Affichage des articles dont le libellé est internet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est internet. Afficher tous les articles

lundi 13 janvier 2020

Le simplisme peut rendre simplet

Les "anti", ceux à qui on ne la fait pas, qui ont tout compris, se retrouvent parfois coincés dans leur opposition et leur méfiance systématiques. Exemple vécu via une connaissance croisée récemment.
A l'extrême droite comme à l'extrême gauche, ils en sont convaincus: la presse est pourrie et les journalistes sont tous des vendus. Il faut s'en méfier comme de la peste. Ils sont les porte-voix de ce maudit "Système". Donc, il faut s'informer via Internet (qui, comme chacun le sait, n'a rien à voir avec le "Système") où on comprend combien les gestionnaires du monde emmènent à grande vitesse l'humanité dans le mur en défendant cet odieux système capitaliste destructeur de biodiversité et de vies.
Mais voilà que la presse nous appelle tant et plus à changer de mode de vie pour lutter contre le dérèglement climatique et sauver la planète. Pas un jour sans que des journalistes  ne nous enjoignent de modifier nos comportements dans un secteur ou dans un autre: mobilité, consommation, énergie, habitat, alimentation, etc. Ça cache quelque chose, se disent les" anti". Ils essaient de nous vendre une nouvelle manière de vivre prônée par le Système qui a une capacité d'adaptation sans limite. Il faut s'en méfier. C'est donc que le dérèglement climatique n'est pas la réalité qu'on essaie de nous vendre. Après tout, la planète a connu tant de changements climatiques dans son histoire. Cette phase n'en est qu'une de plus. Restons calmes et attendons. Mais n'obéissons pas aux injonctions du Système.
Que voit-on par là? Que le délire rend schizophrène.

dimanche 29 décembre 2019

Restons stupides (et arriérés)

On n'arrête décidément pas le progrès. Voilà la 5G qui s'amène. C'est qu'elle nous sera bien utile pour visionner n'importe où sur la planète tant de vidéos qui nous sont indispensables et pour connecter nos maisons, nos voitures, nos frigos, nos brosses à dents, nos autoroutes et jusqu'aux couches de nos bébés. Bref, grâce à la cinquième génération, nous allons enfin devenir intelligents. Il était temps.
Tous les objets de la vie quotidienne seront équipés de puces électroniques et d'antennes qui les connecteront ainsi, sans fil, à Internet.
"Ce que la plupart des gens ignorent, écrivait il y a deux ans un regroupement de scientifiques (1), c'est que cette nouvelle réalité entraînera aussi un changement environnemental sans précédent à l'échelle planétaire. Il est impossible d'imaginer la densité prévue des émetteurs de radiofréquence. Outre les millions de stations de base terrestres 5G qui seront installées et les 20.000 nouveaux satellites qui seront lancés dans l'espace, 200 milliards d'objets émetteurs, selon nos estimations, feront partie de l'internet des objets d'ici 2020, et un billion d'objets quelques années plus tard."
Des chiffres qui pourraient nous faire perdre la tête (rappelons qu'un billion est un million de millions), mais cette connection permanente et universelle nous évitera de tomber en panne de dentifrice et de couches culottes. Eviter le manque est à ce prix.
"Si les plans de l'industrie des télécommunications pour la 5G se concrétisent, disent encore les scientifiques, pas un être humain, pas un oiseau, pas un insecte et pas un brin d'herbe sur terre, quel que soit le lieu de la planète où il se trouve, ne pourra se soustraire à une exposition, 24 heures sur 24 et 365 jours par an, à des niveaux de rayonnement de radiofréquence qui sont des dizaines voire des centaines de fois supérieurs à ceux que l'on connaît aujourd'hui. Toutes les issues de secours seront barrées. Ces plans pour la 5G risquent d'avoir des effets graves et irréversibles sur les êtres humains et de causer des dommages permanents à tous les écosystèmes terrestres."
A commencer par l'écosystème humain: infertilité, déficiences cognitives, lésions de l'ADN, cancers, troubles neurologiques, stress oxydant, obésité et diabète sont quelques-uns des effets secondaires que pourrait générer la 5G. Mais mieux vaut être intelligent et malade que bête et en bonne santé.
Le convoi de soixante satellites lancés dans l'espace par Elon Musk et photographiés la nuit de Noël  notamment au-dessus des Pays-Bas n'est qu'un train miniature à côté des milliers de satellites que la 5G enverra dans l'espace pour nous rendre plus malins.
La Terre et ses mers débordent de nos déchets. L'espace a l'immense avantage de n'avoir aucune limite. Comme la prétention et la bêtise humaines.

(1) https://static1.squarespace.com/static/5b8dbc1b7c9327d89d9428a4/t/5dbf713cc7aa2f31f1f0dcc0/1572827456350/Appel_international_demandant_l%27arrêt_du_déploiement_de_la_5G_+sur_Terre_et_dans_l%27espace.pdf

A lire: Fabrice Nicolino, "La 5G en plein dans la tronche", Charlie Hebdo, 11.12.2019.

samedi 8 septembre 2018

L'homme est un rat pour l'homme

L'insulte raciste se porte bien. Tout autant que l'insulte homophobe. Ou sexiste. Ou antisémite. Bref, l'insulte est à la mode. Elle s'exprime sur ces réseaux prétendument sociaux aussi bien que dans la rue. En Belgique comme au Brésil, en Allemagne comme en France, en Birmanie, aux Etats-Unis, en Pologne, en Inde, en Hongrie, en Libye, au Qatar ou en Suède. Il ne fait pas bon ne pas être comme les autres. Sachant que l'autre ici n'est pas l'autre là-bas, il convient d'être prudent. Peut-être de rester chez soi. Dans la définition la plus réduite de ce qu'est le chez soi. 
A Chemnitz, en Saxe, des manifestants d'extrême droite défilent dans les rues pour conspuer, et parfois poursuivre, tous ceux qui ont l'air étranger parce que deux demandeurs d'asile auraient tué un Allemand. Ces justiciers d'un autre âge en profitent pour agresser un restaurateur dont le seul tort est visiblement d'être juif (1).
En France, Alice Barbe, fondatrice d'un réseau d'aide aux migrants, est victime d'insultes racistes et sexistes (2).
En Flandre, des jeunes gens, bien sous tous rapports, réunis dans un groupe appelé "Schild en vrienden", multiplient les propos racistes, homophobes et sexistes (3). Ils défendent, nous dit-on, la suprématie blanche menacée par l'immigration. Leur président invite ses membres à se préparer à "aller au combat", à suivre des cours de tir et à obtenir un port d'armes.
Toujours en Belgique mais du côté francophone, Cécile Djunga a craqué face à la tempête de messages racistes et agressifs qu'elle reçoit depuis un an, depuis qu'elle présente la météo à la RTBF. Elle a le grand tort d'avoir la peau noire. Cette Belge reçoit des messages la traitant de "sale négresse" et l'invitant à rentrer dans son pays (4). Ses insulteurs sont mal informés: elle y est dans son pays. Ils devraient sortir de chez eux, ils découvriraient que leurs voisins ne leur ressemblent pas tous.
La journaliste de la RTBF Hadja Labib a reçu ce message: : "avec tes cheveux crollés, retourne sur ton île!". "Quelle île?", s'escaffle-t-elle. Existe-t-il une île pour celles et ceux qui ont les cheveux crollés (5)? Une autre pour ceux qui ont les cheveux filasses? Pour les chauves? Pour les blondes? Pour les grands, les petits, les gros, les maigres?
Que répondre à ces torrents de propos tellemment stupides? Que leurs auteurs devraient quitter leur île. Celle de ceux qui pensent que tout le monde doit être comme eux. Le monde est heureusement plus vaste et divers et on n'a aucune envie de leur ressembler. Qui voudrait être fermé, mesquin, rabougri, si petit? Ces éructeurs se croient supérieurs. Ils ne sont que petits. Ridicules et petits. Qui le leur dira?
Le monde s'ensauvage-t-il? Ou la sauvagerie s'exprime-t-elle aujourd'hui plus qu'hier? Internet et notamment ses réseaux dits sociaux lui servent de caisse de résonance. Sans doute peut-on croire que de tout temps certains ont toujours détesté ceux qui ne leur ressemblent pas. Qui n'ont pas la même couleur de peau, voire la même couleur de cheveux, pas la même origine, la même sexualité, les mêmes idées. On regrette presque le temps des lettres découpées aux ciseaux dans les journaux, méthode de corbeaux évidemment anonymes. Aujourd'hui, un clic suffit pour envoyer à des milliers de personnes des messages qui sentent l'égout, aussi simplistes qu'agressifs et stupides. On pourrait simplement s'en débarrasser d'un autre clic: celui qui les envoie vers la seule destination qu'ils méritent: la poubelle. Mais leur multiplication et leur banalisation inquiètent. 

(1) http://www.lesoir.be/177350/article/2018-09-08/agression-antisemite-en-marge-dune-manifestation-de-lextreme-droite-chemnitz
(2) http://plus.lesoir.be/177058/article/2018-09-06/alice-barbe-insultee-et-menacee-pour-avoir-pris-la-parole-en-faveur-des-migrants
(3) http://www.lesoir.be/176952/article/2018-09-06/racisme-sexisme-et-antisemitisme-au-sein-du-mouvement-flamand-schild-vrienden
(4) http://www.lalibre.be/culture/medias-tele/cecile-djunga-est-a-bout-ca-fait-un-an-que-je-recois-des-messages-racistes-je-n-en-peux-plus-5b902b99cd708f1e165beb2f
http://www.levif.be/actualite/belgique/propos-racistes-contre-cecile-djunga-la-rtbf-entend-faire-respecter-la-loi/article-normal-887563.html
(5) Crollé = frisé (en Belge dans le texte).





vendredi 5 janvier 2018

Propos d'un ringard

L'Education nationale française prévoit d'interdire les téléphones portables dans l'enceinte des écoles. Ne serait-ce pas là une attitude anti-moderne?, demandent certains (1).
Le téléphone portable participe à la déconcentration et à l'enfermement sur soi-même, répliquent d'autres. Les outils de communication n'aident pas toujours à communiquer. Il suffit d'observer tous ces gens seuls ou non, dans la rue, dans les transports en commun, dans les restaurants, au spectacle, qui ont le nez sur leur téléphone portable, coupés de leur monde immédiat (dans tous les sens du terme). Ils communiquent plus avec ceux qui sont ailleurs qu'avec ceux qui sont à côté ou en face d'eux.

Une étude nous apprend que 92% des 12-17 ans ont un téléphone portable. Ce qui est étonnant, c'est de constater que 8% n'en ont pas. Les parents veulent évidemment que leurs enfants soient plus concentrés mais la plupart d'entre eux leur donnent un téléphone portable, d'abord parce que les jeunes eux-mêmes le demandent, mais aussi pour savoir à tout moment où ils sont, comment ils vont, pour pouvoir les contrôler, pour se rassurer.
Un collège de Déols (530 élèves) en Indre a totalement interdit les portables depuis deux ans (2). Lors d'une rencontre inter-collèges, les enseignants s'étaient rendu compte que leurs élèves étaient "complètement insociables", incapables d'aller vers les autres, de jouer avec eux. Lors des récrés, chacun avait les yeux rivés sur son portable, les oreillettes rendant impossibles les conversations. Aujourd'hui, "les élèves se reparlent, constate le principal. Ils se disent et nous disent bonjour. C'est le retour des relations sociales." Un jeune de 13 ans s'en réjouit: n'ayant pas de téléphone, il se sentait bien seul.

Le journaliste français Guy Birenbaum vient de publier son "Petit manuel pour dresser son smartphone" (3). En 2014, il a fait une "dépression 2.0": il avait développé une addiction aux réseaux sociaux. "L'hyper présence sur les réseaux sociaux avec ses likes et ses retweets active le circuit de la dopamine. C'est un shoot. On est dans un processus d'addiction chimique", explique-t-il (4). Il envoyait alors une centaine de commentaires par jour, capable, reconnaît-il aujourd'hui, "d'une arrogance et d'une brutalité extrêmes". Il voit dans ces réseaux le "café du commerce mondial où on se parle derrière des écrans et devant des claviers", "un invraisemblable maelström dans lequel on ne peut être que pour ou contre". Il reconnaît avoir réagi des centaines de fois à des sujets auxquels il n'entendait strictement rien mais qu'il se faisait une obligation de commenter. "Les gens ne réfléchissent plus, ils twittent plus vite qu'ils respirent, ce sont les Lucky Luke de la pensée."
Aujourd'hui sorti de son addiction, Guy Birenbaum invite chacun à couper régulièrement son téléphone portable. Il effectue avec son chien une promenade quotidienne. Sans plus de téléphone que quand il est en vacances.
La direction de l'école de Déols, elle, a installé de nouvelles infrastructures sportives dans la cour de l'école et des bancs pour créer des espaces de rencontre. Et visiblement, ça marche.

Dans son dernier album, Bug, le dessinateur Enki Bilal imagine qu'en 2041 tous les outils numériques se crashent. "Bilal, écrit Télérama, ironise sur la dépendance des humains à la technologie, met en scène des ados suicidaires depuis qu'ils n'ont plus accès à leurs applications préférées, ou des milliardaires en bloquage lévitationnel au-dessus de la plèbe."
Un instant, on imagine ce qui arriverait alors à ce joueur de golf, qui essaie comme il peut d'être président de son pays, twitteur compulsif qui peut se contredire trois fois dans une journée sur le même sujet. Vivement le bug!

(1) Emission "28 minutes", Arte, un soir de décembre.
(2) "Sans portable, la nouvelle vie du collège de Déols", Bertrand Slézak, la Nouvelle République Indre, 14.12.2017.
(3) éditions Mazarine.
(4) Julien Proult, "Guy Birenbaum, ex-homme de réseaux", La Nouvelle République, 9.12.2017.
(5) Laurence Le Saux, "Enki Bilal - Il nous met chaos", Télérama, 13.12.2017.

mercredi 6 septembre 2017

Sur la mauvaise pente

Il y a de nombreuses années, le Chat (de Philippe Geluck), toujours prêt à partager ses connaissances scientifiques, répondait à cette question complexe: "comment savoir si l'on est dans une montée ou dans une descente?". C'est facile, expliquait-il, il suffit de se munir d'un ballon et de le lâcher. S'il part vers le haut, c'est qu'on est dans une montée, vers le bas, dans une descente. 
La même expérience peut s'opérer avec un vélo. Si le vélo avance seul sans que le cycliste ne donne le moindre coup de pédale, c'est que le vélo est dans une descente.
Ce phénomène incroyable semble ignoré de nombre de complotistes qui visiblement (1) n'y ont pas pensé, tant ils sont persuadés avoir découvert la preuve que le vélo de Froome est truqué.
Bien sûr, on peut avoir des doutes autant sur le dopage électrique de nombre de vélos de course que sur le dopage chimique des cyclistes professionnels qui les montent. Autre chose est de diffuser urbi et orbi des conclusions aussi hâtives que stupides à partir d'un vélo et d'un cycliste qui avancent pendant cinq secondes.
On voit par là qu'il peut être utile de quitter de temps à autre son écran pour faire de la marche ou du vélo et ainsi découvrir que le monde est moins plat que notre encéphalogramme. 

Faites notre test (niveau débutants):
sur quelle(s) photo(s) le vélo est-il dans une descente?







(1)

jeudi 8 décembre 2016

Insupportables hyènes

Question: Comment appelle-t-on le gîte de la hyène?
Réponse: Internet.
Après avoir lu sur les sites de la Libre Belgique et du Soir les articles saluant la mémoire  de Jacky Morael, j'ai commis l'erreur de vouloir lire les commentaires des lecteurs. La plupart sont des messages de condoléances, de sympathie, de tristesse. Mais quelques-uns sont cyniques, moqueurs, irrespectueux, grossiers, parfois répugants. Certains commentateurs en disent plus sur leur niveau d'humanité (extrêmement faible) que sur l'objet de l'article.
Signe des temps, ces gens si peu humains ne se cachent plus. Il y a deux, trois ans encore (1), les hyènes utilisaient un pseudonyme pour cracher leur bave. Aujourd'hui, elles affichent leur identité, sans complexe.
Sur l'un des deux sites que j'évoquais, un article évoque les magouillages d'un élu qui se serait fait rembourser ses vacances sous prétexte de congrès. Vrai ou faux, qu'importe, les hyènes n'attendaient que cet os sur lequel elles se jettent en glapissant. "TOUS les élus de TOUS les partis" font pareil", proclame l'une d'elles à qui est étrangère toute notion de nuance.
Les hyènes sont les petits soldats du populisme.

(1) A (re)lire sur ce blog, sur le même sujet, dans les mêmes circonstances (hélas) "Dany Josse et les hyènes", 5 mai 2011.

mardi 6 octobre 2015

La Pravda si je mens

Je l'ai écrit ici plus d'une fois - en particulier suite aux réactions à mon billet "Ma vie (de Belge) en pays grognon (la France)" qu'avait publié rue89 (1) - Internet offre le meilleur et le pire. L'information et la désinformation, le partage et le rejet, l'ouverture et l'abjection. La violence et la bêtise de certains "commentateurs" m'avait choqué. Mais je suis bien conscient que ce que j'ai reçu personnellement n'est rien à côté de ce que d'autres sont amenés à lire quotidiennement.
Le journaliste de Libération Jean Quatremer a été, comme plusieurs de ses collègues, l'objet de quasi appels à lynchage, de la part de la "gauchosphère" et de la "fachosphère" (2). Des victimes parmi tant d'autres de ceux que le philosophe Marcel Gauchet appelle les "twitteux en folie" et les "internautes déchaînés".
"Notre faute?, écrit Jean Quatremer. Ne pas être béat d'admiration devant Syriza (...), montrer une réalité grecque un peu plus complexe que celle que s'imaginent des gens qui plaquent sur un pays qu'ils ne connaissent pas leurs a priori idéologiques". Le grand tort de ces journalistes est en fait de faire leur métier, de donner et rappeler des faits et de les analyser, de contextualiser, de nuancer. Quatremer dénonce une "violence hystérique", une "volonté d'interdire le débat, en opposition frontale avec les valeurs démocratiques". Comme si chacun avait raison sans devoir argumenter, au-delà de tout raisonnement, comme si seules l'émotion et la passion étaient justes, comme s'il n'y avait qu'une vérité: leur conviction. Que vaut l'opinion d'un citoyen lambda (qui le plus souvent reste courageusement anonyme) face aux explications ou aux analyses d'un scientifique, d'un juriste, d'un journaliste, d'un politique, d'un historien? "Tout le monde a le sentiment d'être sur un pied d'égalité, ce qui n'est évidemment pas le cas", estime Jean Quatremer.
Internet favoriserait-il la suffisance, la conviction qu'on est seul à avoir raison et que les autres sont au mieux des ignares ou des cons, au pire des vendus? Marcel Gauchet pense que "l'heure de la revanche du café du commerce a sonné" et dénonce "l'irruption de la culture du ressentiment et de la haine qui fleurit dans l'univers numérique".
Dans le dernier numéro de Charlie Hebdo (3), le journaliste Philippe Lançon (survivant du massacre de Charlie) raconte les suites du débat qu'il a eu sur France Culture avec Florence Aubenas et Alain Finkielkraut à l'invitation de celui-ci. Leur échange qui avait pour pour but de raconter la France fut, dit Philippe Lançon, respectueux, courtois, avec des touches d'humour. "Dans les jours qui ont suivi, écrit-il, nous avons reçu ou lu des réactions, venues par mail ou circulant sur les prétendus réseaux sociaux, stupéfiantes par ce qu'elles révélaient de violence, de manque de nuances et d'équilibre. Les uns traitaient Finkielkraut de réac obtus et identitaire, les autres Florence et/ou moi de bobos ravis de la crèche, voire de communistes. Or rien de cela ne correspondait au ton de l'émission ni aux propos échangés." Philippe Lançon dit qu'il a appelé ces réseaux asociaux, "tant la brutale couardise et le parfum d'anonymat dénonciateur qui s'en dégageait m'ont d'emblée hérissé. Leur fonction ne me semblait pas être de créer du lien, fichue expression, mais de permetre à des esprits solitaires, abandonnés, souvent maladifs, d'exprimer leur rancœur, leur désarroi, leur haine, à propos de tout de n'importe quoi. (...) Je pense aujourd'hui que, loin d'être asociaux, ces réseaux sont en effet horriblement sociaux: ils font la morale et ils ne font que ça. C'est le Jugement dernier sur tout, sur tous, toujours recommencé, toujours jetable, instantané comme le potage, vivant d'être menacé par sa date de péremption."
On se le demande: combien parmi ces imprécateurs sont Charlie? Que retirent-ils des émissions de France Culture, s'ils ne savent qu'aboyer? Quelle capacité ont-ils à écouter, à comprendre? Résumons-nous: l'homme reste un mystère. 

(1)voir sur ce blog "Nausée", 8 janvier 2014.
(2) http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2015/07/22/de-lhysterisation-du-debat-lheure-numerique/
(3) "La France en transe", Charlie Hebdo, 30 septembre 2015.

mercredi 23 septembre 2015

Cachez ce dessin que je ne saurais voir

En ce début d'automne, l'homme s'interroge: comment se portent la bêtise et la haine? Mieux que jamais. Internet les aide à se faire entendre. Les réseaux pseudo-sociaux relaient les indignations, les coups de colère, les appels au meurtre des uns et des autres.
Voilà que Charlie Hebdo se sent obligé d'expliquer ses dessins tant ils ont choqué des âmes sensibles. Certains citoyens, depuis le 7 janvier, s'affirmaient Charlie. Devenus lecteurs, ils ne le sont plus, découvrant, à travers cet hebdo et ses dessins qui nous montrent la réalité par un autre bout de la lorgnette, combien le monde est cruel.
"Tout a commencé, nous dit Riss, directeur de Charlie Hebdo (1), par un dessin de la silhouette échouée du petit Aylan avec sur son dos un cartable, intitulé C'est la rentrée. Attribué à tort à Charlie Hebdo, ce dessin déclencha une première vague de protestations sur ces réseaux que l'on dit sociaux." Puis, poursuit-il, ce fut un dessin dont Riss lui-même est l'auteur: une représentation (pas une caricature) du petit Aylan tel que nous l'a montré cette photo devenu buzz, et derrière lui un panneau publicitaire sur lequel le clown Mc Donald annonce "2 menus enfants pour le prix d'un". Au-dessus du dessin, ces mots: si près du but... "Charlie fut aussitôt inondé de mails injurieux et même de menaces de mort, dit encore Riss, des trucs du genre: Dommage que les frères Kouachi n'aient pas fini le boulot". 
En page 2, c'est Luz qui donne une leçon d'analyse aux analphabètes de l'image: Le dessin satirique expliqué aux cons (et en particulier aux médias). Les mêmes médias qui se sont interpellés les uns les autres, pointant du doigt ceux d'entre eux qui n'avaient pas voulu ou pas osé montrer la photo, hélas depuis tristement célèbre. "Un rédacteur ou un photographe aurait le droit de témoigner de l'atrocité, mais pas un dessinateur?", interroge Luz qui avoue s'être senti jaloux du talent de son confrère: "il avait fait LE dessin, pointant du pinceau cette Europe riche, surconsommatrice, qui aura attendu d'avoir la médiatisation de la mort d'un enfant sur la conscience pour réfléchir enfin au sort des migrants".
Combien parmi les indignés, les Tartuffe scandalisés par le dessin de Riss pensent que les frontières doivent être fermées, que la France, la Belgique, la Hongrie, la Grande-Bretagne, l'Europe "ne peuvent accueillir toute la misère du monde", combien pensent que ce n'est pas leur problème ? (2) Combien prennent le temps de réfléchir avant de s'enflammer et d'aller jusqu'à appeler au meurtre? Oui, la haine se porte bien.
"L'humour noir des dessins de Charlie sur le petit Aylan n'est qu'une mise à distance, explique Riss, une manière d'ironiser sur nos indignations faciles et souvent sélectives." Les trop nombreuses photos, images et dessins de migrants morts diffusées dans la presse et les JT, parfois ad nauseam, ne nous ont pas ébranlés. Jusqu'à une image aussitôt sacralisée. "Mais ces cadavres avaient un défaut, dit Riss: c'étaient ceux de migrants africains, noirs et adultes", pas celle d'un enfant.  
Il nous apprend aussi qu'une association anglaise envisage de déposer plainte pour incitation à la haine raciale pour un autre de ses dessins: intitulé La preuve que l'Europe est chrétienne, il montre Jésus marchant sur l'eau (les chrétiens marchent sur les eaux) à côté d'un enfant qui se noie (les enfants musulmans coulent). Visiblement, le premier degré et les références à l'Europe chrétienne échappent aux membres de cette association. Oui, la bêtise se porte bien. 

(1) La peine de mort participative, Charlie Hebdo, 23 septembre 2015.
(2) Magnifique (?) dessin de Luz en une de Charlie cette semaine: Le Front national peut-il haïr toute la misère du monde? Et cette réponse de la présidente aux dents longues: chiche!

mercredi 8 janvier 2014

Nausée

Un pavé (belge) dans la mare (française). Voilà ce qu'était ce billet d'humeur qu'a bien voulu publier rue89. Je l'ai repris dans la figure. Certains diront sans doute que je l'ai bien cherché. 
Intitulé "Ma vie (de Belge) en pays grognon (la France)", je l'avais écrit encouragé par quelques amis belges, effarés comme moi de l'ambiance qui règne en France ces derniers temps. Je peux me réjouir qu'il ait été lu par quelques dizaines de milliers de personnes et commenté par près de trois cents d'entre eux.
Des commentaires sont argumentés, ils me soutiennent ou s'opposent à ma vision des choses, mais expliquent leurs points de vue. C'est ce qu'on peut attendre d'un forum de discussion. D'autres sont assez abscons, on a l'impression que leur auteur se comprend lui-même sans chercher à se faire comprendre. D'autres contributions ne contribuent à rien d'autre qu'à faire savoir que leurs auteurs n'ont rien à dire, mais tiennent à être présents dans la discussion.
Le problème, c'est non seulement de lire cette masse de commentaires et de comprendre ce que veulent dire certains intervenants et à qui ils s'adressent, mais c'est surtout la virulence de certains "commentarteurs". Ce sont des commentaires qui ne le sont pas, des messages assassins, des exécutions sommaires. On est dans le rejet brutal, dans l'invective, dans l'insulte, dans le racisme même. Pourquoi faut-il exprimer tant d'agressivité pour dire que non, vraiment non, on n'est pas grincheux?
Dans mon billet, je n'attaque personne nommément. Mais moi, en revanche, que ce soit sur mon blog ou sur rue89, j'en prends personnellement plein la figure.
J'ai pris le temps de rédiger ce billet ("Ma vie etc."), de solliciter l'avis de proches, de le nourrir, de le nuancer. Et dès qu'il est publié, bardaf, c'est l'embardée, c'est l'assaut, c'est l'hallali. De l'autre côté de l'écran, des locuteurs (à ne pas confondre avec interlocuteurs) tirent leurs salves sans prendre le temps d'arriver au bout de leur réflexion (s'il y en a une).
On est loin d'une expression assertive, d'une capacité à dire les choses clairement, fermement s'il le faut, mais en respectant ses interlocuteurs. On n'est plus dans la communication, on est dans la boxe.
Tous ces commentaires me viennent de parfaits inconnus, tous masqués par un pseudonyme. J'ai l'impression de croiser des gens en burqa qui savent qui je suis, m'identifient, sans que je ne sache rien d'eux. La relation est pervertie, elle est malsaine.

Parlementaire, journaliste, présentateur télé, j'ai reçu parfois des lettres d'insulte et, plus rarement, des menaces.  C'était, à l'époque, des courriers papier, toujours anonymes. Chaque fois, c'est difficile à vivre, mais ils furent très peu nombreux.
Avec Internet, on a changé d'échelle. Les forums ne sont plus seulement des espaces de rencontre, mais aussi des rings où tous les coups semblent permis, et arrivent en rafales via quelques mots à peine réfléchis. Je l'ai écrit souvent sur ce blog: l'anonymat que permet Internet normalise la parole "déchaînée". On confond liberté d'expression et liberté d'agression. La pensée régresse au profit d'une parole vomie.
Aucun site, visiblement, n'est épargné. On pouvait espérer qu'un site d'information de gauche, participatif, comme rue89 aurait un public plus policé, plus assertif. Il n'en est hélas rien et je ne suis pas le premier à le constater (1). Je n'ose imaginer ce qui s'écrit sur le site de Minute.
Un "commentateur" de mon blog m'a, un jour, demandé, de quelle maladie mentale je souffrais pour ne pas supporter l'anonymat. Qui est le malade? Celui qui s'exprime à visage découvert ou celui qui ne peut parler que masqué?
En Belgique, le groupe de presse Roularta a décidé, en octobre 2012, d'obliger ses interlocuteurs à s'identifier par leur vrai nom sur ses forums en ligne. Résultat immédiat: une perte de la moitié des réactions aux articles, mais "des réactions plus intéressantes et de bien meilleure qualité", selon le rédacteur en chef adjoint de la rédaction web de Roularta (1).

Internet peut être et est un formidable outil de communication et de mobilisation. C'est aussi un inquiétant vecteur d'agressivité, de populisme et de lâcheté.
Je sais faire la part des choses et constater que, par rapport aux dizaines de milliers de lecteurs de mon billet et aux quelques centaines de commentaires, les attaques violentes dont j'ai été l'objet sont peu nombreuses. Mais elles le sont trop en même temps et leur brutalité est difficile à  vivre.
Sincèrement désolé pour les commentateurs respectueux et intéressants qui se sont manifestés, je me refuse à jeter encore un œil sur les commentaires à mon billet. Une question de protection et d'équilibre personnel.
La contribution qui fut la mienne aura été la première et la dernière sur un autre site que mon blog où je sais me protéger.

En guise de conclusion qui n'a rien à voir (quoique...), cette jolie phrase d'une boulangère entendue hier sur le JT de France3, Région Centre: "on a le printemps à 500 mètres de chez nous". Elle est boulangère à Bourges.

(1) Sur ce blog: "Vomir, dit-elle", 18 mars 2013.
Et puis aussi:
- "Le grand complot", 10 mai 2011.
- "L'anonymat d'Internet", 29 avril 2008.
- "Les roquets d'Internet", 5 janvier 2008.


lundi 18 mars 2013

Vomir, dit-elle

Internet est un immense Café du Commerce. Sur les forums des sites d'information, sur les blogs, dans les chats, tout le monde a son mot à dire. Mais c'est le Café du Commerce un jour de carnaval. La toute grande majorité des personnes qui s'y expriment le font masquées. Et cet anonymat ne sert pas le débat. Les propos, parce qu'ils sont anonymes sans doute, sont le plus souvent assez insignifiants, renforcent les lieux communs et les clichés, ne sont pas argumentés. Quand ils ne sont pas agressifs ou grossiers. Internet sert de caisse de résonance aux grincheux, aux râleurs et à ceux qui ont tout compris mieux que les autres. Tous courageusement anonymes. Il y a bien longtemps que j'ai cessé de lire, par exemple, les commentaires postés à la suite des articles du Soir sur son site, tant ils sont le plus souvent affligeants de vacuité. Voire, osons le mot, d'imbécilité. Les lire ne serait que perte de temps et désespérance par rapport à l'humanité. Heureusement, pourrait-on dire, on ne trouve là que "le moins pire". Le pire a été effacé.
Pour éviter les dérives diffamatoires, haineuses, racistes, antisémites, xénophobes, pédophiles (et on oublie ou ignore sûrement), de nombreux sites d'information ont confié la régulation de leurs commentaires à des sociétés qui en ont fait leur boulot: nettoyer les écuries d'Augias, c'est-à-dire évacuer des forums les propos orduriers. Un travail de tout instant, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. "Les internautes arrivent à être idiots sur à peu près n'importe quel sujet", estime une modératrice de la société Concileo (1). Elle constate que les intervenants ne se lisent pas entre eux, qu'on n'est pas dans le débat avec ce qu'il implique d'échanges d'arguments. On est dans l'attaque frontale, dans la virulence, dans le débordement. La boue submergerait Internet sans l'intervention des régulateurs. Mais à quel prix? Les modérateurs souffrent d'une maladie professionnelle: la déprime face à la bêtise et la méchanceté quotidiennement exprimées. Ils en meurent parfois: "en Norvège, un modérateur s'est fait tuer", rappelle l'un d'eux (1). 

L'heure est à l'excès, les vannes sont largement ouvertes, tout est permis. Insultons-nous, Folleville!  L'homme (ou la femme) peut se lâcher, il ou elle a le droit d'avoir raison, contre la terre entière. "Je suis atterrée par le déferlement de haine à l'encontre des personnalités publiques sur les réseaux sociaux, et j'en ai moi-même fait les frais", écrit Lou Doillon (2). "Désormais, tout le monde peut zapper, liker, déliker, vomir et condamner à mort n'importe qui avec son smartphone."

Le site Rue89(.com) doit avoir des lecteurs polis, civils, courtois, se dit-on. On se trompe. Le site a toujours refusé de sous-traiter la régulation des commentaires qui lui sont adressés. Ses journalistes les gèrent eux-mêmes. Mais ces derniers temps, des lecteurs se laissent aller à l'insulte et la considèrent normale. "Nous avons publié (note: c'était en août 2012) un témoignage qui nous a semblé intéressant: une catholique y défendait la doctrine de l'église sur les questions sexuelles. Nous savions bien sûr que le débat qui suivrait serait vif, ce qui n'était pas pour nous déplaire (...). Des commentateurs se sont aussitôt livrés à une rafale d'insultes et d'invectives contre cette contributrice. Nous avons averti ces riverains, dépublié ces commentaires discourtois. Les insultes se poursuivant, nous avons bloqué quelques comptes. Depuis cet épisode, quelques riverains contestent la règle du jeu: ils considèrent comme faisant partie du débat normal les attaques personnelles, les agressions, voire les insultes envers d'autres commentateurs ou envers les auteurs de nos articles, tribunes ou témoignages. Nous ne les suivrons pas dans cette voie. (3)"
On voit par là que l'anonymat favorise la haine et la bêtise.
La preuve a contrario: le groupe Roularta (Le Vif, Trends-Tendances, Knack)  a modifié, depuis octobre 2012, la procédure d'identification pour ses forums en ligne. Désormais, plus question de pseudo. "Les réactions des internautes sont signées de leur nom afin d'optimiser la qualité générale du site internet" (4). 
Et ça marche: "nous avons perdu la moitié des réactions sur les articles", affirme Vincent Genot, rédacteur en chef adjoint des rédactions web, "mais celles-ci sont nettement plus intéressantes et de bien meilleure qualité. On ne peut pas pour autant affirmer avoir atteint un niveau idéal, il faut affiner le système. (...) Nous sommes donc ravis de ces résultats."

Le "moi je" s'exprime donc différemment quand il est identifié. Il peut plus difficilement être un "délinquant relationnel", comme le qualifie Michel Onfray (5). Il est plus humain. "L'être humain respectueux d'autrui, civil et sociable, s'oblige à ne pas gêner, à ne pas déranger ni à empiéter sur la liberté des autre", écrit Valérie Colin (5) qui cite le psychothérapeute Didier Pleux: "L'homme s'empêche de moins en moins. Il redevient ce mammifère étranger à ses pairs, tourné uniquement vers la satisfaction de ses besoins - manger, procréer, défendre ou attaquer." Si nous naissons tous égoïstes, il nous appartient d'humaniser nos existences, dit encore V. Colin. 

En fait, l'internaute anonyme ressemble beaucoup à l'automobiliste protégé par sa voiture: un chauffard qui adore se moquer des règles. Et écraser les autres. 

(1) cité(e) dans "Les sentinelles du net", Erwan Desplanques, Télérama, 28 novembre 2012.
(2) Télérama, 2 février 2013.
(3) rue89.com, "Rue89 et la rude tâche de la modération des commentaires", 20 novembre 2012.
(4) Journalistes (mensuel de l'Association des Journalistes professionnels de Belgique francophone, novembre 2012.
(5) "Je méprise, donc je suis", Le Vif, 28 septembre 2012.

Lire ou relire sur ce blog
"L'anonymat d'internet", 29 avril 2008
et "Les roquets d'internet", 5 janvier 2008.

jeudi 26 janvier 2012

Vox populi

On devrait supprimer les bureaux de vote. Arrêter de perdre son temps à faire la file à leur entrée. On pourrait faire la grasse matinée le dimanche matin. On voterait par Internet. J'aime ou je n'aime pas, indiquerait-on face aux noms des candidats. On tiendrait compte pour cela de leurs avis à nos propositions. Pourquoi leur parti et eux perdent-ils leur temps à réfléchir à un programme, alors que l'ensemble des citoyens a des idées? Et qu'elles sont si intéressantes.
Le site propx.fr recueille les propositions des citoyens. Elles tombent à tout instant. On oserait même dire qu'elles s'accumulent. Ce jeudi à 21h, elles étaient déjà 10.858. Les candidats à l'élection présidentielle française ont l'occasion d'y réagir. Ces réactions sont calibrées: ils ont le choix entre "trop compliqué, trop cher", "intéressant, je vais y réfléchir", "ne comptez pas sur moi", "excellent, je vais le faire" ou encore "lol". Ils ne doivent pas encombrer le site avec leurs commentaires. Le site n'aime pas les nuances, pas plus que l'argumentation. Il déteste le débat de fond, privilégie les positions tranchées. Il aime la brièveté et la réactivité. Elles sont de son époque.
Les propositions des internautes vont dans tous les sens. On y trouve tout et - évidemment - son contraire. Il faut taxer moins. Il faut taxer plus. Il faut donner la priorité aux Français. Il faut accorder plus de place aux étrangers. On y trouve des idées sensées: soutenir l'agriculture bio, mieux intégrer les handicapés, mener de la prévention en matière de santé, plafonner les revenus des élus cumulards, désengorger les prisons par des peines alternatives, investir plus dans l'éducation et moins dans l'armée.
Mais on y est aussi branché en permanence sur le Café du Commerce. Il faut "virer un maximum de bureaucrates des hôpitaux", dit un citoyen. Un autre estime qu'il faut "pousser les jeune ayant des capacitée a reussir et les motiver car si certain sont turbulan c'est parcequ'il s'ennuie en cour, donc demotiver" (sic). "Napoléon" a une proposition originale: "changer de président!!!".
On rencontre parfois quelques difficultés à comprendre où se situe la proposition. "Moins il y aura de Sécu, plus nombreux seront les lits d'hôpitaux et meilleurs seront les soins médicaux", estime un citoyen qui gagnerait à se faire comprendre. Tout comme celui qui affirme que "dans une démocatie le président est représantent et non dirigeant telle les écrits dans les dictionnaires" (re-sic). On en reste sans voix. On est content de ne pas être candidat.
On voit par là que la démocatie reste un exercice difficile. On ne sait comment faire la part de choses entre bloggeurs et blagueurs. Involontaires parfois.

lire "Chouette, cochez!" (rubrique "Le meilleur et le pire du Web", Télérama, 11 janvier 2012

jeudi 18 juin 2009

Les humains se cachent pour écrire

Que fait l'homme du 21e siècle? Il se cache. Derrière un pseudonyme. Il n'a plus de nom. L'homme du 21e siècle est un alias. Il s'appelle désormais Quidam, Max, Martini ou Tarzan. Existe-t-il encore? Sait-il s'il est encore réel? Dieu seul le sait (s'il a l'adsl).
L'homme du 21e siècle s'exprime partout. Et sur tout et n'importe quoi. Il se répand sur la toile et dans les journaux, il s'emporte, il crache, il ricane. Il pérore et plastronne, il s'écoute parler. Il fait feu de tout bois. Il n'a pas grand chose à dire, mais tient à s'exprimer.
L'homme du 21e siècle a le clavier facile et la langue plate.

Et c'est ainsi qu'Alexandre est grand.

Comprenne qui pourra(t).

samedi 5 janvier 2008

Les roquets d'Internet

S’il y a bien un truc qui m’énerve sur le net et les blogs, ce sont les pseudos, les « courageux anonymes », ces gens qui ont un avis sur tout et sur rien, mais n’ont pas le courage de signer de leur nom. Ils ont toujours tout compris mieux et plus vite que les autres et ça les rend agressifs qu’on ne pense pas comme eux. Ils voyagent sur les blogs qui leur passent sous le clavier pour le faire savoir. Ils sont capables de s’exprimer trois fois, dix fois sur le même sujet. On a parfois l’impression d’entendre des chiens japper ou des corbeaux croasser.
Quand le Soir a annoncé sur son site l’assassinat de Bénazir Bhutto, il s’est tout de suite trouvé un courageux anonyme pour reprocher au Soir d’annoncer l’info une heure après Libé. Et un autre pour dire que Mme Bhutto l’avait bien cherché et qu’il n’y avait pas de quoi en faire toute une histoire.
L’annulation du Paris-Dakar provoque, toujours sur le site du Soir (mais j’imagine que c’est pareil sur bien d’autres), un tsunami de bêtises édifiantes. C’est sidérant ! Quel est l’intérêt de ces espaces de parole ? C’est pire que le dernier des cafés du Commerce avant la fermeture au milieu de la nuit. Tous ces gens sont-ils saoûls pour tenir de tels propos? Saoûls d'eux-mêmes sans doute...
La démocratie du web est un leurre. Aujourd’hui, le premier imbécile venu prend la plume pour (tenter de) faire entendre ses opinions, en fait, en général, ce qui lui passe par la tête à l'instant même. Le problème, bien souvent, c’est qu’il ne s’agit pas ici de communication. Le courageux anonyme vomit ce qu’il a à dire, dans son jargon mal torché, sans se soucier de savoir s’il est compris. Et le plus souvent, effectivement, il ne l'est pas. Quantité de textes sont écrits dans un français très approximatif, sans souci de l'orthographe ni de la ponctuation. Je ne commnique pas, j'éructe!
Jean-Louis Murat a une réputation de misanthrope. Voilà sans doute pourquoi je l'apprécie. Cette réputation est justifiée et expliquée :
« Je déteste la démocratie d’Internet. Je faisais une émission de radio en France, il y avait un message d’insulte qui arrivait toutes les trois secondes, signé Jojo, signé Bébert… A chaque fois, ça me fait penser à 1942, ils envoient des messages comme ils envoyaient des messages de dénonciation à la Kommandantur. Il y a une goinfrerie d’internautes hypercapitaliste qui fait fondre les glaces au Pôle Nord. Je ne supporte pas cette goinfrerie des internautes qui, au nom de la liberté, se goinfrent. Et la goinfrerie, c’est ce qui nous tue. Je déteste l’autosatisfaction de l’homme libre occidental qui me paraît être une salope égoïste. Dans ce sens-là, je suis bien Baudelairien : pour lui, le progrès c’était le paganisme des imbéciles. » (Jean-Louis Murat, Rif-Raf, novembre 2007)
Comme en écho, Sean Penn dit: "J'aime l'humanité, mais j'ai un problème avec l'humain." (Le Vif/L'Express, 04.01.2008).
Ceci dit, Internet reste un outil extraodinaire d'ouverture sur le monde, de mise en lien, de dialogue, d'échanges. Mais, pour cela, il faut avoir l'envie de se parler...
Vous l'avez compris, vos réactions et réflexions sont les bienvenues, signées de votre nom…

(A propos, ne passez pas à côté du dernier Jean-Louis Murat, remarquable: "Charles et Léo - Les fleurs du mal" (textes de Baudelaire, musiques de Ferré, arrangements et interprétation de Murat)