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samedi 23 novembre 2024

Besoin de bras

Les entreprises italiennes réclament davantage de travailleurs étrangers. 450.000 permis de travail ont été  accordés à des travailleurs extra-communautaires en trois ans par le gouvernement Meloni, mais le patronat estime qu'il en faudrait le double, surtout dans le secteur des services à la personne dans une Italie à la population vieillissante (1).
En Espagne, le gouvernement, de gauche lui, a annoncé tout récemment (2) l’adoption d’une réforme qui devrait faciliter la régularisation de dizaines de milliers d’immigrés illégaux supplémentaires par an au cours des trois prochaines années. Il estime que jusqu’à 300.000 immigrés pourraient être régularisés chaque année au cours des trois prochaines années. "Comme nous l’avons répété à plusieurs reprises, divers organismes nationaux et internationaux (…) estiment que l’Espagne a besoin d’environ 250.000 à 300.000 travailleurs étrangers par an pour maintenir son niveau de vie", a expliqué la ministre de l’inclusion et des migrations Elma Saiz. Comme le premier ministre Pedro Sanchez, elle affirme que "l’Espagne doit choisir entre être un pays ouvert et prospère ou être un pays fermé et pauvre. Et nous avons choisi la première option". Même les partis de droite soutiennent cette décision du gouvernement qui n'est combattue que par le parti d'extrême droite Vox.

Un peu partout, les partis d'extrême droite vivent essentiellement de leur opposition aux immigrés. Giorgia Meloni, toute d'extrême droite qu'elle soit, a dû changer son fusil d'épaule face aux réalités socio-économiques. S'ils ne veulent pas apparaître totalement déconnectés de ces réalités, les autres partis d'extrême droite feraient bien de changer de discours. Au risque, évidemment, de n'avoir plus de programme.

(2) https://www.lemonde.fr/international/article/2024/11/19/en-espagne-une-reforme-va-faciliter-la-regularisation-de-dizaines-de-milliers-de-migrants-supplementaires-par-an_6403388_3210.html

mercredi 20 juin 2018

Ceux qui cherchent asile

Les candidats réfugiés nous tendent un miroir, nous invitent à voir qui nous sommes.
Suffisant Ier se révèle pire encore qu'on ne l'imaginait. C'est Ignoble Ier. Il sépare parents et enfants pour les punir d'avoir osé pénétrer dans son pays d'immigration. Donald Trump franchit les frontières de l'abjection en faisant enfermer ces enfants dans ce qu'il faut bien appeler des cages (*).
En Europe, les dirigeants populistes veulent rejeter au-delà de leurs frontières ceux qu'ils qualifient abusivement d'illégaux. Qui donc est illégal? Tout être humain a le droit de vivre, d'exister, de quitter un pays où il ne se sent pas en sécurité. No one is illegal. 
Les nouveaux dirigeants autrichiens et italiens, ceux de Hongrie et ceux de la CSU bavaroise annoncent leur intention de rejeter au-delà de leurs frontières les réfugiés dont ils ne veulent pas. Ils doivent donc s'attendre à voir arriver ceux que leurs voisins qui pensent comme eux auront rejetés. Que vont-ils faire à nouveau de ces nouveaux réfugiés que leurs confrères en exclusion auront chassés?  Se les expédier sans fin d'un côté à l'autre? Les murs leur nuiraient plus qu'ils ne les serviraient. Vont-ils creuser des fossés entre leurs Etats? Ils pourraient les appeler oubliettes. La bêtise n'a pas de frontières. Et il ne pourront que le constater: celles-ci sont contraires à la vie. Au long de leur longue histoire, les êtres humains se sont développés et épanouis, se sont installés dans le monde en traversant celui-ci et en se fixant là où ils sentaient qu'ils pourraient vivre libres et en sécurité. 

En Belgique, Théo Francken, secrétaire d'Etat à l'Asile et à la Migration, a une conception très particulière de son rôle: il refuse asile et migration. D'ailleurs, parmi les six-cent vingt-neuf réfugiés de l'Aquarius il voyait un grand nombre de ressortissants du Bangladesh, considérant qu'ils n'ont strictement rien à faire en Europe. Il s'est avéré qu'ils n'étaient que trois dans ce cas (2). Le mépris et le mensonge sont devenus les seuls arguments de ces (ir)responsables populistes. 

Les migrants de L'Aquarius ont été pris en otages par le nouveau gouvernement populiste italien qui leur a interdit l'accès à son territoire. L'Italie est submergée, c'est un fait, et l'Union européenne, qui s'est bâtie sur le principe de solidarité, a hypocritement fermé les yeux sur une situation devenue ingérable, de nombreux pays - dont la France et la Belgique - continuant à lui renvoyer des candidats réfugiés qui y avaient été enregistrés. L'Aquarius aurait pu devenir Le Radeau de la Méduse sans que cela les émeuve.
"La méthode de Salvini est immonde, écrit Juliette Bénavent (2); mais son constat irréfutable. Oui, l'Italie est scandaleusement abandonnée. L'argent que lui verse l'Union sert de pathétique excuse aux autres pays membres, qui s'empressent de détourner les yeux. Oui, dénoncer le cynisme et l'irresponsabilité de l'Italie est particulièrement déplacé de la part d'Emmanuel Macron, un président qui a enterré toutes ses humanistes promesses de campagne sur le sujet."
Le président français, qui apparaissait comme le grand défenseur de l'U.E., celui qui semblait capable de la pousser à aller au-delà de ce qu'elle est devenue, a raté une belle occasion d'appliquer et de redynamiser le principe de solidarité plutôt que de tancer si facilement un pays dont plus personne ne veut voir qu'il est quotidiennement débordé. Aujourd'hui, il tente de se rattraper en proposant à l'Espagne d'accueilir une partie des réfugiés que celle-ci a accepté d'accueillir. Pourquoi la France ne l'a-t-elle pas fait d'emblée? Viva Espana. L'épisode de L'Aquarius mettra-t-il fin, enfin, à l'inapplicable protocole de Dubin? L'Union européennen va-t-elle, enfin, renouer avec ses valeurs de base?

On aimerait que chacun de ces dirigeants politiques, chefs d'Etat, ministres, secrétaires d'Etat, en cette journée mondiale des réfugiés rencontre ne serait-ce qu'un seul candidat réfugié, l'écoute raconter son histoire, ce qu'il a vécu dans son pays d'origine, ce qu'y vivent encore ses proches, son errance, ses emprisonnements multiples, les soumissions, les tortures qu'il a subies, la traversée de la Méditerranée ou des Balkans et des Alpes, les humiliations, les nuits dans la rue, la faim, l'insécurité. Sortirait-il indemne de tels récits? Si c'est le cas, qu'il cède sa place. Gouverner, c'est aussi être capable de se mettre à la place de l'autre. Et pas seulement à celle de ses électeurs comme il les imagine. D'autant que nombre d'entre eux, c'est-à-dire d'entre nous, se sentent appartenir à la même race humaine. Et savent que ce qui arrive à certains aurait hélas pu leur arriver. Les réfugiés interrogent notre capacité à être humain. 

(*) Post-scriptum: lire ou écouter à ce sujet le virulent éditorial de Bernard Guetta sur France Inter ce jeudi matin: https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-21-juin-2018
(1) http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/theo-francken-redouble-d-idees-personnelles-pour-laisser-les-migrants-aux-portes-de-l-europe-5b263aca55326301e7950f73
(2) "L'Europe à la dérive", Télérama, 20.6.2018.

(Re)lire sur ce blog:
- "La machine à refouler", 6.6.2018;
- "Etre humain", 23.1.2018;
- "La chasse est ouverte", 22.9.2017;
- "Le mépris", 16.9.2017;
- "Etre ou haïr", 8.8.2017;
- "Dans le mur", 10.2.2017;
- "Le mur murant Paris...", 6.2.2017;
- "Je cherche un homme", 22.1.2017;
- "L'accueil des déracinés", 4.1.2017;
- "Ceux qui n'aiment pas les autres", 17.10.2016;
- "A la mémoire de Zsuzsanna", 10.10.2016;
- "Plus d'Europe", 15.3.2016;
- "Les sinistrés et les toxiques", 18.9.2015;
- "Humanité et son contraire", 7.9.2015;
- "Un air de printemps", 2.9.2015;
- "Paroles, paroles, paroles", 26.8.2015;
- "Heures sombres", 26.6.2015;
- "La honte", 9.6.2015.

lundi 5 décembre 2016

Lundi brumeux

Lundi en demi-teinte. L'Autriche se teint en vert et l'Italie s'engage dans le brouillard.
L'Autriche et l'ensemble de l'Union européenne viennent d'échapper au pire. Le président autrichien sera le candidat écologiste, ce qui est une bonne nouvelle, et non pas son adversaire du parti d'extrême droite FPÖ, ce qui en est une autre. Mais ils ont quand même été 47% d'électeurs autrichiens à faire le choix de ce dernier.
Ici, les gentilles explications sur ces malheureux oubliés du système, ces perturbés par la mondialisation, ces méprisés par l'élite ne tiennent pas. L'Autriche est un pays prospère qui connaît un taux de chômage de 3,9% (alors qu'il est de 8,3% en moyenne dans l'ensemble de l'Union européenne). Les brillants analystes devront trouver d'autres explications à un choix aussi important pour un parti haineux.
En attendant, au vu des récentes (et effrayantes) surprises de ces derniers mois, il est rassurant de voir gagner un homme austère de 72 ans face à son concurrent de 45 ans qui sait utiliser tous les outils contemporains de communication.
En Italie, les électeurs ont sèchement rejeté la proposition de révision de la constitution portée à bras-le-corps par le président du Conseil. Une réforme des institutions est en débat en Italie depuis trente-trois ans, sans qu'aucun parlement l'ait menée à bien. Matteo Renzi avait promis de la réussir, mais quelle mouche l'a donc piqué pour qu'il soumette cette réforme à un référendum en en faisant une affaire personnelle ? Les Italiens ont été près de 60% à refuser le projet de Renzi. Mais est-ce vraiment à ce projet qu'ils ont dit non? Ou plutôt à la personnalité du premier ministre? Ou à sa politique sociale? Philippe Waechter, directeur de recherche économique chez Natixis relève que "sur les 100 districts au sein desquels le taux de chômage est le plus faible, le oui l'emporte à 59%", tandis que "pour les 100 districts ayant le taux de chômage le plus élevé, le non l'emporte avec 65,8%" (1). Bref, une fois encore, un référendum démontre toutes ses limites. Une fois encore, les électeurs, plutôt que de répondre à la question posée, utilisent le référendum pour dire leur insatisfaction au gouvernement.
La résistance au changement a dû également jouer. On la retrouve partout en politique aujourd'hui. Les ctoyens sont nombreux à exprimer, de manière virulente parfois, leur rejet de la casta, mais tout aussi nombreux à s'opposer au changement.
En embuscade se tiennent la Ligue du Nord et plus encore le Mouvement 5 Etoiles, étrange parti populiste "transgenre", eurosceptique, associé au Parlement européen à des partis tels que Ukip ou l'AfD. Il réunit le vote contre, anti-politica, anti-casta, mais avec un programme flou. Son chef, Beppe Grillo, a des attitudes d'autocrate refusant tout compromis (2) et a parfois tenu des discours anti-immigrés. (3) Tous ceux qui le soutiennent veulent du changement. Ils viennent d'en refuser un. 
Résumons-nous: c'est l'ensemble du système représentatif politique qu'il est urgent de modifier radicalement. Sous peine de rendre impossible tout changement. Tout vrai changement.

(1) http://www.lalibre.be/actu/international/voici-pourquoi-l-italie-a-dit-non-a-matteo-renzi-584580f0cd7003fc4011023f
(2) (re)lire sur ce blog "Clownocratie", 11 mars 2013.
(3) revoir l'émission "28 minutes" d'Arte de ce lundi 5.

lundi 11 mars 2013

Clownocratie

Qu'est-ce que la démocratie? Elle semble insaisissable. Ceux qui l'appellent de leurs voeux ne savent comment la gérer. Beppe Grillo, qui a connu aux dernières élections italiennes le succès que l'on sait, estime que son parti doit diriger le pays. Mais il menace: il quittera la politique (en laquelle il vient juste d'arriver) si les élus de son parti s'associent avec la gauche ou avec la droite. On voit par là que de fervents défenseurs de la démocratie en ont une curieuse conception. Ils entendent occuper seuls le pouvoir sans avoir une majorité absolue (1).
Les partis traditionnels italiens - Démocratie chrétienne, Parti Socialiste, Casa della Liberta de Berlusconi - ont fait pendant quelques décennies tout ce qu'ils pouvaient, en termes de malversations, de combinazione, de mépris et de gestion à leur seul profit, pour dégoûter les électeurs de la politique. Le succès de Grillo est ainsi compréhensible. Mais à vouloir jouer les chevaliers blancs et les rénovateurs-de-fond-en-comble, on peut très bien se transformer rapidement en autocrates. Ou - c'est moins grave - en pleutres. La politique, qu'on le veuille ou non, est affaire de compromis et de négociations. Se présenter aux élections, c'est accepter de prendre ses responsabilités. Sans cela, on n'aura jamais été qu'un catalyseur d'écœurement, un capteur de mécontentement. Et donc un accident de plus dans l'histoire d'un pays qui n'en avait pas besoin.
Les électeurs ont évidemment, eux aussi, leur part de responsabilités: peut-on se contenter d'exprimer un vote de mécontentement, en faisant le choix d'un parti sans vrai projet et qui n'assume pas le pouvoir - même limité - qu'on lui donne? Savent-ils seulement ce qu'ils veulent, ces électeurs prêts à se jeter aux pieds du premier populiste qui passe?
"Aujourd’hui, le citoyen s’engage de façon provisoire, ses choix ne sont valables que dans le moment où il les exprime, écrit Pascal Josèphe dans "La société immédiate". Le consentement politique est sans cesse renouvelable, limité au temps présent. Se sentir lié dans la durée par un engagement, par une opinion, c’est déjà renoncer à une part de liberté. (...)  Les notions de « peuple de gauche » ou « de droite », d’appartenance à un « camp » se dissolvent dans le libre choix du citoyen-consommateur. Avec l’hyperindividualisme et le culte de l’immédiat qui caractérisent les sociétés postmodernes, on peut diagnostiquer la fin de la politique telle qu’elle existait jusqu’à présent. Les identités et les projets collectifs, la responsabilité sociale disparaissent au profit d’une revendication généralisée des droits individuels."

(1) entendu dans Matin Première ce 11 mars 2013.




lundi 21 novembre 2011

Dégraissage


Vers midi, il y avait des milliers de personnes pour le marché aux puces organisé ce dimanche brumeux de novembre dans ce village du Pas de Calais. Et des dizaines de milliers d'objets à vendre.
Dans l'après-midi, chacun était rentré se mettre au chaud. Traînaient, ici ou là, quelques pièces abandonnées. Parmi celles-ci, dans le caniveau, une carte de Grèce, vieille, déchirée, miteuse. Au verso, une carte de l'Italie.
On nous dit que ces deux pays vont mal. On en a trouvé la preuve à Bouvigny-Boyeffles.


jeudi 23 juin 2011

Le pouvoir des imbéciles

Culture et populo-nationalisme ne font pas bon ménage. Le second n'aime pas la première. Sauf s'il parvient à l'instrumentaliser. Ce qui n'est pas simple. Alors, il la menace ou lui coupe les vivres.
Il y a quelques mois, Guy Duplat constatait "le divorce entre la culture et la NVA" (1). Il rappelait que "l'écrivain Tom Lanoye et le peintre Luc Tuymans s'en sont pris en termes parfois très vifs aux thèses de Bart De Wever. Luc Tuymans estimant que ce dernier était par certains points encore pire que le Vlaams Belang". Il faut dire que la NVA est plutôt forte en gueule: elle a reproché à Clouseau de chanter "Lieve Belgïe", elle a reproché à Ozark Henry de remercier son public en disant... "merci", elle reproche aux acteurs culturels de ne pas suffisamment soutenir son combat flamand. Les populo-nationalistes aiment une culture aux ordres, incapables de comprendre que ce qui fait la force de la culture est précisément son indépendance. Ou peut-être l'ont-ils trop bien compris... Guy Duplat fait remarquer le paradoxe dans lequel se trouve aujourd'hui la Flandre: "jamais les artistes flamands n'ont été aussi célébrés et aussi peu complexés". Ecrivains, dramaturges, metteurs en scène, cinéastes, plasticiens remportent, loin au-delà des frontières flamandes, un succès dont la Flandre peut être fière. "On ne voit pas ce que la Flandre aurait à gagner à obliger ses artistes à devenir des militants nationalistes", écrit l'éditorialiste de la Libre. "Le populisme, selon lui, consiste ici à s'en prendre au monde culturel taxé d'être trop à gauche et trop élitiste. Des attaques qui, aux Pays-Bas, virent à la kunsthaat, la haine de l'art."
Là, le monde culturel est sous le choc ces derniers jours, nous apprend Guy Duplat dans la Libre de ce 21 juin: la semaine dernière, "le secrétaire d'Etat à la culture (2) a dévoilé sa nouvelle vision de la culture". Vision particulièrement courte et étroite qui passe par une diminution des budgets de 200 millions d'euros, soit 22 % du budget. Si seules quelques grandes institutions internationales sont préservées, les secteurs de l'innovation, de la création, de l'édition, du développement, de l'éducation sont touchés de plein fouet. Le secrétaire d'Etat à la Culture présentera ses plans au Parlement le 26 juin. Ce jour-là, une "marche de la Civilisation" aura lieu à La Haye.
En Italie, la culture est traitée de la même manière, sous les bannières réunies du marché et du populisme. "Le financement des films par les chaînes de télévision dépend plus ou moins directement du pouvoir. C'est Berlusconi ou Berlusconi, résume le producteur Angelo Barbagallo" (3), ancien associé de Nanni Moretti. Et ce sont les comédies qui sont évidemment privilégiées. Le Fonds de création du cinéma et des spectacles vivants est sous la tutelle de Giulio Tremonti, ministre de l'Economie, pour qui "con la cultura non si mangia" (ce n'est pas avec la culture qu'on se nourrit). Mais le producteur Riccardo Tozzi ne désespère pas: "L'Italie est pleine de talents, et le cinéma y a de l'avenir, même si le gouvernement est composé d'imbéciles". Toute la force de la culture est là: dans la résistance aux imbéciles incapables de comprendre en quoi elle nous nourrit.

(1) LLB, 1er mars 2011
(2)VVD, membre du gouvernement minoritaire libéral-chrétien-démocrate, soutenu de l'extérieur par le parti extrémiste de Geert Wilders
(3) Télérama, 11 mai 2011

vendredi 4 février 2011

Vergogna

On n'est jamais si bien servi que par soi-même. Silvio Berlusconi le sait. Il s'aime beaucoup, ça fait plaisir, on voit tant de gens qui manquent de confiance en eux. "Je suis le meilleur président du conseil qu'ait connu l'Italie depuis cent cinquante ans", dit-il. On se réjouit pour lui. Mais on a des doutes. On pense même que ce serait le contraire. D'autres aussi: des magistrats, des journalistes l'attaquent. Mais il est inattaquable, le parlement italien a adopté trente-six lois ad personam pour qu'il en soit ainsi. Le reportage de Maria-Rosa Bobbi et Michael Busse (1) le démontre. Prouve aussi son appartenance avec la sinistre loge P2, ses liens avec la mafia, notamment via Marcello Dell'Utri, son bras droit, et les investissements de la mafia dans Forza Italia, le parti berlusconien.
Le président du conseil répond coup pour coup à chaque attaque; il ne supporte pas la magistrature, la presse. Il les insulte. Le seul pouvoir, c'est lui. Il a interdit tout débat électoral sur la RAI aux dernières élections. Ce pouvoir, il l'exerce en mêlant argent, coups bas, mensonges, kitsch, populisme, suffisance et menaces.

Un Italien imagine ses journées, sa vie avec Berlusconi. Le matin, il quitte son appartement, propriété d'un groupe immobilier qui appartient à Berlusconi. Il se rend à son travail à Mondadori, la société d'édition qui appartient à Berlusconi. Au passage, il achète un journal qui appartient à Berlusconi. Le soir, soit il regarde une chaîne de télé qui appartient à Berlusconi, soit il va au cinéma voir un film produit par une société qui appartient à Berlusconi, dans un complexe qui appartient à Berlusconi, soit encore il va voir un voir un match de foot d'un club milanais qui appartient à Berlusconi. Il a encore une autre possibilité: lire un livre édité par Mondadori, qu'il a acheté dans une librairie qui appartient à Berlusconi. On voit par là qu'on n'échappe pas à qui vous savez. En fait, entre la Tunisie et l'Italie, la différence est faible. Elle tient au nombre de gens qui disent "basta!". Et à la légalité de l'élection. Mais les deux pays appartiennent à une seule personne, ont été vendus, pillés, la corruption est la même. La confusion des intérêts, économiques et politiques, aussi. L'Etat n'est plus que gangrène.

Berlusconi s'est associé - acoquiné serait un verbe plus juste - avec la Ligue du Nord, dont certains membres se plaisent à faire le salut fasciste et à se référer à Mussolini. L'un d'entre eux traite les immigrés d'animaux. Faut-il considérer de la même manière les centaines de milliers d'Italiens qui ont émigré en Belgique, en France, en Argentine, aux Etats-Unis, au Venezuela? "Tous les étrangers, dehors!", dit-il.

Le tout-puissant a ses supporters: "c'est un chef d'entreprise doté d'un grand sens de la communication", admire l'un d'eux. "Un homme riche et puissant, les autres ne pensent qu'à s'enrichir", dit un autre. On voit par là que celui qui possède suscite l'estime, plus que celui aimerait posséder. "Il faut un chef", dit un troisième. Et tant pis si le chef a assis son pouvoir sur une corruption qui a gagné tous les étages de la société italienne.
D'autres Italiens protestent, se battent, dénoncent le personnage. Le "Peuple violet" est né sur internet, il n'est lié à aucun parti. Il s'oppose à la "lobotomisation totale du peuple italien", à son "abrutissement". D'autres expriment leur honte: "il est embarrassant pour un Italien de parler de cette situation avec un non-Italien, dit le patron d'une chaîne de télé numérique condamnée à vivoter, " le sentiment qui domine, c'est la honte". C'est ce que me disait aussi récemment une amie italienne, contente que son travail ne l'amène plus à voyager hors d'Italie pour y représenter un pays dirigé par semblable personnage.
Nanni Moretti fut l'un des plus virulents contre le Cavaliere, mais n'est guère optimiste. A la fin de son film, "Le caïman", il imagine la condamnation de Berlusconi, mais à la sortie du tribunal, le président du Conseil est applaudi par la foule, quand les juges sont agressés. Après lui, le chaos. "L'Italie est un pays du tiers-monde", dit un interlocuteur dans le documentaire.

(1) diffusé sur Arte mardi dernier

lundi 11 janvier 2010

2010, année internationale de la biodiversité

La chasse aux travailleurs africains, clandestins pour la plupart, a eu beaucoup de succès à Rosarno en Calabre. Ils sont tous remontés vers le nord. Ils étaient plus de mille à ramasser les oranges, payés une misère, logés comme des chiens. Quand ils se sont mis en colère, après que certains d'entre eux aient été victimes d'agression, ils se sont fait solidement rosser par les habitants du coin. L'un d'entre eux en parlaient comme de "bêtes sauvages à abattre".
Ils seraient quelque deux millions de travailleurs immigrés en Italie, assurant à eux seuls 10% du P.I.B., sans coûter bien cher. Tout ce qu'on leur demande là-bas, c'est de travailler, de ne pas coûter cher et d'accepter leur sort d'esclaves.
Aujourd'hui, les Dupont-Lajoie calabrais se demandent qui viendra ramasser leurs oranges. Personnellement, je me proposerais bien pour le faire, pour aller les porter aux employeurs, si j'étais sûr que ceux-ci se retrouveront en prison. Mais au pays de Berlusconi, les victimes de la mafia sont les coupables. Le Ministre de l'Intérieur (membre de la Ligue Xénophobe du Nord) estime que "les autorités locales ont été trop tolérantes pendant des années face à l'augmentation de l'immigration clandestine dans la région". Il faut donc s'en prendre aux nègres plutôt qu'aux négriers.
Les sans-papiers peuvent toujours remonter jusqu'en Belgique. A Dinant plus précisément. Là, la caserne a été, provisoirement, adaptée en centre d'accueil d'urgence pour demandeurs d'asile. Mais des voisins s'inquiètent fortement. "Imaginez, disait hier au JT l'une d'entre eux, que ne serait-ce que la moitié d'entre eux soient des méchants!" C'est vrai qu'on y avait pas pensé: si ces "méchants" tombent sur des voisins bêtes et méchants, il risque d'y avoir autant de grabuge qu'à Rosarno.
C'est sûr, comme disait Desproges, les étrangers sont nuls.