationalistes ne voient que leur propre intérêt. La notion même de solidarité (dont ils ont largement bénéficié de la part de l'UE) leur est étrangère. "Les nationalistes n'ont (...) aucun intérêt à ce qu'on trouve une solution juste et raisonnable, parce qu'une Europe en crise les renforce. Et ces nationalistes sont non seulement au pouvoir à Varsovie et à Budapest, mais aussi à Rome, Vienne et Munich. Ils se sont introduits au cœur de l'Europe", écrit Stefan Ulrich.
En acceptant de se transformer en forteresse, l'Europe fait  triompher les populistes. "La moindre des choses, dit encore le journaliste allemand, serait qu'ensuite ils aient la décence de ne plus jamais prétendre défendre l'Occident chrétien. Car Dieu sait que leurs agissements n'ont rien de chrétien."

Sono arrivati che faceva giorno
Uomini e donne all' altiplano
Col passo lento, silenzioso, accorto
Dei seminatori del grano
E hanno cercato quello che non c'era
Fra la discarica e la ferrovia
E hanno cercato quello che non c'era
Dietro i binocoli della polizia
E hanno piegato le mani e gli occhi al vento
Prima di andare via

Fino alla strada e con la notte intorno
Sono arrivati dall' altiplano
Uomini e donne con la sguardo assorto
Dei seminatori del grano
E hanno lasciato quello che non c'era
Alla discarica e alla ferrovia
E hanno lasciato quello che non c'era
Agli occhi liquidi della polizia
E hanno disteso le mani contro il vento
Che li porta via

Gianmaria Testa, Seminatori di grano (album Da questa parte del mare)

(1) 25.6.2018, in le Courrier international, 28.6.2018.
(2) https://www.france.tv/france-2/journal-20h00/537907-edition-du-mercredi-27-juin-2018.html
(3) Toni Morrison, "L'origine des autres", éd. Christian Bourgois, 2018.
(4) https://www.marianne.net/societe/crise-des-migrants-un-accord-boiteux-pour-l-union-europeenne

mercredi 20 juin 2018

Ceux qui cherchent asile

Les candidats réfugiés nous tendent un miroir, nous invitent à voir qui nous sommes.
Suffisant Ier se révèle pire encore qu'on ne l'imaginait. C'est Ignoble Ier. Il sépare parents et enfants pour les punir d'avoir osé pénétrer dans son pays d'immigration. Donald Trump franchit les frontières de l'abjection en faisant enfermer ces enfants dans ce qu'il faut bien appeler des cages (*).
En Europe, les dirigeants populistes veulent rejeter au-delà de leurs frontières ceux qu'ils qualifient abusivement d'illégaux. Qui donc est illégal? Tout être humain a le droit de vivre, d'exister, de quitter un pays où il ne se sent pas en sécurité. No one is illegal. 
Les nouveaux dirigeants autrichiens et italiens, ceux de Hongrie et ceux de la CSU bavaroise annoncent leur intention de rejeter au-delà de leurs frontières les réfugiés dont ils ne veulent pas. Ils doivent donc s'attendre à voir arriver ceux que leurs voisins qui pensent comme eux auront rejetés. Que vont-ils faire à nouveau de ces nouveaux réfugiés que leurs confrères en exclusion auront chassés?  Se les expédier sans fin d'un côté à l'autre? Les murs leur nuiraient plus qu'ils ne les serviraient. Vont-ils creuser des fossés entre leurs Etats? Ils pourraient les appeler oubliettes. La bêtise n'a pas de frontières. Et il ne pourront que le constater: celles-ci sont contraires à la vie. Au long de leur longue histoire, les êtres humains se sont développés et épanouis, se sont installés dans le monde en traversant celui-ci et en se fixant là où ils sentaient qu'ils pourraient vivre libres et en sécurité. 

En Belgique, Théo Francken, secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration, a une conception très particulière de son rôle: il refuse asile et migration. D'ailleurs, parmi les six-cent vingt-neuf réfugiés de l'Aquarius il voyait un grand nombre de ressortissants du Bangladesh, considérant qu'ils n'ont strictement rien à faire en Europe. Il s'est avéré qu'ils n'étaient que trois dans ce cas (2). Le mépris et le mensonge sont devenus les seuls arguments de ces (ir)responsables populistes. 

Les migrants de L'Aquarius ont été pris en otages par le nouveau gouvernement populiste italien qui leur a interdit l'accès à son territoire. L'Italie est submergée, c'est un fait, et l'Union européenne, qui s'est bâtie sur le principe de solidarité, a hypocritement fermé les yeux sur une situation devenue ingérable, de nombreux pays - dont la France et la Belgique - continuant à lui renvoyer des candidats réfugiés qui y avaient été enregistrés. L'Aquarius aurait pu devenir Le Radeau de la Méduse sans que cela les émeuve.
"La méthode de Salvini est immonde, écrit Juliette Bénavent (2); mais son constat irréfutable. Oui, l'Italie est scandaleusement abandonnée. L'argent que lui verse l'Union sert de pathétique excuse aux autres pays membres, qui s'empressent de détourner les yeux. Oui, dénoncer le cynisme et l'irresponsabilité de l'Italie est particulièrement déplacé de la part d'Emmanuel Macron, un président qui a enterré toutes ses humanistes promesses de campagne sur le sujet."
Le président français, qui apparaissait comme le grand défenseur de l'U.E., celui qui semblait capable de la pousser à aller au-delà de ce qu'elle est devenue, a raté une belle occasion d'appliquer et de redynamiser le principe de solidarité plutôt que de tancer si facilement un pays dont plus personne ne veut voir qu'il est quotidiennement débordé. Aujourd'hui, il tente de se rattraper en proposant à l'Espagne d'accueilir une partie des réfugiés que celle-ci a accepté d'accueillir. Pourquoi la France ne l'a-t-elle pas fait d'emblée? Viva Espana. L'épisode de L'Aquarius mettra-t-il fin, enfin, à l'inapplicable protocole de Dubin? L'Union européennen va-t-elle, enfin, renouer avec ses valeurs de base?

On aimerait que chacun de ces dirigeants politiques, chefs d'Etat, ministres, secrétaires d'Etat, en cette journée mondiale des réfugiés rencontre ne serait-ce qu'un seul candidat réfugié, l'écoute raconter son histoire, ce qu'il a vécu dans son pays d'origine, ce qu'y vivent encore ses proches, son errance, ses emprisonnements multiples, les soumissions, les tortures qu'il a subies, la traversée de la Méditerranée ou des Balkans et des Alpes, les humiliations, les nuits dans la rue, la faim, l'insécurité. Sortirait-il indemne de tels récits? Si c'est le cas, qu'il cède sa place. Gouverner, c'est aussi être capable de se mettre à la place de l'autre. Et pas seulement à celle de ses électeurs comme il les imagine. D'autant que nombre d'entre eux, c'est-à-dire d'entre nous, se sentent appartenir à la même race humaine. Et savent que ce qui arrive à certains aurait hélas pu leur arriver. Les réfugiés interrogent notre capacité à être humain. 

(*) Post-scriptum: lire ou écouter à ce sujet le virulent éditorial de Bernard Guetta sur France Inter ce jeudi matin: https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-21-juin-2018
(1) http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/theo-francken-redouble-d-idees-personnelles-pour-laisser-les-migrants-aux-portes-de-l-europe-5b263aca55326301e7950f73
(2) "L'Europe à la dérive", Télérama, 20.6.2018.

(Re)lire sur ce blog:
- "La machine à refouler", 6.6.2018;
- "Etre humain", 23.1.2018;
- "La chasse est ouverte", 22.9.2017;
- "Le mépris", 16.9.2017;
- "Etre ou haïr", 8.8.2017;
- "Dans le mur", 10.2.2017;
- "Le mur murant Paris...", 6.2.2017;
- "Je cherche un homme", 22.1.2017;
- "L'accueil des déracinés", 4.1.2017;
- "Ceux qui n'aiment pas les autres", 17.10.2016;
- "A la mémoire de Zsuzsanna", 10.10.2016;
- "Plus d'Europe", 15.3.2016;
- "Les sinistrés et les toxiques", 18.9.2015;
- "Humanité et son contraire", 7.9.2015;
- "Un air de printemps", 2.9.2015;
- "Paroles, paroles, paroles", 26.8.2015;
- "Heures sombres", 26.6.2015;
- "La honte", 9.6.2015.