jeudi 15 janvier 2015

Ca suffit!

Noms de dieux, ce monde devient complètement fou! Les théories du complot concernant le massacre de Charlie circulent sur le net et sont rediffusées par des jeunes qui y croient au moins autant qu'à leur prophète. On a vu sur les toits, à l'abri des tueurs, un journaliste vêtu d'un gilet pare-balles, c'est donc qu'il était prévenu, se disent certains qui visiblement découvrent un métier dont ils n'avaient jamais entendu parler. On n'a pas de preuve de la mort de tel policier, dit une étudiante (1) qui ne sait pas qu'elle insulte ainsi la douleur d'une famille et qu'on en a bien plus de preuves que de l'existence d'Allah ou de Mahomet. La bêtise se porte bien et Internet est son prophète.

A l'occasion de son enterrement, on apprend que le dessinateur Tignous se rendait régulièrement dans des écoles de Montreuil (où il vivait depuis trente ans) pour participer à des rencontres avec des élèves en tentant de lutter contre le racisme et l'homophie. Combien de jeunes - et de journalistes de pays musulmans - restent convaincus que Charlie est un journal raciste?

Au Nigéria, une femme a été tuée en plein accouchement par des assassins islamistes de Boko Haram. Mais ce qui scandalise, au même moment, certains musulmans, c'est le dessin de leur prophète qui fait preuve de compassion et pleure les morts de Charlie. Où sont les imams, les ayattolahs, les mollahs, les gouvernements islamiques? Qu'ont-ils à dire? A quoi croient-ils? Quelles sont leurs valeurs?

Il faut en finir avec les explications faussement naïves selon lesquelles les tueurs auraient agi parce qu'ils étaient choqués par les insultes ou l'irrespect de Charlie Hebdo vis-à-vis de Mahomet. Personne n'est obligé de lire Charlie s'il se sent heurté par cette lecture, pas plus que personne n'est forcé de lire le Coran, la Bible ou tout autre livre sacré parce qu'il le trouve rempli d'inepties qui seraient des insultes à la rationalité. Les tueurs ont agi avec la même logique que leurs "collègues" nigérians, syriens irakiens et autres qui enlèvent, violent, mutilent, tuent froidement enfants, femmes et hommes. Ils peuvent s'inventer tous les alibis, toutes les motivations du monde, ils n'ont qu'un objectif: installer par la terreur un régime fasciste, dont la religion - totalement dévoyée - n'est qu'un instrument.

Peut-on avoir un peu de silence et de respect pour les personnes lâchement abattues, plutôt que ce fatras de bêtises et de haine?

Ne deviens pas l'imbécile qu'ils ont besoin que tu sois.
Colum Mc Cann


(1) France Inter, Journal, 15 janvier 2015, 13h.

mercredi 14 janvier 2015

Charlie est bien vivant


La une d'aujourd'hui est bien fidèle à l'esprit de Charlie: drôle, impertinente, intelligente.
Mais déjà des esprits chagrins se font entendre, nous dit-on, dans le monde arabo-musulman. Elle serait insultante pour le Prophète.
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom des fous furieux assassinent des journalistes, des caricaturistes, des policiers, des juifs, des agents d'entretien?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom des crapules forcent une gamine de dix ans à se faire exploser en faisant vingt morts autour d'elle?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom on lapide des femmes, on coupe des mains ou des langues, on viole, on tue?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom on condamne à mort un militant anti-esclavagisme en Mauritanie (1)?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom on appelle à la mort de l'écrivain Kamel Daoud pour avoir critiqué l'islam (2)?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom on oblige les femmes à vivre cachées, on empêche les gens d'écouter de la musique, de danser, de boire, bref de profiter de la vie?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom des salafistes détruisent à Nice la devanture d'un épicier parce qu'il vend du jambon et de l'alcool (3)?
N'est-il pas beaucoup plus insulté quand en son nom on interdit aux enfants de fabriquer des bonshommes de neige sous prétexte qu'ils seraient sacrilèges (4)?
Et le représenter dans la compassion, versant une larme sur les victimes tuées en son nom serait insultant? On a du mal à suivre.
Le délit de blasphème n'existe pas. Celui de crime oui.
Ne pas se lever contre tous les crimes, toutes les exactions, toutes les bêtises commises au nom d'un dieu ou d'un prophète quel qu'il soit, c'est insulter l'humanité. Elle est vivante, elle.
Et comme le disait Sophia Aram, "on a décidé (les athées) que votre droit de prier est un droit inaliénable. (...) Votre liberté de prier est le pendant de notre liberté de penser" (5).
Amen.

(1) Mohamed Cheikh Ould El Mkhaitir a été condamné à mort pour avoir écrit un texte "contre l'esclavage et notamment contre sa justification par la religion islamique, tel qu'il est encore pratiqué au pays des Maures". La répression est de plus en plus dure contre les militants abolitionnistes en Mauritanie. "L'islam, s'il a adouci et réglementé l'esclavage, ne l'a jamais aboli. Bien au contraire, Mahomet lui-même possédait des esclaves, et ses enseignements ont même consacré la condition servile, notamment celle des concubines, qui doivent se soumettre à un droit de cuissage du maître sans aucun droit en retour, même pas celui de disposer de leurs enfants. Aujourd'hui encore, les esclaves mauritaniennes, toutes nées en captivité, subissent ces mêmes lois sans que médias, ONG ou institutions étatiques puissent leur apporter assistance." Zineb El Rhazoui, "Esclaves contre dieux et maîtres", Charlie Hebdo, 7 janvier 2015.
(3) Zineb El Rhazoui, "Inquisition halal à Nice", Charlie Hebdo, 31 décembre 2014.
(2) Zineb El Rhazoui, "Les salafistes regardent Ruquier", Charlie Hebdo, 24 décembre 2014.
(4) www.liberation.fr/monde/2015/01/13/la-fabrication-de-bonhommes-de-neige-sacrilege-en-arabie-saoudite_1179819
(5) excellent billet de Sophia Aram ce lundi 12 janvier (8h55): "Le blasphème, c'est sacré", à réécouter sur www.franceinter.fr

mardi 13 janvier 2015

Qui est donc responsable?

L'enquête devra déterminer qui a armé, et éventuellement mandaté, les assassins de Charlie Hebdo. Mais il y a aussi une autre question: qu'est-ce qui a poussé certains à considérer que Charlie Hebdo devait être éradiqué, certains à aller jusqu'à commettre cet acte odieux et d'autres encore à se réjouir que ce soit chose faite? Il y a eu des appels de rappeurs à autodafé et à agression (1). Il y a cette idée, érigée par certains en principe, qu'on ne peut représenter le Prophète et moins encore s'en moquer. Que le faire serait preuve d'islamophobie. Et qu'il n'est que logique que les islamophobes paient un jour pour leur faute. Mais de quelle faute parle-t-on?
Je l'ai écrit souvent (2), il est temps d'en finir avec ce terme pervers d'islamophobie. Une invention de barbus qui est censé interdire qu'on les critique, eux et leurs pratiques. Ce terme n'existe pas pour qualifier des attaques contre d'autres religions. On ne parle pas de christianophobie, alors même que les pratiquants de cette religion sont aujourd'hui les plus menacés dans le monde. On ne parle pas de charliphobie, alors que les appels à agression se sont multipliés (le plus souvent dans l'indifférence générale). On ne parle pas d'écolophobie, alors que des militants écolos se font insulter - et parfois tuer - un peu partout. Il y a toute cette gauche européenne bien pensante qui se dépêche de traiter d'islamophobes tous ceux, de gauche comme de droite, qui ont l'outrecuidance d'être critiques par rapport à l'islam et ses pratiques. Donc, supprimons ce terme d'islamophobie de notre vocabulaire. Car de deux choses l'une: soit il s'agit de racisme, d'agressions, d'attentats (quant on s'attaque à des croyants en fonction de ce qu'ils pensent, à leurs mosquées, leurs églises, leurs synagogues, etc.) et ces faits sont condamnables par la loi, soit il s'agit de critique d'une religion et de ses pratiques et on entre alors simplement dans le jeu démocratique du débat d'idées. Pour l'instant, le terme d'islamophobie entretient - à dessein - la confusion. 

Il est évident que la grande majorité des musulmans ne voulait pas voir des assassins agir au nom de l'islam et tout aussi évident qu'il faut éviter les amalgames. Mais l'islam doit admettre qu'elle  (voir note en bas de page) a une face sombre, qu'une de ses composantes est aujourd'hui extrêmement violente. Quand on a la tête dans le sable, il est difficile d'avancer. "Il y a aujourd'hui une lepénisation de l'islam, estime le réalisateur Romain Goupil (3), même si les musulmans en sont les principales victimes."
Dans sa remarquable "lettre ouverte au monde musulman" (4),  parlant du "démon" DAESH, le philosophe Abdennour Bidar estime qu'il est évidemment indispensable que le monde musulman proclame qu'il dénonce la barbarie commise en son nom, mais que c'est insuffisant, qu'il ne peut se réfugier dans l'autodéfense "sans assumer aussi, et surtout, la responsabilité de l'autocritique". Au-delà de l'indignation, dit-il, c'est le moment d'une remise en question. "Le monstre est sorti de ton propre ventre, le cancer est dans ton propre corps." De nombreuses voix s'élèvent, dit-il, au sein de la communauté musulmane pour amener l'islam à effectuer son aggiornamento, mais elles ne sont pas encore assez nombreuses, assez entendues. "Tu as choisi, dit-il au monde musulman, de croire et d'imposer que l'islam veut dire soumission alors que le Coran lui-même proclame qu' il n'y a pas de contrainte en religion." Il appelle à instituer la "liberté spirituelle à la place de toutes les lois inventées par des générations de théologiens!". Il invite à ouvrir les esprits. "Il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge et où l'éducation spirituelle est d'une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas."
Comment s'étonner alors que, lors de débats dans des écoles, ces derniers jours, des collégiens et des lycéens affirment que les dessinateurs de Charlie l'ont bien cherché, qu'on peut tout faire sauf se moquer du Prophète et que ces assassinats sont donc logiques? Comment s'étonner que lors de ces débats certains de ces jeunes de 14-15 ans aient découvert le mot athéisme, aient découvert, effarés, que certains ne se reconnaissent aucun dieu et en nient même l'existence (5)? "Il faut que tu commences par réformer toute l'éducation que tu donnes à tes enfants", poursuit Abdennour Bidar. Il faut, selon lui, que l'islam entame une profonde réforme dans le sens de la liberté de conscience, de l'émancipation des femmes, de l'égalité des sexes, la démocratie, la tolérance, la réflexion et la culture critique du religieux. 
Sa critique est sévère, il le reconnaît, mais, dit-il, "tous ceux qui ne sont pas assez sévères avec toi - qui te trouvent toujours des excuses, qui veulent faire de toi une victime, ou qui ne voient pas ta responsabilité dans ce qui t'arrive - tous ceux-là en réalité ne te rendent pas service".

A Châteauroux, ce dimanche après-midi, les organisateurs du rassemblement en hommage à Charlie avaient invité les représentants des religions à s'exprimer.  Le premier à le faire, de manière très (trop) véhémente, fut celui des musulmans. Il condamna les assassinats, mais pour, aussitôt après, estimer qu'il faudrait "des garde-fous à la liberté d'expression" (6). Quelques sifflets lui répondirent. Dimanche soir, sur France 2 (3), le représentant de "Reporters sans frontières" a annoncé qu'il comptait inviter les représentants des différentes religions à signer une charte d'engagement à ne pas vouloir imposer le sacré aux autres. Pour lui, "la liberté d'expression n'a pas de religion".

Parmi les responsables présumés de l'état d'esprit actuel, de cette montée de la violence, il  y a ceux-là mêmes qui se sont fabriqués sur le sentiment d'insécurité et la peur, ces partis politiques d'extrême droite qui ont fait du rejet de l'autre leur fonds de commerce, ces pseudo intellectuels qui pensent avec le regard dans le rétroviseur, nostalgiques d'un temps où les peuples étaient, pensent-ils, plus homogènes, sans ces immigrés qui ont envahi l'Europe. "Il faut rejeter les professeurs de désespérance, disait récemment Abdennour Bidar (7), les sirènes de la haine et du rejet. Le temps de la fraternité doit venir."
On ne demande qu'à y croire.

(1) sur ce blog, : "La question des limites", 9 janvier 2015.
(2) sur ce blog:
- "Faut-il enfiler une burqa pour parler de l'islamisme - (1) 6 septembre 2010 - (2)  9 septembre 2010.
- "Islamofolies", 19 avril 2013.`
(3) Emission d'hommage à Charlie Hebdo, France 2, France Inter, etc., soirée du 11 janvier 2015.
(4)
www.huffpostmaghreb.com/abdennour-bidar/lettre-ouverte-au-monde-m_1_b_6443610.html
(5) témoignage d'une enseignante, France Musique, 13 janvier 2015, vers 8h15.
(6) www.lanouvellerepublique.fr/Indre/Actualite/24-Heures/n/Contenus/Articles/2015/01/12/Une-confusion-d-emotions-2182414
(7) dans l'émission "28 minutes", Arte, la semaine dernière.
Note: me relisant, je constate que j'ai automatiquement féminisé l'islam, alors que c'est plutôt une affaire mâle...
A propos d'Abdennour Bidar, lire aussi sur ce blog "Modérons-nous", 3 novembre 2011.

lundi 12 janvier 2015

En avant, y a pas d'avance

J'ai toujours pensé que l'abonnement à Charlie Hebdo devrait être remboursé par la sécurité sociale. Sa lecture est roborative, informe, fait rire, fait réfléchir, fait débattre.
Hier, tout le monde le disait, les rassemblements autour de Charlie ont "fait du bien". Toutes les classes sociales, toutes les générations étaient rassemblées. Le matin, à Argenton-sur-Creuse, ville de 5.200 habitants, nous étions près de 3 à 4.000. L'après-midi, 11.000 à Châteauroux. 
Il y a un an, je fustigeais la France grognonne, la France des anti-mariage pour tous, des Bonnets rouges, des pleurnicheurs, de tous ceux qui ont peur du changement, de tous ceux qui veulent que rien ne bouge ou qui veulent revenir en arrière. Hier, c'était une France debout, déterminée, qui disait "même pas peur", qui, au-delà du partage d'une émotion extrêmement vive, disait que le terrorisme ne passera pas. Les assassins ont réussi leurs crimes mais raté leur objectif, les morts ne sont pas morts pour rien. La France s'est rassemblée pour défendre la liberté d'expression, de pensée, de création.  "On pensait qu'il y avait moins d'humanité en France, a dit Erik Orsenna (1), mais on en a fait provision hier." 
Reste à pérenniser et concrétiser ce mouvement positif. Bien sûr, il y a et il restera un monde de différence entre tous ceux qui étaient dans les rues hier, les libertaires, bouffeurs de curés, fidèles de Charlie Hebdo et les bons bourgeois indignés et les croyants de différentes confessions et les politiques de tous bords. Mais tant mieux, c'est la vie. Bien sûr, le jeu politique va reprendre ses droits. C'est normal. A chacun maintenant  de se positionner, de se remettre en question, d'être plus intransigeant sur le respect de la liberté d'expression, d'investir dans les politiques éducatives et culturelles, de sortir certaines banlieues du désespoir, de repenser les politiques carcérales trop souvent criminogènes, d'éradiquer les mauvaises fois que portent en elles certaines religions, de réduire à rien les partis de la division. "Il faut se méfier des partis qui divisent plutôt que de rassembler", disait hier Lilian Thuram (1). Reste aux citoyens à agir en quittant définitivement leur posture trop facilement grognonne. Elle est effrayante la quantité d'énergie humaine que les Français ont pu gaspiller ces dernières années !

(1) émission de soutien à Charlie Hebdo sur France 2, France Inter, etc. ce dimanche 11 en soirée.

samedi 10 janvier 2015

Indignité

Jean-Marie Le Nauséabond n'arrive pas à maîtriser ses incontinences verbales. Voilà que, profitant du massacre de l'équipe de Charlie, il appelle à voter Le Pen (1), se désolidarisant du mouvement de soutien, en déclarant qu'il n'est pas Charlie, mais "Charlie Martel", voulant signifier qu'il est celui qui arrêtera l'invasion arabe. C'est vrai, ce type est complètement martel depuis longtemps, maniant en toutes occasions - même en celles qui réclameraient un minimum de dignité - de la morgue, de la suffisance et du mépris. Si le FN ne se sépare pas tout de suite de son président "d'honneur", c'est qu'il n'est décidément pas dédiabolisé. Le diable éructe à sa tête.
De toute façon, comment la fille à papa et ses sbires oseraient-ils participer au rassemblement de ce dimanche? Charlie Hebdo et eux se faisaient la guerre. Combien de dessins et d'articles de Charlie n'ont pas dénoncé les positions populistes, racistes, nauséabondes, extrémistes du vieux chef, de l'héritière et de leur parti? Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Oncle Bernard et tous les autres en avaient fait une de leurs cibles préférées.
En 1996, l'équipe de Charlie avait lancé une pétition pour "dissoudre le FN, cette ligue dont le but politique est de faire disparaître la République". Elle recueillera 173 704 signatures. Deux ans plus tard,  l'équipe de Charlie constate que le FN a oublié de renouveler le dépôt légal de la marque Front National. Il effectue alors cette formalité auprès de l'INPI, pour "restituer le nom aux résistants" du vrai Front National, créé en 1941 par des militants communistes pour lutter contre les nazis (2). 
"Les électeurs du FN ne votent pas pour changer la société qui les opprime, écrivait Charb (3), ils votent pour se venger perversement sur les immigrés de malheurs dont ces derniers ne sont pas responsables. Les frontistes ne veulent pas mettre à bas le patronat qui les roule dans la farine, ils veulent devenir les contremaîtres du capitalisme pour pouvoir botter le cul des étrangers. Les électeurs du FN souffrent moins qu'ils ne veulent faire souffrir. En ce sens, ce sont des malades, mais d'une autre nature que celle que l'on prétend."
Combien de procès des élus et des factions d'extrême droite n'ont-ils pas intenté à Charlie (pour les perdre, le plus souvent) (4)? 
Alors, comment le parti de la famille Le Pen pourrait-il aller s'incliner devant les dépouilles des morts de Charlie sans apparaître comme hypocrite? Ce parti sait-il ce que signifient les mots dignité, respect, réserve?
Comme d'habitude, il prend sa posture préférée, celle de victime. Il ne pleure pas sur les dessinateurs et journalistes, mais sur son sort à lui, mis dans le coin, pas invité aux rassemblements de ce dimanche. Allez savoir pourquoi, il ne suscite aucune compassion. Juste un peu plus de mépris encore.
Donc, pas de FN ce dimanche, mais aussi, de grâce, pas de drapeaux, pas de messes, pas de Marseillaise, pas de Panthéon. Ils ont vécu libres, ils sont morts libres. Qu'ils le restent.

P.S.: lire à ce sujet:
 www.liberation.fr/politiques/2015/01/09/pour-charlie-voir-le-front-serait-un-affront_1177337

(1) www.huffingtonpost.fr/2015/01/09/jean-marie-le-pen-front-national-charlie-martel-hebdo-tweet-declarations_n_6443248.html?utm_hp_ref=france
(2) Jean-Yves Camus: "Front National, laboratoire de l'UMP?", in "1992-2012 - Charlie Hebdo" (hors-série).
(3) Charb: "La souffrance de l'électeur frontiste", in "1992-2012 - Charlie Hebdo" (hors-série).
(4) www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/08/charlie-hebdo-22-ans-de-proces-en-tous-genres_4551824_3224.html

vendredi 9 janvier 2015

La question des limites

Il y a des limites à l'humour, pensent certains esprits peu éclairés qui n'en mettent pas à la violence, verbale comme physique. On ne pourrait, selon eux, se moquer du "sacré". La difficulté, je l'ai souvent écrit ici, c'est de déterminer ce qui serait sacré et ce qui ne le serait pas, sachant que ce qui est sacré pour les uns, selon leurs croyances, est sacrilège pour d'autres. Affirmer qu'il n'y a qu'un seul dieu et que c'est Allah doit être considéré comme blasphématoire par les adeptes des autres religions que l'Islam. Et inversement. On ne s'en sort jamais. Pourquoi, à ce compte-là, Charlie Hebdo ne serait-il pas "sacré" pour les libertaires, bouffeurs de curés ? Voilà pourquoi le blasphème n'est heureusement pas un délit dans nos pays où la liberté d'expression fait loi (1).
Reste à régler les limites de celle-ci. Il y a à peine plus d'un an, Charlie Hebdo avait été l'objet d'un appel à pratiques inquisitoires de la part d'un rappeur : un certain Nekfeu invitait à un "autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo" (2). Un autre rappeur, à l'élégant nom de Disiz la Peste, lui emboîtait le pas en annonçant aux membres de l'équipe de Charlie qu'il les ferait taire : "je vous couperai les mains" (3). Ces appels violents ont été peu condamnés par l'opinion publique et par la presse. Mais visiblement entendus... Quelle part de responsabilité ont-ils dans le massacre de ce mercredi?
Aujourd'hui, on se réjouit de l'immense mobilisation à laquelle on assiste en France et bien au-delà autour de l'équipe de Charlie. Mais on lit aussi les "hyhaines" qui se déchaînent sur Internet, en soutien aux sinistres assassins (4). Et on se dit qu'il est urgent de règlementer cet espace qui peut être un outil de dialogue et d'information magnifique, mais aussi un vomissoir immonde où s'exprime une violence abjecte. Il est temps de responsabiliser les utilisateurs d'Internet et les gestionnaires de réseaux. Oui, on peut discuter de tout, comme on peut rire de tout. Mais non, on ne peut pas tout dire. Et oui, il y a des règles à la communication. De l'intelligence. De l'intelligence. Si ce n'est pas trop demander.

(1) A relire sur ce blog: "Blasphème?", 13 mars 2007, ou encore "Vade retro", 22 avril 2013.
(2) "Dé-rap-age", 27 novembre 2013.
(3) "Le monde comme il essaie d'aller", 4 décembre 2013.
(4) Ainsi, nous dit-on, certains, évoquant le massacre de l'équipe de Charlie, le qualifient d' "attaque héroïque". Flinguer sans sommation avec des kalachnikovs des gens sans défense serait donc "héroïque"? C'est confondre héroïsme et lâcheté. Et susciter, un peu plus, le dégoût des assassins et des hyènes qui les suivent pour se repaître.

jeudi 8 janvier 2015

Des questions

Qu'est-ce qui peut donc bien se passer dans la tête de sombres crétins pour qu'ils décident un jour d'aller massacrer l'équipe de Charlie Hebdo? Que gagnent-ils, qui gagne quoi à faire disparaître des journalistes et des dessinateurs dont tout le travail se concentrait sur la lutte contre le racisme, contre la violence, contre la bêtise? "Charlie s'est toujours battu contre toutes les formes d'extrémisme, contre la connerie", rappelait ce matin entre ses larmes Patrick Pelloux sur France Inter. Quel soutien, à part celui de quelques hyènes, espéraient-ils recevoir après un acte aussi lâche et ignoble? Quand ils mourront, ce n'est pas face à 70 vierges que se trouveront ces assassins, mais devant 70 pages vierges sur lesquelles ils devront écrire ce qu'ils ont fait de positif dans leur vie. Ils pourront y décrire la société idéale dont ils rêvaient et pourront s'inspirer pour cela des textes de Bernard Maris qu'ils ont tué. Oncle Bernard, un des trop rares économistes capables d'expliquer pourquoi et comment une autre économie est possible (1). Et ces imbéciles l'ont assassiné froidement. 
Oui, mais Charlie Hebdo était contre l'islam, disent des âmes bien croyantes et mal pensantes. Charlie n'aimait pas les religions, toutes les religions, comme il n'aimait pas le racisme et la connerie, comme il démontait les manipulations et rabotait les langues de bois. Pour tout cela, il reste indispensable.
Ils croyaient avoir tué Charlie, mais Charlie sera toujours en kiosques mercredi prochain. La solidarité le sauvera. Pourvu qu'elle perdure au-delà de l'émotion. 
En attendant, on découvre d'autres noms dans la liste des morts (2). A ceux de Charb, Cabu, Oncle Bernard, Wolinski, Tignous, s'ajoutent ceux du dessinateur Honoré, de la psychanalyste Elsa Cayat, de Michel Renaud, organisateur du festival Carnets de voyage à Clermont-Ferrand, de Frédéric Boisseau, agent d'entretien, de deux policiers Ahmed Merabet et Franck Brinsolaro. Celui aussi de Moustapha Ourrad, correcteur à Charlie à qui un membre de l'équipe (c'était Cavanna, je pense) avait rendu un bel hommage il y a plusieurs mois, louant notamment sa parfaite maîtrise de la langue française. Douze morts pour quoi? Est-il permis de l'espérer? Pour qu'il y ait plus de solidarité au sein de la société française? Plus d'affirmation de la liberté d'expression? Moins de place pour la violence et la bêtise crasse? En tout cas, comme le dit Patrick Pelloux, "c'est pas la connerie qui va gagner".

Une grande manifestation se prépare à Paris ce dimanche, rassemblant toutes les composantes de la société. Le FN aurait évidemment le culot d'en être, lui qui a multiplié les procès à l'encontre de Charlie qu'il haïssait. Par respect pour la mémoire des disparus de Charlie, le FN devrait se contenter d'aller à la messe ce jour-là. Et même à confesse, tant qu'à faire.

A voir des dessins d'hommage de différents dessinateurs à travers le monde:
http://www.lemonde.fr/grands-formats/visuel/2015/01/08/dessinateurs-du-monde-entier-tous-charlie_4551870_4497053.html#xtor=RSS-3208

(1) www.huffingtonpost.fr/jacques-sapir/bernard-maris-mort_b_6429820.html?utm_hp_ref=france
(2) www.huffingtonpost.fr/2015/01/08/victimes-charlie-hebdo_n_6434150.html?utm_hp_ref=france
www.rtbf.be/info/societe/detail_charlie-hebdo-des-journalistes-tues-mais-aussi-des-victimes-collaterales?id=8733608

mercredi 7 janvier 2015

Nous nous appelons tous Charlie




Il ne doit pas cesser de se retourner dans sa tombe, le Prophète. Il faut dire que le voilà arrosé de sang, si c'est bien pour le "venger" comme ils le clamaient que des barbares ont lâchement assassiné l'équipe de Charlie Hebdo. La bête immonde est donc partout, de moins en moins tapie dans l'ombre. Elle sort du bois, attaque, frappe, viole, blesse, tue. Ici, c'est à la liberté de pensée et d'expression qu'elle s'en est pris, croyant qu'il suffit de décimer une rédaction pour achever cette liberté. Charlie Hebdo ne s'en remettra, hélas, sans doute jamais, comme le pense l'un des siens, Antonio Fischetti (1). Mais, quoi que croient ceux qui ne savent pas ce qu'est penser, cette liberté survit à tout. Même au pire. On peut tuer un symbole de la liberté, mais pas la liberté. En attendant, on pleure la mort de Charb, de Wolinski, de Tignous, de Bernard Maris (Oncle Bernard), de Cabu et de qui d'autre encore? Cabu! Ils ont tué Cabu! Cet homme magnifique, cet amateur de jazz, ce chantre de Trénet, ce caricaturiste sans égal! Je ne connaissais personnellement aucun des journalistes et caricaturistes de Charlie, mais ce sont autant de proches que j'ai perdus aujourd'hui. On peut parier que ces bêtes humaines qui les ont tués ne savaient même pas quels esprits libres et talentueux elles avaient en face d'elles. En massacrant aussi lâchement des gens intelligents, drôles, courageux, armés de leurs seules plumes, ces monstres font non seulement preuve d'une violence terrifiante mais aussi d'une bêtise et d'une veulerie abyssales. En agissant avec une telle sauvagerie pour s'attaquer à des idées, à des dessins, ces fascistes font le lit des racistes et d'une autre extrême droite. Comme le lui faisait dire Cabu en couverture de Charlie Hebdo du 8 février 2006, sous le titre Mahomet débordé par les intégristes, le Prophète doit une fois de plus sangloter en se disant que "c'est dur d'être aimé par des cons". Et il pourrait ajouter "et d'immondes assassins".



(1) www.liberation.fr/societe/2015/01/07/antonio-fischetti-charlie-hebdo-ces-derniers-temps-la-vigilance-s-etait-relachee_1175422
A voir l'émission "28 minutes" de ce soir sur Arte: www.arte-tv.com
A lire le billet d'Axel Kahn:
http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/07/axel-kahn-humanite-est-niee-massacree-256954
et aussi, un peu partout, tant d'appels à la solidarité, à rester debout, à continuer à rire malgré les loups et les hyènes (qui visiblement ricanent sur Internet).


mardi 6 janvier 2015

Idées bancales

Je formulais ici même le vœu que cette année 2015 soit celle de l'intelligence. Mais où avais-je la tête? Dans la brume des fêtes sans doute. La société fait preuve, chaque jour un peu plus, d'intelligence. Ainsi la ville d'Angoulême qui, pour éviter que les bancs publics ne soient squattés par les sans-logis, les a grillagés, témoignant là à la fois d'un sens pratique et d'un sens esthétique hors du commun (1). Il suffisait d'y penser. La Ville de Perpignan (2) vient de lui emboîter le pas en supprimant carrément ces bancs trop souvent occupés par des SDF et des jeunes. D'autres villes ont depuis longtemps installé des dispositifs qui empêchent qui que ce soit de s'asseoir ou se coucher en certains lieux publics (1). Il est vrai que le problème des bancs, c'est que les gens ont tendance à s'y asseoir. 
A ces idées lumineuses, je me permets d'apporter les miennes. Supprimons les trottoirs rendus dangereux par les passages de skateurs et sur lesquelles les piétons n'hésitent pas à stationner, voire à se rencontrer. Démontons les abribus: les gens ont parfois tendance à s'y réfugier. Les arbres des villes sont régulièrement occupés par des hordes d'étourneaux dont les cris dérangent la quiétude urbaine. Pourquoi ne pas entourer ces arbres de filets ou, plus simplement, les abattre? Ce sera autant de places de parking de gagnées. Bitumons les bacs à sable des jardins d'enfants, trop souvent utilisés par les chiens pour leurs besoins naturels. Plaçons des dispositifs anti-pigeons sur les balançoires, trop souvent fréquentées par des personnes qui ont passé l'âge de leur utilisation. Et pourquoi pas des bancs anti-pigeons, comme le propose un artiste qui dénonce le cynisme des ces municipalistes bien pâles (3)? On le voit, l'intelligence humaine n'a pas de limite. 2015 sera une belle année.

(1)http://rue89.nouvelobs.com/2014/12/26/les-bancs-cage-dangouleme-ont-enerves-ouvrez-les-yeux-256762
(2) http://www.charentelibre.fr/2015/01/05/la-ville-de-perpignan-supprime-ses-bancs-publics,1933360.php (3) http://www.cynicom.com/portfolio/banc-anti-pigeons/

samedi 3 janvier 2015

En 2015

A quoi mène l'intelligence? A la réflexion, au jugement critique, à la compréhension, à l'audace, à la créativité, à la recherche de collaboration, à la solidarité. Et à tant d'autres avantages encore. Elle aide à regarder devant soi et à avancer, plutôt qu'à appuyer sur le frein ou à enclencher la marche arrière. A l'heure où tant d'esprits se zemmourisent et se lepénisent (ce qui constitue la même régression), on ne peut que souhaiter qu'en 2015 l'intelligence, tant collective qu'individuelle, progresse. Le monde ne s'en porterait que mieux. Sur Internet, ses forums, ses twiteries, la bêtise se démultiplie. Elle en fait tout autant dans les médias, les chaînes de télés en particulier.  C'est donc dans l'éducation et la culture que nos gouvernement doivent investir prioritairement. Donc, pour 2015, de l'intelligence. Encore et encore. 
Si ce n'est pas trop demander.