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jeudi 29 septembre 2022

Ici et là

Les résultats des référendums organisés dans les territoires de l'est de l'Ukraine occupés par la Russie "font état, relève Le Monde (1), d’une victoire écrasante du « rattachement à la Fédération de Russie », terme retenu pour la consultation : 99 % dans la « république populaire » autoproclamée de Donetsk, 98 % dans celle de Louhansk, 93 % dans la partie contrôlée par Moscou pour la région de Zaporijia et 87 % dans celle de Kherson. Les chiffres de la participation sont à l’avenant, oscillant entre 77 % et 97 %. Sachant qu’une bonne moitié des habitants de ces régions ont choisi la fuite et l’exil, et qu’aucun recensement n’y a été conduit, cette participation « exceptionnelle » ne peut constituer un indicateur fiable des consultations."
Alors que ces référendums qui ressemblent à une (très mauvaise) blague veulent nous faire croire que l'avenir de ces Ukrainiens ne peut être que russe, les hommes russes fuient par milliers leur pays dans lequel il refuse de ne voir leur avenir que comme chair à canon.
Cherchez l'erreur. Ou l'horreur.

(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/28/avec-des-referendums-sur-mesure-moscou-avance-vers-l-annexion-de-pans-du-territoire-ukrainien_6143504_3210.html

lundi 15 avril 2019

Le temps de la démocratie

Le Gouvernement français entend privatiser La Française des Jeux et la société Aéroports de Paris. Les partis non gouvernementaux y sont fermement opposés. Les Gilets jaunes aussi. Ces sociétés sont publiques, disent-ils tous. Donc, elles nous appartiennent. L'Etat ne peut s'en défaire en les revendant au privé. De nombreux parlementaires voudraient que ce projet fasse l'objet d'un R.I.P.: un référendum d'initiative partagée. Partagée entre les parlementaires et la population. Il faut, selon la loi, un certain nombre des uns et de l'autre pour qu'un référendum soit organisé sur la question en débat.
Il en fut question sur Arte au cours de l'émission 28 minutes de vendredi dernier. Encore une fois, la complexité du dossier apparaît rapidement. Quelle(s) question(s) poser? Une question large sur le principe de privatisation des biens de l'Etat (les bijoux de famille, comme on a l'habitude de les nommer)? Ou une question sur les deux privatisations en projet ou sur chacune d'entre d'elles, sachant que les enjeux sont très différents pour l'une ou pour l'autre? Et si l'Etat s'en défait, doit-il y conserver des parts? Et si oui, de combien? 20%? 33%? 49%? Ajoutons à cela qu'on peut s'interroger sur l'intérêt qu'il y a pour un Etat de posséder ces types de société d'une logique profondément capitaliste. On peut aussi se demander si l'Etat peut être juge et partie, s'il est capable de réguler, pour le bien des consommateurs, des citoyens, des riverains et de l'environnement des structures dont il est lui-même propriétaire? Si l'on veut que l'Etat protège d'eux-mêmes les gens qui pratiquent les jeux de hasard, peut-il, doit-il les organiser lui-même? Ou, au contraire, sera-t-il plus à même de fixer des règles strictes pour une société qui ne lui rapporte pas directement de l'argent? Et à l'heure de la nécessité, pour cause de réchauffement climatique galopant, d'une diminution des déplacements, notamment aériens, l'Etat doit-il être propriétaire de structures qui n'ont d'intérêt qu'à voir augmenter ces déplacements? On le voit, ces questions sont trop nombreuses pour être réduites à une seule posée lors d'un référendum auquel les citoyens répondront bien plus dans l'émotion que dans la raison. Le principe de celui-ci est aussi simple que son application est complexe.
Une assemblée d'élus ou de citoyens tirés au sort serait bien plus à même de débattre de ces questions fondamentales. Et surtout d'en prendre le temps.
Bonne nouvelle: voilà qu'on apprend (1) qu'un collectif a décidé de se lancer et de créer une assemblée de citoyens tirés au sort, représentatifs de la société française. Il y a trois mois, ses membres avaient accueilli avec enthousiasme le lancement du Grand débat mais déploraient notamment "la précipitation" du processus. Mais le président français, sous l'extrême pression des Gilets jaunes, pouvaient-ils attendre encore et en peaufiner l'organisation avant de le démarrer? La semaine dernière, le premier Ministre en a dégagé les premiers enseignements. Quelques jours après, on apprenait que tous les textes n'avaient pas encore été traités. Mais tant de gens, journalistes, citoyens, partis politiques, Gilets jaunes s'impatientaient, trouvaient que gouvernement et président traînaient trop avant d'annoncer des décisions. Le temps dit réel devient dictatorial. Il faut aller vite, décider vite. Et  même tout de suite. Quitte à se voir reprocher ensuite un excès de précipitation.
Les tenants du principe du référendum accepteront-ils celui d'assemblées citoyennes qui devront prendre le temps? Le temps de se former, de s'informer, d'examiner les causes d'un problème, d'envisager toutes les solutions possibles, de consulter, de débattre, de décider. Et ces assemblées citoyennes seront-elles vues comme légitimes, comme représentatives de tout un peuple? 
Car pour certains, désormais, seul le peuple, rien que le peuple, tout le peuple seul peut et doit décider. Parce que le peuple a toujours raison. C'est aussi le peuple qui a porté au pouvoir Orban, Salvini, Trump, Poutine, Erdogan et tant de nuisibles. Ce peuple admirable, tant admiré par les populistes de tous poils. C'est le peuple français qui pourrait bien amener au pouvoir, un jour proche, une des membres de la dynastie Le Pen. Ce peuple-là est effrayant. 
(Re)lire sur ce blog "Une fausse bonne idée", 6.1.2019.

mardi 2 avril 2019

Un Brexit sans issue

Où va la Grande-Bretagne? Qui le sait? Même pas la reine. Le pays dérive dans le smog. Le Parlement passe son temps à rejeter toute solution et les partis se déchirent. Depuis sa décision insensée de quitter l'Union européenne, suite au référendum lancé par le premier ministre David Cameron, le Royaume moins uni que jamais a perdu la tête.
"Imaginez la colère que je ressens, témoigne le chanteur Damon Albarn (1), à chaque fois que je vois Cameron, qui réside près d'ici, débouler avec son escouade de gardes du corps aux frais de l'Etat, lui qui a plongé ce pays dans le chaos et s'en lave les mains aujourd'hui. De même, j'aperçois régulièrement Michaël Gove, ex-secrétaire d'Etat à la Justice et principal artisan du Brexit, faire son jogging. Un jour, je l'ai apostrophé en le traitant de xénophobe. A mon étonnement, il est venu me voir, interloqué. On a discuté et il n'a pas été fichu de me donner une seule justification à cette boîte de Pandore qu'il a œuvré à ouvrir. En quoi le Royaume-Uni aurait-il regagné sa dignité et sa cohésion, alors que le pays n'a jamais été aussi déchiré? Aucune de ces conséquences dramatiques n'a été anticipée, réfléchie." (2)
On ne peut s'empêcher de se dire qu'il y a des failles dans le processus démocratique: il est possible que des responsables politiques prennent des décisions extrêmement lourdes de conséquences pour leur communauté, puis s'en aillent, juste après, les mains dans les poches en sifflotant (ce qu'a véritablement fait Cameron), devenus subitement totalement irresponsables. Et sans avoir jamais le moindre compte à rendre à qui que ce soit. Comme des capitaines d'industrie qui font sombrer leur entreprise et s'éjectent avec un parachute doré.
"La malhonnêteté, dit encore Damon Albarn, est d'avoir fait croire aux Britanniques que l'Europe était la cause de leur malheur et qu'il suffisait de la quitter pour que tout aille mieux. Et on ne leur a laissé que le choix de dire 'on reste' ou 'on quite'. La vraie question était de remettre en cause, non pas l'Europe, mais son fonctionnement, ses priorités: chercher à comprendre comment elle pourrait aider des communautés en train de périr en investissant davantage dans le local, en développant une éducation qui ne cesse de se désagréger, en valorisant toutes les identités au sein de la communauté. Le référendum aurait dû servir à ouvrir cette discussion."
L'Union européenne ne sait pas se vendre (le veut-elle vraiment ou est-elle devenue trop prétentieuse?) et n'est plus séduisante pour les jeunes générations. Dans le même numéro de Télérama qui interviewe longuement Damon Albarn, on peut lire dans ses Chroniques européennes un article décrivant des quartiers déshérités de Glasgow (3). "Ici (au sud de la rivière Clyde), le vote sur le Brexit s'est joué au niveau du langage, estime l'auteur Darren McGarvey. Les gens se sont fait leur idée en trois minutes: qui me parle, de quoi et avec quels mots? Incapable de raconter l'Europe en termes positifs, le camp du remain s'est fait laminer par les partisans du leave, des cyniques à la rhétorique grossière mais efficace. Résultat: des personnes en grande difficulté se sont tiré une balle dans le pied en votant pour sortir de l'Europe, dont les normes sociales sont pourtant plus protectrices que le libéralisme sauvage voulu par Theresa May et son camp." Deux lignes plus bas, on apprend que "le quartier a récemment fait l'objet d'une vaste réhabilitation en grande partie financée par l'Europe". Le directeur du centre social The Barn est très inquiet pour sa structure qui permet aux habitants du quartier de se retrouver, de se procurer vêtements et nourriture: comment garantir son fragile équilibre financier une fois que l'Ecosse ne touchera plus la moindre subvention de Bruxelles?
Mais est-ce là un argument pour rester dans l'U.E.? Un jeune du quartier explique qu'il a voté pour le leave: "Pourquoi? J'ai pas trop réfléchi. Ça m'a juste plu d'envoyer un doigt d'honneur à tous ces connards qui nous gouvernent. Et puis nous, on est déjà dans la merde de toute façon... alors ça va changer quoi?".
Choisir le Brexit, pour beaucoup, c'était comme voter pour les populistes: les discours simplistes et le rejet d'une idée qu'on se fait de l'élite l'emportent. Et tant pis si c'est finalement, comme le dit Darren McGarvey, pour faire le choix d'une solution pire.
"Comment peut-on prendre une décision aussi radicale alors que l'écart de voix était infime?, demande Damon Albarn. Voilà les limites d'une certaine forme de démocratie. Elle aussi doit être réinventée si on ne veut pas sombrer dans la démagogie... Les réseaux sociaux ont pris le pouvoir. En prétendant donner la parole à tous, ils n'ont fait que diluer la réflexion au profit de la désinformation. Il n'y a que l'éducation qui peut changer les choses." Il constate aussi que "aujourd'hui, des tas de jeunes en position de voter devraient subir le verdict d'une génération en bout de course!".

Pendant que les parlementaires britanniques rejettent systématiquement, les unes après les autres, toutes les solutions possibles et imaginables, en France, les Britanniques élus municipaux se désespèrent. S'ils perdent leur statut d'européen, ils ne pourront plus exercer un mandat qu'ils exercent avec passion, travaillant ainsi à leur propre intégration dans l'U.E. et à créer du lien entre Français et Britanniques établis en France. Nombre d'entre eux, pour rester européens, vont demander la nationalité française ou alors irlandaise, plus facile à obtenir (4).
Dans le même temps, des écologistes britanniques s'inquiètent (5): pendant que les parlementaires perdent leur temps à s'étriper autour du Brexit, le climat, dans l'indifférence générale, se dérègle. Plus encore que le Parlement de Westminster.

Note: voici ce qui arrivera en cas de "no deal": https://www.nouvelobs.com/monde/20190402.OBS10982/brexit-quelles-seraient-les-consequences-d-une-sortie-sans-accord.html

(1) Chanteur des groupes Blur, Gorillaz, The Good, The Bad and The Queen, auteur de Mali Music, etc.
(2) "Damon Albarn", Télérama, 20.3.2019.
(3) "Chroniques européennes", Télérama, 20.3.2019.
(4) France Inter, Journal de 9h, 2.4.2019.
(5) https://www.huffingtonpost.fr/entry/debat-brexit-militants-ecolo-nus-parlement_fr_5ca249ade4b09786986a924d?utm_hp_ref=fr-homepage

vendredi 22 mars 2019

Les impasses du yaka

Intéressant constat qui se dégage des derniers sondages effectués en Grande-Bretagne à la veille du Brexit : s'il devait y avoir un nouveau référendum (ce que peu de Britanniques envisagent), le maintien dans l'U.E. serait majoritaire. Non que des électeurs auraient changé d'avis depuis trois ans. Mais ce sont les nouveaux électeurs, les jeunes maintenant en âge de voter qui voient quasiment tous leur avenir dans l'Europe.
Ce qui pose des questions de fond par rapport à des référendums qui engagent l'avenir. La logique veut que chacun dispose d'une voix. C'est démocratique. Mais est-ce démocratique que dans un pays vieillissant les personnes âgées décident de l'avenir des jeunes?
En tout cas, les errances et les impasses du Brexit démontrent que le référendum n'est en rien LA voie démocratique suprême. On voyait hier Boris Johnson, chantre du Brexit, fuir à vélo, évitant les questions d'une journaliste télé. L'homme a un bon coup de pédale. Mais plus rien à dire.
Ce référendum fut et reste une catastrophe. Personne, absolument personne, n'avait envisagé la moindre conséquence du "leave". Personne, absolument personne, n'avait imaginé concrètement les conséquences économiques et politiques du Brexit, la fuite de nombre de banques et d'entreprises. Personne, absolument personne, n'avait pensé aux conséquences désastreuses du Brexit sur la frontière entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord. Comment a-t-on pu organiser dans de telles conditions, c'est-à-dire sans la moindre réflexion, un référendum d'une telle importance? Le yaka s'est imposé avec des arguments mensongers, mais se heurte maintenant à l'extrême complexité qu'il a toujours voulu ignorer. Tous ceux qui aujourd'hui en France réclament haut et fort l'instauration du principe du référendum feraient bien d'y réfléchir. Sous ses allures de modèle hyper démocratique, le référendum peut mener à un saut dans le vide. 

dimanche 6 janvier 2019

Une fausse bonne idée

Tout s'explique: de nombreux Gilets jaunes refusent de participer aux débats que le gouvernement organise sous leur pression parce que, disent-ils, ce dernier ne fera pas approuver par référendum la synthèse de ces rencontres. Faut-il en pleurer ou en rire? On s'interroge. Ces débats vont, fatalement, partir dans tous les sens et voir surgir d'innombrables revendications, souvent très contradictoires. On a vu, aujourd'hui encore, des G.J. réclamer la réouverture des mines. Oui, des mines. On ne sait lesquelles, mais visiblement certains baignent en pleine nostalgie ou en plein délire. Tout comme ceux, très actifs sur les sites de débat (voir billet précédent), qui rêvent du bon vieux temps et veulent interdire le mariage homosexuel.
Pensent-ils, ces rétifs aux débats, que chaque citoyen pourrait être amené à se positionner sur chacune des 150 ou 500 ou 5000 propositions qui sortiront de ces débats? Et quand bien même ce serait le cas, trouvent-ils positif que chacun ne puisse que choisir entre "d'accord" et "pas d'accord", alors qu'il y a tant de nuances à apporter, tant d'options alternatives à imaginer par rapport à toute question? Et donc tant de débats à avoir encore et toujours. La démocratie ne résume pas à se poser pour ou contre une idée. 

D'où vient cette idée que le référendum serait plus démocratique que le système représentatif? Le référendum, c'est la démocratie pour les nuls.
Les électeurs doivent s’y prononcer de manière simple (voire simpliste) : ils sont pour ou ils sont contre la solution ou le projet proposé et ne peuvent en suggérer d’autres. Si la question n’est pas d’une simplicité évidente, certains électeurs risquent de mal l’interpréter et de répondre de manière exactement inverse de la position qui est la leur. Le libellé de la question est donc fondamental et devrait donc être défini très largement, pas seulement par la majorité qui souhaite la poser. Ce qui, en soi, n’est déjà pas une sinécure. J’ai un jour entendu un électeur déclarer à un journaliste qu’il avait voté non à un référendum parce que le fond du sujet lui échappait et que, ne voulant pas prendre de risques, il préférait refuser le projet en débat. Son opposition s’apparentait donc, en réalité, à un vote blanc… qui ne l’était pas.
Il n’est pas rare que des responsables politiques à l’origine d’un référendum en espèrent un plébiscite en leur faveur. A l’inverse, l’opposition y voit une occasion de rejeter les élus en place. « Il (le référendum) risque, écrit le journaliste Thomas Legrand, de susciter une réponse adressée à celui qui pose la question plutôt qu’à la question elle-même. »[1] Enfin, question essentielle : la vox populi doit-elle être considérée comme la vox dei ? A-t-elle forcément raison ? Quelle connaissance du sujet abordé, des causes du problème, des implications de la solution proposée ont les citoyens amenés à se prononcer ? Comment éviter que la vox populi ne s’exprime dans l’émotion ? Comment se garantir d'avoir une position de chacun qui découle d'une réflexion sur la question abordée? Comment éviter  de tomber dans le populisme ? « Etablir un lien direct entre le peuple et le souverain sur une question simplifiée en passant par-dessus tous les intermédiaires, c’est une définition du populisme », fait remarquer Thomas Legrand qui cite là Pierre-André Taguieff. « Il est beaucoup plus facile, et immédiatement valorisant, écrit-il encore, de proposer un référendum que d’imaginer  des solutions pour résoudre la crise de représentation, le problème de la reproduction inégalitaire des élites, la régénération des corps intermédiaires qui représentent pourtant ce qui est censé faire vivre la  démocratie, en profondeur et au jour le jour… »[2]                                                                               
Lors d’un référendum, comme lors d’élections, on demande juste aux citoyens de cocher une case sans forcément connaître le programme ou les conséquences de leur choix. On fait appel à leurs sentiments, à leurs émotions, pas à leur raison.

Le Brexit fut l’exemple même du référendum dévoyé. A quelle question ont vraiment répondu les Britanniques ? « Peut-on, de grâce, dépasser le mantra prononcé d’une voix solennelle selon lequel Le peuple a parlé ?, demande l’écrivain britannique Julian Barnes. Les gens ont répondu à une question posée par une élite politique excessivement confiante. On leur a accordé une réponse monosyllabique. Sur cette base, une version légèrement différente de cette même élite choisit d’interpréter cette monosyllabe d’une manière qui convient aux intérêts de sa propre politique et de son  propre parti. Cette volonté du peuple n’exprime, à l’évidence, aucune volonté commune. Et la volonté du peuple mène trop facilement aux ennemis du peuple, cette expression stalinienne désormais adoptée par le Daily Mail, la Pravda de la droite. »[3]
De nombreux observateurs s’accordent à dire que ce qu’ont surtout voulu indiquer les participants à cette consultation qui se sont prononcés pour le Brexit, c’est  leur refus de l’immigration bien plus que leur volonté de rompre les amarres avec l’Union européenne et que nombre d’entre eux ignoraient totalement les conséquences d’une sortie de leur pays de l’U.E., ni par rapport aux risques de désunion du Royaume, ni par rapport à leur avenir sur le plan socio-économique.
Les ténors politiques qui ont fait campagne pour le Brexit ont d’ailleurs laissé entendre dès le lendemain de leur « victoire » qu’ils n’en savaient fichtrement rien et qu’ils avaient utilisé certains arguments fallacieux.
« Tout au long de la campagne, écrit Le Soir, les nationalistes avaient martelé un argument de masse. Ils estimaient que le Royaume-Uni envoyait chaque semaine plus de 350 millions de livres sterling (environ 434 millions d’euros) à l’Union européenne. En cas de Brexit, l’idée de l’UKIP était de rediriger cette somme vers le National Health Service (NHS), la sécurité sociale britannique. (…) À la journaliste qui lui demande s’il peut garantir que ces millions iront au NHS, Farage ne peut que reconnaître l’erreur de son parti : Non je ne peux pas le garantir et je ne peux pas faire cette promesse… et de reconnaître quelques secondes plus tard : C’est une erreur qu’a commise le camp du Leave Europe.  »[4]
On se retrouve donc dans un référendum dans une situation analogue à celle d’une élection : toutes les déclarations, même les plus mensongères, sont bonnes pour gagner. Mais ce sont les citoyens – et pas les élus - qui sont directement responsables de la décision prise, même si les bases de celles-ci sont faussées.
« Lorsque nous avons eu le référendum, personne n’avait de plan, cela n’a pas été discuté. Le seul débat était sur l’opportunité ou non de quitter l’U.E. », déclarait l’ancien ministre conservateur Kenneth Clarke.
Certains leaders tenants du Brexit ont crié victoire le soir du Brexit, leur ego vibrant de satisfaction, pour démissionner dès le lendemain de peur de devoir assumer les conséquences de ce qu’ils ont voulu sans y jamais vraiment y croire… Dans son rapport, la Commission électorale britannique sur la campagne  a enregistré le dépôt d’un millier de plaintes pour désinformation. Même si 82% des votants estiment avoir bien compris les enjeux et que 62% d’entre eux considèrent avoir été bien informés. Mais ce, constate le journaliste Andy Lindfield, dans une campagne pourtant largement critiquée par les observateurs pour son populisme et ses mensonges.[5]

Le Brexit pose également la question de la légitimité du vote de tous. Chaque voix est-elle égale dès lors que le résultat global engage l’avenir des générations suivantes ? La question peut sembler s’opposer au principe démocratique, mais comment doit ou peut s’exprimer le mieux la démocratie ? Par le vote de chacun des citoyens ou par celui de représentants censés prendre du recul et débattre longuement avant de se positionner ?  Suite au référendum sur le Brexit, une analyse menée par l’ancien député conservateur britannique Michael Ashcroft indiquait que 73% des 18-24 ans et 62% des 25-34 ans ont voté pour rester dans l'U.E., alors que 60% des plus de 65 ans ont voté pour la séparation avec Bruxelles. 
Un barman de 21 ans déclarait qu’il ne trouvait « pas juste que les vieux parlent pour nous. Sans vouloir froisser personne, nous allons vivre plus longtemps qu'eux. Je me sens dépossédé de mon avenir. »[6]

Le journaliste suisse Richard Werly (Le Temps) constate que la question posée n’indiquait rien des conséquences immédiates du vote. « Il y a un vrai problème d’information, selon lui. Il faudrait une fiche explicative qui accompagne obligatoirement la convocation au référendum. »[7]
Les Suisses ont l’habitude des votations : depuis 1848, ils ont été invités plus de trois cents fois à se prononcer  sur des sujets de niveau fédéral, cantonal ou communal.[8] La participation y est en moyenne de 40% (on s’accordera à dire que ce n’est là un taux réjouissant qui témoignerait de la vitalité du système). Le thème est connu quatre mois à l’avance, ce qui permet aux initiateurs de la votation de mener campagne et à chacun de recevoir une documentation détaillée et de débattre du thème. « Ces consultations coûtent cher et l’argent y joue de plus en plus un rôle important, à grand renfort d’affiches chocs qui simplifient le débat », déplore la journaliste Virginie Langerock.[9]

Aujourd’hui, s’il est une nation en Europe qui se trouve en incapacité totale d’imaginer de quoi son avenir immédiat sera fait, c’est bien le Royaume-Uni dont la moitié des électeurs, poussés par des populistes irresponsables, a choisi un saut dans l’inconnu. Le référendum n’est pas la forme la  plus aboutie de la démocratie. Loin s’en faut.
La Catalogne, de son côté, a perdu par un référendum toute l’autonomie dont elle jouissait. Les tenants de l’indépendance ont triomphé très brièvement. Ici encore, l’absence de stratégie et de réflexion s’est retournée contre eux. Il en va de même pour le Kurdistan irakien.

Les politiques utilisent trop souvent le référendum comme « un instrument tactique pour leur propre carrière politique », estime Dominique Rousseau, auteur de « Radicaliser la démocratie »[10] Le juriste considère que « le référendum n’est pas un instrument qui permet au peuple de parler, mais un instrument qui permet au gouvernement de faire parler le peuple dans le sens qu’il veut ». Il rappelle qu’existent d’autres instruments, tels que les assemblées délibératives.[11]
Le référendum a les faveurs des populistes qui souhaitent éviter tous les corps intermédiaires pour créer, disent-ils, un lien direct entre le peuple (qu’ils sont, eux populistes, les seuls à pouvoir représenter) et le gouvernement. « S’ils envisagent un référendum, dit le politologue allemand Jan-Werner Müller, ce n’est pas pour ouvrir un processus de débat, mais pour que les électeurs entérinent ce qu’ils ont préalablement déclaré comme étant l’authentique volonté populaire. »[12]

En Italie, Matteo Renzi a démissionné suite au « non » qui s’est exprimé lors du référendum de l’automne 2016. Il voulait notamment mettre un terme à l’instabilité gouvernementale. Il a réussi l’inverse. Quelle mouche l’a donc piqué pour qu’il annonce, en lançant ce référendum autour de son projet de réforme de la constitution, qu’il démissionnerait en cas d’échec ? Il a lui-même vicié dès le départ l’enjeu de ce référendum en en faisant une question personnelle. Quel pourcentage d’Italiens qui ont voté « non » l’ont fait pour faire tomber le président du Conseil plutôt que par opposition à son projet de réforme ?
« Je ne pense pas que l’on puisse continuer avec un système “constitutionnel” que tout le monde critique depuis des décennies et ne pas vouloir le changer », avait déclaré Matteo Renzi. Les institutions politiques italiennes sont désuètes et il semble bien qu’il y ait un souhait général de les simplifier et de les moderniser, mais cet objectif ne s’est finalement pas retrouvé au cœur du débat, la voie référendaire n’était sans doute pas la meilleure…

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute… Plus que jamais, la voix du peuple est présentée comme celle du bon sens. En France, à l’automne 2016, lors de la primaire de la droite et du centre pour l’élection présidentielle, les candidats ont fait assaut de propositions de référendums : mettre fin au non-cumul des mandats, réduire le nombre de mandats dans le temps, réduire le nombre de parlementaires, suspendre le droit automatique au regroupement familial, fixer des quotas d’immigration, au total ce sont treize propositions de référendums qui étaient avancées par les différents candidats. Certaines étaient possibles, d’autres douteuses, selon certains juristes.[13]
Interrogation plus fondamentale : faut-il confier à la population la responsabilité de régler des questions dont certaines nécessitent des débats longs et nuancés  ? Ce que peuvent prendre le temps de mener des assemblées, élues et/ou désignées par tirage au sort, en écoutant avant toute décision les différentes parties concernées, en analysant les causes des problèmes, en soupesant les conséquences des différentes options, en débattant avant toute décision.




(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)


Sur ce thème du réferendum, (re)lire sur ce blog:
- "Référendum piège à cons", 25.6.2018;
- "Arroseur arrosé", 29.12.2017;
- "En avant, y a pas d'avance", 26.6.2016;
- "Sainte Démocratie", 23.6.2016.


[1] Thomas Legrand, “Arrêtons d’élire des présidents”, Stock, 2014.
[2] Thomas Legrand, op. cit.
[3]  “Julian Barnes craint les jours durs du Brexit”, Le Soir, 13.5.2017.
[5] Vox Pop, Arte, 23.10.2016.
[7] Arte, 28 minutes, 27.6.16.
[8] https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/votations.html
[9] Vox Pop, Arte, 23.10.2016.
[10]  Seuil, 2015.
[11]  Arte, émission 28 minutes, 27.6.16.
[12]  “La voix du peuple, vraiment?”, Télérama, 2.11.2016.
[13]  http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/10/11/primaire-a-droite-tous-ces-referendums-sont-ils-possibles_5011850_4355770.html

lundi 25 juin 2018

Référendum piège à cons

Deux ans après avoir été décidé, le Brexit est à l'arrêt en plein milieu de l'Eurotunnel. Dans le noir complet. Au point que le shuttle ne sait plus dans quel sens aller, s'il doit poursuivre sa route ou faire machine arrière.
Une majorité de Britanniques (une faible majorité, mais une majorité quand même, ainsi va la démocratie) a décidé en juin 2016 de quitter l'Union européenne. Et voilà aujourd'hui la Grande-Bretagne dans une impasse, le royaume moins uni que jamais (1).
Si la vox populi est vox dei, alors c'est celle d'un dieu totalement inconséquent.
Selon certains, le seul outil véritablement démocratique serait le référendum. Plutôt que de déléguer leur voix à des représentants, les citoyens décident eux-mêmes de leur avenir. Quel avenir attend la Grande-Bretagne au-delà du Brexit? Celui qui pourra répondre à cette question ne semble pas encore né.
Dès le lendemain de la décision de Brexit, certains ténors du camp du out se défilaient lâchement, conscients de la catastrophe attendue et refusant d'assumer leurs responsabilités. Ce fut particulièrement le cas du leader d'Ukip, ce triste clown de Nigel Farage, qui reconnaissait à demi-mot que les promesses de ristourner au peuple britannique des dizaines de millions de livres prétendument versées quotidiennement à l'Union européenne n'étaient que... promesses (2). On sait qu'elles n'engagent que ceux qui y croient. On sait aussi qu'ils ont été nombreux à tomber dans le panneau. Et à tenter vainement de se relever aujourd'hui. 
Dans un excellent billet (3), Alex Taylor nous apprend que les éleveurs de fruits de mer du port de Grimsby, dans le nord de l'Angleterre, fervents brexitteurs, se sont rendu compte qu'une sortie de la Grande-Bretagne de l'union douanière européenne leur serait fatale. Ils ont dès lors demandé à être reçus par le gouvernement, réclamant une exception pour leur seul port.
La frontière entre les deux Irlande constitue, tout le monde en est conscient, l'un des problèmes les plus aigus. Aussi des défenseurs du Brexit, conscients qu'elle crééra plus de problèmes qu'elle n'en résoudra, en arrivent à suggérer qu'on ferme les yeux sur les trafics illégaux de part et d'autre de la frontière. Voilà donc des gens qui, après avoir tout fait pour qu'on réinstaure des frontières, proposent que, le jour où elles redeviendront réalité, on fasse comme si elles n'existaient pas. 
L'ex-ministre et ancien président du Leave, Lord Lawson, semble avoir aujourd'hui une nouvelle conception de ce leave: il s'agit pour lui de quitter le Royaume-Uni en demandant en France une carte de résident permanent pour vivre dans son manoir de Gascogne.
Faut-il rire ou pleurer de ce Brexit? On est dans une tragi-comédie où le grotesque et la bouffonerie le disputent au catastrophique et à la panique. Comme le constate Alex Taylor, le Brexit trouve ses références chez Shakespeare, Benny Hill et les Monthy Python. Brexit semble devenu un synonyme de débandade.
Qui oserait encore affirmer que le référendum est l'outil le plus démocratique? Utilisé par des hommes et des femmes politiques aussi inconscients qu'irresponsables, il n'est qu'un piège à gogos débouchant sur des décisions aux conséquences auxquelles personne ne semble avoir réfléchi. 

(1) http://www.lalibre.be/actu/international/le-royaume-uni-toujours-dans-le-noir-deux-ans-jour-pour-jour-apres-le-vote-sur-le-brexit-5b2e73aa55325ecee80cf679
(2) https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/07/05/la-memoire-selective-de-nigel-farage-sur-sa-campagne-pro-brexit_4963784_4355770.html
(3) https://www.huffingtonpost.fr/alex-taylor/le-brexit-du-shakespeare-aux-allures-de-monty-python-sur-un-generique-de-benny-hill_a_23465654/?utm_hp_ref=fr-homepage

lundi 5 décembre 2016

Lundi brumeux

Lundi en demi-teinte. L'Autriche se teint en vert et l'Italie s'engage dans le brouillard.
L'Autriche et l'ensemble de l'Union européenne viennent d'échapper au pire. Le président autrichien sera le candidat écologiste, ce qui est une bonne nouvelle, et non pas son adversaire du parti d'extrême droite FPÖ, ce qui en est une autre. Mais ils ont quand même été 47% d'électeurs autrichiens à faire le choix de ce dernier.
Ici, les gentilles explications sur ces malheureux oubliés du système, ces perturbés par la mondialisation, ces méprisés par l'élite ne tiennent pas. L'Autriche est un pays prospère qui connaît un taux de chômage de 3,9% (alors qu'il est de 8,3% en moyenne dans l'ensemble de l'Union européenne). Les brillants analystes devront trouver d'autres explications à un choix aussi important pour un parti haineux.
En attendant, au vu des récentes (et effrayantes) surprises de ces derniers mois, il est rassurant de voir gagner un homme austère de 72 ans face à son concurrent de 45 ans qui sait utiliser tous les outils contemporains de communication.
En Italie, les électeurs ont sèchement rejeté la proposition de révision de la constitution portée à bras-le-corps par le président du Conseil. Une réforme des institutions est en débat en Italie depuis trente-trois ans, sans qu'aucun parlement l'ait menée à bien. Matteo Renzi avait promis de la réussir, mais quelle mouche l'a donc piqué pour qu'il soumette cette réforme à un référendum en en faisant une affaire personnelle ? Les Italiens ont été près de 60% à refuser le projet de Renzi. Mais est-ce vraiment à ce projet qu'ils ont dit non? Ou plutôt à la personnalité du premier ministre? Ou à sa politique sociale? Philippe Waechter, directeur de recherche économique chez Natixis relève que "sur les 100 districts au sein desquels le taux de chômage est le plus faible, le oui l'emporte à 59%", tandis que "pour les 100 districts ayant le taux de chômage le plus élevé, le non l'emporte avec 65,8%" (1). Bref, une fois encore, un référendum démontre toutes ses limites. Une fois encore, les électeurs, plutôt que de répondre à la question posée, utilisent le référendum pour dire leur insatisfaction au gouvernement.
La résistance au changement a dû également jouer. On la retrouve partout en politique aujourd'hui. Les ctoyens sont nombreux à exprimer, de manière virulente parfois, leur rejet de la casta, mais tout aussi nombreux à s'opposer au changement.
En embuscade se tiennent la Ligue du Nord et plus encore le Mouvement 5 Etoiles, étrange parti populiste "transgenre", eurosceptique, associé au Parlement européen à des partis tels que Ukip ou l'AfD. Il réunit le vote contre, anti-politica, anti-casta, mais avec un programme flou. Son chef, Beppe Grillo, a des attitudes d'autocrate refusant tout compromis (2) et a parfois tenu des discours anti-immigrés. (3) Tous ceux qui le soutiennent veulent du changement. Ils viennent d'en refuser un. 
Résumons-nous: c'est l'ensemble du système représentatif politique qu'il est urgent de modifier radicalement. Sous peine de rendre impossible tout changement. Tout vrai changement.

(1) http://www.lalibre.be/actu/international/voici-pourquoi-l-italie-a-dit-non-a-matteo-renzi-584580f0cd7003fc4011023f
(2) (re)lire sur ce blog "Clownocratie", 11 mars 2013.
(3) revoir l'émission "28 minutes" d'Arte de ce lundi 5.

dimanche 26 juin 2016

En avant, y a pas d'avance

Le référendum sur le Brexit démontre les limites de ce que certains considèrent comme la forme la plus authentique de démocratie. Les jeunes Britanniques, qui ont majoritairement voté pour le maintien dans l'UE, sont furieux sur leurs aînés qui ont décidé de réinstaurer des frontières (1). Qui peut décider de l'avenir ? Chacun doit-il avoir une voix d'un poids égal, alors que l'avenir des uns se réduit à dix ou vingt ans et celui des autres s'ouvre sur de nombreuses décennies ? Quels critères jouent dans les positions prises par les citoyens dans l'isoloir ? L'addition d'avis intuitifs peut-il aboutir à une décision raisonnable ? Si les partis populistes sont de fervents défenseurs des référendums, c'est qu'ils ont bien compris que cette forme de démocratie ne s'embarrasse pas plus de vrais débats que de nuances. Les slogans réducteurs, les promesses intenables (demain on rase gratis) (2) et les réflexions du niveau Café du commerce suffisent à emporter la donne.
François Hollande a évidemment raison de refuser à la fille à papa Le Pen l'organisation d'un référendum (3). Le peuple a bon dos, les partis populistes l'utilisent en l'infantilisant pour faire triompher leurs idées simplistes. Quel programme ont ces partis à part de quitter l'Union européenne, de reconstruire des frontières et de chasser les étrangers ? Comment peut-on mettre de l'espoir dans des partis sans projets ? Chaque pays de l'Union européenne devrait organiser aujourd'hui une grande consultation populaire, non pas un référendum où chaque citoyen exprime isolément son émotion sans argumentation, mais un large débat avec cent ou deux citoyens tirés au sort et constituant un panel représentatif des générations, des origines géographiques et socio-économiques et à l'abri des partis politiques qui renversent à leur profit ces consultations. On peut parier que ces citoyens, prenant le temps de débattre, en long, en large et en travers, des avantages et des inconvénients de l'appartenance et de la non appartenance à l'Union européenne, construiraient des propositions positives pour plus et mieux d'Europe.
Les référendums sont les armes préférées des autocrates et des populistes qui ont bien compris que les questions complexes devaient être réduites au simplisme. La meilleure manière de lutter contre le populisme qui gangrène le monde, c'est de faire confiance aux intelligences collectives plutôt qu'aux émotions individuelles. C'est de développer l'éducation permanente, c'est d'aider les citoyens à se mettre en mouvement. Les aider à aller de l'avant plutôt que les pousser à faire machine arrière.

(1) http://www.lalibre.be/actu/international/apres-le-brexit-une-jeunesse-amere-et-furieuse-envers-les-plus-ages-576e923a35705701fd8e9f10
(2) http://www.lesoir.be/1249197/article/actualite/union-europeenne/2016-06-24/brexit-mensonge-nigel-farage
(3) http://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2016/06/25/le-marathon-post-brexit-du-president-hollande_4958047_4872498.html

jeudi 23 juin 2016

Sainte Démocratie

La démocratie est décidément une pratique bien difficile.
Dans le village où je vis dans le centre de la France on vote chaque année. Dimanche dernier, c'était la  troisième fois en deux ans. Il faut dire que les démissions succèdent aux démissions dans le conseil municipal, au point que la Nouvelle République a rebaptisé Clochemerle ce village. Les mésententes entre conseillers sont nombreuses et le maire avait visiblement quelques réticences à partager le pouvoir. Mis en minorité sur le vote du budget qu'il présentait, il a lui aussi fini par démissionner. Ce dimanche, il fallait élire deux nouveaux conseillers. Mais qui ne lit pas la presse locale ou ne fréquente pas le seul bistrot du village pouvait être dans l'ignorance de ces élections. A part un affichage extrêmement discret sur la façade de la mairie, aucune annonce. Dans la boîte aux lettres de chaque habitant cependant, une première enveloppe, avec le bulletin de vote pour un candidat, reprenant uniquement ses prénom et nom. Rien d'autre. Aucune précision, pas une ligne, pas l'ombre d'un appel, d'une idée, d'un programme. Puis, toujours au courrier, une feuille A4  annonçant deux candidatures conjointes, explicitées par le curriculum vitae de chacun, les deux candidats déclarant vouloir se mettre au service des habitants de la commune. Mais pour faire quoi? Ici encore, il n'est question ni de programme ni de projet. Ne connaissant donc rien des valeurs des candidats en lice (et sachant que dans ce village le parti de la famille Le Pen est arrivé en tête aux deux tours des dernières élections régionales et qu'on peut dès lors se dire qu'il n'est pas invraisemblable que certains des candidats en présence partagent ce choix), je n'ai - honteux et confus, je l'avoue - pas été voter. La démocratie touche là à ses limites: vote-t-on pour quelqu'un qui n'a pas de programme?

A l'autre bout du spectre politique se pointent les élections à la présidence de la première puissance mondiale, les Etats-Unis. Ici, on est, à l'inverse, dans la débauche de moyens pour communiquer, dans un barnum où les dépenses électorales se comptent en millions de dollars. Les délégués du Parti républicain se sont choisi leur champion: un cow-boy sans aucune expérience politique, fort en gueule et faible en cohérence et en maîtrise de dossiers.  Mais le côté grossier et virulent de Donald Trump plaît visiblement à une bonne partie de l'électorat américain. Et aux médias. La preuve: cette "brute ignare, raciste, sans aucun respect pour le droit international, qui cherche la bagarre avec tous les musulmans" (1) peut se permettre d'insulter en conférence de presse un journaliste sans que ses confrères ne protestent ni ne quittent la salle. L'homme fait de l'audience et fera des voix. Il mérite donc le respect, même dans ses délires agressifs. Rupert Murdoch ne s'y trompe pas: "constatant que la candidature du milliardiare boostait les audiences de Fox News, l'homme d'affaires a demandé à ses équipes d'arrêter les émissions anti-trump (note: c'est-à-dire les questions difficiles) et de le soutenir pleinement". (2)
L'essentiel de son programme semble tenir dans le rejet des Mexicains, des musulmans et  finalement de tout étranger. Même si tout Américain est ou a été étranger, comme l'affirmait Robert Kennedy: "Etre américain, c'est avoir été réprouvé et étranger, c'est avoir parcouru les chemins de l'exil et c'est savoir que celui qui rejette le réprouvé, l'étranger, l'exilé, renie aussi l'Amérique". (3) Mais demande-t-on à un candidat à l'élection présidentielle de réfléchir ou plutôt de faire vibrer la face obscure des électeurs?

Aujourd'hui, les Britanniques sont invités, par référendum, à se prononcer: should I stay or should I go in the European Union? Visiblement, nombre de votants confondent cette question avec: immigration, stop ou encore? Ils sont convaincus que les immigrés - dont ils ne veulent pas - leur sont envoyés par Bruxelles. Oubliant que la plupart de ceux qui sont depuis longtemps bien installés chez eux sont des sujets du Commonwealth. Ils rêvent toujours d'empire, d'une gloire passée qu'ils aimeraient tant retrouver. Qui fera comprendre à ces braves gens qui ni eux ni le reste du monde ne reviendront en arrière? Et que si la Grande-Bretagne quitte l'UE, l'Ecosse et le Pays de Galles risquent de quitter un royaume qui se trouvera bien désuni et que la petite Angleterre pourrait se retrouver bien seule, plus éloignée encore de sa gloire passée. Le niveau d'argumentation et de compréhension des enjeux est extrêment faible dans la majorité de la population, affirmait ce soir dans un journal télévisé un citoyen britannique. Voilà pourquoi les partis populistes et d'extrême droite sont de fervents partisans de cette forme de "démocratie directe" où le peuple répond souvent, avec émotion bien plus qu'avec raison, à une autre question que celle qui lui est posée. 

Résumons-nous: la démocratie ne va pas de soi. Mais de qui alors, sinon de nous?

(1) "Le terrorisme, meilleur allié de Donald Trump", David Rothkopf, Foreign Policy, 13.06.2016, in Le Courrier international, 23.06.2016.
(2) "Qui essaie de nous trumper?", Gaétan Mathieu, Télérama.
(3) cité par André Glucksmann dans "Voltaire contre-attaque", Robert Laffont, 2014.