jeudi 10 janvier 2019

Nausée

S'il y a une pétition pour faire interdire Facebook et Twitter, je la signe tout de suite.
Ce dégueulement ininterrompu de vulgarité, de bêtises, de grossièreté, d'agressivité, de haine, d'antisémitisme, de racisme, de sexisme, d'homophobie, de vomissements, de violence, d'injures analphabètes, de pharisianisme, d'idées stupides, de simplisme, de brutalité imbécile doit cesser.
Si, ne serait-ce qu'une semaine, les porte-voix des philistins se taisaient, le monde en serait un peu assaini. 
Exemples parmi beaucoup (trop) d'autres:
https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/09/retour-sur-les-actes-d-intimidations-visant-les-deputes-lrm_5406983_823448.html

Post-scriptum: il y en a une - dont on croyait que sa bêtise l'avait tuée - qui trouve un second souffle dans la haine, le bruit, la fureur et la confusion. Selon un sondage, la seule qui tire son épingle du jeu du climat populiste qui prévaut, c'est la fille à papa Le Pen. Gilets jaunes, savez-vous à quoi vous jouez?
(France Inter, Journal de 13h, 11 janvier 2018) - 
https://www.marianne.net/politique/gilets-jaunes-pourquoi-marine-le-pen-est-la-seule-en-profiter

La Tyrolienne haineuse 
Pierre Dac

Lorsque sans parti pris 
On établit le bilan 
D' l'humanité
D'aujourd'hui
Y d'vient limpid' comme
Un clair de lune et lumineux comme
Un clerc de notaire
Qu'c'est pas d'sitôt
Qu'les hommes s'ront frères
Et qu'malheureusement au contraire
Nous vivons à présent
Sous le signe affligeant
De la haine et d'ses affluents
C'est triste et déprimant !
Y a de la haine partout
Y a d'la haine tout autour de nous
Surtout partout où
Tout s'passe par en d'ssous
De mémoire de grincheux
Jamais dans les yeux
On n'vit tant d'regards haineux

Ah y en a t-i', y en a-t-i'
De cette haine qui
Saoûle les esprits qui
Perdent le sens d' la fraternité
Et ainsi çui d' l'altruisme aussi
Hélas ! hélas ! l'altruisme est foutu
Et c'est couru
Y a pas plus d'altruiste
Que de beurre au r'bus
Y a plus que d'la haine
Si bien que dans l'pays
Bientôt tout le monde sera haï
L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ho
L'haï l'haï l'haï ti
L'haï l'haï l'haï ti

Mais là où la chose se complique
Et d'vient tragique
C'est qu'la haine devient pour chacun
Une espèce de besoin
Que d'authentiques sagouins
Entretiennent de près comme de loin
Y a d'la haine de toutes les nuances
D'la haine standard ou d'circonstance
Y a d'la haine de bon ton
Pour les haineux d'salon
Et de la grosse haine de confection
Mais de toutes les façons :
Y a trop de haine, oui
Y a trop de haine
Et y a trop d'haineux
Ca tourne au scabreux
Et au scandaleux
Car certains haineux en arrivent même
Entre eux
A s'traiter de tête d'haineux
C'est un cercle vicieux
Car quand un haineux
Hait un autre haineux
Celui qui hait est aussi
Par l'autre haï
De même que celui
Qui est haï haïssant
Celui dont il est haï
Chaque haï donc est
Un haï qui hait
Ce qui fait qu'en fin d'compte
On peut voir comm' ça
L'haï l'haï l'haï ici
L'haï l'haï, l'haï là !

Et voilà c'est comme ça
Oh bien sûr i' n'y a pas
Non y a pas d'quoi
En signe de joie
Se passer les paupières 
A la crème de Chester
Avec une tringle à rideau de fer
Y n'reste plus qu'une seule chose à faire
C'est d'rassembler par toute la terre
Tous les hommes généreux
Qui d'un coeur valeureux
Haïssent la haine et les haineux
C'est ce qu'il y a de mieux !
Hardi donc allons-y
Roulez tambours
Et sonnez trompettes et hélicons
Sus à ceux qui suent
La haine par tous les pores
Et qui s'font un sport
D'haïr de plus en plus fort.
A bas la haine et les haineux
Ainsi qu' ceux
Qui hurlent avec eux
Assez de haine assez d'gens
Qui passent leur temps
A haïr bêtement
Si nous tenons bientôt 
Nous en viendrons sûrement à bout
La confiance alors
Mettra l' monde d'accord
Et l'on s'ra content
D'voir les hommes d'à présent
Devenir de plus en plus confiants

Haine par-ci, haine par-là

Ah, y en a-t-y d' la haine
Ici bas.

mercredi 9 janvier 2019

Je cherche un homme *

Qui dira enfin quelque chose d'intelligent, de rassembleur, de distancié dans la fureur et la confusion actuelles?
Longtemps, la politique française a fasciné les Belges. Les discours y apparaissaient de haut vol. Est-ce encore le cas aujourd'hui où ils font du rase-mottes? La démagogie et les analyses simplistes dominent une France où les Gilets jaunes et leurs positions carrées et autocentrées prennent toute la place. L'hystérie domine. Il n'y a plus place pour des débats calmes, plus de recul, de regard critique. Une vision manichéenne prévaut: on est pour ou contre les G.J., pour ou contre les flics, pour ou contre le président. Un boxeur est transformé en héros. Un camionneur inculte sur le plan politique devient porte-parole et martyre. Les réseaux dits sociaux résonnent d'appels à la haine.
On voit tous autour de nous des personnes qu'on a toujours connues comme pacifistes, comme critiques, qui semblent avoir perdu tout sens de la mesure, éructent, soutiennent les violences, les encouragent. Certaines nous apparaissent pathétiques, d'autres effrayantes.
Ce mouvement né sur Internet est en phase avec la rhétorique qui y est utilisée. La violence s'y exprime sans complexe, tout comme le simplisme, l'absence de nuance. Nous voilà dans l'ère des yakistes. Ceux qui pratiquent le yaka. Y a qu'à baisser les taxes. Y a qu'à réinvestir dans les services publics. Y a qu'à faire tomber le président. Y a qu'à dégrader les radars et brûler des voitures. Y a qu'à entrer à l'Elysée. Y a qu'à diminuer les revenus des élus et des hauts fonctionnaires. Y a qu'à instaurer le RIC.
C'est logiquement que le référendum d'inititiative citoyenne est plébiscité par les G.J. Il leur apparaît comme LA solution au manque de démocratie (voir billet précédent "Une fausse bonne idée"). Il  correspond à l'époque actuelle: priorité à l'émotion et à l'immédiateté, pas à la réflexion.
De l'intelligence, de l'intelligence, de l'intelligence! Si ce n'est pas trop demander.

L'opposition n'apporte rien à cette criante absence de vrai débat, aucun plan de sortie de crise, aucune idée fédératrice. Elle se contente de jeter de l'huile sur le feu. On attend en vain un projet visionnaire, mobilisateur. On n'entend que des pyromanes. Un pyromane a-t-il d'autre projet que de voir le feu flamber? Tant le RN/FN que la France Insoumise (insoumise à quoi? à l'intelligence?) n'exprime rien d'autre que leur espoir de faire tomber le calife pour prendre sa place. Deux partis menés par des professionnels de la politique, qui ont toujours vécu de leurs mandats successifs et tous deux pointés pour leur absentéisme au Parlement européen quand ils étaient censés y siéger. Des profiteurs du "système" qu'ils dénoncent et qui se sont transformés en donneurs de leçons.
Personne n'ose se montrer un tant soit peu critique vis-à-vis des G.J. De peur de se faire aussitôt injurier, si pas menacer de mort (1). Les médias, globalement, se rangent de leur côté, oubliant de jouer leur rôle critique. Le peuple a toujours raison. Et des journalistes, telle la rédactrice en chef de Télérama, de sommer les artistes de soutenir les G.J.
Interpellée, Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, lui a répondu: "Pour une fois, je trouve que le silence des artistes est sage. Devant un phénomène aussi complexe, aussi difficile à analyser, avec un mélange des genres tel, je pense que nous les artistes, nous dirions beaucoup, beaucoup de bêtises.  (...) Je veux comprendre jusqu'où la démocratie peut être mise en danger. Quand on refuse toute représentativité, y compris de leur côté, moi, j'ai besoin de réfléchir, parce que ça peut mener à un désastre.  (...) Je ne veux pas parler sans bien comprendre ce qu'il peut advenir de beau et de positif pour la France et l'Europe - parce que moi, c'est l'Europe que je sens menacée - de ce mouvement. Il peut arriver le meilleur, il peut aussi arriver le pire. Donc, je me méfie." (2)

Au-delà de ce silence éloquent, on n'entend aucune grande voix, des domaines politique, social, culturel, économique ou philosophique, qui indiquerait une voie, ouvrirait des horizons, essaierait (au moins) de faire baisser cette tension excessive. Comment restaurer un dialogue en cette France déchirée? Quel idéal de société prôner pour rassembler les Français? Comment sortir du tout tout de suite? Comment avancer ensemble? Comment arriver à se parler?
Et pendant ce temps, la planète ne cesse de se réchauffer, la biodiversité de s'effondrer un peu plus chaque jour.
Y a quelqu'un?

* ou une femme, bien sûr.
(1) https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/07/le-dessinateur-alex-porte-plainte-apres-des-menaces-de-mort_a_23635732/?utm_hp_ref=fr-homepage
https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/09/retour-sur-les-actes-d-intimidations-visant-les-deputes-lrm_5406983_823448.html
(2) https://www.telerama.fr/scenes/theatre-en-tete-a-tete-avec-la-passionnante-ariane-mnouchkine,n5934265.php
A lire:
https://www.nouvelobs.com/edito/20190108.OBS8134/gilets-jaunes-la-coupable-complaisance-face-aux-violences.html

lundi 7 janvier 2019

Quatre ans après


A lire: le numéro spécial de Charlie Hebdo: "Le Retour des anti-Lumières" (5.1.2019)
Et à (re)lire sur ce blog:
- "Tu t'es vu sans Cabu?", 6.1.2018;
- "Charlie va bien (merci pour lui)", 7.1.2017;
- "Aujourd'hui, comme hier et comme demain", 7.1.2016;
et de très nombreux billets en janvier 2015.

dimanche 6 janvier 2019

Une fausse bonne idée

Tout s'explique: de nombreux Gilets jaunes refusent de participer aux débats que le gouvernement organise sous leur pression parce que, disent-ils, ce dernier ne fera pas approuver par référendum la synthèse de ces rencontres. Faut-il en pleurer ou en rire? On s'interroge. Ces débats vont, fatalement, partir dans tous les sens et voir surgir d'innombrables revendications, souvent très contradictoires. On a vu, aujourd'hui encore, des G.J. réclamer la réouverture des mines. Oui, des mines. On ne sait lesquelles, mais visiblement certains baignent en pleine nostalgie ou en plein délire. Tout comme ceux, très actifs sur les sites de débat (voir billet précédent), qui rêvent du bon vieux temps et veulent interdire le mariage homosexuel.
Pensent-ils, ces rétifs aux débats, que chaque citoyen pourrait être amené à se positionner sur chacune des 150 ou 500 ou 5000 propositions qui sortiront de ces débats? Et quand bien même ce serait le cas, trouvent-ils positif que chacun ne puisse que choisir entre "d'accord" et "pas d'accord", alors qu'il y a tant de nuances à apporter, tant d'options alternatives à imaginer par rapport à toute question? Et donc tant de débats à avoir encore et toujours. La démocratie ne résume pas à se poser pour ou contre une idée. 

D'où vient cette idée que le référendum serait plus démocratique que le système représentatif? Le référendum, c'est la démocratie pour les nuls.
Les électeurs doivent s’y prononcer de manière simple (voire simpliste) : ils sont pour ou ils sont contre la solution ou le projet proposé et ne peuvent en suggérer d’autres. Si la question n’est pas d’une simplicité évidente, certains électeurs risquent de mal l’interpréter et de répondre de manière exactement inverse de la position qui est la leur. Le libellé de la question est donc fondamental et devrait donc être défini très largement, pas seulement par la majorité qui souhaite la poser. Ce qui, en soi, n’est déjà pas une sinécure. J’ai un jour entendu un électeur déclarer à un journaliste qu’il avait voté non à un référendum parce que le fond du sujet lui échappait et que, ne voulant pas prendre de risques, il préférait refuser le projet en débat. Son opposition s’apparentait donc, en réalité, à un vote blanc… qui ne l’était pas.
Il n’est pas rare que des responsables politiques à l’origine d’un référendum en espèrent un plébiscite en leur faveur. A l’inverse, l’opposition y voit une occasion de rejeter les élus en place. « Il (le référendum) risque, écrit le journaliste Thomas Legrand, de susciter une réponse adressée à celui qui pose la question plutôt qu’à la question elle-même. »[1] Enfin, question essentielle : la vox populi doit-elle être considérée comme la vox dei ? A-t-elle forcément raison ? Quelle connaissance du sujet abordé, des causes du problème, des implications de la solution proposée ont les citoyens amenés à se prononcer ? Comment éviter que la vox populi ne s’exprime dans l’émotion ? Comment se garantir d'avoir une position de chacun qui découle d'une réflexion sur la question abordée? Comment éviter  de tomber dans le populisme ? « Etablir un lien direct entre le peuple et le souverain sur une question simplifiée en passant par-dessus tous les intermédiaires, c’est une définition du populisme », fait remarquer Thomas Legrand qui cite là Pierre-André Taguieff. « Il est beaucoup plus facile, et immédiatement valorisant, écrit-il encore, de proposer un référendum que d’imaginer  des solutions pour résoudre la crise de représentation, le problème de la reproduction inégalitaire des élites, la régénération des corps intermédiaires qui représentent pourtant ce qui est censé faire vivre la  démocratie, en profondeur et au jour le jour… »[2]                                                                               
Lors d’un référendum, comme lors d’élections, on demande juste aux citoyens de cocher une case sans forcément connaître le programme ou les conséquences de leur choix. On fait appel à leurs sentiments, à leurs émotions, pas à leur raison.

Le Brexit fut l’exemple même du référendum dévoyé. A quelle question ont vraiment répondu les Britanniques ? « Peut-on, de grâce, dépasser le mantra prononcé d’une voix solennelle selon lequel Le peuple a parlé ?, demande l’écrivain britannique Julian Barnes. Les gens ont répondu à une question posée par une élite politique excessivement confiante. On leur a accordé une réponse monosyllabique. Sur cette base, une version légèrement différente de cette même élite choisit d’interpréter cette monosyllabe d’une manière qui convient aux intérêts de sa propre politique et de son  propre parti. Cette volonté du peuple n’exprime, à l’évidence, aucune volonté commune. Et la volonté du peuple mène trop facilement aux ennemis du peuple, cette expression stalinienne désormais adoptée par le Daily Mail, la Pravda de la droite. »[3]
De nombreux observateurs s’accordent à dire que ce qu’ont surtout voulu indiquer les participants à cette consultation qui se sont prononcés pour le Brexit, c’est  leur refus de l’immigration bien plus que leur volonté de rompre les amarres avec l’Union européenne et que nombre d’entre eux ignoraient totalement les conséquences d’une sortie de leur pays de l’U.E., ni par rapport aux risques de désunion du Royaume, ni par rapport à leur avenir sur le plan socio-économique.
Les ténors politiques qui ont fait campagne pour le Brexit ont d’ailleurs laissé entendre dès le lendemain de leur « victoire » qu’ils n’en savaient fichtrement rien et qu’ils avaient utilisé certains arguments fallacieux.
« Tout au long de la campagne, écrit Le Soir, les nationalistes avaient martelé un argument de masse. Ils estimaient que le Royaume-Uni envoyait chaque semaine plus de 350 millions de livres sterling (environ 434 millions d’euros) à l’Union européenne. En cas de Brexit, l’idée de l’UKIP était de rediriger cette somme vers le National Health Service (NHS), la sécurité sociale britannique. (…) À la journaliste qui lui demande s’il peut garantir que ces millions iront au NHS, Farage ne peut que reconnaître l’erreur de son parti : Non je ne peux pas le garantir et je ne peux pas faire cette promesse… et de reconnaître quelques secondes plus tard : C’est une erreur qu’a commise le camp du Leave Europe.  »[4]
On se retrouve donc dans un référendum dans une situation analogue à celle d’une élection : toutes les déclarations, même les plus mensongères, sont bonnes pour gagner. Mais ce sont les citoyens – et pas les élus - qui sont directement responsables de la décision prise, même si les bases de celles-ci sont faussées.
« Lorsque nous avons eu le référendum, personne n’avait de plan, cela n’a pas été discuté. Le seul débat était sur l’opportunité ou non de quitter l’U.E. », déclarait l’ancien ministre conservateur Kenneth Clarke.
Certains leaders tenants du Brexit ont crié victoire le soir du Brexit, leur ego vibrant de satisfaction, pour démissionner dès le lendemain de peur de devoir assumer les conséquences de ce qu’ils ont voulu sans y jamais vraiment y croire… Dans son rapport, la Commission électorale britannique sur la campagne  a enregistré le dépôt d’un millier de plaintes pour désinformation. Même si 82% des votants estiment avoir bien compris les enjeux et que 62% d’entre eux considèrent avoir été bien informés. Mais ce, constate le journaliste Andy Lindfield, dans une campagne pourtant largement critiquée par les observateurs pour son populisme et ses mensonges.[5]

Le Brexit pose également la question de la légitimité du vote de tous. Chaque voix est-elle égale dès lors que le résultat global engage l’avenir des générations suivantes ? La question peut sembler s’opposer au principe démocratique, mais comment doit ou peut s’exprimer le mieux la démocratie ? Par le vote de chacun des citoyens ou par celui de représentants censés prendre du recul et débattre longuement avant de se positionner ?  Suite au référendum sur le Brexit, une analyse menée par l’ancien député conservateur britannique Michael Ashcroft indiquait que 73% des 18-24 ans et 62% des 25-34 ans ont voté pour rester dans l'U.E., alors que 60% des plus de 65 ans ont voté pour la séparation avec Bruxelles. 
Un barman de 21 ans déclarait qu’il ne trouvait « pas juste que les vieux parlent pour nous. Sans vouloir froisser personne, nous allons vivre plus longtemps qu'eux. Je me sens dépossédé de mon avenir. »[6]

Le journaliste suisse Richard Werly (Le Temps) constate que la question posée n’indiquait rien des conséquences immédiates du vote. « Il y a un vrai problème d’information, selon lui. Il faudrait une fiche explicative qui accompagne obligatoirement la convocation au référendum. »[7]
Les Suisses ont l’habitude des votations : depuis 1848, ils ont été invités plus de trois cents fois à se prononcer  sur des sujets de niveau fédéral, cantonal ou communal.[8] La participation y est en moyenne de 40% (on s’accordera à dire que ce n’est là un taux réjouissant qui témoignerait de la vitalité du système). Le thème est connu quatre mois à l’avance, ce qui permet aux initiateurs de la votation de mener campagne et à chacun de recevoir une documentation détaillée et de débattre du thème. « Ces consultations coûtent cher et l’argent y joue de plus en plus un rôle important, à grand renfort d’affiches chocs qui simplifient le débat », déplore la journaliste Virginie Langerock.[9]

Aujourd’hui, s’il est une nation en Europe qui se trouve en incapacité totale d’imaginer de quoi son avenir immédiat sera fait, c’est bien le Royaume-Uni dont la moitié des électeurs, poussés par des populistes irresponsables, a choisi un saut dans l’inconnu. Le référendum n’est pas la forme la  plus aboutie de la démocratie. Loin s’en faut.
La Catalogne, de son côté, a perdu par un référendum toute l’autonomie dont elle jouissait. Les tenants de l’indépendance ont triomphé très brièvement. Ici encore, l’absence de stratégie et de réflexion s’est retournée contre eux. Il en va de même pour le Kurdistan irakien.

Les politiques utilisent trop souvent le référendum comme « un instrument tactique pour leur propre carrière politique », estime Dominique Rousseau, auteur de « Radicaliser la démocratie »[10] Le juriste considère que « le référendum n’est pas un instrument qui permet au peuple de parler, mais un instrument qui permet au gouvernement de faire parler le peuple dans le sens qu’il veut ». Il rappelle qu’existent d’autres instruments, tels que les assemblées délibératives.[11]
Le référendum a les faveurs des populistes qui souhaitent éviter tous les corps intermédiaires pour créer, disent-ils, un lien direct entre le peuple (qu’ils sont, eux populistes, les seuls à pouvoir représenter) et le gouvernement. « S’ils envisagent un référendum, dit le politologue allemand Jan-Werner Müller, ce n’est pas pour ouvrir un processus de débat, mais pour que les électeurs entérinent ce qu’ils ont préalablement déclaré comme étant l’authentique volonté populaire. »[12]

En Italie, Matteo Renzi a démissionné suite au « non » qui s’est exprimé lors du référendum de l’automne 2016. Il voulait notamment mettre un terme à l’instabilité gouvernementale. Il a réussi l’inverse. Quelle mouche l’a donc piqué pour qu’il annonce, en lançant ce référendum autour de son projet de réforme de la constitution, qu’il démissionnerait en cas d’échec ? Il a lui-même vicié dès le départ l’enjeu de ce référendum en en faisant une question personnelle. Quel pourcentage d’Italiens qui ont voté « non » l’ont fait pour faire tomber le président du Conseil plutôt que par opposition à son projet de réforme ?
« Je ne pense pas que l’on puisse continuer avec un système “constitutionnel” que tout le monde critique depuis des décennies et ne pas vouloir le changer », avait déclaré Matteo Renzi. Les institutions politiques italiennes sont désuètes et il semble bien qu’il y ait un souhait général de les simplifier et de les moderniser, mais cet objectif ne s’est finalement pas retrouvé au cœur du débat, la voie référendaire n’était sans doute pas la meilleure…

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute… Plus que jamais, la voix du peuple est présentée comme celle du bon sens. En France, à l’automne 2016, lors de la primaire de la droite et du centre pour l’élection présidentielle, les candidats ont fait assaut de propositions de référendums : mettre fin au non-cumul des mandats, réduire le nombre de mandats dans le temps, réduire le nombre de parlementaires, suspendre le droit automatique au regroupement familial, fixer des quotas d’immigration, au total ce sont treize propositions de référendums qui étaient avancées par les différents candidats. Certaines étaient possibles, d’autres douteuses, selon certains juristes.[13]
Interrogation plus fondamentale : faut-il confier à la population la responsabilité de régler des questions dont certaines nécessitent des débats longs et nuancés  ? Ce que peuvent prendre le temps de mener des assemblées, élues et/ou désignées par tirage au sort, en écoutant avant toute décision les différentes parties concernées, en analysant les causes des problèmes, en soupesant les conséquences des différentes options, en débattant avant toute décision.




(Note: la majeure partie de ce billet est extraite d'un projet de livre que j'avais intitulé "Pour en finir avec la classe politique - vers une démocratie citoyenne". Projet qui n'a pas trouvé preneur...)


Sur ce thème du réferendum, (re)lire sur ce blog:
- "Référendum piège à cons", 25.6.2018;
- "Arroseur arrosé", 29.12.2017;
- "En avant, y a pas d'avance", 26.6.2016;
- "Sainte Démocratie", 23.6.2016.


[1] Thomas Legrand, “Arrêtons d’élire des présidents”, Stock, 2014.
[2] Thomas Legrand, op. cit.
[3]  “Julian Barnes craint les jours durs du Brexit”, Le Soir, 13.5.2017.
[5] Vox Pop, Arte, 23.10.2016.
[7] Arte, 28 minutes, 27.6.16.
[8] https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/votations.html
[9] Vox Pop, Arte, 23.10.2016.
[10]  Seuil, 2015.
[11]  Arte, émission 28 minutes, 27.6.16.
[12]  “La voix du peuple, vraiment?”, Télérama, 2.11.2016.
[13]  http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/10/11/primaire-a-droite-tous-ces-referendums-sont-ils-possibles_5011850_4355770.html

samedi 5 janvier 2019

Débattre, au-delà des lobbies et du court terme

Pour tenter de répondre à la volonté de changement exprimée par les Gilets jaunes, le président et le gouvernement français lancent dans quelques jours de grands débats.
L'ancienne ministre Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public (qui existe depuis vingt ans), est chargée de piloter la "grande concertation nationale". Elle souligne qu'il s'agit là d'une première, il n'y aura jamais eu en France de débats d'une telle ampleur, tant par le territoire concerné (l'ensemble de la France) que par les thèmes abordés, à savoir tout ce dont veulent débattre les citoyens. "Un très beau défi!", affirme Chantal Jouanno.
Elle promet d'écouter tout le monde, de partir de constats, de ne laisser aucun avis de côté, d'être ouverte à toutes les suggestions et de relayer l'ensemble des contributions auprès du gouvernement. D'expérience, dit-elle, dans de nombreux cas, les décideurs sortent des débats avec des solutions auxquelles ils n'avaient pas pensé auparavant.
Le débat a déjà commencé avec les maires ruraux qui ont ouvert des cahiers de doléance dans leurs mairies.
A partir du 15 janvier, chacun (associations, syndicats, mairies, groupes de citoyens) peut organiser une réunion. Une plateforme numérique mettra des outils à disposition de tous ceux qui veulent participer activement à la réflexion collective.
Le gouvernement souhaite que quatre grands thèmes au moins soient abordés: transition écologique, fiscalité, citoyenneté et démocratie, organisation de l'Etat et services publics. Mais tout autre sujet peut être abordé à la demande des citoyens. Une synthèse sera rédigée par des personnes indépendantes du gouvernement. A celui-ci ensuite de s'en saisir. (1)

Certains lobbies ont déjà compris qu'ils devaient saisir cette opportunité unique de se faire entendre: durant trois semaines le Conseil économique, social et environnemental a mené une grande consultation sur Internet pour recueillir les inquiétudes des citoyens et lister les thématiques à mettre en débat. Arrive en tête la demande de mettre fin au mariage homosexuel, qui n'est jamais apparue parmi les multiples revendications des G.J. (2) Preuve que ce lobby très droitier de ceux qui n'aiment pas les autres ne désarme pas et sait se montrer opportuniste. Les meneurs de débats, les rédacteurs de la synthèse et le gouvernement enfin devront se montrer habiles pour faire la part des choses et distinguer les vraies revendications des citoyens de celles des lobbies. Et refuser tout recul des droits individuels et de la défense de l'environnement. La démocratie reste une pratique délicate et fragile, à la merci des nuisibles.

Une faction des G.J. qui se nomme les Gilets jaunes en colère!!! (on notera les trois points d'exclamation qui indiquent qu'ils crient fort) a décidé de ne pas participer aux débats. Ils sont en colère - ce qui empêche de discuter - et entendent bien le rester. Une attitude enfantine, difficilement compréhensible. La colère ne peut être que passagère. Entretenue, elle devient stupide et ne mène à rien. Sinon à l'épuisement et à l'auto-destruction. Passer des cris aux échanges et laisser de la place aux autres reste un défi pour certains.

Une revendication à porter lors des grands débats: celle de la création de l'Assemblée citoyenne du futur. (3) L'idée en est portée par la Fondation pour la Nature et l'Homme qui entend ainsi apporter sa contribution au projet de réforme constitutionnel annoncée par le président Macron et touchant la réforme du Conseil économique, social et environnemental. L'idée est de sortir du court-termisme qu'induit le système démocratique représentatif électif et de voir loin. 
La Constitution pourrait se voir ajouter les principes suivants: "Une génération ne peut assujettir des générations futures à des lois moins protectrices de l'environnement que celles actuellement en vigueur. La République veille à un usage économe et équitable des ressources, respectueux des limites de la biosphère. Elle organise le financement des investissements nécessaires à l'adaptation publique aux grands changements naturels en cours et à venir."
Le Conseil économique, social et environnemental pourrait être transformé en Chambre du futur. "Une troisième chambre parlementaire, dont l'objectif est de faire entrer la considération du long terme de manière systématique et permanente dans l'élaboration de la loi. Dotée de pouvoirs inédits et d'une composition originale, elle a pour objectif d'éclairer et d'enrichir le processus législatif, d'inciter à l'innovation et à la cohérence des politiques publiques."
Selon ses concepteurs, cette nouvelle assemblée, dont l'avis resterait consultatif, pourra "s'autosaisir des grands projets et propositions de lois en préparation ou déposés à l'Assemblée nationale ou au Sénat dont les conséquences potentielles justifient la consultation préalable de l'ensemble des citoyens avant leur discussion au Parlement". La consultation pourra passer par une plateforme en ligne, des débats publics dans les territoires, des conférences de citoyens et d'autres formes de participation. Cette Assemblée citoyenne du futur sera composée de 50 citoyens "ordinaires" tiirés au sort, de 50 spécialistes de l'environnement et de 50 personnes de la société civile organisée. Ses concepteurs parient, avec confiance, sur l'intellignec collective.
L'Assemblée nouvelle disposerait de quatre pouvoirs: d'initiative législative spécialisé, d'alerte législative, de demande d'une nouvelle délibération de la loi et enfin de de saisine du Conseil constitutionnel. 

A l'heure où la prise en compte des multiples et néfastes impacts du réchauffement climatique et de la transition énergétique sont, malgré leur extrême urgence, effacés par le bruit et la fureur de la rue, une telle proposition a le grand mérite de remettre de l'ordre dans les priorités et d'offrir des voies à la participation citoyenne. Reste à la faire entendre.

(1) France Inter, "Une semaine en France", 4.1.2019, 18h10.
https://www.franceinter.fr/emissions/une-semaine-en-france/une-semaine-en-france-04-janvier-2019
(2)  https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/04/gilets-jaunes-l-abrogation-du-mariage-pour-tous-revendication-n01-de-la-consultation-en-ligne_a_23633909/?utm_hp_ref=fr-homepage
(3) A lire: Dominique Bourg, "Inventer la démocratie du futur - L'Assemblée citoyenne du futur", éd. Les Liens qui libèrent, 2017 (ce paragraphe a été rédigé à partir de ce livre).

vendredi 4 janvier 2019

Se parler, se bouger

Et si ce qui manquait le plus aux Gilets jaunes c'était la convivialité?
On les voit heureux de s'être trouvés, sans aucune envie de se quitter. On en entend beaucoup, ici et là, affirmer qu'ils ont trouvé dans leur mouvement une famille. "On a tous créé des liens très forts", dit un GJ d'un rond-point de Châteauroux. On apprend même que six couples se sont formés sur celui du Blanc. (1) Voilà au moins une bonne nouvelle, mais qui renvoie à des constats d'isolement.
Tout récemment, dans un journal télévisé, le maire d'un village en pleine croissance, qui développe des quartiers pavillonnaires à sa périphérie, regrettait que les habitants n'aient rien mis en place pour créer du lien entre eux. Et les habitants de se plaindre de ne pas se connaître. Comme si cela ne dépendait pas d'eux, comme si c'était aux pouvoirs publics d'amener des voisins à se parler.
On repense à cet habitant d'un quartier résidentiel qui, avec ses voisins, tempêtait contre le projet, à côté de chez eux, d'un éco-quartier: jusqu'ici, on était bien tranquille, chacun chez soi. D'ailleurs, ajoutait-il, il a fallu ce projet et notre opposition pour qu'on se rencontre. Dans ce même quartier résidentiel, les promoteurs avaient laissé des espaces libres entre les propriétés, laissant la possibilité aux habitants d'y placer des bancs publics, d'y développer des activités collectives, aux enfants d'y construire des cabanes. Faute d'avoir été utilisées, ces zones communes ont finalement été supprimées.
Quand et comment les GJ arriveront-ils à quitter leurs ronds-points? La meilleure sortie serait qu'ils créent eux-mêmes des associations qui agissent dans les quartiers, dans les villages, dans les zones pavillonnaires pour se rencontrer, créer du lien, monter des projets solidaires. Pour cela, il faut sortir de l'attente, il suffit d'agir en citoyen adulte.

(1) La Nouvelle République - Indre, 2.1.2019.

mardi 1 janvier 2019

En 2019, faire du neuf avec du vieux

Que souhaiter pour la France en 2019? Un nouveau président. 
Emmanuel Macron est rejeté par une partie des Français, trop jeune, trop inexpérimenté, trop suffisant, trop éloigné du peuple. 
L'homme providentiel existe. Il a de l'expérience à revendre. Aristocrate, il a toujours fait tout ce qu'il pouvait pour être proche du peuple. Il s'invitait à table chez les Français moyens pour discuter le bout de gras en mangeant des œufs brouillés. Et il joue de l'accordéon, instrument populaire s'il en est. Il est prêt à en jouer dans tous les cafés du commerce et sur tous les ronds-points.
Valéry Giscard d'Estaing est prêt pour le grand retour. Il n'attend que notre appel.