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dimanche 22 septembre 2024

Triste gauche

Au départ, il y a eu le caprice et la bêtise de cet enfant gâté de président qui a cassé son jouet en prononçant la dissolution de l'Assemblée nationale avec tous les risques que cette décision comportait.
A l'arrivée, il y a un gouvernement plus à droite avec notamment un Retailleau, incarnation de la droite catholique conservatrice, au Ministère de l'Intérieur. Une très mauvais nouvelle pour les migrants. La gauche s'en étrangle. Mais la gauche se soucie plus de sa pureté que du sort des migrants. Ses cris d'orfraie résonnent dans le vide de sa stratégie. Si tant est qu'il y en ait une. Si elle avait eu un peu de courage, un ou une des siens aurait pu occuper le Ministère de l'Intérieur et mener une autre politique d'accueil. Mais pour cela, il eût fallu discuter, négocier, composer, ce que cette gauche refuse de faire. A vouloir rester totalement à gauche, elle favorise une politique de droite. Pour qui roule-t-elle ? Pour elle-même. Pas pour celles et ceux qu'elle prétend défendre. Elle s'est rendue inaudible.

mardi 19 septembre 2023

Le cul-de-sac du nationalisme

Les nationalistes n'aiment pas l'Union européenne. Sauf quand ils ont besoin d'elle. C'est-à-dire très souvent.
La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, s'est fait élire sur un programme anti-migrants et anti-Union européenne. Avec elle, femme de poigne, l'Italie n'accueillerait plus de migrants. C'est raté. Ces derniers jours, ils sont arrivés par milliers, de Tunisie, sur l'île de Lampedusa. Meloni appelle l'UE au secours et demande que les différents pays qui la composent se répartissent les migrants. 
Le gouvernement italien a, en juin dernier, marqué son accord à un nouveau pacte qui devrait permettre de mieux répartir les réfugiés au sein de l'Union européenne. Le pays qui est en première ligne par rapport aux arrivées serait stupide de ne pas compter sur la solidarité européenne. Le nationalisme montre vite ses limites. "Les États membres devraient accueillir un certain nombre de demandeurs arrivés dans un pays de l’UE soumis à une pression migratoire. Ou à défaut d’apporter une contribution financière équivalente à 20 000 euros par réfugié non relocalisé", rappelle le HuffPost (1). Mais deux pays rejettent cet accord : la Hongrie et la Pologne. A leur tête, des nationalistes comme l'est Giorgia Meloni. Ses amis osnt-ils toujours ses amis ? On voit par là qu'il est impossible de s'entendre entre nationalistes. Par définition, chacun ne voit que son intérêt et s'enferme derrière ses frontières. Soudain, les nationalistes ne reconnaissent plus leurs alliés.
En France, le parti de la fille à papa avait vivement applaudi la victoire de Fratelli d'Italia aux élections italiennes il y a un an. Aujourd'hui, on sent la Le Pen gênée, elle prend ses distances avec sa chère amie qui vient de démontrer que les discours fermes de l'extrême droite ne sont que des mots face à une réalité qui impose des solutions solidaires. Mais la solidarité est une valeur étrangère à l'extrême droite.
Reconnaître qu'on a besoin des autres est une forme d'intelligence. Le nier est de la prétention imbécile. Le Pen, Zemmour et leurs cliques respectives continuent à soutenir qu'avec eux ça n'arriverait pas,  qu'il n'y a qu'à... Yaka fermer les frontières, yaka empêcher les migrants d'entrer, yaka les expulser. 
Le problème est nettement plus complexe que les déclarations à l'emporte-pièce du matamore Zemmour qui annonce qu'avec lui pas un seul migrant de Lampedusa n'entrerait en France.
"Soyons clairs, disait hier l'éditorialiste Pierre Haski  sur France Inter, personne n’a la solution miracle, surtout pas ceux qui font des déclarations martiales. Giorgia Meloni en fait la cruelle expérience. Elle était en Tunisie récemment pour signer un accord sous-traitant, de fait, la gestion des flux migratoires à un pays de départ. Mais tous les départs de ces derniers jours viennent de Tunisie. Entre instrumentalisation politique, volontarisme creux et fausses bonnes solutions, la question migratoire est depuis des décennies un sujet explosif récurrent. Au moins, l’Europe se doit-elle d’être fidèle aux « valeurs » qu’elle proclame dans ses discours. En se rappelant que, contrairement à une idée reçue, la majorité des réfugiés ne sont pas en Europe, mais en Afrique, au Moyen Orient ou en Asie."

P.S. : Le Ministre français de l'Intérieur, Gérald Darmanin (qui envoie régulièrement des messages vers la droite), annonce que la France n'accueillera pas de migrants venant de Lampedusa, mais seulement les demandeurs d'asile (comme l'y obligent les règles internationales). Comment peut-il douter qu'ils ne soient pas tous demandeurs d'asile ?

(1) https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/la-crise-des-migrants-a-lampedusa-donne-des-maux-de-tete-a-zemmour-le-pen-et-l-extreme-droite-francaise_223277.html

vendredi 26 novembre 2021

Ce vieil idéal oublié

Avant tout débat entre candidats à l'élection présidentielle, il faudrait leur faire lire les quelque 800 pages des trois tomes du récit graphique "L'Odyssée d'Hakim" (1). Un témoignage - qui doit être semblable à  des centaines de milliers d'autres - de ce qui pousse des hommes et des femmes à rompre, contre leur gré, leurs racines, à fuir leur quotidien pour tenter de trouver un pays d'accueil qui leur permettrait, à eux et à leurs proches, de se construire un avenir moins effrayant que ce qu'ils vivent. Un témoignage sur le chemin de croix qu'est le chemin de l'exil. S'y mêlent désarroi, faim et soif, froid, rejet, désespoir, escroquerie, danger, mépris, brimades, haine. Et, ici et là, heureusement, entraide et solidarité.
Durant un an et demi, le dessinateur Fabien Toulmé a recueilli régulièrement les souvenirs d'un jeune Syrien qui a fui son pays en guerre pour pouvoir retrouver sa famille accueillie en France. Son épouse et ses beaux-parents ont pu y obtenir le statut de réfugié, mais leur bébé et lui, pour de sombres raisons administratives, n'ont pu les rejoindre que par un périple éprouvant et dangereux via la Jordanie, le Liban, la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Hongrie, l'Autriche, la Suisse et enfin la France. Trois ans de galère durant lesquels il a croisé des gens qui l'ont conseillé, soutenu ou aidé, mais aussi d'autres qui profitent des migrants, leur demandant des prix exorbitants pour une bouteille d'eau, un café, un taxi ou des couches pour bébés. La Hongrie est le pire pays d'Europe, qui parque les migrants comme des bêtes, les maltraite, oubliant qu'en 1956 quatre cent mille Hongrois, fuyant la répression soviétique, ont été accueillis en Europe de l'ouest (2). Parvenant enfin en Autriche, Hakim y est accueilli par des policiers "pleins de compassion". Depuis septembre 2015, la famille est réunie en France où elle a obtenu le statut de réfugié. Elle y vit à l'abri et en sécurité, même si ses fins de mois sont difficiles.

On aimerait entendre les Zemour, les Le Pen et toute cette droite qui se laisse contaminer par ce virus haineux des étrangers réagir à la lecture de cette odyssée et aussi à ces propos d'Ahmad, un autre réfugié syrien qu'Hakim a rencontré en Hongrie: "Et tous ces Européens qui s'imaginent qu'on est des miséreux qui viennent pour gagner de l'argent, prendre leurs emplois. Les miséreux, ils n'ont pas le choix, ils restent en Syrie. Et ils se prennent des bombes sur la tête. J'ai même entendu des hommes politiques dire qu'on était des lâches. Qu'on devrait prendre les armes pour défendre notre pays. Mais pour qui ? Pour les barbares de Daesh ? Ou pour les bouchers qui sont au pouvoir ? Et j'aimerais bien qu'ils me disent quel genre d'arme on doit prendre contre les bombes et les armes chimiques... Je suis sûr que si tout ça se passait dans leur pays, ils seraient les premiers à fuir. Ou pire, à profiter de la situation pour se faire du fric."
On pourrait aussi interroger les candidats à l'élection présidentielle sur la manière dont ils voient la devise fondatrice de la République française, et en particulier la valeur de fraternité, ce "vieil idéal oublié", comme l'écrit David van Reybrouck (3).

En Biélorussie, des réfugiés sont pris en otages par le dictateur Loukachenko qui les a fait venir par avions pour les pousser vers la frontière d'une Pologne qui les rejette. L'Union européenne a pris des sanctions pour tenter d'affaiblir ce régime fort. "Arrêtez les sanctions et je cesserai de vous envoyer des migrants", lui répond Loukanchenko qui n'a pas plus de respect pour les migrants qu'il n'en a pour son propre peuple. Des femmes, des hommes, des enfants sont tombés dans le piège. La Pologne les refoulent, les empêchant de déposer des demandes d'asile. Les voilà un peu plus victimes encore, victimes de situations de guerre et de misère qu'ils fuient en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Ethiopie et victimes d'une guerre diplomatique que se mènent le régime autoritaire de Minsk, avec l'appui de Moscou, et l'Union européenne. 
L'Union européenne se mure. Incapables de se mettre d'accord sur une politique migratoire, ses Etats, pour la plupart, se ferment, certains allant jusqu'à construire murs et barrières. Pour le plus grand plaisir des populistes et des nationalistes, des pays se transforment en forteresses. " Un pays comme le Danemark, pourtant dirigé par les socio-démocrates, a l’une des politiques d’immigration les plus dures du continent", soulignait ce matin Pierre Haski. Sur les billets en euros figurent des ponts. Ils sont rompus. L'industrie du barbelé ne souffre pas de la crise. Et pourtant, l'UE a besoin de cette main d'oeuvre. Les migrations ont toujours existé et les pays en ont besoin d'un point de vue économique, social et culturel, rappelait récemment un philosophe allemand. Un monde sans migration n'a jamais existé, ne pourra jamais exister. 

Pendant ce temps, des migrants se noient par dizaines en Méditerranée ou dans la Manche. La Grande-Bretagne menace de repousser jusqu'aux côtes françaises les migrants qui s'approcheraient des siennes. En les faisant accompagner par des jet-skis ! (5) " La seule conclusion que l’on puisse tirer de ces tragédies à répétition à presque toutes les frontières extérieures de l’Europe, disait Pierre Haski (6), est que nous, la puissante et riche Europe - Royaume Uni compris, une fois n’est pas coutume -, n’avons toujours pas de réponse à cette question. Cela fait pourtant des années qu’elle se pose à l’Europe, des naufragés de Lampedusa en Italie, aux camps de Samos aux allures de prison, en Grèce ; des grillages surélevés de l’enclave espagnole de Ceuta, à l’inhumaine jungle de Calais."
Et de souligner nos contradictions: " Lors de la chute de Kaboul aux mains des talibans, avec les images apocalyptiques de l’aéroport, tout le monde a été d’accord pour aider un maximum d’Afghans à partir. La mobilisation des villes, des associations, des particuliers a permis d’offrir un accueil honorable à des milliers d’Afghans qui avaient pu grimper à bord d’avions. Mais dans le même temps, des Afghans d’autres catégories sociales, venus par d’autres moyens, n’ont pas le même traitement, éternel dilemme". L'éditorialiste de France Inter rappelle qu'à la fin des années 70, "la France accueillait 120.000 boat people d’Indochine, après une mobilisation d’intellectuels de tous bords, de droite comme de gauche (...) Impensable aujourd’hui, avec le débat public délétère autour de cette question, les murs ont poussé, d’abord dans nos têtes." Il cite le politologue bulgare Ivan Krastev qui relevait il y a quelques jours dans le Financial Times, que " l’Europe est impuissante à aider ceux qui veulent la démocratie chez eux, et redoute l’arrivée à sa porte de ces migrants qui rêvent d’Europe. (...) L’Europe est terrorisée de sa propre attractivité. Hier, nous étions inspirés par l’idée que d’autres peuples voudraient vivre comme nous. Aujourd’hui, cette idée nous effraye ". 

(1) Fabien Toulmé, "L'Odyssée d'Hakim", éditions Delcourt / Encrages, 2020 (3 tomes).
(2) (Re)lire sur ce blog: "A la mémoire de Zsuzsanna", 10.10.2016.
(3) David van Reybrouck, "Odes", éd. Actes Sud, 2021, Ode à la fraternité, p. 36.
(4) "Vox Pop", Arte, 21.11.2021.
(5) France Inter, Journal de 13h, 26.11.2021.
(6) France Inter, 26.11.2021, 8h15

jeudi 4 juillet 2019

Tristes sires et réjouissante capitaine

Les schtroumpfs grognons s'imposent un peu partout. Electoralement parlant s'entend. Intellectuellement, c'est autre chose.
La nouvelle ministre-présidente de Flandre, Liesbeth Homans,  a refusé que le drapeau belge figure sur sa photo officielle, considérant qu'il s'agit d'un "chiffon" (1). On a évidemment parfaitement le droit de ne pas aimer les drapeaux. On peut considérer qu'ils sont l'emblême du nationalisme. Mais en traiter un de chiffon, c'est les traiter tous de la sorte. Si le drapeau belge est un chiffon, il n'y a aucune raison que le drapeau flamand n'en soit pas un aussi. Liesbeth Homans a, depuis lors, affirmé qu'il s'agissait d'une blague. L'humour des nationalistes flamands nous échappe. 
Lors de l'installation du Parlement européen nouveau, des députés d'extrême droite ont refusé de se lever pendant la diffusion de l'hymne européen (2). Ils sont aussi fatigants que fatigués. Ceux du Brexit Party ont tourné le dos à l'assemblée. "L'Hymne à la joie" hérissent les schtroumpfs grognons qui n'aiment pas l'Union européenne. Mais ils ne refusent pas les larges indemnités financières que leur offre le Parlement européen. De l'Europe, ils acceptent l'argent, mais pas la joie. Leur cohérence nous échappe.
Résumons-nous: les nationalistes sont aussi tristes et affligeants qu'un frigo vide. Ils n'ont pas plus d'utilité que lui. 

Il est heureusement une femme qui nous réjouit. C'est Carola Rackete, la capitaine du Sea Watch (3). Elle avait recueilli à bord de son bateau quarante migrants en perdition au large de la Libye. Ce que le si délicat Ministre italien de l'Intérieur, Matteo Salvini, avait considéré comme rien de moins qu'un "acte de guerre", interdisant au navire d'accoster en Italie. Après dix-sept jours en mer et soixante heures d'attente face au port de Lampedusa, la jeune capitaine avait décidé de forcer le barrage et d'accoster, ce qui a permis aux demandeurs d'asile de mettre le pied sur le sol italien. L'éructant ministre d'extrême droite, peu soucieux de la séparation des pouvoirs et oubliant  tout à coup ses références chrétiennes auxquelles il se dit si attaché, réclamait de la prison ferme pour elle, la mise sous séquestre de son bateau et une forte amende pour son ONG. Elle a été arrêtée, puis remise en liberté par la juge chargée de l'enquête. Elle reste cependant inculpée. "Si nous ne sommes pas acquittés par les tribunaux, nous le serons par les livres d'histoire", estime-t-elle.
Disons le en quelques mots: les nationalistes et les extrémistes de droite nous font désespérer de l'homme quand les humanitaires nous rendent l'espoir.

Post-scriptum: Triste sire. Vraiment. Et enragé.
https://www.lalibre.be/actu/international/carola-rackete-porte-plainte-pour-diffamation-contre-matteo-salvini-5d1f3a96d8ad5815cb52525a

(1) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/la-nouvelle-ministre-presidente-flamande-liesbeth-homans-n-va-compare-le-drapeau-belge-a-un-chiffon-5d1b3f0b9978e215c73efc4c
(2)  https://www.lalibre.be/actu/international/les-britanniques-du-brexit-party-tournent-le-dos-pendant-l-hymne-europeen-lors-de-la-rentree-du-parlement-video-5d1b22b19978e215c73e6f0a
(3), https://www.huffingtonpost.fr/entry/sea-watch-le-cure-de-lampedusa-campe-sur-son-parvis-pour-reclamer-le-debarquement-des-migrants_fr_5d14b75ee4b09ad014fbadb5?utm_hp_ref=fr-homepage
https://www.lalibre.be/actu/international/le-sea-watch-accoste-a-lampedusa-la-capitaine-arretee-5d16f76fd8ad5815cb483aa0
https://www.lalibre.be/actu/international/la-capitaine-du-sea-watch-a-comparu-devant-un-juge-5d1a08ea9978e215c7341d4e



samedi 30 juin 2018

Tu aimeras ton prochain

Les réfugiés, ils n'en veulent pas. Eux, ils sont populistes, donc ils savent ce qu'aime et n'aime pas le peuple. Et le peuple, disent-ils, n'aime pas les autres. En tout cas pas ceux qui n'ont pas les mêmes racines chrétiennes qu'eux. Donc, c'est simple, il faut fermer les frontières.
En réalité, ils ont principalement bâti leur programme politique simpliste sur ce seul rejet des étrangers. "Ils veulent faire croire à la population que le plus grand problème de notre époque ce sont les réfugiés, et nombre de concitoyens tombent dans le panneau", écrit Stefan Ulrich dans le Süddeutsche Zeitung (1).
Parfois pourtant, la cohabitation se passe sans tension et le climat s'apaise. Ainsi au Luc en Provence, commune de 10.500 habitants gérée par le FN-RN, où l'annonce, voici six mois, de l'arrivée dans un centre d'accueil d'une trentaine de demandeurs d'asile afghans et soudanais avaient suscité une virulente opposition. 0,29% de la population allait faire basculer le bourg dans le chaos. "L'afflux de migrants va poser d'énormes difficultés dans cette ville", pouvait-on lire sur Internet. "Le Luc est un si joli village. Il va être saccagé par cette horde." La mairie Front national avait signé une charte anti-migrants. Le maire prévoyait une "hausse des actes de vols", une "baisse du nombre de touristes" et une "baisse des investissements des entreprises". Il allait jusqu'à affirmer que "leur sexualité pose souvent problème" (2). Six mois plus tard, Le Luc est toujours aussi tranquille, malgré la présence d'une "horde" de trente candidats réfugiés et certains habitants regrettent avoir signé cette pétition. Ils se sont laissés entraîner par leur horde à eux. Une vraie meute aujourd'hui plus tranquille. Le maire reconnaît que "les choses se passent bien", même s'il se dit toujours opposé à l'accueil de migrants. On ne sait rien de sa sexualité. On espère qu'elle ne pose pas problème.
Les fantasmes du maire du Luc correspondent aux "perceptions de l'extranéité" selon l'écrivaine américaine Toni Morrison : "menace, dépravation, inintelligibilité" (3).

Quant aux investissements des entreprises, que le maire se rassure : certaines d'entre elles voient d'un bon œil l'arrivée de migrants. Rians, village du Cher, a plus d'emplois que d'habitants et ses entreprises - une laiterie qui produit crèmes et yaourts, et une chaudronnerie - peinent à recruter. Récemment, la laiterie a engagé un informaticien qu'elle a recruté au Gabon. La Creuse commence à manquer de maçons, alors qu'il s'agit là d'une activité traditionnelle qui fit et fait encore sa réputation. Plus au sud encore, des entreprises sont heureuses de pouvoir compter sur des migrants qu'elles forment pour répondre à leurs besoins de main d'œuvre.

En attendant, malgré les réalités de terrain, bien moins sombres et dramatiques qu'ils le hurlent, les populistes tirent l'Europe vers le bas. L'accord flou issu du dernier sommet européen prévoit de créer dans des pays d'Afrique du Nord des "plates-formes de désembarquement" pour séparer le bon grain de l'ivraie, et sur le sol européen des "centres contrôlés" dans des Etats qui les accepteraient. L'Union européenne compte donc sur des Etats qui lui sont étrangers pour empêcher ceux dont elle ne veut pas d'arriver jusque chez elle. Et pour ceux qui y arriveraient, elle compte sur le volontariat. La France a déjà annoncé qu'elle n'avait "pas vocation à être un pays d'arrivée". Comme l'écrit Hadrien Mathoux dans Marianne (4), "le projet européen d'accueil des migrants est une initiative de volontaires... sans volontaires". La réforme de la convention de Dublin est, elle, reportée aux calendes grecques. Les Etats européens du groupe dit de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) ont marqué leur accord pour financer ces centres avec la contrepartie qu'ils n'accueilleront aucun réfugié.
Par définition, les nationalistes ne voient que leur propre intérêt. La notion même de solidarité (dont ils ont largement bénéficié de la part de l'UE) leur est étrangère. "Les nationalistes n'ont (...) aucun intérêt à ce qu'on trouve une solution juste et raisonnable, parce qu'une Europe en crise les renforce. Et ces nationalistes sont non seulement au pouvoir à Varsovie et à Budapest, mais aussi à Rome, Vienne et Munich. Ils se sont introduits au cœur de l'Europe", écrit Stefan Ulrich.
En acceptant de se transformer en forteresse, l'Europe fait  triompher les populistes. "La moindre des choses, dit encore le journaliste allemand, serait qu'ensuite ils aient la décence de ne plus jamais prétendre défendre l'Occident chrétien. Car Dieu sait que leurs agissements n'ont rien de chrétien."

Sono arrivati che faceva giorno
Uomini e donne all' altiplano
Col passo lento, silenzioso, accorto
Dei seminatori del grano
E hanno cercato quello che non c'era
Fra la discarica e la ferrovia
E hanno cercato quello che non c'era
Dietro i binocoli della polizia
E hanno piegato le mani e gli occhi al vento
Prima di andare via

Fino alla strada e con la notte intorno
Sono arrivati dall' altiplano
Uomini e donne con la sguardo assorto
Dei seminatori del grano
E hanno lasciato quello che non c'era
Alla discarica e alla ferrovia
E hanno lasciato quello che non c'era
Agli occhi liquidi della polizia
E hanno disteso le mani contro il vento
Che li porta via

Gianmaria Testa, Seminatori di grano (album Da questa parte del mare)

(1) 25.6.2018, in le Courrier international, 28.6.2018.
(2) https://www.france.tv/france-2/journal-20h00/537907-edition-du-mercredi-27-juin-2018.html
(3) Toni Morrison, "L'origine des autres", éd. Christian Bourgois, 2018.
(4) https://www.marianne.net/societe/crise-des-migrants-un-accord-boiteux-pour-l-union-europeenne

mardi 23 janvier 2018

Etre humain

Souvent, l'homme est désespérant. Mais il arrive aussi, et heureusement, qu'il soit réjouissant.
Ce fut le cas à Bruxelles dimanche soir, quand 2.500 à 3.000 personnes ont formé une chaîne humaine près de la gare du Nord pour empêcher la police d'arrêter les candidats réfugiés qui squattent le Parc Maximilien. De toute façon, aucun d'eux n'était présent, tous - quelque 500 personnes - ayant été accueillis dans l'après-midi ou la veille déjà par des habitants qui refusent la politique répressive du gouvernement belge à l'égard de celles et ceux qui fuient guerre et misère (1).
Même la police des zones locales de Bruxelles-Capitale et de Bruxelles-Nord avait refusé de participer à cette opération d'interpellations.
Depuis, ce sont les juges d'instruction qui se sont clairement positionnés du côté de l'humanisme, affirmant leur opposition au projet de loi sur les "visites domicilaires" qui permettrait à la police d'entrer chez les personnes qui hébergent des migrants pour ensuite éloigner ceux d'entre eux qui sont en situation dite illégale. Les juges d'instruction refusent d'être mis d'autorité au service de l'Office des Etrangers: "ce projet de loi détruit l'indépendance du juge d'instruction, principe essentiel à toute société démocratique", disent-ils (2). "Les visites domiciliaires: mais comment a-t-on pu imaginer un truc aussi indigne qu'inacceptable?, demande Xavier Diskeuve dans l'Avenir. Ce projet de loi, selon diverses associations, pourrait aboutir à une criminalisation de l'accueil de migrants, sur le modèle français. Le débat à la Chambre a été reporté d'une semaine et sera précédé d'auditions. 
La mobilisation citoyenne à Bruxelles est réjouissante. D'autant que l'indignation vis-à-vis de la politique gouvernementale s'exprime aussi au cœur de la police et de divers organismes officiels dont des membres, scandalisés par les projets répressifs, n'hésitent à communiquer à la plateforme citoyenne des informations sur les opérations programmées.
En France aussi, de nombreux citoyens n'hésitent pas à transgresser une loi contradictoire avec le principe de secours à des personnes en danger ou en détresse.
Se conduire en être humain, simplement humain, n'est-ce pas le premier des droits de l'homme? Et le premier de ses devoirs?

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/parc-maximilien-2500-personnes-forment-une-chaine-humaine-en-soutien-aux-migrants-5a64d31dcd70b09cefc82ae5
http://plus.lesoir.be/135418/article/2018-01-21/parc-maximilien-la-demonstration-de-force-des-hebergeurs
(2) http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/loi-sur-les-visites-domiciliaires-les-juges-d-instruction-refusent-de-devenir-le-bras-arme-de-l-office-des-etrangers-5a65f196cd7083db8bb43051
http://www.lesoir.be/135733/article/2018-01-23/migrants-le-debat-sur-les-tres-controversees-visites-domicile-sera-reporte
http://www.levif.be/actualite/belgique/mouvement-citoyen-un-texte-controverse-a-la-chambre/article-normal-788037.html




mercredi 4 janvier 2017

L'accueil des déracinés

C'est, se plaît-on à y dire, le pays des Droits de l'Homme. Celui pour qui la fraternité est une valeur fondatrice, inscrite dans sa devise. C'est un pays, insistent des élus de droite, aux racines chrétiennes.
C'est dans ce pays qu'un tribunal juge en ce moment-même un agriculteur des Alpes maritimes accusé "d'aide à l'entrée et au séjour de personnes en situation irrégulière". Il a de fait transporté dans sa voiture, hébergé chez lui et conduit à la gare des migrants en souffrance. Et pour cela il risque cinq ans de prison. S'il ne l'avait pas fait, il aurait pu être accusé de non-assistance à personnes en danger.  L'Etat français devrait l'être lui aussi, estime le responsable d'une association qui défend les aidants, constatant que des mineurs, à l'encontre de la loi, ont été réexpédiés jusqu'à douze fois de l'autre côté de la frontière italienne (1).
Que signifie le mot "fraternité"? Suffit-il d'avoir "des racines chrétiennes" pour en comprendre les valeurs? Se souviennent-ils, ces défenseurs des racines chrétiennes, de la parabole du bon Samaritain (2)? Comprennent-ils ce que veut indiquer le fait que Jésus soit né dans une étable, ses parents ayant été rejetés de toutes parts? Se souviennent-ils que Jésus appelait à aimer son prochain comme soi-même (une position intenable, il faut bien en convenir)? Si les racines chrétiennes ne servent qu'à exclure les déracinés, si elles nous amènent à avoir des attitudes contraires à l'humanité, autant les couper. On ne s'en trouvera que mieux.

Post-scriptum: le procureur a requis huit mois de prison avec sursis contre Cédric Herrou. Combien alors contre tous ceux qui laissent les gens à la rue?

(1) France Inter, Journal, 4 janvier 2017, 13h.
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Bon_Samaritain
A lire ou écouter: le billet de Nicole Ferroni, mercredi dernier sur France Inter:
https://www.franceinter.fr/emissions/le-billet-de-nicole-ferroni/le-billet-de-nicole-ferroni-28-decembre-2016

lundi 17 octobre 2016

Ceux qui n'aiment pas les autres

C'est le club des imbéciles malheureux qui sont nés quelque part. C'est leur marque de fabrique. Ils sont comme ça au Front national: ils n'aiment pas les autres. Et ils aimeraient que tout le monde (donc, les autres) partage leurs goûts. Ou plutôt leurs dégoûts. Alors, ils déposent dans les conseils municipaux où ils sont présents un vœu (qu'on appellerait motion en Belgique) intitulé Ma commune sans migrants.
Au Conseil municipal de Châteauroux, les deux élus FN l'ont déposé (1), demandant que "Châteauroux s'engage à s'opposer par tous les moyens légaux à l'installation de centres d'accueil et à l'extension d'un centre de demandeurs d'asile". Ils ont heureusement été les seuls à voter ce vœu indigne qui revient, dans les faits, à vouloir maintenir "la Jungle" de Calais.
On a connu voeux plus positifs et plus enthousiasmants. Plus intelligents aussi. Le maire FN de Hénin-Beaumont, dans le Pas de Calais, a créé une association des maires anti-migrants. Steve Briois semble mal connaître sa commune où vivent des descendants de migrants belges, allemands, algériens, polonais, espagnols et sans doute bien d'autres. Que serait cette commune sans ses migrants? Que signifie fermer sa commune aux migrants, sinon s'opposer à tout apport extérieur et ainsi, lentement mais sûrement, tuer cette commune? Elles sont nombreuses ces régions de France qui se dépeuplent. S'opposer à toute force à l'arrivée de migrants, c'est non seulement nier l'Histoire, c'est aussi s'empêcher tout futur en contribuant à la mort des communes rurales.
C'est aussi refuser la réalité présente: les (ir)responsables du FN regardent-ils, entendent-ils les témoignages des Irakiens, des Syriens, des Erythréens, qui fuient des situations d'une violence sans pareil (2)? Sont-ils incapables de toute compassion? Il faut ne jamais regarder les journaux télévisés, ne jamais lire la presse, avoir le cœur totalement desséché pour tenir de telles positions.
Le maire d'Hayange, en Moselle, s'en prend, lui, à toute personne en détresse, quelle que soit son origine, puisqu'il met fin au prêt d'un local municipal au Secours populaire. L'association est tenue d'en rendre les clés, mais fait de la résistance (3). Le parti qui prétend représenter "le peuple de France" n'aime pas qu'on le secoure.
En attendant, quel que soit le résultat des élections présidentielles et législatives du printemps 2017 en France, le FN les a déjà gagnées. Son venin s'est répandu autour de lui. Le parti qui s'est rebaptisé Les Républicains l'est bien peu, républicain. Il ressemble de plus en plus au FN., hurlant avec les loups contre les candidats réfugiés. Dans l'extrême droite et la droite extrême, on appelle à rejeter des gens qui ne partageraient pas les valeurs françaises. Mais que sont-elles, qu'en restent-ils? La fraternité, n'est-ce pas là un mot à effacer des frontons de trop nombreuses mairies? En tout cas, les aficionados de Sarkosix le Gaulois se révèlent bien incapables de citer les valeurs de la droite. Interviewé par Guillaume Meurice (4), un militant affirme qu'une des valeurs de la droite consiste à lutter contre l'immigration massive. N'est-ce pas là le programme de Marine Le Pen, demande Meurice. C'est un peu ça, répond le militant.

Heureusement, il reste des maires, des associations, des citoyens qui savent faire vivre la valeur humaniste, en accueillant et en venant en aide à ceux qui recherchent tout simplement à vivre en sécurité. Exemple (et exemplaire) parmi d'autres, la petite commune de Peyrelevade en Corrèze accueille depuis un an et demi une soixantaine de réfugiés. Visiblement dans une certaine harmonie (5). Les fantasmes sont vite levés quand population locale et réfugiés se rencontrent, explique un responsable de France Terre d'asile (3).
Il y a aussi ce maire, celui d'Arcueil en région parisienne, qui répond vertement au vœu du F.N.
Tous ces gens nous permettent de continuer à croire en l'Humanité.

Conseil municipal du 29 septembre 2016
lntervention de Daniel Breuiller, maire d’Arcueil, en réponse au vœu du Front National intitulé «  ma ville sans migrants ».
  
"Ce vœu est une insulte à l’histoire de notre pays et de notre commune. Je vais vous rappeler la Constitution de 1793 :
« Tout étranger âgé de 21 ans, qui domicilié en France, y vit de son travail, ou acquiert une propriété ou épouse une française ou adopte un enfant ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin, qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité, est admis à l’exercice des droits des citoyens français. » Voilà plus de deux siècles, la République se définissait ouverte et accueillante. Votre pensée est moyenâgeuse.  

Arcueil a accueilli bien des migrants : Marie Curie par exemple, Antoine Marin dont un prix d’art contemporain porte le nom… Combien de familles venues d’Italie ou d’Espagne fuyant le fascisme, combien de familles juives d’Europe de l’Est dont plusieurs, hélas, livrées par la police de Pétain au régime Nazi.
Des gens célèbres mais aussi des maçons, des carriers, des ouvriers, des instituteurs, des réalisateurs, des commerçants.
Dulcie September, luttant en France contre le régime de l’apartheid jusqu’à son assassinat. Des réfugiés chiliens fuyant Pinochet et même sans doute des réfugiés roumains fuyant la dictature Ceausescu.
 Si nous avions fermé la porte aux migrants, vous ne trouveriez guère de médecins à l’accueil des urgences de l’hôpital, les poubelles ne seraient plus ramassées dans nos rues, votre colistière ne serait peut-être pas à vos côtés ce soir et Picasso n’aurait pas rencontré Julio Gonzalez ici même.
Votre vœu est une honte à propos des réfugiés  alors qu’en ce moment même des enfants meurent sous les bombes à Alep, des familles sont affamées, les opposants politiques assassinés en Syrie, au Soudan ou en Erythrée.  Votre voeu est une honte parce que plus de 11 000 personnes ont péri en Méditerranée au cours des deux dernières années.
Notre ville s’est déclarée prête voilà un an à participer à l’accueil de réfugiés car Calais, les bidonvilles qui fleurissent  sont une indignité.  A ce jour nous n’avons pas été sollicités, mais je réitère au nom de la majorité municipale notre disponibilité à accueillir les deux ou trois familles que les engagements internationaux nous demanderaient d’accueillir.
Il y a 36 000 communes en France, les engagements internationaux de la France parlent de 30 000 réfugiés, l’évacuation de Calais et des autres camps concerne 12 000 personnes. Cela ne fait même pas une famille par commune ! Et nous ne pourrions-pas ?
A Arcueil, des particuliers se sont portés volontaires pour accompagner ces migrants dans leur insertion  et même plusieurs pour les loger. Une famille syrienne vit depuis 3 ans dans un logement de 30m² avec 3 enfants. Elle est avocate, lui ingénieure et ils vivent en faisant des ménages et des traductions. 
Beaucoup de familles françaises ont un parent ou un aïeul étranger. Ici même dans le conseil nous avons des parents, grands-parents venus de Belgique, de Guinée, du Cameroun, de Pologne, d’Algérie, du Maroc, de Roumanie, de Serbie, du Portugal, d’Espagne… Ils forment notre nation par leur adhésion aux valeurs de la République.
Votre vœu cultive le fonds de commerce de votre parti, la peur, la haine de l’étranger. Marion Maréchal Le Pen parle des migrants comme la « poussière » que l’on disperse. Elle dit « ça » pour qualifier des humains.
 Ces discours, cette attitude ressemblent énormément aux années 1930 lorsque, la crise économique s’aggravant, des gouvernements ont fait des juifs le bouc émissaire de la colère de leurs peuples.

Les êtres humains ont en eux, la capacité à s’élever, la capacité d’empathie et de fraternité.Ils ont aussi des pulsions de mort et de violence contre lesquelles la culture, l’éducation et l’amour de son prochain doivent former rempart.
Vous portez une très lourde responsabilité en appuyant sur ces tentations de haine et de xénophobie.
Nous ne vous laisserons pas dénaturer notre pays." 
Daniel Breuiller
Maire d’Arcueil

(1) "Un vote contre le vœu du FN", Nouvelle République, 24 septembre 2016.
(2) Voir notamment http://jungle-news.arte.tv/fr/
(3) FR3, Journal, 30 septembre 2016, 19h30.
(4) un grand moment de radio! https://www.youtube.com/watch?v=5fzrLoB2nsk
(5) http://france3-regions.francetvinfo.fr/limousin/correze/peyrelevade-en-correze-accueille-les-migrants-799491.html

lundi 10 octobre 2016

A la mémoire de Zsuzsanna

Aîné d'une famille nombreuse, j'ai eu, durant quelques années, une grande sœur. Une très grande sœur puisqu'elle avait douze ans de plus que moi. Zsuzsanna avait quinze ans quand elle est arrivée en Belgique, dans notre famille, hébergée par nos parents. Les siens avaient voulu la mettre à l'abri de l'invasion soviétique qui mettait fin à une brève phase de libéralisation. C'était il y a soixante ans exactement. Ils furent quatre cent mille Hongrois à trouver asile en Europe de l'ouest où ils ont pu échapper à un régime autoritaire.
Mais les Hongrois ont la mémoire courte. Aujourd'hui, une bonne partie d'entre eux semble avoir oublié cet épisode de leur histoire nationale et s'oppose à l'accueil de 1294 demandeurs d'asile que leur imposent les quotas de répartition de migrants de l'Union européenne. Ils se sentent menacés dans leur identité, disent-ils. Dans ce pays de 9.900.000 habitants (à la démographie en baisse), 0,01 % de la population pourrait donc constituer un risque de déséquilibre. Certains ont l'identité très fragile. Dans le même temps, la Suède, qui compte autant d'habitants, a accueilli 160.000 réfugiés et connaît, de ce fait, une croissance économique inattendue (1).
L'autoritaire premier ministre Viktor Orban pensait emporter facilement un plébiscite en sa faveur en invitant ses concitoyens à une consultation populaire sur la question de l'accueil des migrants. Etant entendu qu'ils se prononceraient à une écrasante majorité contre leur arrivée. Ceux qui se sont déplacés se sont effectivement quasiment tous (98%) exprimés en ce sens. Mais ils n'étaient que 40% à participer au scrutin. Les autres ont préféré boycotter ce référendum piégé. Comme il fallait 50% de participation pour que la consultation soit validée, elle reste lettre morte. Mais les régimes autoritaires savent détourner les chiffres à leur avantage et pour le pouvoir seul doit être retenu celui des 98% qui s'opposent aux migrants (2).
"C'est, explique avec un humour amer le philosophe et ancien député Gaspar Miklos Tamas, seulement un symbole de notre victimisation et de la haine contre tous: contre l'Occident, contre l'Orient, contre le Nord, contre le Sud, contre les Etats-Unis, contre l'Union européenne, contre les peuples orthodoxes, contre les Russes, contre les migrants qui vont nous tuer dans nos lits. Tout le monde est notre ennemi, c'est un sentiment très chouette qui nous rend heureux. Nous sommes très heureux (3)."
Hier, la parution du principal quotidien d'opposition a été suspendue par Orban, le chef suprême et incontestable (4). Et ce n'est sans doute qu'un début: "les instituts de recherche, les programmes scientifiques, théâtres, musées, cinémas, lycées, tout est colonisé par la droite et l'extrême droite, constate encore Gaspar Miklos Tamas. Quand ce genre de structures soutenues par l'Etat sont dirigées par des démocrates, elles sont remplacées par des personnes d'extrême droite. Il y a des dizaines de milliers d'intellectuels de gauche limogés depuis six ans. Si vous êtes fasciste, toutes les carrières vous seront ouvertes."
Même l'école doit s'adapter: "dans les manuels scolaires, les grands auteurs européens sont peu à peu remplacés par des auteurs nationalistes, poètes, écrivains, et par des auteurs moyens, oubliés", explique la féministe Kata Kevehazi, qui constate aussi que "le féminisme n'a pas sa place dans la tradition intellectuelle hongroise. Ici, le féminisme, c'est une injure".
Viktor Orban est de ces populistes autoritaires à la mode aujourd'hui. On lui trouve des ressemblances, par exemple, avec la famille Le Pen: "il est resté très loin des milieux intellectuels, affirme l'historien Gyozo Lugosi, et a comme un sentiment d'infériorité. De revanche aussi, ce n'est pas par hasard s'il a acheté une grande maison dans un quartier chic dans laquelle il ne se sent pas très à l'aise."
La Hongrie d'aujourd'hui fait peur. Quand on demande (3) à Agnès, qui est rom, et à son mari Janos, qui est juif, comment se définissent leurs enfants, ils répondent: "nos enfants choisiront leur pogrom!".

Suzanne, comme nous l'appelions,  a passé toute sa vie en Belgique, elle y a eu des enfants et des petits-enfants. Elle m'avait toujours promis de m'emmener un jour découvrir son pays natal. J'ai longtemps rêvé de Budapest et des steppes hongroises, comme d'un pays exotique qui serait aussi un peu le mien. Je n'y ai jamais mis les pieds. La vie nous a un peu éloignés, puis elle est décédée voilà douze ans d'une méchante chute dans son escalier. Aujourd'hui, la Hongrie ne m'a jamais paru aussi lointaine. Allez savoir pourquoi, elle a cessé de me faire rêver.

Laissez-moi vous parler des hommes de demain...

Ils seront force et douceur
Ils déchireront le masque de fer du savoir
Pour laisser lire enfin une âme sur son visage.
Ils embrassent le pain, le lait
Et de leurs mains caresseront la tête de leurs enfants.
Ils extrairont les minerais,
Le fer et tous les métaux.
Ils bâtiront des villes en mettant à contribution les montagnes;
Calmes et puissants, leurs poumons
Aspireront la tempête, l'ouragan
Et les océans s'apaiseront.
Toujours ils attendront l'hôte inattendu
Pour qui ils mettront la table
Et disposeront leur cœur.
Ils sont, comme nous tous, les frères cadets, les amants de Dieu.

Soyez semblables à eux,
Et que puissent vos frêles enfants
Sur leurs jambes sveltes comme lys,
Traverser la mer de sang qui demain nous sépare. 

Attila Jozsef, Leçons (extrait), traduction de Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre, "Attila Jozsef, Aimez-moi", Œuvres poétiques, Phébus, 2005.
(Re)lire sur ce blog "Le sort du poète", 12 mars 2012.

(1) https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-10-octobre-2016
P.S.: à examiner avec des nuances... (cf "28 minutes", 18.10.2016)
(2) http://www.lalibre.be/actu/international/hongrie-le-referendum-anti-refugies-invalide-orban-contre-attaque-57f13e71cd70e9985fe8c4aa
http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/10/02/hongrie-le-manque-de-participation-au-referendum-sur-l-accueil-des-refugies-pourrait-invalider-la-victoire-du-non_5006966_3214.html
(3) "Hongrie, le pays de l'identité pleurnicheuse", excellent reportage en quatre pages d'Angélique Kourounis avec des dessins de Riss, Charlie Hebdo, 5 octobre 2016.
(4) http://www.lalibre.be/actu/international/hongrie-bruxelles-tres-preoccupee-par-la-situation-du-principal-journal-d-opposition-57fb77f4cd7004c05d087919


mercredi 23 septembre 2015

Cachez ce dessin que je ne saurais voir

En ce début d'automne, l'homme s'interroge: comment se portent la bêtise et la haine? Mieux que jamais. Internet les aide à se faire entendre. Les réseaux pseudo-sociaux relaient les indignations, les coups de colère, les appels au meurtre des uns et des autres.
Voilà que Charlie Hebdo se sent obligé d'expliquer ses dessins tant ils ont choqué des âmes sensibles. Certains citoyens, depuis le 7 janvier, s'affirmaient Charlie. Devenus lecteurs, ils ne le sont plus, découvrant, à travers cet hebdo et ses dessins qui nous montrent la réalité par un autre bout de la lorgnette, combien le monde est cruel.
"Tout a commencé, nous dit Riss, directeur de Charlie Hebdo (1), par un dessin de la silhouette échouée du petit Aylan avec sur son dos un cartable, intitulé C'est la rentrée. Attribué à tort à Charlie Hebdo, ce dessin déclencha une première vague de protestations sur ces réseaux que l'on dit sociaux." Puis, poursuit-il, ce fut un dessin dont Riss lui-même est l'auteur: une représentation (pas une caricature) du petit Aylan tel que nous l'a montré cette photo devenu buzz, et derrière lui un panneau publicitaire sur lequel le clown Mc Donald annonce "2 menus enfants pour le prix d'un". Au-dessus du dessin, ces mots: si près du but... "Charlie fut aussitôt inondé de mails injurieux et même de menaces de mort, dit encore Riss, des trucs du genre: Dommage que les frères Kouachi n'aient pas fini le boulot". 
En page 2, c'est Luz qui donne une leçon d'analyse aux analphabètes de l'image: Le dessin satirique expliqué aux cons (et en particulier aux médias). Les mêmes médias qui se sont interpellés les uns les autres, pointant du doigt ceux d'entre eux qui n'avaient pas voulu ou pas osé montrer la photo, hélas depuis tristement célèbre. "Un rédacteur ou un photographe aurait le droit de témoigner de l'atrocité, mais pas un dessinateur?", interroge Luz qui avoue s'être senti jaloux du talent de son confrère: "il avait fait LE dessin, pointant du pinceau cette Europe riche, surconsommatrice, qui aura attendu d'avoir la médiatisation de la mort d'un enfant sur la conscience pour réfléchir enfin au sort des migrants".
Combien parmi les indignés, les Tartuffe scandalisés par le dessin de Riss pensent que les frontières doivent être fermées, que la France, la Belgique, la Hongrie, la Grande-Bretagne, l'Europe "ne peuvent accueillir toute la misère du monde", combien pensent que ce n'est pas leur problème ? (2) Combien prennent le temps de réfléchir avant de s'enflammer et d'aller jusqu'à appeler au meurtre? Oui, la haine se porte bien.
"L'humour noir des dessins de Charlie sur le petit Aylan n'est qu'une mise à distance, explique Riss, une manière d'ironiser sur nos indignations faciles et souvent sélectives." Les trop nombreuses photos, images et dessins de migrants morts diffusées dans la presse et les JT, parfois ad nauseam, ne nous ont pas ébranlés. Jusqu'à une image aussitôt sacralisée. "Mais ces cadavres avaient un défaut, dit Riss: c'étaient ceux de migrants africains, noirs et adultes", pas celle d'un enfant.  
Il nous apprend aussi qu'une association anglaise envisage de déposer plainte pour incitation à la haine raciale pour un autre de ses dessins: intitulé La preuve que l'Europe est chrétienne, il montre Jésus marchant sur l'eau (les chrétiens marchent sur les eaux) à côté d'un enfant qui se noie (les enfants musulmans coulent). Visiblement, le premier degré et les références à l'Europe chrétienne échappent aux membres de cette association. Oui, la bêtise se porte bien. 

(1) La peine de mort participative, Charlie Hebdo, 23 septembre 2015.
(2) Magnifique (?) dessin de Luz en une de Charlie cette semaine: Le Front national peut-il haïr toute la misère du monde? Et cette réponse de la présidente aux dents longues: chiche!

vendredi 18 septembre 2015

Les sinistrés et les toxiques

On l'a dit souvent mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre: la quantité de réfugiés qui tentent de trouver asile en Europe est extrêmement faible par rapport au nombre de ceux qui ont trouvé refuge dans des pays voisins des zones de conflit.
Ainsi, deux millions de réfugiés syriens sont en Turquie, un million deux cents mille au Liban, 800.000 en Jordanie et des centaines de milliers encore en Irak et en Egypte. Et à l'intérieur même de la Syrie on compte sept millions et demi de déplacés. "Les migrants qui veulent arriver en Europe représentent une infime portion. Ce n'est rien par rapport à la capacité d'accueil de l'Europe", affirme Raphaël Pitti, médecin de guerre de retour de Syrie (1). "C'est ridicule, 0,01%. Et ce ridicule-là est capable de faire exposer l'Europe."
Philippe Leclerc, représententant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en France, rappelle qu'il y a peu la Syrie accueillait sept cent mille réfugiés irakiens et que si les réfugiés syriens qui se trouvent actuellement en Turquie, en Jordanie et au Liban cherchent par tous les moyens à gagner l'Europe, c'est parce qu'ils n'ont aucun avenir dans ces pays et que leur retour en Syrie ne pourra se faire avant de très longues années. L'écrivain algérien Boulaem Sansal invite à les qualifier non pas de migrants mais de sinistrés, car c'est bel et bien la situation qu'ils vivent (2).
Mais en Europe il ne manque pas de personnages toxiques, surtout à l'extrême droite (et dans une certaine droite qui se radicalise) qui mentent, qui déforment les chiffres, attribuent d'inquiétantes intentions aux réfugiés et font du rejet de l'autre un projet politique (3). Leur avenir à eux, ils le bâtissent cyniquement en s'opposant à ceux qui désespèrent d'en avoir encore un. Ce sont eux qu'il faut craindre et non les sinistrés. 

(1) http://www.arte.tv/guide/fr/060828-013/28-minutes?autoplay=1
(2) France Musique, 14 septembre 2015, entre 8 et 9h.
(3) http://www.liberation.fr/desintox/2015/09/17/99-d-hommes_1384819


vendredi 26 juin 2015

Heures sombres

Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit, disait Léo Ferré. Le sont-ils plus à d'autre heures?
A Pouilly-en-Auxois, village bourguignon de 1600 habitants, un bâtiment qui abritait des gendarmes a été reconverti, depuis janvier, en centre d'accueil pour réfugiés (1). Ils sont soixante africains (soit 3,75% de la population) à y vivre. Ils n'ont causé aucun acte délinquant et "ça se passe très bien", constate une habitante qui avoue cependant avoir eu des appréhensions. L'épicière est plutôt contente, ça lui fait des clients en plus. Un homme, qui ne voudrait surtout pas qu'on le prenne pour un raciste, estime que "c'est injuste. On a tous des exemples de gens qui crèvent dans les campagnes et quand on voit ça à côté, c'est dégueulasse".  On a un peu de mal à le suivre: y a-t-il une échelle du dégueulasse? "Nous, on a très peur", dit une femme qui précise aussitôt: "enfin, moi, j'ai très peur. On a des enfants..." Peur de quoi?, lui demande la journaliste. "Ben, on ne sait jamais, il peut arriver n'importe quoi". La journaliste a beau essayer de l'apitoyer sur le sort de ces gens qui se noient en mer en tentant d'arriver en Europe, rien n'y fait. Au contraire: "ça ne me touche pas du tout. Faut carrément les renvoyer chez eux. Point final." C'est vrai, il pourrait arriver n'importe quoi, ces hommes pourraient tomber de Charybde en Scylla: fuyant la guerre, ils pourraient tomber sur une mégère au coin d'une rue.
Autre village, en Corse cette fois, où des enseignantes ont préparé une chanson avec les enfants pour la fête de fin d'année scolaire. Ils devaient interpréter Imagine de John Lennon en anglais, en français, en corse, en espagnol et en arabe. Des parents s'y sont opposés, insultant et menaçant les enseignantes: il ne peut être question que leurs enfants chantent en arabe, "la langue du terrorisme". De quoi le corse est-il la langue? Du nationalisme imbécile? La kermesse n'a pas eu lieu. (2)
A brotherhood of man / Imagine all the people / Sharing all the world. Il faut beaucoup d'imagination. Surtout au moment où on entend que l'Union européenne, qui fut un magnifique projet de solidarité a décidé qu'il n'y aura finalement pas de quotas d'accueil de migrants dans ses différents pays. C'est le volontariat qui est de mise. L'extrême droite fait beaucoup plus peur que les migrants. Donc, c'est elle qui gagne.
Imagine there's no countries / It isn't hard to do. Yes, it is.

(1) JT de France 2, 25 juin 2015, 20h.
(2) A voir et écouter: le billet, à ce sujet, de Sophia Aram:
http://www.franceinter.fr/video-le-billet-de-sophia-aram-prives-de-kermesse

samedi 20 juin 2015

Un humoriste

S'il est bien un homme des plus plaisants en France aujourd'hui, c'est sans conteste M. Nicolas Sarkozy. Il se coupe en quatre pour détendre son auditoire si stressé par le chômage, le coût de la vie et les impôts. Et surtout les migrants qui menacent la France. Elle est désargentée, dit-il. Ne venez pas, les exhortent-ils, nous n'avons plus un sou. Ses afficionados rient, ils savent que lui sait où sont les sous. Il est vraiment drôle. Il vient de comparer l'arrivée des migrants à "une grosse fuite d'eau". Et, parlant de la volonté de l'Union européenne de les répartir dans les différents pays d'Europe selon des quotas, il dit que c'est comme si, face à une fuite d'eau dans une cuisine, le plombier proposait de répartir l'eau dans le séjour, le salon et la chambre des parents, et même celle des enfants s'il le fallait (1). Il parle là de gens, hommes, femmes, enfants, qui fuient notamment la Syrie, la Libye où ils sont en danger de mort, ou encore l'Erythrée que certains n'hésitent pas à qualifier de pire dictature au monde. Il est vraiment hilarant.
Il s'interroge aussi, se demande si le droit du sang ne devrait pas remplacer celui du sol. Si cela avait été le cas plus tôt en France, il n'aurait jamais été français, lui dont le père était hongrois. Il est impayable.
M. Nicolas Sarkozy a des ambitions: devenir présent du Bêtizistan. Il a toutes les qualités pour cela. Mais, si on peut se permettre, on pense qu'il manque d'ambition. Il pourrait en même temps être à la tête du Royaume de l'Indigencintellectuelle et sultan de l'Absencedhumanisme. Bref, Napoléon Sarkozy pourrait être l'empereur du Méprisland.

Post-scriptum: à voir, ce dessin de Kroll: http://portfolio.lesoir.be/v/le_kroll/8863+juillet+2015.jpg.html

(1) http://www.lesoir.be/912384/article/actualite/france/2015-06-18/quand-sarkozy-compare-l-afflux-migrants-une-grosse-fuite-d-eau
http://www.liberation.fr/politiques/2015/06/18/sarkozy-compare-l-afflux-de-refugies-a-une-grosse-fuite-d-eau_1332755


mardi 9 juin 2015

La honte

Empêcher les migrants d'arriver en Europe semble être la seule politique que soient capables d'envisager nos pays. Ce qui n'empêche pas - et n'empêchera pas - des dizaines, sans doute des centaines, de milliers de gens de prendre la mer, pour fuir la guerre et la misère. Au péril de leur vie. Depuis le début de cette année, 1800 personnes sont mortes lors de leur tentative de traversée de la Méditerranée. "Depuis vingt ans, on estime qu'au moins 18 000 à 20 000 personnes ont perdu la vie en tentant d'atteindre l'Europe", écrit Riss (1). Ils meurent par noyade le plus souvent, mais aussi de soif, de faim ou de froid, assassinés, écrasés, suicidés, étouffés dans des camions, tués par un champ de mines...
En 2014, 274 000 personnes sont entrées illégalement dans l'Union européenne, dont 170 000 sur les côtes italiennes. L'Italie et la Grèce se sentent abandonnées par le reste de l'Europe.
L'Union européenne a néanmoins établi un plan de répartition des migrants dans ses différents pays en fonction de quotas. Mais qui l'accepte? 40 000 demandeurs d'asile syriens et érythréens, arrivés en Italie et en Grèce depuis le 15 avril, seraient ainsi répartis dans le reste de l'Union. Ce qui ne représente que 40% d'entre eux. "Et on parle d'un million de candidats au départ en Libye, point de convergence de tous ceux qui fuient guerre ou persécution au Nigéria, en Syrie, en Érythrée, en Somalie...", écrit Juliette Bénabent dans Télérama (2). Elle précise que les 274 000 illégaux recensés ne représentent que 0,05% de la population de l'Union et cite Simona Taliani, une anthropologue de l'université de Turin: "les flux ne sont pas si élevés. Ces migrants montrent largement la faillite de nos politiques militaristes et postcoloniales, par exemple l'intervention de 2011 en Libye. Les accueillir reviendrait à reconnaître cet échec, et l'Europe n'y est pas prête". 
On ne peut accepter une immigration "illégale", disent les Tartuffe. "Mais quelle différence y a-t-il entre un être humain qui entre légalement dans un pays et celui qui entre illégalement? Celui qui entre illégalement serait-il moins humain que celui qui a ses papiers en règle?", demande Riss (1).

Au nom de la lutte contre l'immigration illégale, le racisme devient légal. "A la frontière entre l'Italie et l'Autriche, chaque jour, on chasse du Noir", écrit Yannick Haenel (3). Dans les trains, "plus besoin de contrôler les passagers, plus besoin de vérifier qui est en règle ou ne l'est pas, la Trilatérale (une brigade de policiers italiens, autrichiens et allemands) ne s'intéresse ni aux papiers d'identité ni aux billets de train; elle n'a qu'un seul objectif: empêcher les Noirs, tous les Noirs, de prendre le train." (...) "Autrement dit, après avoir laissé mourir les réfugiés au large de Lampedusa, l'Europe en traque les survivants aux frontières. On fait sortir des trains et on laisse à quai des personnes qui ont traversé des déserts et des mers, qui ont passé des années dans des camps en Ethiopie, en Libye: on traite de manière juridique, policière une situation qui est avant tout politique et humanitaire.
Faire descendre des trains tous les Noirs est un acte qui signifie donc qu'il est interdit aujourd'hui d'être Noir. L'illégalité est-elle un concept racial? Quand une loi est injuste, la justice passe avant la loi. Mais quand ce qui est injuste n'est même pas une loi?"

Il y a aussi ceux qui rêvent de passer la Méditerranée mais qui restent à quai, coincés dans des camps en Libye ou ailleurs. Leurs témoignages recueillis par Le Monde nous interpellent (4). On a tout pris à ces hommes. Surtout l'espoir.

Mais on ne peut accueillir toute la misère du monde, disent les autruches. En 2013, 3,2% de la population mondiale ont migré et les mouvements concernent toutes les régions du monde. Du sud vers le sud: 82,3 millions et du sud vers le nord: 81,9 millions, indiquent des militants du Collectif poitevin "D'ailleurs nous sommes d'ici".
Ils rappellent que la part des étrangers dans la population française était de 6% en 1926, 6,3% en 1990 et 5,8% en 2008, qu'en 2012 accueillait 286 000 migrants, l'Allemagne 400 000 et la France 258 900.  "L'immigration coûte chaque année 48 milliards d'euros à la France, ajoutent-ils, mais elle rapporte 60 milliards d'euros en impôts cotisations sociales." Et de citer le secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurria pour qui "il faut oublier cette idée reçue qu'accueillir des migrants coûte cher".

Mais tant de partis politiques vivent aujourd'hui de la peur d'une invasion totalement imaginaire.
En Hongrie, le premier ministre Viktor Orban a distribué un questionnaire à la population dont le thème est "Immigration et terrorisme"; Une question innocente parmi d'autres: "la mauvaise gestion de l'immigration par Bruxelles favorise-t-elle le terrorisme?" (5). On comprend par là que le premier ministre a déjà les réponses à toutes les questions qu'il pose. La Hongrie compte 1,4 % d'immigrés.

(1) Charlie Hebdo, 20 mai 2015.
(2) Le grand naufrage, 10 juin 2015.
(3) Il est interdit d'être Noir, Charlie Hebdo, 13 mai 2015.
(4)  http://www.lemonde.fr/international/visuel/2015/05/30/nous-sommes-la-pour-etre-vendus_4642829_3210.html
(5) Arte Journal, 9 juin 2015.

lundi 8 février 2010

Les autruches de Calais

Au micro de France3 ce soir, Marine Le Pen estime qu'il ne faut pas parler de "migrants" à Calais, mais d' "illégaux". Entendez par là que ces gens-là ne se déplacent pas, ils enfreignent la loi.
Elle m'a convaincu: quand je parlerai de Marine Le Pen (si cela devait encore m'arriver), je n'en parlerai pas comme d'une sédentaire, mais comme d'une fasciste.

Quand elle était scout, la maire UMP de Calais a dû avoir pour totem autruche. Hier, justifiant sa décision de faire évacuer le hangar où l'association No Border avait abrité des migrants, elle expliquait que le bâtiment ne répondait pas aux normes de sécurité. Faut-il en déduire que la rue y répond mieux?

C'est ainsi que les hommes vivent (du moins essayent-ils). Mais où sont donc leurs baisers qui sont censés me suivre?