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vendredi 15 novembre 2024

Profondes campagnes

Les clichés sur la campagne sont légions. Entretenus parfois par les gens du cru, parfois par des journalistes des villes qui regardent de loin ces pauvres gens qu'ils déplorent de voir abandonnés de tous.
Premier cliché : celui du désert. Tout le monde abandonne les campagnes. En 2017, selon l'INSEE, les territoires ruraux réunissaient 88% des communes françaises et 33% de la population. Il y a du monde dans le désert.
Dans le dernier numéro de Village Magazine (1), trimestriel qui sillonne les campagnes et fait "le plein d'énergies positives", Bernard Farinelli s'attaque à ces clichés.
"La révolte des paysans, éternelle jacquerie, affecte d'une façon uniforme tous les secteurs. Maraîchers, éleveurs, céréaliers, vignerons, bio, conventionnels, en montagne ou en plaine, au nord ou au sud, tous souffriraient des mêmes maux... imprécis, pluriels... La fermière qui vend au marché ses fromages de chèvre serait pénalisée par les traités de libre-échange ! Tant pis pour l'approximation, la campagne souffre de son agriculture." 
La volonté de régulation de la chasse ne serait que celle de bobos urbains qui ne supportent pas les traditions rurales. "Les chasseurs sont des ruraux auxquels on suspend des brins de liberté acquis à la Révolution. Non, la moitié d'entre eux habitent des villes de plus de 20 000 habitants."
Les moyens technologiques ont bouleversé l'espace et le temps. Les TGV, les autoroutes, Internet la fibre ont permis à nombre de professions de s'installer loin des villes. Les coins perdus ne le sont pas pour tout le monde. Et on trouve du travail à la campagne : la Lozère, département le moins peuplé, dispose de cinq mille offres d'emploi non pourvues, constate Bernard Farinelli.
Les habitants des campagnes seraient fermés à la nouveauté et incapables d'accueillir les nouveaux venus. Cette campagne, "à qui on reproche d'accueillir des alternatifs de tout poil !" Alors, oui, il y a des coins où l'on restera à jamais un étranger, même si c'est simplement parce qu'on vient de l'autre bout du département. C'est dans ces mêmes coins parfois que le natif devient petit-à-petit l'étranger à force de se cantonner derrière ses rideaux en regardant son monde changer par l'énergie qu'y insufflent ces nouveaux venus.

Vu de Paris ou des grandes métropoles, la campagne française (comme si elle était uniforme - on en parle comme on parle de la province) est peuplée de victimes d'un système politique centralisateur, comme si les élus et les habitants ne pouvaient que subir. Alors oui, trop de services publics disparaissent, trop de commerces ferment, trop d'élus restent rétifs à la participation citoyenne, trop de ruraux vivent dans l'attente d'ils ne savent pas trop quoi, un deus ex-machina qui les sauvera d'une déprime qu'ils se plaisent à entretenir, trop d'habitants sont prompts à accuser leur maire d'être responsable de la fermeture d'un commerce local dans lequel ils n'ont jamais mis les pieds parce que c'est tellement plus simple de faire toutes ses courses au supermarché à vingt kilomètres de chez soi. Mais il en est beaucoup d'autres qui prennent en main leur avenir et celui de leurs enfants (même si c'est parfois sous l'œil goguenard ou critique de leurs voisins qui semblent se complaire dans le défaitisme). Beaucoup qui prennent plaisir à vivre à la campagne, à la faire vivre, qui créent de nouvelles activités dans les domaines les plus variés : économique, artisanal, social, culturel, touristique, artistique, sportif, etc.
A lire Village Magazine, à écouter Carnets de campagne (2), on découvre des campagnes vivantes, actives, énergiques, inventives, qui donnent envie d'y vivre. Loin des clichés.

(1) N° 161, automne 2024 - villagemagazine.fr
(2) Sur France Inter, du lundi au vendredi, de 12h3à à 12h45 - 

lundi 10 septembre 2018

Avec son p'tit cliché

"Avec son p'tit pull, son p'tit pantalon, sa tenue très sage de bonne élève, avec sa voix douce mais ferme, Roxana Maracineanu semble avoir gagné son premier bras de fer à Matignon." Imagine-t-on une seconde la même description d'un ministre masculin sans qu'elle paraisse grotesque? C'est pourtant bien textuellement la première phrase d'un billet consacré à la toute nouvelle ministre française des sports. C'était le sujet d'ouverture du journal de France Inter à 13h aujourd'hui. Et le pire est que son auteur est une femme: la journaliste Cécilia Arbona qui participe ainsi à la perpétuation de clichés sexistes.
La dernière phrase de son billet est tout aussi troublante: "La Ministre du Sport aura-t-elle le portefeuille assez fourni pour organiser trois événements majeurs: la coupe du monde de football féminin en 2019, la coupe du monde de rugby messieurs en 2023, les Jeux olympiques en 2024? On est très loin, très loin des événènements associatifs qu'elle organisait chez elle, dans sa piscine municipale de Clamart dans les hauts de Seine". On se perd en conjectures sur ces propos. Veut-elle nous dire que ce petit bout de femme (on a déjà entendu l'expression, y compris par une journaliste) ne serait pas à la hauteur? 

samedi 24 août 2013

Le type français

"Le Français est caractérisé non par les traits spéciaux, mais par la mobilité et l'expression de ces mêmes traits. Ni grand ni petit, le corps a des proportions excellentes, et s'il n'est pas capable de développer une grande action musculaire, il est du moins en état de lutter avec avantage contre la fatigue et les longs exercices. Agile et nerveux, prompt à l'attaque comme à la riposte, plein de ressources dans la défense, souple et dispos, adroit au physique comme au moral, tel est le Français, dont le type est reconnaissable dans notre classique troupier.
Au point de vue intellectuel, le Français se distingue par une promptitude et une activité de conception vraiment hors ligne. Il comprend vite et bien. Une nuance de sentiment vient s'ajouter à son activité intellectuelle. A cet ensemble de qualités de l'esprit et du cœur, joignez une dose très prononcée de raison, un jugement solide et une véritable passion pour l'ordre et la méthode, et vous aurez le type français." 
On le comprend aisément, même si l'on n'est pas français, le type français est sans faille. Et surtout prompt, physiquement et moralement. C'est le modèle fait homme. C'est le modèle d'homme. C'est Louis Figuier qui s'exprimait ainsi. C'était en 1878 dans un ouvrage intitulé "Races humaines" (1). 
Louis Figuier est du type français. Faut-il le préciser? Ce recueil constitue une véritable entrée sur le monde. Celui-ci s'éclaire. On comprend pourquoi certains continents stagnent, ne parviennent pas au niveau de développement de l'Europe. Le "nègre" est à l'opposé du type français. "L'infériorité intellectuelle du Nègre se lit sur sa physionomie sans expression ni mobilité. Le Nègre est un enfant. (...) On a tant de peine, dans beaucoup de colonies, à tirer un bon parti des nègres, la tutelle des Européens leur est tellement indispensable, pour maintenir chez eux les bienfaits de la civilisation, que l'infériorité de leur intelligence, comparée à celle du reste des hommes, est un fait incontestable." Louis Figuier, médecin, s'exprimait ainsi en "observateur impartial".




Les Africains sont de "grands enfants qui, parvenus à l'âge adulte, continuent à jouer aux dictateurs". Le Portugal "nous a donné José Manuel Barroso et les meilleurs carreleurs". Angela Merkel est une "chancelière moins moustachue que le Führer, mais tout aussi déterminée". 
C'est Philippe Bouvard qui s'exprime ainsi (2). En 2013. Philippe Bouvard est du type français. Faut-il le préciser? C'est l'arrière-petit-fils spirituel de Louis Figuier. Il comprend vite et bien. On reconnaît tout de suite chez lui une nuance de sentiment qui vient s'ajouter à son activité intellectuelle. A cet ensemble de qualités de l'esprit et du cœur, s'ajoutent une dose très prononcée de raison, un jugement solide et une véritable passion pour l'ordre et la méthode. Le tout dans une grosse tête. Grosse, mais pas enflée. 

(1) cité dans "Races imagées et imaginaires", éditions La Découverte / Maspero, 1983.
(2) dans une interview au Figaro Magazine, citée dans Télérama, 21 août 2013.


vendredi 3 juin 2011

Clic, clac, cliché

Imaginons les hommes d'aujourd'hui. Mettons-nous à leur place. On ne peut résister à une soirée foot. Dès qu'est annoncé un match opposant Milan à Manchester, on rameute nos copains. Ils s'installent devant la télé et braillent en buvant de la bière. A la fin du match, le salon est un vrai dépotoir. Dès les premiers rayons de soleil, on sort son barbecue, on invite son beau-frère. On se grille quelques côtelettes en buvant du rosé. Parfois, ce sont des merguez. On se précipite au salon de l'auto. Pas pour acheter. Juste pour le plaisir de découvrir les nouveautés. Deux mois plus tard, on s'est acheté une nouvelle voiture.
Ainsi vivent les hommes d'aujourd'hui.
Imaginons les femmes d'aujourd'hui. Mettons-nous à leur place. On ne peut résister à l'annonce des soldes. A la vue de ce mot, "on se transforme en lionnes déterminées, on branche notre détecteur de bonnes affaires". On n'y entend rien, mais alors rien du tout, en matière de technologie. Elle et nous, "on n'a jamais vraiment été copines. En plus, ça tombe toujours sur nous quand Internet refuse de marcher." On se critique entre copines, on est de mauvaise foi, on est toutes un peu blondes.
Ainsi vivent les femmes d'aujourd'hui. Ce n'est pas moi qui l'affirme, mais le magazine "Femmes d'aujourd'hui" (1) dans un article intitulé "La perfection? Non merci!". Le titre en couverture annonce "Imparfaites mais on assume - Les défauts des filles expliqués aux hommes".
J'ai imaginé dans la même logique stéréotypée les hommes d'aujourd'hui. Je connais bien des hommes qui sont un peu blonds. Et beaucoup qui ne s'intéressent ni au foot, ni aux bagnoles.
J'ai beaucoup d'amies. Je n'en connais pas une seule qui devienne folle en période de soldes. Mais beaucoup qui maîtrisent Internet bien mieux que moi. Peut-être ne sont-elles pas des femmes d'aujourd'hui. De demain peut-être?

Dans la même logique de clichés vides de sens, François De Brigode terminait tout récemment son JT en annonçant "une bonne nouvelle pour terminer ce journal: grand soleil demain." A sa décharge, on constatera que, contrairement aux autres JT, il n'avait pas parlé ce jour-là de la sécheresse dont souffre sérieusement l'agriculture. Il n'avait pas annoncé, contrairement à ses collègues français, que la France a atteint en ce printemps 2011 le même niveau de sécheresse qu'à l'été 1976. Passe-t-il sa vie dans son studio? Il devrait sortir de temps en temps.
Tout comme le magazine "Femmes d'aujourd'hui" devrait rencontrer les femmes de son temps.

(1) n°18 - 5 mai 2011