lundi 18 avril 2022

Cherchez l'erreur

En France, les patrons de bars et restaurants cherchent actuellement et sans succès à recruter 300.000 personnes (1). Et la fille à papa ne veut plus d'immigrés. Avec elle, la France va mourir de faim et de soif.

(1) France 3, Journal de 19h30, 18.4.2022.

Mon appel du 18 avril

Message envoyé ce jour à mes amis, amies et connaissances françaises. 

Apprendre le portugais ou améliorer mon anglais ? J'hésite. Vais-je me réfugier au Portugal ou en Irlande ?
Je ne peux en tout cas pas envisager de rester vivre dans un pays qui n'est pas le mien  et où je ne peux voter si d'aventure il était présidé par l'extrême droite qui fera alors la chasse aux immigrés et où je ne me sentirais plus le bienvenu. Même si la fille à papa considère différemment les membres de l'UE, je me sentirais solidaire de tous les étrangers, les réfugiés en particulier. Je n'ai fui ni la guerre ni la misère, contrairement à ceux qui cherchent ici un refuge où vivre, simplement vivre en sécurité.

Vincent Martigny, professeur de sciences politiques, parlait il y a peu sur France Inter (1) de la schadenfreude qu'il traduit en français par la joie de faire du mal, la joie mauvaise de voir quelqu'un échouer, la jubilation qu'on ressent au malheur d'autrui surtout quand on ne l'aime pas. "Ce sentiment semble devenu un leitmotiv très puissant pour une partie des électeurs" qui n'espèrent pas voir gagner l'une mais espèrent voir tomber l'autre. "La cible principale de cette schadenfreude est aujourd'hui Emmanuel Macron". De nombreux Français ont envie de le punir en s'abstenant ou en votant Le Pen. Cette volonté de punir a évidemment diverses explications mais est "une passion politique triste". C'est, selon Vincent Martigny, "la politique du pire pour être entendu". Car qui sera le plus puni en cas de défaite de Macron et donc de victoire de Le Pen ? Macron ? Il prendra une claque, mais on ne devra pas s'inquiéter de son avenir. En revanche, c'est l'ensemble de la société française qui va la prendre, cette claque et elle sera cuisante, si la Nuisible - à cause de cette erreur historique de cible - devenait présidente. Et en particulier les étrangers, les juifs, les musulmans, les femmes, les homos, toutes celles et tous ceux qui n'apparaissent pas comme des Français dans la norme. Tous les racistes, les sexistes, les antisémites, les homophobes se sentiront enfin libres de s'exprimer. Laisser passer Le Pen, c'est ouvrir la voie à la haine et au rejet de l'autre. L'Union européenne sera mise à mal, mais aussi les politiques culturelles et sociales et toutes les avancées sociétales. Déjà, Le Pen annonce qu'elle réintroduirait volontiers la peine de mort. Faire tomber Macron pour lui donner une leçon, c'est se tirer plusieurs balles dans le pied. 

" On n’essaie pas Marine Le Pen !, clame Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil (2). On n’essaie pas le fascisme, aussi déguisé, aussi masqué soit-il. On ne se livre pas aux forces obscures. Si elle est élue, alors, avec ceux qui, restés dans l’ombre jusqu’ici, apparaîtront autour d’elle le matin du 25 avril 2022, elle infligera à la France, et à l’Europe, des dégâts incommensurables, irréversibles. Les mêmes que ceux qu’infligent encore Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Orbán en Hongrie. Elle veut tripatouiller la Constitution. Se rend-on compte de ce que cela signifie ? Elle veut introduire dans notre Constitution, qui reste un modèle pour les démocraties du monde, des mesures indignes qui n’ont rien à y faire, mettant en danger le droit d’asile, l’égalité, l’hospitalité, le devoir de protection, et j’en passe."

"Ils sont les ennemis de la liberté de penser, de créer", affirme (3) Jack Lang, ancien ministre de la Culture, à propos de "Madame Le Pen et ses amis" qui, là où ils "exercent le pouvoir en France", "censurent les créateurs, oppriment les enseignants, les professeurs, les chercheurs". Ils "sont habités par la haine des arabes, des musulmans, des juifs", ajoute le président de l'Institut du monde arabe selon qui la candidate du RN "mènerait une politique d'exclusion et de discrimination à l'égard de ces communautés culturelles".
Une centaine de directeurs de théâtre l'annoncent (3) : "nous voterons le 24 avril pour Emmanuel Macron, et invitons toutes celles et ceux qui seraient tentés par l'abstentionnisme à faire de même". "Il n'y va pas seulement du monde de l'art et de la culture, il y va de l'art de vivre ensemble et de la culture d'un monde commun". Dans les milieux économiques (4), universitaires et sportifs, on entend les mêmes appels.

Mais certains - nombreux, trop nombreux - disent refuser de choisir "entre la peste et le choléra". Un slogan facile qui manque cruellement de subtilité et témoigne d'un mélange de lâcheté, de cynisme et d'analphabétisme politique. Qu'ils lisent le programme de l'Héritière. Marine Le Pen est la peste et le choléra. Il existe une différence considérable entre un démocrate, par ailleurs critiquable sur bien des aspects de sa politique, et une ennemie de la démocratie. Entre une soutien de Poutine (elle est son cheval de Troie dans l'UE), admiratrice de Trump, d'Orban et de Mohdi et un homme qui fait tout ce qu'il peut pour que la paix et le droit reviennent en Ukraine. Entre un Européen convaincu - qui ouvre des portes, et une dangereuse souverainiste - qui les ferme. Qu'y a-t-il de positif dans le programme des populistes d'extrême droite ? Leur seul objectif, on l'a vu avec Trump, est de détruire. Détruire tout ce qui, difficilement, patiemment, s'est construit à force d'échanges, de débats, de négociations, tout ce qui crée du lien et de la solidarité.
Qu'est-ce qu'être de gauche, sinon faire passer l'intérêt collectif avant son point de vue individuel ? Etre incapable d'imaginer les effets immédiats qu'aurait l'élection d'une présidente d'extrême droite sur les étrangers et ne pas agir pour l'éviter serait une attitude bourgeoise, avant tout soucieuse de son confort personnel. 
"C’est ça, la politique : travailler au bien commun. Cela devrait être ça !, dit encore Ariane Mnouchkine. En dépit des aléas des élections, en dépit des différences et donc des différends. C’est être capable de mettre de côté une énième déception, aussi cruelle et injuste soit-elle. Ce n’est pas se retirer sur l’Aventin en laissant advenir un désastre possible, pour ne pas dire probable."

Ce qui fait défaut aujourd'hui, c'est l'humilité. Chez l'actuel président qui apparaît à certains trop sûr de lui et arrogant (5), mais aussi chez ces (non)électeurs qui considèrent que leur vote est tellement sacré qu'ils ne peuvent le salir en le donnant à quelqu'un vis-à-vis de qui ils sont très critiques. On a l'impression que de très nombreux électeurs qui se disent de gauche veulent ignorer l'extrême importance des enjeux de cette élection. Seule leur importe leur petite voix qu'ils veulent préserver, sans voir que leur passivité peut emmener la France et l'ensemble de l'Europe vers le pire. Si ce ne sont pas mes idées et mon candidat qui passent, alors il arrivera ce qu'il doit arriver, je m'en lave les mains, ce n'est pas mon problème, disent-ils. Y a-t-il beaucoup de Ponce Pilate en France ? Qu'est-il arrivé au pays de Descartes pour qu'il bascule à ce point dans l'irrationnel et l'émotionnel ?
Au second tour, le système français veut qu'on choisisse le moins mauvais des deux pour éviter le et cette fois la pire. 

Je ne suis pas politologue, mais il m'apparaît que Jacques Chirac était bien plus à droite qu'Emmanuel Macron. Mais là où l'actuel président apparaît hautain, l'ancien avait une image bonhomme qui a lui permis de traîner tranquillement derrière lui un certain nombre de casseroles. Il y a vingt ans, les électeurs français de gauche se sont pincé le nez mais ont cependant été nombreux à voter pour Chirac pour barrer fermement la route à Le Pen père. Aujourd'hui, à l'heure où domine le moi, ces électeurs jouent les coquettes. Et les inconscients. En s'abstenant, ils tiennent ouverte la porte de l'Elysée pour Marine Le Pen.
On reproche souvent aux politiques leur manque de courage, mais beaucoup de (non) électeurs n'en ont pas plus. Verra-t-on lundi prochain, comme après le premier tour de 2002, des citoyens qui n'avaient pas voté  manifester courageusement pour faire barrage à l'extrême droite ?

Au soir du premier tour, Marine Le Pen  affirmait que "le 24 avril, ce sera un choix fondamental entre deux visions opposées du pays : soit la division et le désordre, soit le rassemblement des Français autour de la justice sociale garantie par un cadre fraternel ». Pour une fois, je suis d'accord avec elle : elle nous propose la division et le désordre et c'est pour cela qu'il faut voter clairement pour son adversaire.  "Ce qui se jouera ce 24 avril est un choix de société et même de civilisation." Elle a raison : avec elle et son parti, notre société fera un énorme bond en arrière. Et sa victoire en sera aussi une pour Poutine à qui on ne pourrait faire plus beau cadeau.

"Le monde que veut réaliser Marine le Pen (...), c'est celui de la préférence nationale, de la discrimination et de la xénophobie érigées en principes constitutionnels, du retour au droit du sang, de la fermeture à l'autre, du renoncement à toute forme de diversité et d'hospitalité", dénonce le milieu théâtral.
A chacun de prendre ses responsabilités ce 24 avril pour éviter qu'arrive le pire. Personne ne s'attendait à ce que Trump gagne l'élection de 2016. On sait quels dégâts il a fait. Ici, personne ne pourra dire qu'il ne savait pas.

Je veux bien vous offrir un pince-nez. Si c'est le prix à payer pour que vive longtemps la démocratie.

(1) https://www.franceinter.fr/personnes/vincent-martigny
(2) https://www.telerama.fr/debats-reportages/on-n-essaie-pas-marine-le-pen-on-n-essaie-pas-le-fascisme-le-plaidoyer-d-ariane-mnouchkine-7009875.php
(3) La Croix, 13.4.2022.
(4) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/16/presidentielle-une-presidence-avec-marine-le-pen-serait-une-catastrophe-economique-sociale-et-environnementale_6122435_3232.html
(5) On notera que Nicolas Sarkozy n'a pas été réélu parce qu'il apparaissait comme un président trop vulgaire et trop brutal et qu'on a reproché à François Hollande d'être trop mou, lui qui voulait  être un "président normal". Président de la République française ? Une mission impossible.

(Re)lire sur ce blog :
- "Le diable s'habille en Pravda", 15.4.2022
- "Celle qui rime avec Poutine", 8.4.2022
- Ma "Lettre à Elvire et à mes amis français", en avril 2017 :
https://moeursethumeurs.blogspot.com/2017/04/lettre-elvire-et-mes-amis-francais.html

A écouter (ou lire) : Sophia Aram, toujours aussi pertinente :
https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-sophia-aram/le-billet-de-sophia-aram-du-lundi-18-avril-2022

En prime, une histoire belge.
(Mieux que cent discours pour tout comprendre).

Une vieille dame belge paie son journal du matin et demande :

– Monsieur, que se passe-t-il en Ukraine ? À mon avis, quelque chose de terrible, mais je n'y comprends rien!

- Madame, je réponds, vous avez acheté un journal, tout y est dit en détail, il y a même des cartes.

La dame me regarde un peu confuse et dit :

- Monsieur, savez-vous quel âge j'ai ? 95 ans ! Ces articles ne sont pas faciles à comprendre.

Un monsieur à l'air intelligent, debout devant les étagères des magazines, demande :

– Madame, êtes-vous née en Belgique ?

- Oh, bien sûr! J'ai vécu toute ma vie en Wallonie, à Liège.

- Imaginez un instant que Le Pen remporte l'élection présidentielle en France et déclare que la Belgique n'est pas un État souverain, mais une entité artificielle créée après les guerres napoléoniennes et qui n'a jamais existé sous ce nom auparavant. De plus, la France prétend que les nationalistes flamands oppriment la population francophone wallonne, que leur province du Limbourg faisait en général partie de la Principauté de Liège autrefois et devait donc être annexée à la Wallonie. Mais ce n'est pas tout, puisqu'au début du XIXe siècle la Belgique faisait partie de la France, elle devrait redevenir française.

— Pardonnez-moi, essaya d'objecter la dame, mais mon père était Flamand et il n'a jamais opprimé personne !

- Ah, madame ! - sourit l'homme, - n'avez vous pas entendu parler des collaborateurs flamands pendant la Seconde Guerre mondiale ? Ils ont collaboré avec Adolf ! Et ce sont toujours des nazillons.

- Bien sûr je l’ai entendu dire, mais j'ai aussi entendu parler de la brigade SS de Wallonie !

– Justement, se redressa le monsieur. - Alors, madame, imaginez que la France lance une opération militaire spéciale pour dénazifier la Belgique. Ils bombardent non seulement Bruges, Gand et Anvers, mais aussi notre Liège. Rien de grave - nous prendrons notre mal en patience. Que sont plusieurs milliers de personnes tuées et mutilées ? Car après nous vivrons tous au sein de la grande France !

– Mais je ne veux PAS vivre en France ! Je suis BELGE ! objecta la dame.

- "C'est la MÊME chose que disent les Ukrainiens", conclut l'homme.

(Blague racontée par Alexandre Rodnianski, partagée par Eléna Smyslova et Accents Russes, traduite par Nicolas Planchais)

dimanche 17 avril 2022

samedi 16 avril 2022

Des nouvelles de la France profonde

A la campagne, on ne peut se passer de voiture. C'est ce qu'on entend dans tous les reportages sur la mobilité. C'est ce qu'on constate autour de nous. 
Avec cet homme qui cinq ou six fois par jour sort en voiture de chez lui pour y revenir dix, quinze ou trente minutes plus tard, sans qu'on ne sache où il va, faire un tour, relever des collets, acheter un pain ou visiter ses bêtes.
Avec cette femme en parfaite santé qui quotidiennement prend sa voiture pour se rendre à la boulangerie à 200 ou 300 mètres de chez elle.
Avec cette femme jeune qui deux fois par jour promène ses chiens, eux trottinent, elle les suit en voiture.
Le vélo et la marche sont devenus ici, au milieu de la nature, des pratiques exceptionnelles. La voiture un usage qu'on s'impose sans même y penser. 

J'attache mon vélo devant la supérette d'un village voisin. Un homme masqué en sort, il semble avoir le même âge que moi, celui d'un retraité. Il me regarde droit dans les yeux. Je lui dis bonjour. Il se retourne, entendant une alarme de voiture dans son dos. Il me fixe à nouveau. Je lui dis : je vous disais juste bonjour. "Oui, ben, c'est bon !", me crache-t-il en s'éloignant.

Au Conseil municipal, il est question d'un label bio que peut obtenir la commune parce qu'une part importante de sa superficie agricole est cultivée en bio. Plusieurs conseillers n'en veulent pas. "Le bio, c'est de la merde!". "Si tu crois que tu vas nourrir la planète avec du bio..." "Faut arrêter avec le bio, c'est n'importe quoi !". 

Parfois, je me demande qui peut bien voter pour la Le Pen.

Voilà des nouvelles de la France profonde. Mais comment appelle-t-on l'autre France? La France légère, la France de surface, la France superficielle?

Dans la même série, (re)lire sur ce blog
"Des nouvelles de la France profonde", 17.1.2019, 17.6.2018, 10.10.2017 et 8.10.2016 ;
"Pour éviter le torticolis", 1.8.2016 ; 
"Carnet rose", 2.8.2016

vendredi 15 avril 2022

Le diable s'habille en Pravda

C'est la digne fille de son père. D'ailleurs, alors qu'on les avait cru brouillés, elle annonce déjà qu'elle l'invitera à l'Elysée quand elle y entrera. Marine Le Pen est un mélange de bêtise, de mensonge, d'hypocrisie, de contradictions et d'affirmations brutales. Le second tour s'avère plus difficile pour elle que le premier. Les jolies photos avec des petits chats et les promesses de raser gratis ne suffisent plus. Il faut maintenant faire preuve de maitrise de tous les sujets et voilà que la Le Pen du second tour de 2017, celle qui avait fait la preuve de sa grande indigence intellectuelle, refait surface. Mais elle est plus retorse. Elle a pris des leçons chez les illibéraux, chez ses maîtres à penser ou à gouverner que sont Poutine, Trump, Mohdi et Orban.

Elle se (et nous) perd dans le labyrinthe de ses projets et de ses envies, peinant à unifier les uns avec les autres. Elle ne veut pas sortir de l'Union européenne, mais fera tout ce qu'elle peut pour y arriver. 
" Elle a redit que le Frexit, la sortie de l’Union à 27, n’est pas dans son projet. Ah bon, vraiment ? , s'étonne le journaliste économique Dominique Seux (1). Noir sur blanc pourtant, son programme prévoit qu’une nouvelle Alliance Européenne des Nations se substituera à l’Union européenne. Substituera : c’est bien l’histoire écrite depuis 1957 qui serait remise en cause. Deuxième exemple, hier encore (le 13 avril), la candidate a expliqué qu’elle présidente, elle ne rétablirait pas des frontières commerciales aux frontières de la France, avec des droits de douane. Le marché unique sera toujours là. Ah bon vraiment ? Son projet écrit précise, entre autres, que « les importations de produits agricoles qui n'auraient pu être cultivés ou fabriqués de la même manière en France seront interdites ». Cela s’appelle une fermeture des frontières, contradictoire avec le principe invoqué, avec deux conséquences : un, les exportateurs français, en retour, auraient du souci à se faire ; et, deux, les consommateurs peuvent s’attendre à une hausse des prix que ne compenserait sûrement pas la baisse de la TVA de 5,5% à 0% ! Dernier exemple, le climat enfin. La France, a dit enfin Marine Le Pen hier, ne sortira pas de l’accord de Paris de 2015. Ah bon, vraiment ? Son projet spécifie pourtant qu’elle libèrera les Français de ces engagements irraisonnés et qu’elle ira au rythme qu’elle choisira. Et donc ? Il y a un an, Marine Le Pen a renoncé à sortir de l’euro. Mais peut-on garder l’euro sans Union européenne, sans règles communes, sans confiance entre pays ? – hier elle a davantage taclé l’Allemagne que la Russie, ce qui est un comble. Garder l'euro sans l'UE ? La réponse est évidemment non. Il est évident que l’Europe doit être plus proche des peuples (sur les vaccins et le bouclier anti-récession, elle l’a été), une candidate à la présidentielle a le droit de penser que nos modèles doivent être la Hongrie, la Pologne et le Royaume-Uni (qui est sorti de l’Europe).
Mais il ne faut pas raconter d’histoires. Son objectif, c’est bien la fin de l’Union et de l’euro."

Et qui espère vivement que cet objectif soit atteint ? Son modèle : Vladimir Poutine.
"En dépit de quelques récents changements tactiques, écrit Alain Frachon dans Le Monde (2), la diplomatie que préconise Mme Le Pen correspond, sur le fond, à ce que l’URSS a toujours voulu et à ce que souhaite la Russie de Poutine depuis 2011 : l’affaiblissement de l’Union européenne et du lien transatlantique – ce qui unit, économiquement, les Européens entre eux et ce qui les relie, stratégiquement, aux Etats-Unis. Ce doublé, dont Poutine n’osait plus rêver, la diplomatie Le Pen le lui livrerait sur un plateau tricolore. Tel est le programme annoncé et confirmé, mercredi 13 avril, par la candidate d’extrême droite."
Le Pen est opposée aux sanctions prises contre la Russie et aux livraisons d’armes à l'Ukraine. "Pour obtenir un cessez-le-feu, favoriser une négociation, elle compte sur la seule force de son discours. On le sait, Poutine, toujours un tantinet angélique, un rien rêveur, a la faiblesse de céder à qui lui fait du charme… Sur quelle planète vit Mme Le Pen ?"
Alain Frachon rappelle que Marine Le Pen "flirte depuis longtemps avec l’autocrate de Moscou. En 2017, guignant l’Elysée, elle est allée au Kremlin solliciter une photo avec son grand homme – et un prêt, pour son parti, auprès d’une banque russe. Elle confiait alors à la BBC qu’elle était sur la ligne de Poutine et de deux autres ultranationalistes, Donald Trump et l’Indien Narendra Modi. Ce goût prononcé pour les gros bras de l’époque, doublé de l’amitié qu’elle entretient avec le Hongrois Viktor Orban, démocrate  illibéral assumé, définit un profil politique inquiétant". Alain Frachon cite le politologue américain Ian Bremmer selon qui Le Pen "représente la meilleure carte de Poutine pour diviser les Occidentaux". Ou encore l’ancien premier ministre italien Enrico Letta: « Si, le 24 avril, c’était Le Pen, eh bien là, Poutine pourrait arrêter ses chars. Il aurait gagné. Il serait entré au cœur de l’Europe. » Car la candidate d'extrême droite en voulant déstabiliser l'UE fera le jeu du Kremlin. Une victoire de Marine Le Pen serait aussi celle de Poutine.

En 2017, cette étrange souverainiste qu'est la fille à papa affirmait, interviewée par CNN (3), que la Russie n'avait pas envahi la Crimée.
MLP : "Il y a eu un coup d'Etat en Crimée."
La journaliste : "C'est ce que vous croyez ?"
MLP, comme si elle tombait des nues:  "Ben oui, euh mais c'est pas mon avis, c'est, c'est... Il y a eu un coup d'Etat. Il y a eu un référendum."
La journaliste : "Après l'invasion et l'annexion."
MLP : après un blanc et comme stupéfaite  : "Mais il n'y a pas eu d'invasion de la Crimée ! Mais écoutez, faut arrêter de raconter n'importe quoi !"
La journaliste :  "Ils ont annexé la Crimée qui faisait partie de l'Ukraine."
MLP : "La population se sent russe. La population est russe. La population a décidé à une majorité écrasante de revenir dans le giron de la Russie. On ne peut pas être démocrate quand ça vous arrange et rejeter la démocratie quand ça vous dérange."

Tout Marine Le Pen est là, elle est capable de nier des faits avérés, de réécrire l'histoire, de revendiquer la démocratie pour justifier la brutalité : la Crimée n'a pas été envahie, c'est sa population qui a décidé de changer de pays. Position incompréhensible de la part de quelqu'un qui se définit comme souverainiste et s'oppose à l'autonomie de la Corse. Demain, les troupes de la présidente envahiront-elles la Belgique francophone sous prétexte que ce territoire a autrefois appartenu à la France et que Clovis y est né ? 

Voilà ce qu'est Le Pen. Mais certains faibles d'esprit ne veulent pas voir l'extrême danger qu'elle représente et déclarent, la main sur le cœur, qu'ils ne pourront choisir entre la peste et le choléra, rejetant d'un même geste un démocrate, certes critiquable, et une ennemie de la démocratie. Marine Le Pen est la peste et le choléra. Une destructrice dont l'élection mettrait à mal l'ensemble de l'Union européenne et la paix en Europe. De jeunes antifascistes ont occupé la Sorbonne clamant qu'ils ne veulent ni Macron, ni Le Pen, les renvoyant dos-à-dos (4). S'ils étaient vraiment antifascistes, ils auraient compris qu'il y a une ennemie à combattre et que leur abstention inconsidérée risque de laisser l'extrême droite arriver au pouvoir. Qu'ils relisent l'Histoire et prennent leurs responsabilités.

(1) https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-eco/l-edito-eco-du-jeudi-14-avril-2022
(2) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/14/la-diplomatie-que-preconise-marine-le-pen-correspond-a-ce-que-souhaite-la-russie-de-poutine_6122067_3232.html
(3) https://www.france.tv/france-5/c-a-vous/c-a-vous-saison-13/3202207-invites-cyril-dion-bertrand-piccard-et-caroline-fourest.html
(4) https://www.lalibre.be/international/europe/elections-france/2022/04/13/presidentielle-francaise-2022-luniversite-pantheon-sorbonne-occupee-par-des-militants-antifascistes-CNWZ6ACDINHRTCWZKAI5KJHTY4/


mercredi 13 avril 2022

Il fait froid

Que retenir du premier tour de l'élection présidentielle française ?
Que l'extrême droite est désormais, et de loin, le premier parti de France avec 32,15% des voix si on additionne les résultats de Le Pen, de Zemmour et de Dupont-Aignan. Un Français sur trois a voté pour l'extrême droite. Comment expliquer un score aussi effrayant ? La fille à papa a poursuivi son travail de dédiabolisation - aidée par les excès délirants de Zemmour - en se transformant en madone des pleurnicheurs. Elle est la grande consolatrice. Elle a tu tout ce qui dérange dans son programme, mais il n'a pas changé, il est toujours d'extrême droite. Les photos de ses chats si charmants ont fait oublier que Poutine et Trump sont ses modèles et qu'elle représente un réel danger pour la démocratie.
Que le président Macron, sous le prétexte de son rôle de leader de l'Union européenne (qu'il joue plutôt bien d'ailleurs) a joué avec le feu, évitant les débats et cultivant la distance. Augmentant encore son image d'homme hautain.
Que si la gauche s'était présentée unie, elle aurait pu accéder au second tour, mais Jean-Luc Mélenchon a décidé dès le début de faire cavalier seul, refusant primaire et négociation sur un programme et une candidature unique si ce n'était pas le sien et la sienne. Et son parti de reprocher ensuite à d'autres candidats de ne pas s'être retirés en faveur du leader maximo... (1)
Que l'écologie n'est pas un souci pour l'immense majorité des Français. Le réchauffement climatique mène le monde à la catastrophe, les scientifiques ne savent plus en quelle langue le dire, tous les voyants sont dans le rouge, mais la plupart des politiques et des électeurs s'en moquent.
Que les deux vieux partis, socialiste et libéral-conservateur, largement majoritaires aux niveaux municipal, départemental et régional, s'effondrent totalement au niveau national : 6,5% des voix à eux deux.
Que le système présidentiel français est basé sur une bataille d'ego bien plus que d'idées, une affaire de showmen ou de showwomen. Y triomphent les bateleurs, les forts en gueule, celles et ceux qui savent doser leurs coups de colère, leurs clins d'œil et leurs sourires.
Que des électeurs de la gauche radicale se disent prêts à voter pour l'extrême droite quand d'autres ont l'intention de s'abstenir, incapables de distinguer un démocrate d'une ennemie de la démocratie. Qu'on se demande alors quel sens de l'intérêt collectif ils peuvent avoir.
Que le fond de l'air est frais et qu'y traîne une odeur d'égout. 

Post-scriptum (16 avril) : un constat à partir de la réflexion d'un intervenant de l'émission de débat de ce midi sur France Inter : les quatre candidats arrivés en tête au premier tour (Macron, Le Pen, Mélenchon, Zemmour) ne sont pas issus de la primaire d'un parti. Ce sont des personnalités qui se sont portées candidates seules, sans en référer à personne, sûres de leur capacité à rassembler sur leur seul nom.

(1) https://www.marianne.net/politique/ecolos/on-sest-fait-siphonner-par-meluch-chez-jadot-le-vote-utile-lfi-ne-passe-pas

vendredi 8 avril 2022

Celle qui rime avec Poutine

Ces derniers jours, de nombreux médias laissent entendre que ce pourrait être son heure. Et si c'était elle ?, s'interrogent-ils. Et si la fille à papa forçait la porte de l'Elysée, portée au pouvoir par l'inflation et sa campagne axée sur le pouvoir d'achat ? La candidature de Zorglub l'a finalement bien servie. On apparaît jamais aussi modéré que quand on est comparé au pire. Pourtant, derrière ses rictus qu'elle déguise en  sourires, le discours n'a pas changé. Le diable s'habille en Pra(v)da.

La Fondation Jean Jaurès le rappelle (1) : Marine Le Pen rejette régulièrement « le multiculturalisme », considérant que « l’immigration massive empêche l’assimilation ». Sur le plan migratoire, son programme s’est « durci » depuis 2010, selon la fondation. Comme Zemmour, elle veut expulser les clandestins, les criminels et délinquants étrangers, les « fichés S » étrangers, ainsi que les étrangers sans emploi depuis plus d’un an. Elle veut supprimer le droit du sol et l' « l'acquisition systématique de la nationalité par le mariage », elle entend restreindre la naturalisation et l'inscription dans la Constitution des circonstances pouvant conduire au retrait ou à la déchéance de la nationalité. Elle veut inscrire dans la Constitution, par un référendum, la « priorité nationale » et la supériorité du droit français sur le droit international (par exemple, donner accès aux logements sociaux et étudiants en priorité aux Français). Elle souhaite interdire les régularisations d'étrangers en situation irrégulière, permettre leur expulsion systématique, de même que celle des étrangers condamnés. Enfin elle ambitionne de pénaliser la présence et l'entrée illégales sur le territoire. 
Elle veut aussi augmenter le nombre de places en prison, rétablir les peines planchers, supprimer les aménagements de peine, instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes.
Sur le plan environnemental, elle soutient le nucléaire contre le renouvelable en construisant trois nouveaux réacteurs EPR et en stoppant tout nouveau projet éolien et solaire. Elle veut aussi réautoriser les produits phytosanitaires.
Au niveau européen, Marine Le Pen compte renégocier les accords de Schengen, rétablir un contrôle aux frontières tout en maintenant des procédures simplifiées pour les ressortissants des Etats de l'Union européenne. Elle veut affirmer la supériorité des lois françaises sur les lois européennes. Elle n'envisage plus de quitter l'Union européenne, mais elle compte « remettre à sa place » cette « structure supranationale illégitime ». Ce qui revient clairement à contester un des fondements de l'Union européenne.
Enfin, elle veut privatiser l'audiovisuel public. (2)

La première mesure qu’elle prendra, si elle est présidente, sera de soumettre par référendum un projet de loi, déjà rédigé, sur l’immigration et l’identité, et dont découle sa politique. "Elle compte, par ce référendum, vider de son contenu une partie du préambule de la Constitution de 1946 et modifier au moins six articles de la Constitution de 1958. Pour ce faire, elle entend s’appuyer sur l’article 11 de la Constitution, qui ne vise pourtant pas les révisions constitutionnelles. « Ce que Marine Le Pen propose, c’est une sorte de coup d’Etat ! », s’est notamment indigné récemment le constitutionnaliste Dominique Rousseau, dans un article du Monde consacré au programme de la candidate du RN." (1)
Bref, Jean-Marie peut être fier de Marine : elle assure la continuité de son projet d'extrême droite.

Elle s'est réjouie, il y a quelques jours, de la nouvelle victoire de son ami hongrois, l'illibéral Orban. Et c'est bien ce type de régime qu'elle défend : une situation qui a les apparences de la démocratie mais dans laquelle l’indépendance de la justice est aussi malmenée que la liberté de la presse et où les citoyens ne bénéficient pas d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’État ou à des acteurs privés.
Il y a quelques semaines encore, elle était très fière d'afficher sa proximité avec le président russe Poutine. Le début de la guerre en Ukraine a obligé son parti à mettre rapidement à la poubelle 1,2 million d'exemplaires d'un document électoral de huit pages où figurait une photo d'elle serrant la main de Poutine le sanglant. Dans la rubrique "une femme de conviction". Elle a longtemps été fascinée (et le reste sans doute, mais n'ose plus l'exprimer) par ce régime autocratique, répressif et manipulateur (3). En 2014, elle déclarait que l'annexion de la Crimée par la Russie n'était pas illégale. Aujourd'hui, elle est prudente concernant le massacre de Boutcha, "n’excluant pas l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’un crime de guerre commis par des Ukrainiens" (4). Elle condamne la guerre, mais, dit-elle comme pour l'excuser dans un alignement total avec les propos de Vladimir Poutine, “qu’on le veuille ou non, l’Ukraine appartient à la sphère d’influence russe”. Le 23 mars dernier, Volodymyr Zelensky s'est adressé aux députés français. Marine Le Pen avait annoncé qu'elle n'assisterait pas à la séance à l'Assemblée nationale et qu'elle n'avait pas d'admiration particulière pour le président ukrainien. Elle est venue quand même, se reprenant, dansant d'un pied sur l'autre, après avoir "réussi à bouleverser (son) agenda". (5) Visiblement, son agenda est plus bouleversé qu'elle par cette guerre. Comment une fan de Poutine peut-elle susciter tant d'adhésion ?

Avec la fille à papa, la France se trumpiserait. Elle se replierait sur elle-même et participerait plus encore, après Trump, avec Orban, Poutine, Bolsonaro, Erdogan et d'autres, au déséquilibre du monde, à la montée en force des démocratures, à l'affaiblissement des libertés individuelles, à l'augmentation du nationalisme (on voit à quelles dérives meurtrières il mène) et du racisme.

(1) https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/04/04/presidentielle-2022-le-discours-de-marine-le-pen-est-plus-police-mais-son-programme-tout-aussi-radical-sur-le-fond-selon-la-fondation-jean-jaures_6120499_6059010.html
(2) https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/03/31/presidentielle-2022-derriere-la-normalisation-de-marine-le-pen-un-projet-qui-reste-d-extreme-droite_6119942_6059010.html
https://www.huffingtonpost.fr/entry/marine-le-pen-malgre-la-dediabolisation-reste-dextreme-droite_fr_624dc457e4b0d8266ab45e3d
(3) https://www.nouvelobs.com/edito/20220330.OBS56394/poutine-et-ses-idiots-utiles.html
(4) https://www.huffingtonpost.fr/entry/marine-le-pen-et-eric-zemmour-prudents-sur-boutcha-et-la-responsabilite-russe_fr_624bf4b1e4b007d3845a579c
(5) France Inter, 23.3.2022, Journal de 13h.

jeudi 7 avril 2022

C'est quoi ce pays ?

C'est quoi ce pays dont, d'après les sondages, un tiers de la population est prêt à voter pour l'extrême droite au premier tour de l'élection présidentielle et la moitié au second ? Ce pays où les affiches du RN-ex-FN ne sont même plus arrachées ou taguées ? Où l'extrême droite est partout sans que plus personne ne s'en offusque ?
C'est quoi ce pays où un candidat, journaliste ouvertement raciste et condamné pour cela, séduit plus de dix pour cent des électeurs et peut cracher régulièrement à la télé son fiel sur les étrangers, sur les femmes, sur ses ex-confrères et en réécrivant l'histoire ?
C'est quoi ce pays où des électeurs de la gauche radicale annoncent que si leur champion n'est pas au second tour ils voteront pour l'extrême droite ou s'abstiendront, se lavant les mains d'une possible victoire de celle-ci avec tout ce que cela impliquerait comme dégâts pour les étrangers, les homosexuels, les femmes, la culture, l'action sociale ? Si leur candidat n'accède pas au second tour, peu leur chaut qu'arrive le pire. Etrange conception de l'intérêt collectif pour des gens de gauche.
C'est quoi ce pays où le verbe est roi dont le président candidat à sa succession refuse par arrogance de débattre avec ses adversaires ?
C'est quoi ce pays où l'écologie et la lutte contre le réchauffement climatique ne sont pas un souci, où les discours populistes l'emportent et où la notion de nuance semble avoir disparu ?
C'est quoi ce pays où  de très nombreux électeurs annoncent qu'ils n'iront pas voter parce que les élections ne changent rien, mais qui descendent dans la rue parce qu'ils ne veulent pas du changement ? C'est quoi ce grand pays qui se croit révolutionnaire mais est très conservateur ?

C'est un pays de grogne, un pays de râleurs - ses habitants en conviennent volontiers. "Il y a toujours un ressenti négatif d'une partie de la population. Ce qui est assez spécifique à la France, si on la compare aux pays voisins", estime Richard Werly, correspondant en France du quotidien suisse Le Temps. (1). Il constate un "pessimisme permanent qui règne sur la France : trop de gens ne se voient plus capables d'être acteurs de l'avenir du pays". C'est un pays qui s'enflamme régulièrement, contre le mariage homosexuel, contre les écotaxes, contre l'augmentation du prix de l'essence. Jamais contre l'indigence des mesures gouvernementales pour éviter que l'humanité ne disparaisse à cause du réchauffement climatique. "Ces colères n'ont pas d'objectif désigné. Certes, Emmanuel Macron n'est pas aimé par une partie des gens, mais il n'est pas responsable de toutes les difficultés ressenties. La colère est donc d'autant plus forte que les gens qui la ressentent ne savent pas vers qui se tourner", écrit encore Richard Werly.
C'est un pays où on se fait face sans beaucoup se parler. Vu d'Allemagne, on est surpris de voir le président Macron tenir une conférence de presse de quatre heures dix pour exposer son programme. Il a fallu attendre une heure trente-cinq avant qu'un journaliste puisse poser une première question. "C'est comme ça, à l'école aussi l'enseignement est frontal", constate en haussant les épaules une journaliste allemande qui connaît bien la France. (2) En témoignent les meetings électoraux dont est le plus souvent absente l'idée même d'équipe : un homme ou une femme seul-e face à la foule.
C'est un pays de clivage, ainsi le veut le système présidentiel, unique en son genre en Europe. "Le système français confère au président (...) davantage de pouvoir qu'à n'importe quel autre chef d'Etat ou de gouvernement occidental", écrit Matthias Krupa dans Die Zeit (2). Pour en sortir, il faudrait changer le système électoral, mais qui le veut ? Le président est un bouc émissaire idéal, dont on attend tout et son contraire : être au-dessus de la mêlée et faire preuve d'empathie, voir loin et être au plus près de ses citoyens, être un pater familias et un homme à tout faire. Mais retirer au président son super pouvoir serait s'attaquer aux fondements de la République et passer à un système à un tour avec des majorités composites, comme dans la majorité des autres démocraties, obligerait à des compromis honnis. Les Français, on l'assez dit ici, adorent élire leur roi et le décapiter le lendemain. Sarkozy s'est fait dégager après un mandat, Hollande n'a même pas osé se représenter, Macron sera-t-il éjecté au profit de celle dont le prénom rime avec Poutine ? On n'ose croire que ça puisse arriver dans ce pays qu'on aime autant qu'il nous effraye. Celui des droits de l'homme et du citoyen.

(1)  Le Courrier international, 7.4.2022.
(2) "Stop aux cours magistraux, on veut participer !", Die Zeit (Hambourg), 24.3.2022, in Le Courrier international, 7.4.2022.

dimanche 3 avril 2022

Relire Anna Politkovskaïa

Comment avons-nous pu, depuis tant d'années, ignorer la malfaisance d'un Poutine ? Comment avons-nous pu dialoguer avec lui comme s'il était démocrate ? Comment a-t-il pu être un modèle pour certains leaders occidentaux ? Pourquoi avons-nous fermé les yeux, pourquoi n'avons-nous pas écouté les démocrates russes, celles et ceux qui, au péril de leur vie, ont osé dénoncer la guerre que menait le pouvoir russe à la Tchétchénie, à la Géorgie, aux démocrates syriens, à la population du Donbass ?
Aujourd'hui,  Novaïa Gazeta, menacée par le pouvoir russe, se voit forcée de suspendre ses publications. "Il faut que nous nous protégions les uns les autres," estime son rédacteur en chef Dmitri Mouratov, prix Nobel de la Paix 2021. "Nous avons essayé de comprendre comment notre peuple a laissé faire deux guerres à la fois : l'une, de conquête, en Ukraine, et une autre, presque civile, chez nous, en Russie."

Pour essayer de comprendre, relisons une des grandes plumes de Novaïa Gazeta : Anna Politkovskaïa, assassinée par le pouvoir russe en 2006.

"Après un bref interlude eltsinien, la Russie, amputée des républiques sœurs de l'URSS, sentit qu'elle n'était pas capable de vivre confortablement sans traditions ni ambitions impériales. Elle eut besoin d'un petit et d'un méchant pour pouvoir se sentir grande et importante. La joie orgasmique d'être une puissance se nourrit de l'écrasement, de l'humiliation de l'autre, que l'on peut piétiner en toute impunité. Le principe est simple : ici, c'est la zone de résidence pour les méchants qu'il faut rééduquer, et là, par rapport à cet enfer, le reste du territoire russe, où vivent les bons, semble un paradis.
Telle est la nature de notre patriotisme néo-impérial et néo-soviétique - embrassé par Poutine et par toute la verticale du pouvoir. Aujourd'hui, la plupart de nos gouverneurs sont des mini-Poutine qui parlent de l'Etat fort et du patriotisme et fustigent les ennemis de l'Etat.
Cela semble irrationnel. Pourtant, cela donne des fruits tout à fait rationnels et tangibles, comme une cote de popularité assez élevée pour les autorités, et Poutine en particulier. Car nous aimons bien trouver une léger voile de passion imprévisible chez nos chefs. Peu importe qu'il recouvre les dessous cyniques et sanglants, peu importe les conséquences. Chez nous, on ne pense qu'à la jouissance immédiate. C'est pourquoi nos chefs n'ont pas de vision à long terme et ne brillent pas par leur intelligence. Poutine ne fait pas exception. Le mythe de son intelligence satanique n'est qu'une campagne de publicité à destination de l'Occident. Et je suppose que l'Europe et les Etats-Unis l'apprivoisent, non pour son intelligence et sa perspicacité, mais uniquement pour sa capacité à contenir la Russie dans des limites qui leur conviennent, sans se soucier des moyens utilisés par le pouvoir russe.
En fait, l'Occident ne se donne pas la peine de réfléchir au prix du phénomène Poutine : aux droits de l'homme en Tchétchénie qui font partie de ce prix, à la justice sommaire devenue la norme en Russie, à la possibilité même de l'existence d'un ghetto dans l'Europe du XXIe siècle...  "

" Je n'aime pas Poutine, parce que, pour s'asseoir sur le trône et régner en maître (et avoir toujours de bons sondages), il a encouragé la gangrène morale de la Russie."

"Je n'aime pas le président de mon pays parce qu'il a joué (et continue de jouer) avec mon pays à des jeux idéologiques dangereux. 
Le premier jeu, probablement le plus dangereux, porte le vieux nom de racisme. (...) Il ne fait aucun doute qu'en Russie, pays éternellement occupé à trouver des ennemis intérieurs responsables de tous ses malheurs, ce jeu est très profitable en termes de popularité. C'est ce même mécanisme qui explique la montée en flèche récente de la popularité de Jean-Marie Le Pen en France. Ici et là, on fait appel aux bas instincts de la foule..."

"Poutine a, en public, un comportement réservé et convenable, comme il se doit pour un homme d'Etat, mais, malgré ses paroles polies, il se comporte mal. Ce mélange d'hypocrisie et de mensonges qu'on présente pour leur contraire est typiquement soviétique."

Voici donc quelques extraits - d'autres auraient pu être cités - de "Tchétchénie, le déshonneur russe" d'Anna Politkovskaïa (Folio Documents). Ce texte, dans sa version française, date de 2003. Voilà près de vingt ans que nous sommes restés sourds à la voix courageuse d'Anna Politkovskaïa. Est-elle morte pour rien ?


dimanche 27 mars 2022

A mes amies et amis mélenchonistes

(Ce billet est principalement constitué d'extraits de textes publiés sur ce blog. Les références des publications sont signalées entre parenthèses)

Je sais, les amis, vous admirez Jean-Luc Mélenchon pour son verbe haut, pour ses talents de tribun, pour ses coups de gueule.
Moi, je me méfie de cette espèce de gourou qu'est devenu le MélenChe qui pense que tout lui est permis. Je ne l'aime pas, pour son populisme, pour sa traitrise, pour ses contradictions, pour ses analyses simplistes, pour son ego hypertrophié. 

Une haine de la presse
Pour ses attaques contre les journalistes aussi qui en disent long sur sa conception de la la liberté de la presse.
J'ai déjà exprimé ici combien je trouvais sa France insoumise très soumise à la production d'UBM, ces unités de bruit médiatique. Paradoxalement, son leader, avec le même sens de la nuance que la fille à papa Le Pen, ne cesse de vomir les médias, parlant du "parti médiatique" ou même de "la CIA médiatique". Soutenant sur ce terrain Laurent Wauquiez, leader de la droite dure, l'homme refuse les invitations de nombreux médias, ceux qui ne lui posent pas les bonnes questions. "Le pouvoir médiatique est d'essence complotiste", affirme-t-il, n'hésitant pas ainsi à participer à la diffusion de théories du complot. A cracher ainsi sur la presse, on ne peut s'affirmer démocrate. On se classe plutôt parmi les populistes. Ou les staliniens. Comment s'étonner que des véhicules de médias, telle une voiture de Radio France, aient été vandalisés lors de "La fête à Macron" organisée en mai 2018 par les Français insoumis ? "Vous n'avez rien à faire ici !", ont entendu les techniciens. Faudrait-il alors que les médias cessent d'évoquer la France insoumise, ses actions et les interventions de ses représentants ? Ce parti a un rapport particulier aux médias : quand et comme ça l'arrange. ("Jean-Luc Iznogoud", 10.5.2018)

Ces derniers temps, les attaques contre des élus se sont multipliées, inquiétantes et inacceptables. Comme beaucoup d'autres, Jean-Luc Mélenchon en a été victime et à raison s'en est plaint. Sauf qu'il avait lui-même traité, en 2018, des journalistes de France Info de "menteurs", de "tricheurs" et d’"abrutis", appelant à "les discréditer". "Pourrissez-les partout où vous pouvez”, s'était-il écrié. Il a été, au début de cette année, condamné pour injure publique et diffamation envers Radio France. Le leader maximo a une conception de la presse très particulière et des indignations à géométrie variable. Les menaces qu'il avait lancées hier lui sont revenues en boomerang. Il a le culot de s'en offusquer. ("Toi-même", 14.1.22)
En meeting à Paris en décembre dernier, le candidat de La France insoumise s'adressait à son peuple et trois chaînes d'information en continu sur quatre retransmettaient en direct et sans filtre son message si essentiel. Elles en faisaient de même avec le discours, tout aussi important, de l'épouvantail Z. Les écrans de ces trois chaînes indiquaient que les images étaient fournies par le candidat. Le son l'était aussi. BFM TV, C-News et LCI se sont ainsi "transformées en robinets à propagande électorale". Elles remettent "les clés de leur antenne à des communicants", constatait la journaliste de France Inter Sonia Devillers. Elle rappelait qu'en 2019 LCI s'était fait remonter les bretelles par le CSA pour "non maîtrise de son antenne". Mais que ce rappel à la déontologie journalistique est restée lettre morte. "Sacrée défaite du journalisme", déplorait-elle. France Info a, heureusement, refusé de jouer ce jeu dangereux. Ce dont MélenChe s'est plaint pendant son meeting. Il a remercié "les chaînes de télévision qui accomplissent leur devoir civique en nous permettant de nous exprimer devant tous les Français qui le souhaitent, ce qui n'est pas le cas du prétendu service public" (acclamations). On sait maintenant à quoi ressemblerait le service public dans un régime tenu par la France insoumise :  un service soumis. On sait aussi quel président sud-américain il serait : Fidel Castro (MélenChe a récemment déclaré que s'il était élu, il serait un président sud-américain).  ("France (Info) soumise", 6.12.21)

L'Etat, c'est moi
Plus d'une fois, Jean-Luc Mélenchon a eu une attitude indigne d'un candidat à la présidence. Quand il ne sait pas répondre, il agresse. Alors qu'il fustigeait une justice aux ordres, parce qu'elle le poursuit, une journaliste lui a demandé s'il ne se sentait pas en contradiction avec ses propos précédents quand il critiquait les Le Pen et Fillon qui pointaient une justice politique. Incapable de répondre, il a choisi la méthode Trump : attaquer, insulter. Il s'est moqué de l'accent de cette journaliste du midi: "quesseu-queu ça veut direu ? ", a demandé l'élu de Marseille. Et d'ajouter: "quelqu'un a une question formulée en français et à peu près compréhensible ? Parce que votre niveau me dépasse, je ne comprends pas". Sait-il que les gens méprisants sont méprisables ?
Il s'était gentiment - et à raison - moqué de ces candidats (Fillon, Le Pen fille) poursuivis par la justice pour non respect des règles mais qui se posent en victimes. Mais il a fait de même en hurlant face aux policiers qui opéraient une perquisition chez lui et dans les locaux de son parti. On peut évidemment comprendre qu'il y ait là de quoi s'énerver, mais de là à se présenter comme "La République" intouchable, il y a un pas. Comme si les policiers et le juge qu'il bouscule n'agissaient pas précisément au nom de celle-ci. La République représente un ensemble de principes, de valeurs, de règles. Lesquels incarne encore Jean-Luc Mélenchon ? Quand la justice agit contre ses concurrents, il la soutient. Quand elle s'intéresse de trop près à lui, il lui crache à la figure. ("Merci, Jean-Luc", 20.10.2018)

"Le populisme de la France Insoumise est en train de tourner au bonapartisme", affirmait au début 2020 Federico Tarragoni. Le sociologue estime que quand, Mélenchon, s'opposant à une perquisition de ses locaux par l'Office central de lutte contre la corruption, a présenté sa personne comme sacrée, clamant "la République, c'est moi" et "c'est une attaque contre moi et donc contre la France", a révélé "une forme aiguë de personnalisation du pouvoir. Il a révélé sa propre vision du rôle du leader en politique". ("Saint-Peuple", 29.1.2020)

Non aligné ou munichois ?
En mai 2018, Mélenchon s'est rendu à Moscou à l'occasion de la commémoration de la victoire de l'URSS sur l'Allemagne nazie. Il y a rencontré un des leaders de l'opposition de gauche à Vladimir Poutine. "Je ne veux pas entrer dans le concert d'aboiements et d'hystérie anti-russe qui s'observe en Europe sous prétexte de Monsieur Poutine", a-t-il déclaré. Il semblait entendre ce qu'il avait envie d'entendre : qui donc en Europe n'est pas capable de faire la part des choses entre les Russes et leur président ? "Je viens ici le 9 mai, c'est un acte militant pour dire : les Russes sont nos amis."
"En clair, un message à la Macron, soulignait la journaliste d'Arte : en même temps, les Russes, oui ; la Russie, oui ; mais un bémol sur Vladimir Poutine."
Son porte-parole, Alexis Corbière, n'a pas fait pas non plus dans la nuance tout en appelant à le faire : "arrêtons ce climat aujourd'hui, qui vise à considérer que quiconque n'est pas aligné sur le discours agressif, notamment des Etats-Unis, qui désigne Mr Poutine comme étant quasiment en train de préparer une nouvelle guerre mondiale, se voit immédiatement traité d'agent poutinien". 
"Un grand écart difficile, estimait la journaliste d'Arte : Mélenchon condamne l'attitude de Poutine mais aussi les sanctions contre la Russie pour l'annexion de la Crimée et sa participation à la guerre en Syrie. "Un voyage symbolique au pays de Poutine. Pas sûr qu'il remette les pendules à l'heure, tel que le souhaite Mélenchon." 
Pas sûr non plus que ce sujet réconcilie l'ancien député européen anti-européen avec "la CIA médiatique" et en particulier avec la chaîne de télé qui entend participer à la construction européenne. ("Jean-Luc Iznogoud", 10.5.2018)

Pour en finir (ou non) avec la guerre barbare que mène aujourd'hui (et de manière inattendue de son point de vue) la Russie en Ukraine, MélenChe porte l'idée du "non-alignement". Il condamne l'intervention russe mais réussit à la trouver compréhensible. « La Russie en porte toute la responsabilité », écrit-il, mais il considère cette guerre comme « un rebondissement d’une de ces guerres sans fin qui, depuis Pierre Le Grand et Catherine II, tenaillent les peuples du secteur ». Si demain un pays de l'Union européenne en agressait un autre, Mélenchon pourrait aisément ressortir le même constat fataliste. Après tout, que sont septante ans de paix dans l'histoire guerrière de l'Europe ?
« Poutine a dû comprendre que la décision [américaine d’intégrer l’Ukraine dans l’Otan] était déjà prise », écrit encore le Che français. Comprenons par là que Poutine a dû (c'est Marc-Olivier Padis qui analyse les propos de JLM) "prendre les devants sur une offensive américaine dont il avait annoncé qu’il la considérerait comme une agression, par une action préventive rétablissant par avance un équilibre que le candidat insoumis considère comme légitime. Cette hypothèse sortie de nulle part («tout cela se déduit facilement de l’observation», explique-t-il) ne fait rien d’autre que reprendre à son compte le discours victimaire de Poutine, selon lequel la pression de l’Otan sur les frontières de la Russie désigne son pays comme une victime de l’Occident acculée à une légitime défense : si Poutine envahit l’Ukraine, c’est de la faute de Biden". Les analyses de Mélenchon de la situation internationale semblent uniquement menées sous l'angle de l'anti-américanisme, avec des lunettes des années '60. ("Contorsionnistes", 17.3.2022)

Il ne croyait pas à la possibilité d'une intervention russe en Ukraine. Pas plus qu'il ne croit à celle de la Chine à Taïwan. Son analyse est confondante : " Les Chinois n'ont pas l'intention d'envahir Taïwan, mais si Taïwan se déclare indépendante, alors, il est possible, à juste titre, que la Chine trouve qu'une ligne rouge a été franchie, donc il faut trouver le moyen qu'il ne se passe rien". On voit par là que le MélenChe justifie a priori l'injustifiable. Comme l'écrivait Guillaume Erner dans Charlie Hebdo, "Taïwan n'a pas à se déclarer indépendante : l'île l'est de facto. Elle a une armée, une monnaie, accorde des visas. La seule chose qui la distingue d'un pays souverain, c'est le refus chinois. A priori, entre une dictature implacable et une démocratie, le choix devrait être rapide...". Mélenchon visiblement a fait le sien. Un ami qui connaît bien Taïwan me disait qu'il y a quelques années le MélenChe avait comparé la présidente taïwanaise, élue au suffrage universel, à Marine Le Pen : elle refuse la mainmise de la Chine, donc elle est anti-communiste, donc elle est d'extrême droite. Quand les analyses politiques sont aussi simplistes, elles vous mènent au goulag. ("Le MélenChe, un festival à lui tout seul", 15.11.2021)

Il est très séduit par la Chine : "Je considère que le développement chinois est une chance pour l'humanité. (...) Je trouve stimulant et intéressant de voir comment la planification a été un outil de développement."
(Fabrice Nicolino, "Mélenchon est-il vraiment écologiste ?", Charlie Hebdo, 2.3.2022)

Etre enfin calife
Dans le corso peu fleuri de la France Insoumise à Paris en mai 2018, trois chars fustigeaient le président Macron : Macron en Jupiter, Macron en Dracula et Macron en Napoléon. Puis, un quatrième char promenant le leader des Insoumis et ses députés. Mélenchon en Zeus, en Mars, en Che ? Les élus insoumis ne pouvaient sans doute marcher avec les manifestants de crainte d'être confondus avec des représentants de La France en MarcheEtrange calicot dans cette manif festive : "Elu par défaut, viré pour défauts", pouvait-on y lire. Si Emmanuel Macron a été élu par défaut, c'est qu'il était, aux yeux de la majorité des Français, le moins pire des candidats (ainsi fonctionne l'élection présidentielle française). Parmi lesquels figurait un certain Jean-Luc Mélenchon. Les manifestants de la F.I. semblent avoir oublié, un peu vite, que leur candidat n'a pas réussi à séduire une majorité de Français. Il n'a pas été élu, ni par choix positif, ni par défaut. Ce qu'on peut comprendre : comment un tel dinosaure de la politique, ce vieux de la vieille qui depuis trente-cinq ans a occupé toutes les fonctions politiques imaginables pourrait-il encore apparaître comme l'homme du renouveau ? Seule fonction politique qu'il n'ait pas exercée : celle de président de la République. Et on sent qu'il aimerait tant être calife à la place du calife. Avant d'être député à l'Assemblée nationale, il l'avait été au Parlement européen (où il a brillé par son absence), abandonnant son mandat à mi-course, témoignant du mépris qu'il a pour la fonction et pour ses électeurs. Comment faire confiance à un élu si volage? ("Jean-Luc Iznogoud", 10.5.2018)
La responsabilité de la division de la gauche française est partagée entre les différents partis qui la composent, mais Jean-Luc Mélenchon a été le premier à se déclarer candidat, n'écoutant que son ego qui l'encourageait vivement à se présenter. Tous les appels à rencontre et négociation lancés ensuite par les uns et les autres n'ont reçu que son mépris.

En 2017, pour le second tour, opposant Marine Le Pen à Emmanuel Macron, il a renvoyé dos à dos les deux qualifiés, refusant de se positionner et d'appeler au « front républicain », comme il l'avait fait pour contrer Le Pen père en 2002. Est-il incapable de faire la différence entre un démocrate et une ennemie de démocratie ? Ou cette différence lui importe-t-elle si peu ?

Avec les barbus
En 2010, Jean-Luc Mélenchon affirmait que les femmes voilées se stigmatisaient toutes seules et il récusait le terme d'islamophobie. En 2018 encore, il estimait que la religion devenait de plus en plus ostentatoire dans nos sociétés. Mais l'année suivante le MélenChe n'a pas hésité à participer à une manif où la foule scandait Allah Akbar et huait les noms de Mohamed Sifaoui ou de Zineb El Rhazoui parce qu'ils ont l'outrecuidance de dénoncer l'islamisme, ce pourquoi ils vivent, l'un et l'autre, sous protection policière.
En 2015 Mélenchon, à l'enterrement de son ami Charb, lâchement assassiné au nom du Prophète, dénonçait son exécution par "les fanatiques religieux, crétins sanglants qui vocifèrent de tous temps". Depuis, MélenChe s'est dévoilé : il n'est qu'un traitre qui marche sur le cadavre de celui qui fut son ami, un vulgaire politicien en quête de voix, communautaires en l'occurrence. Lui et tous ceux qui essaient, parfois de manière très paternaliste, de protéger contre ses dérives violentes l'Islam de France et de l'absoudre de son manque d'auto-critique ouvrent un boulevard à l'extrême droite, trop contente de les voir flirter avec les islamistes et de pouvoir se présenter ainsi comme le seul rempart contre cette violence indéniable. ("Moments de dévoilement", 2.12.2019)
Par contre, il n'éprouve aucun état d'âme pour le million d'Ouïgours enfermés dans des camps en Chine, torturés, assassinés. Ce n'est qu'"une répression que fait le gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïgoures". Circulez, tout va bien. Quant au Tibet, il a, selon lui, été "libéré" de la théocratie. (Fabrice Nicolino, "Mélenchon est-il vraiment écologiste ?", Charlie Hebdo, 2.3.2022)

Un écolo productiviste
Pour Mélenchon, l'avenir s'annonce radieux. Il suffit de se lancer dans l'exploration de l'espace et des mers. "L'exploration spatiale a d'ores et déjà apporté sur terre beaucoup de bienfaits. Elle a contribué à des avancées majeures." Dans son meeting immersif de Nantes en janvier, il a vanté ces "milliers d'applications dans nos poches qui dépendent de l'espace : météo, GPS, cartographie et surveillance écologique des traités internationaux". Sans doute faudrait-il qu'on lui explique ce qu'implique cette colonisation de l'espace. "Qu'importe la réalité, écrit Fabrice Nicolino. Qu'importe que l'espace soit devenu une décharge industrielle pleine de millions de déchets tournant autour de la Terre. Que Musk lance des milliers de satellites qui empêcheront beaucoup d'observations astronomiques. Pas grave. C'est le rêve qui compte. Et de même pour la mer." Qui est pour lui une terre de conquête : "la mer est notre nouvel espace de réussite et d'exploits scientifiques et techniques". Ce qui fait aussi réagir Nicolino : "pas un seul mot sur l'état réel des mers. Pas un mot sur leur acidification. Pas un mot sur la pêche industrielle, et donc sur les risques d'extinction pesant sur tant d'espèces." Pas un mot sur les  amas de déchets en plein océan, sur les zones mortes, etc. La mer est un espace à conquérir.
"D'évidence, (Mélenchon) est resté un productiviste", constate Nicolino. "Ecologiste, Mélenchon ? Dans ses envolées si peu lyriques, il ajoute aux terres de conquistadors que sont pour lui l'espace et la mer, le numérique." (Fabrice Nicolino, "Mélenchon est-il vraiment écologiste ?", Charlie Hebdo, 2.3.2022)

Voilà, les amis, si vous me lisez régulièrement, vous le saviez déjà : Mélenchon n'est pas et ne sera pas mon camarade. Je n'ai aucune confiance en ce grand colérique, imbu de lui-même. Ceci dit, je ne suis pas Français, je ne peux voter à l'élection présidentielle, mais mon choix se porterait sur le candidat écologiste, malgré ses manques et ses défauts. Parce que le ou la candidat-e parfait-e n'existe pas. Mais surtout parce qu'il y a une urgence absolue à changer de lunettes et de cap.

"Si le public devait retenir quelque chose de mon film, ce serait peut-être que lorsqu’on va voter, mieux vaut laisser de côté sa fascination pour la face obscure des hommes de pouvoir. Les candidats qu’on trouve vraiment, profondément, ennuyeux dans la vie, voilà, c’est pour eux qu’il faut voter."
Paolo Sorrentino, réalisateur italien, à propos de son film Il Divo, consacré à Giulio Andreotti (Télérama, 21.5.2008)

"Lorsque vous jugerez nécessaire de vous mettre en colère, choisissez, pour vous mettre en colère, un moment où vous ne serez pas en colère. Vous n’aurez jamais l’air mieux en colère et vous proportionnerez exactement ainsi votre colère à l’objet de votre colère, ce qui deviendrait impossible si vous étiez vraiment en colère."
Pierre Gatérat : Vade-mecum du petit homme d’Etat, Seuil, 1952

"Quand un homme oscille entre l’être et le paraître, et quand le paraître plus que l’être lui ramène les ovations, alors il finit par perdre jusqu’au besoin de mentir, il convainc naturellement parce qu’il a lui-même dissipé ses doutes, parce qu’il adhère à ses paroles par les fibres essentielles de son être. Sans doute garde-t-il un noyau de lucidité, il sait bien qu’il ne pourra pas tenir ses promesses, mais ce savoir-là ne l’encombre aucunement tandis qu’il s’exprime à la tribune, tout occupé qu’il est de plaire à l’auditoire. Il croit en qu’il dit parce qu’il croit en ce qu’il montre, je veux dire qu’il devient son personnage, se regarde au travers des yeux de tous ces gens qui l’approuvent et l’applaudissent, et finit par se pénétrer de son rôle et de sa vocation. Il gagne en sincérité parce qu’il ajuste non ses paroles à ses croyances, mais ses croyances à ses paroles, et cette sincérité est la condition même de son leadership."
Alain Eraly : Le Pouvoir enchaîné, Labor, 2002

Post-scriptum :
J'oubliais cet élément : dans le cadre de la campagne, Mélenchon a annoncé (1) que, s'il était élu président, il amnistierait les Gilets jaunes qui ont été condamnés par la justice. Que nous dit cette promesse ? Que selon MélenChe la justice est aux mains du pouvoir et que les gens mécontents ont raison de tout casser au nom de leur colère. Mais surtout que lui président cassera les décisions de justice, ce qui signifie que la justice sera aux mains du pouvoir qu'il incarnera et que ce fait du prince ne respectera pas la séparation des pouvoirs. Un peu de cohérence, Jean-Luc ? 

(1) https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2022/article/2022/03/21/marine-le-pen-s-oppose-a-la-proposition-de-jean-luc-melenchon-d-amnistier-les-gilets-jaunes-condamnes_6118440_6059010.html