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mardi 23 juin 2026

Peuple de sourds

En 1962, Rachel Carson publiait "Le Printemps silencieux", un livre considéré par certains comme fondateur de l’écologie moderne. Elle y dénonçait cette chimie des champs tueuse de vie, les pesticides et en particulier le DDT.
En 1972, était publié le rapport Meadows sur les limites à la croissance : il pointait les risques pour la planète et l'humanité liés à l’épuisement des ressources naturelles, à la pollution et à la surpopulation.
La même année, Pierre Fournier, qui depuis plusieurs années consacrait ses pages de Charlie Hebdo à la nécessité du combat écologiste, créait le mensuel La Gueule ouverte, le journal qui annonce la fin du monde.
En 1974, René Dumont, premier candidat écologiste à l'élection présidentielle française, faisait sensation : portant devant la caméra un verre d'eau à ses lèvres, il disait : « Nous allons bientôt manquer de l'eau, et c'est pourquoi je bois devant vous un verre d'eau précieuse puisque avant la fin du siècle, si nous continuons un tel débordement, elle manquera. » La grande majorité des spectateurs a ri.
En 1992, il y eut le Sommet de la Terre à Rio, puis celui de Kyoto, des sommets, des COP, des conférences, dont celle de Paris en 2015. Le climat devait être sauvé de toute urgence. Il allait l'être. C'était comme si c'était fait.
Sans être majoritaires, les partis verts commençaient à s'imposer dans l'opinion publique et à co-gérer de nombreux niveaux de pouvoir un peu partout.
Depuis trente ans, des scientifiques du monde entier regroupés dans le GIEC, groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, regroupe des scientifiques du monde entier tirent sans relâche la sonnette d'alarme. Dans le désert.
Puis les partis écologistes se sont effondrés un peu partout, parfois minés de l'intérieur par les ambitions personnelles ou par l'engagement dans trop de combats annexes, parfois rejetés comme des prophètes de mauvais augure.
En 2006, Yves Paccalet publiait " L'humanité disparaîtra, bon débarras !".

Et nous y voilà. Nous en sommes là. Les solutions sont sur la table depuis bien des années, mais elles ont glissé dans des tiroirs. L'écologie serait punitive. Alors que c'est le capitalisme et nos modes de vie consommateurs, dépensiers, pollueurs et gaspilleurs qui, destructeurs de vie, nous punissent chaque jour. Nous voilà la tête enfoncée dans le sable, refusant de voir et d'entendre, alors que le feu nous brûle les fesses. Nous, c'est-à-dire les gouvernements et les (ir)responables politiques, du communal à l'international, les lobbies, les entreprises, la majorité des citoyens. Nous ne voulons pas toucher à notre confort, changer nos habitudes, alors qu'elles changent à toute vitesse et que la vie est menacée partout.
Et pendant ce temps, de sinistres et stupides commentateurs, continuent à ânonner, depuis leurs studios climatisés, que le changement climatique est un bobard. Méprisant toutes celles et tous ceux qui vivent et travaillent dans des conditions de plus en plus infernales. 

Les gens qui font de la politique ne comprennent pas que la terre, l'eau et l'air ont une volonté à eux. Moi, je le comprends parce que je travaille avec les éléments tous les jours. Notre gagne-pain en dépend. S'il pleut, on arrête de travailler. S'il fait 38°C dehors, nos ouvriers souffrent. Quand le sol est gelé, on ne peut pas poser de canalisations. Si nous ne nous adaptons pas à l'environnement, notre société fait faillite. (Il promena son regard sur la vaste étendue d'eau que les cristaux de sel faisaient scintiller.) C'est sûr que ce lac a une volonté bien à lui, mais il se moque complètement de la nôtre.
John Henry Tempest, entrepreneur en travaux publics, in "Refuge", Terry Tempest Williams (éd. Gallmeister, 2022)
 

mardi 1 juillet 2025

Let the sunshine

L'écologie emmerde les Français. C'est ce que clament la droite et l'extrême droite. Et quantité d'élus locaux dits sans étiquette. L'Europe suffoque. Et ce n'est qu'un début. Tous les climatologues l'affirment : on va vers bien pire encore. L'absence d'écologie emmerde les Français. Et pourtant, on attendra longtemps encore avant que les mesures indispensables soient prises. La résistance au changement et la négation du problème sont les plus fortes. Même si le changement climatique est bel et bien là et s'impose durement (et durablement), que nous le voulions ou non. Il faut avoir la tête très profondément enfoncée dans le sable pour ne pas le voir. Tant de citoyens n'entendent pas pour autant modifier leurs habitudes. Sans doute seraient-ils même prêts à descendre dans la rue si on limitait leurs déplacements. Par exemple, en interdisant la circulation de véhicules certains jours, en diminuant les vitesses sur les routes, en limitant drastiquement les voyages en avion, en sortant de notre dépendance au pétrole et au charbon, en empêchant que des produits fassent le tour de la planète, etc.

Les partis de droite et d'extrême droite vomissent l'écologie et ses applications.  Ils ont reculé sur les zones à faibles émissions (avec le soutien d'un parti qui se prétend de gauche, LFI), sur le principe de zéro artificialisation des sols, ils relancent le chantier de l'A69. L'un des leurs, un certain Duplomb (ça ne s'invente pas) veut réintroduire un pesticide interdit. "LR ont même fait passer, rappelle Le Monde (1) un amendement qui impose un moratoire sur les éoliennes et le photovoltaïque, une idée longtemps portée par l’extrême droite." Et tout cela au nom du bon sens.

Il y a cinquante ans, on a connu les dimanche sans voiture. Il s'agissait alors de ne pas gaspiller l'essence qui risquait de se faire rare. Il y a cinq ans, on a connu les confinements dus au Covid-19 avec un contrôle extrêmement strict des déplacements. Il s'agissait de protéger collectivement nos vies. Aujourd'hui, la canicule nous confine dans nos maisons et personne ne propose quoi que soit pour qu'une telle situation ne se reproduise plus. Au contraire.
On en revient au même débat qu'à la période covidienne : la liberté individuelle versus la liberté collective première : celle de vivre et de laisser vivre nos enfants et nos petits-enfants. L'écologie emmerde les Français ? Les opposants aux politiques écologiques méprisent les Français.

Post-scriptum : En Belgique, c'est le président du Mouvement réformateur, parti de droite, qui réclame à présent la réouverture des mines de charbon. La volonté de Georges-Donald Bouchez de provoquer quotidiennement le débat l'amène à dire tout et n'importe quoi. 

(1) https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/06/30/a-l-assemblee-la-progression-du-front-anti-transition-ecologique_6617006_3244.html

mardi 15 avril 2025

Trumpisation des campagnes

On s'interroge. Ce calicot accroché ce soir sur la façade de la Communauté de communes Marche occitane - Val d'Anglin à Lignac pose question : qui donc peut s'opposer aux couloirs écologiques ? Des militants de l'urbanisme qui souhaitent que la bétonisation s'étende partout dans les campagnes ? Des anti-nature et même anti-chasse qui craignent que la vie sauvage se développe ? Des hypocondriaques qui ont peur des maladies que peuvent transmettre les être vivants qu'ils ne contrôlent pas ? Des amateurs de golf ? A moins qu'il ne s'agisse simplement de militants d'extrême droite, stupides et craintifs de ce qui leur est étranger, comme peuvent l'être des militants d'extrême droite. 




Post-scriptum : il semble bien que des agriculteurs soient les auteurs de cet étrange calicot. "Les villes devraient être construites à la campagne, l'air y est tellement plus pur", écrivait Alphonse Allais. A contrario, la campagne devrait s'installer en ville, la nature y est moins présente. Les agriculteurs pourraient y produire sur le bitume. 
On notera que, comme les chasseurs, les agriculteurs se présentent souvent comme les premiers des écologistes. La terre, nous en vivons, nous la respectons, nous serinent-ils. Allez savoir pourquoi on a du mal à les croire.


lundi 10 juin 2024

Gueule de bois

Nous voilà triplement atterrés. Par le résultat à l'élection européenne d'hier en France de l'extrême droite et de la droite extrême  qui totalisent ensemble 40,21% (1), par la décision insensée du président Macron de dissoudre l'Assemblée nationale et par l'effondrement, dans de nombreux pays européens, des partis qui portent le combat écologique.

Ce pays conservateur  qu'est la France croit-il vraiment à la dédiabolisation du FN devenu RN ? Les visages et les discours se sont lissés et les promesses de jours heureux se sont additionnées sans qu'on sache comment le monde tournerait mieux avec cette extrême droite nationaliste et xénophobe, qui regarde l'avenir dans un rétroviseur. Les programmes sont pauvres et les arguments faibles, mais "on a besoin de changement", disent les électeurs du RN qui choisissent donc le parti qui ne changera rien. Avec le RN au pouvoir, l'environnement, les droits de l'homme, les valeurs d'accueil, d'ouverture, de fraternité, la solidarité avec l'Ukraine valseraient à la poubelle. Et son programme économique, de l'avis de tous les experts, n'a aucune crédibilité. En attendant, le FN-RN fait la course en tête. Et de loin. Le parti de la famille Le Pen, des fainéants (ses élus européens travaillent très peu), des philistins et des incompétents triomphe, avec l'aide de certains médias fascinés par Jordan Bardella, le jeune loup aux dents longues et aux idées courtes.

Le diable est à la porte et le président la lui ouvre. Emmanuel Macron obéit à Bardella qui l'avait appelé à dissoudre l'Assemblée nationale au vu de son score. Macron, "kamikaze de la dissolution" (2), tente un "pari fou", "un coup de poker", pour se redonner une majorité (un peu) plus claire, au risque d'offrir le gouvernement au parti d'extrême droite. Une explication circule : Macron essaierait de démontrer, en l'amenant au pouvoir, l'incompétence, notoire mais non démontrée, du FN-RN. Et les électeurs rejetteraient ainsi la fille à papa Le Pen en 2027. "On n'a pas encore essayé l'extrême droite", disent nombre d'électeurs. Les Hongrois l'essaient depuis quatorze ans. Orban est premier ministre de Hongrie depuis 2010. On ne se débarrasse pas facilement de l'extrême droite. Une extrême droite que le dérèglement climatique laisse indifférent. Elle préfère, courageusement, fermer les yeux. Ce qu'apprécient ses électeurs que le simple prononcé du mot écologie hérisse.

L'écologie, et donc l'avenir de l'humanité, est la grande perdante (même s'il y a d'heureux îlots de résistance et même de victoire - tel le Danemark) du scrutin européen. Quand elle n'est pas criminalisée (3), elle est traitée de punitive. Alors que ce sont nos modes de production et de consommation qui sont punitifs. En témoignent la hausse constante des températures, les sécheresses et les incendies qui y sont liés, la hausse du niveau des mers, l'augmentation du nombre de tempêtes, des précipitations et des inondations, avec leur lot de drames. Mais les électeurs préfèrent s'en lamenter sans devoir s'en soucier. 

Le monde meurt de l'absence de femmes et d'hommes politiques à la hauteur des enjeux actuels : dérèglement climatique, guerres, migrations, surpopulation. Qui fait encore de la politique aujourd'hui ? La plupart des élus (il est quelques heureuses exceptions) font de la politicaille, pas de la politique. Ils cherchent le pouvoir, pensent à leur avenir, pas à l'avenir commun, à celui de l'humanité, de la planète. Allons-nous hériter des pires ?
Après "Ma vie en pays grognon" (4), vais-je écrire "Ma vie en pays haineux" ? Allons-nous passer d'une peste sanitaire à une peste politique ?


mercredi 10 août 2022

Dumont le visionnaire

A l'époque, tout le monde ou presque s'est moqué de lui. De quelles bêtises venait nous parler ce clown sinistre ? Quelle mauvaise comédie venait-il jouer dans la campagne électorale de l'élection présidentielle française de 1974 ? L'agronome René Dumont avait vu clair, bien avant tout le monde, mais on ne voulait voir en lui qu'un prophète de malheur. Son message, à l'époque, sa dénonciation du pillage du tiers-monde, de la surconsommation, de la pollution, de la destruction de l'environnement, personne ne voulait les entendre. Nous voulions continuer à nous amuser, à voyager, à consommer, à dépenser sans trop compter. "Nous allons bientôt manquer d'eau", affirmait-il (1), sous les sarcasmes. Près de cinquante ans après, qui peut encore rire de René Dumont ? Le fantaisiste est devenu le sage et le rigolard est grotesque.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=nMRFKNu0f30
https://www.youtube.com/watch?v=1_weZ8284-0

vendredi 17 juin 2022

L'avis de l'expert

On ne conteste pas à Willy Schraen sa place dans l'émission Les Grandes gueules. Il est parfaitement outillé pour y prendre part. Mais quand même, les chasseurs se sentent-ils vraiment bien représentés par ce complotiste ? Voilà qu'il laisse entendre que la météo serait de mèche avec la NUPES et les écologistes. 
“Il faut reconnaître qu’il va faire chaud pendant trois jours”, a-t-il déclaré le 14 juin, mais il trouve “bizarre” que pendant l’entre-deux-tours, “on nous explique du matin jusqu’au soir depuis deux jours : ‘Attention l’écologie machin’.” Il en est convaincu : "il y a une vraie manipulation". Et là le président des "premiers écologistes de France" (les chasseurs donc) se montre très fin : ces alertes aux vagues de chaleur "finissent par desservir l'écologie". On voit par là qu'on a affaire à un expert.

https://www.huffingtonpost.fr/entry/legislatives-sortie-de-willy-schraen-sur-la-canicule-et-la-nupes-passe-mal_fr_62a878bee4b0cf43c84e9f9c

jeudi 19 mai 2022

Chaud devant !

Quand va-t-on enfin mettre fin au capitalisme punitif ? Un peu partout sur la planète, il fait excessivement chaud. Il est des pays où on meurt de chaleur, d'autres d'incendies, la famine menace.
Les concentrations de gaz à effet de serre, l'élévation du niveau de la mer, la température et l'acidification des océans ont tous établi de nouveaux records l'année dernière, a déclaré l'Organisation météorologique mondiale (OMM) dans son "État du climat mondial en 2021" (1).
La quasi totalité du territoire français risque de connaître cet été une sécheresse sans précédent (2). Une sécheresse intimement liée au dérèglement climatique. On en connaît les causes, elles sont multiples, mais toutes liées à nos modes vie insouciants (mais plus inconscients), consommateurs d'énergies fossiles et producteurs de CO2 : industrie, chauffage, mobilité, agriculture, il y a une extrême urgence à changer radicalement nos pratiques dans tous ces secteurs.
Et on continue à entendre ce slogan stupide : non à l'écologie punitive (3). Alors que c'est le capitalisme qui punit la planète. L'écologie, elle, est punie. Et avec elle l'ensemble des êtres vivants de cette planète.

Comment changer radicalement et rapidement de cap ? La grande majorité des gouvernements dans le monde traîne des pieds. La plupart ne bouge même pas. 
"Il existe une incompatibilité radicale, organique, entre les impératifs écologiques et la manière dont est organisé notre système politique", affirme Léo Cohen qui fut conseiller de Barbara Pompili, secrétaire d'Etat chargée de la biodiversité, puis de François de Rugy, ministre de la Transition écologique (4). "Les politiques écologiques ont leurs caractéristiques propres : transversalité, temps long, difficulté à les mettre en œuvre socialement, parce qu'elles touchent à l'intime, à la manière dont il va falloir se loger, se nourrir, se divertir, voyager... Tous les mécanismes de notre système politique percutent ces spécificités."
Selon lui, "le credo de l'action publique, ce sont des finances saines, pas un environnement sain". L'enjeu climatique n'est pas un axe central de l'action publique. Léo Cohen estime qu'il manque une vision enfin réellement transversale de l'action des instances publiques. L'environnement ne peut plus être l'affaire d'un ministère isolé. Il propose de former les hauts fonctionnaires : qu'ils passent du temps avec des scientifiques qui leur feraient prendre conscience des impacts environnementaux de leur secteur. Il suggère également de "faire bouger les agents et les confronter soit à des problématiques climatiques, soit à des territoires soumis à de forts enjeux environnementaux". Il n'en manque, hélas, pas.
Pour plus transparence, il propose également qu'une loi oblige les lobbyistes à publier les amendements qu'ils remettent à des élus ou à des membres du gouvernement".

Emmanuel Macron vient de nommer une nouvelle première ministre : Elisabeth Borne sera aussi chargée de mettre en œuvre la planification écologique. "Emmanuel Macron a rendez-vous avec l'Histoire, estime Léo Cohen : s'il ne s'approprie pas le défi climatique, on le considèrera comme un président passé à côté d'un enjeu de civilisation." Macron a en outre une dette vis-à-vis des électeurs écologistes qui ont permis sa victoire. 
Reste à faire adhérer les citoyens à une vraie politique écologique. Le pouvoir d'achat apparaît aujourd'hui comme le sujet majeur pour nombre de citoyens, avant le climat. Mais les deux sont liés. Une politique énergétique nouvelle peut faire diminuer les factures des consommateurs. "Pour réussir une transition écologique, il y a trois composantes : l'incitation au début, la contrainte à la fin et, entre les deux, l'accompagnement". En accompagnant prioritairement celles et ceux pour qui la transition peut être difficile et en se concertant avec les associations et les syndicats.

Ajoutons que c'est au niveau international que doivent être prises en la matière des décisions et des contraintes fortes (les anti-UE ont adopté une position suicidaire). Le Parlement européen semble décidé à s'y atteler (5). Encore une fois, l'urgence est extrême. 

(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/18/la-majorite-du-territoire-francais-risque-la-secheresse-cet-ete_6126705_3244.html
(3) (Re)lire sur ce blog "Capitalisme punitif", 7.5.2019.
(4) "Un super héros vert ?", Télérama, 4.5.2022.
(5) https://www.lalibre.be/planete/environnement/2022/05/18/les-eurodeputes-musclent-le-paquet-climat-2030-WVUHDY7SLZBUHFLJZGJCVI47SM/ 

vendredi 12 novembre 2021

L'élégance du sanglier

Mais quelle surprise ! Que lui est-il arrivé ? Voilà que le patron des chasseurs français n'est qu'un chasseur. Il aimait présenter les chasseurs comme les premiers et les meilleurs des écologistes. "La chasse durable que nous pratiquons a une fonction dans une approche écologique moderne de nos territoires", écrit-il dans une luxueuse plaquette intitulée "La chasse, cœur de biodiversité". La Fédération nationale des chasseurs qu'il préside entend "agir encore et toujours pour la biodiversité", se vantant de "sauvegarder et exiger que les biocorridors soient respectés", de "ramasser annuellement des déchets dans la nature", d' "entretenir des passages à faune", de "suivre et étudier les espèces migratrices" ou encore de "réguler les espèces invasives exogènes". Et voilà que, sans crier gare, il nous dit: "j'en ai rien à foutre de réguler". Quelle déception ! On lui faisait tellement confiance à cet homme délicat. Invité, sur RMC, à réagir à des images montrant des daims parqués dans un enclos pour y être tranquillement tirés, Willy Schraen a affirmé qu'il n'a pas à jouer “les petites mains de la régulation” de la biodiversité. “Moi mon métier c’est pas chasseur, j’en ai rien à fout' de réguler”, a-t-il déclaré. Son truc, c'est “du plaisir dans l’acte de chasse”. 
Voilà donc que les chasseurs prennent plaisir à chasser. Qui s'attendait à une déclaration aussi bouleversante ? "T'as rien compris à la chasse ! J'vais t'expliquer ce que t'as pas compris. Toi, tu penses qu'on est là pour réguler ?, demande-t-il à son interlocutrice (1). Mais t'as pas compris ?  T'as pas compris que nous c'est une passion ? T'as pas compris qu'on prend du plaisir dans l'acte d'chasse. T'as compris ça ? Tu crois qu'on va dev'nir, nous, les p'tites mains de la régulation ? Moi, mon métier, c'est pas chasser. J'en ai rien à fout' de réguler ! Je vais à la chasse parce que c'est une transition extraordinaire dans ma passion et j'y prends du plaisir." Bientôt, il nous dira qu'il n'en a "rien à fout'" des accidents de chasse - dont certains mortels - qui se sont multipliés depuis le début, récent, de la saison.

Sur la couverture de la plaquette de la Fédération nationale des Chasseurs, on découvre qu'il s'agit d'une "association agréée au titre de la protection de l'environnement" dont elle n'a rien à fout'.  Y est reproduite cette phrase de Rudyard Kipling: "N'admettez rien a priori si vous le pouvez le vérifier". Je l'avoue : je n'avais pas admis que les chasseurs étaient les rois des écolos. Ce brave Willy, qui tutoie si sympathiquement ses détracteurs, vient de m'aider à le vérifier.

(Re)lire sur ce blog: "Chasse punitive", 25.9.2021; "L'âge de chasse", 22.9.2019; "La saison des Tartarin", 13.9.2018; "La fable du loup et du rap", 17.2.2015.

(1) https://www.huffingtonpost.fr/entry/chasse-willy-schraen-nen-a-rien-a-foutre-de-reguler-avec-la-chasse-et-provoque-un-tolle_fr_618bebfee4b06de3eb7e05cf

jeudi 27 août 2020

Collective, par définition

Il y a ceux qui doutent, ceux qui pensent qu'on en fait trop, ceux à qui on ne racontera pas d'histoire et qui adorent donc s'en inventer, ceux qui contestent, ceux qui tempêtent. Pour eux, le Covid-19 n'est jamais qu'une épidémie de plus, qui tue moins que beaucoup d'autres. Il est l'arbre qui cache la forêt de toutes les maladies qui au total tuent des millions de gens dans le monde dans l'indifférence quasi générale. Le Covid n'est pas arrivé tout seul, affirment-ils, il constitue une si belle occasion de mettre sous le joug les citoyens, de les contrôler, de brimer leur liberté. Celle de respirer, celle de se toucher, celle de voyager. 
C'est leur liberté individuelle que défendent les pourfendeurs du masque et des règles de sécurité sanitaire. Est-on libre sur un lit d'hôpital?, s'insurge un virologue. Libre sous un respirateur?

"L'épidémie nous encourage à nous considérer comme les membres d'une collectivité, écrit le physicien italien Paolo Giordano (1). Elle nous oblige à accomplir un effort d'imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés: voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d'autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté."
Ceux qui réfutent les règles se mettent hors jeu. Hors du jeu collectif. lls pensent pouvoir exister seuls. "Dans la contagion, écrit encore Paolo Giordano, l'absence de solidarité est avant tout un manque d'imagination."
Le physicien nous distingue en trois groupes: les Susceptibles: ceux que le virus pourrait encore contaminer, les Infectés: ceux qu'il a déjà contaminés, et les Rejetés: ceux qu'il ne peut plus contaminer. Cependant, précise-t-il, "nous ne sommes pas tous Susceptibles de la même façon, mais les Ultra-susceptibles ne le sont pas seulement du fait de leur âge ou de leur état de santé précédent. Des millions et des millions d'Ultra-susceptibles le sont du fait de leurs conditions sociales et économiques. Leur destin, même s'ils sont très éloignés de nous géographiquement, nous concerne de très près".
Quant à l'origine du virus, que les gros malins ont vite identifiée (suivez mon regard, nous disent-ils), Paolo Giordano nous invite à l'humilité. "Le monde est encore un lieu d'émerveillement sauvage. Nous croyons l'avoir entièrement exploré, mais il existe des univers microbiens dont nous ignorons tout, des interactions entre espèces qui ne nous effleurent même pas l'esprit.
Notre agressivité envers l'environnement favorise notre contact avec ces nouveaux agents pathogènes qui, il y a encore quelque temps, se tenaient bien tranquillement dans leurs niches naturelles.
La déforestation, ainsi qu'un urbanisme irrépressible, nous rapprochent d'habitats qui ne prévoyaient pas notre présence.
L'extinction accélérée de multiples espèces animales oblige les bactéries qui vivaient dans leurs intestins à s'installer ailleurs.
Les élevages intensifs créent des cultures involontaires où tout, littéralement, prolifère. (...)
Les virus comptent parmi les nombreux réfugiés de la destruction environnementale."
Bref, il y a urgence à changer radicalement notre mode de vie. Mais nombre d'entre nous préfèrent voir derrière le coronavirus la volonté de telle entreprise, de tel gouvernement ou de tel individu. Ou, en tout cas, de minimiser son impact, pour mieux se mettre la tête dans le sable et poursuivre notre business as usual.
Les enchaînements meurtriers de cause à effet, poursuit le physicien italien, sont légion et "requièrent une réflexion urgente de la part d'individus de plus en plus nombreux. Car nous risquons de trouver à leur terme une nouvelle pandémie, encore plus terrible que celle-ci. (...) La contagion est un symptôme. L'infection réside dans l'écologie".

(1) "Contagions", Paolo Giordano, Seuil, 2020 (64 p.).

samedi 18 juillet 2020

Mouton vole

Le monde ne sera plus comme avant. C'est ce que, nombreux, nous avons voulu croire pendant le confinement. S'arrêtant (enfin), on ne pouvait pas ne pas voir la folie de notre monde et ses conséquences assassines pour nous et pour la planète.
"Le peuple, saoulé de dettes, de publicités invasives, de merdouilles qui s'empilent dans ses placards, va-t-il envoyer valdinguer ce système absurde, se demande Jacques Littauer (1), où l'on vit pour travailler, alors que, comme l'avait justement prédit Keynes il y a quatre-vingts ans, si nous travaillions tous trois petites heures par jour, pour produire seulement des trucs réellement utiles, le chômage disparaîtrait? De plus, n'est-ce pas le moment de consommer moins d'énergie, de plastique et de pesticides?"
Oui, c'est le moment. Evidemment, c'est enfin le moment. Mais certains ne le savent pas.

La 5G ne sert à rien. "L'immense majorité des particuliers et même 85% des industriels n'en ont pas besoin", affirme Jacques Littauer (2). Mais elle s'installe comme un virus, même si personne ne la demande. Le nombre d'antennes va exploser autant que la pollution et le volume de déchets électroniques. Sans parler des conséquences sur notre santé de ces outils inutiles.

Les chambres d'agriculture ont profité du confinement pour organiser en douce des consultations publiques sur les distances d'épandage des pesticides dans le cadre de chartes "de bon voisinage". La préfecture de l'Orne en a profité pour décider que ces distances - en soi déjà ridicules - n'avaient plus cours si une maison est inoccupée pendant trois jours (3). Plus question de partir en week-end sans courir le risque de voir son potager bio arrosé de pesticides.

La Région Auvergne-Rhône-Alpes a décidé d'entreprendre d'ici la fin de l'année "le plus gros chantier de la Haute-Loire depuis trente ans": une déviation deux fois deux voies entre deux bourgs. Longue de 10,5 km, elle comportera 13 ouvrages d'art et un viaduc de 300 mètres et détruira 140 hectares dont une vingtaine en zone humide (4). Mais le gain de quelques minutes pour les automobilistes n'a pas de prix. Ou plutôt si: 226 millions d'euros.

Parmi ses 149 propositions, la Convention citoyenne sur le climat envisageait de supprimer les vols intérieurs domestiques s'il existe une alternative ferroviaire "en moins de quatre heures". Mais avant qu'elle ne soit rendue publique, le gouvernement français s'est dépêché d'annoner son plan de soutien à Air France en le conditionnant notamment à l'interdiction de vols intérieurs s'il existe une liaison en train de moins de 2h30 et non 4. Actuellement, on compte 1.064 vols intérieurs à partir d'Orly. Seuls ceux vers et à partir de Lyon, Nantes et Bordeaux sont supprimés. Les 183 vols de Toulouse, les 159 de Nice, les 80 de Marseille, les 16 d'Aurillac et des centaines d'autres sont maintenus. (5)

Le maire d'un village du sud de l'Indre se réjouit d'accueillir bientôt sur le territoire de sa commune une entreprise qui fait voler les moutons. Deux mille reproducteurs mâles et femelles ont ainsi été expédiés récemment en Iran à partir de l'aéroport de Châteauroux-Déols.

Le monde ne sera plus comme avant. Il sera pire. Pendant que les moutons volent, les pigeons que nous sommes sont pris pour des veaux.

(1) Jacques Littauer, "Décroissance... de la démocratie", Charlie Hebdo, 8.7.2020.
(2) "La 5G, c'est que... des emmerdes", Charlie Hebdo, 1.7.2020.
(3) "A pleins poumons", Le Canard enchaîné, 15.7.2020.
(4) Fabrice Nicolino, "Wauquiez claque notre fric pour 10 km de route", Charlie Hebdo, 24.6.2020.
(5) "Oups, un trou d'air!", Le Canard enchaîné, 15.7.2020.


vendredi 3 juillet 2020

Régression

On le craignait (1), il l'a fait: le président français n'est pas si grand qu'il le croit, il s'est couché devant le lobby automobile et a retiré des 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat celle qui consistait à abaisser à 110 km/h la vitesse maximale sur autoroute. Les Français doivent pouvoir rouler vite et pour pas cher. C'est un droit aussi inaliénable que celui des Américains à porter une arme. Un droit défendu becs et ongles par les Gilets jaunes que Macron craignait sans doute de voir repartir à l'assaut des ronds-points.
Rouler vite signifie plus d'insécurité routière, plus de morts, plus de consommation de carburant et plus de pollution. Tant pis pour l'écologie et pour la sécurité routière. La Sainte-Auto a tous les droits. La voiture individuelle reste sans conteste l'objet le plus vénéré de nos sociétés. Y toucher relève du sacrilège.

Ce 1er juillet, quarante-cinq agents du Département de l'Indre ont installé sur certains tronçons routiers des panneaux autorisant une vitesse maximale de 90 km/h plutôt que les 80 imposés partout (2). Il y a deux ans, ils avaient enlevé ces mêmes panneaux. Cette fois, ils en ont placé 400. Sachant qu'un panneau, son support et un éventuel panonceau coûte 100 euros, ce geste aux Gilets jaunes et au lobby automobile aura coûté, rien qu'en Indre, 40.000 euros. Combien à l'échelle française pour faire marche arrière et se (et nous) précipiter un peu plus vite dans le mur?
Dans le même temps, exit Edouard Philippe de son poste de premier ministre. C'est lui qui avait imposé la limitation à 80 km/h malgré les grognements, voire les hurlements des automobilistes. Emmanuel Macron aura bien du mal à nous faire croire à la moindre volonté de donner un vrai tournant écologique à son pays. On croit plus à son envie d'être réélu.

(1) (Re)lire sur ce blog "En avant, citoyens!", 28.6.2020 et "Ceux qui n'ont rien compris", 5.6.2020.
(2) "Quatre cents panneaux posés un un jour", La Nouvelle République - Indre, 2.7.2020.

samedi 9 mai 2020

Et après?

Voici le temps de sortir de chez nous. Pour aller où? Nous précipiter, comme d'autres, dans les supermarchés, les magasins Ikea et de piscines et les files menant au drive des Mc Do? Ou nous organiser pour bâtir une autre société, de la sobriété, de la solidarité, de la justice sociale?
A nous tous de transformer en chance cette crise du coronavirus, de faire de cette crise sanitaire une crise salutaire, comme le suggère Nicolas Hulot. Aux responsables politiques de l'être plus que jamais, responsables, de prendre les mesures indispensables à la survie de l'humanité et de la biodiversité. C'est maintenant, plus que jamais, qu'on appréciera l'intelligence et le courage des uns et des autres.
Des actes pour engager un vrai changement de société, c'est ce que réclament dans un appel (1) quelque deux cents personnalités des milieux culturels et scientifique. "Le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même: celle des végétaux, celle des animaux et celle d'un grand nombre d'humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture. Pour ces raisons, jointes aux inégalités sociales toujours croissantes, il nous semble inenvisageable de revenir à la normale. La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."
Pas question de revenir à la normale. D'autant qu'on pourrait plutôt qualifier la situation d'avant d'anormale. Tellement contraire à nos propres intérêts, à ce qu'il serait normal de faire pour nous sauver, nous et la planète.

Des aides publiques pour éviter la catastrophe pour tant de secteurs d'activités sont évidemment indispensables. Mais ni pour tous, ni à n'importe quelles conditions.
Il serait inacceptable d'aider les entreprises qui ont versé, en cette période difficile, des dividendes à leurs actionnaires, qui fraudent le fisc, qui placent leurs bénéfices dans des paradis fiscaux, qui polluent sans vergogne (oui, c'est plus compliqué). Voici le temps de cesser de soutenir les secteurs de l'automobile, du trafic aérien, de la chimie et tant d'autres qui nous mènent dans le mur à grande vitesse. Au contraire, il y a urgence à accélérer le projet de sortie d'une production carbonée, notamment en taxant les produits aux kilomètres parcourus. C'est le moment de mettre fin aux accords de libre échange, pour les remplacer comme le suggère Nicolas Hulot, par des accords de juste échange (2).
Le bien-être de nos sociétés ne doit plus se mesurer à l'aune du PIB. Notre mode de vie nécessite trois planètes. Cessons de nous réjouir de voir augmenter les ventes de voitures, de viande,  d'appareils électro-ménagers, d'objets connectés. "La croissance n'est pas la solution, mais LE problème", rappelle Jacques Littauer (3) Les prix des produits doivent intégrer leur coût environnemental. Un véhicule, même électrique, coûte infiniment plus cher à la planète, et donc à l'humanité, que son prix au consommateur, en termes de sécurité routière, de dégâts environnementaux, de création et de maintien d'infrastructures, etc. Idem pour les voyages en avion, en paquebots, pour les téléphones mobiles et les ordinateurs, pour les légumes produits avec des pesticides.
Ce sont les productions locales et respectueuses de l'environnement qu'il faut soutenir, les commerces de proximité, les achats groupés, la mobilité et le tourisme doux, les produits et les processus économes en eau, en espace et en énergie.
La crise actuelle a fait redécouvrir à quantité d'urbains les avantages de la campagne. Allez, hop, retour à la campagne, surtout dans ces régions oubliées où les maisons coûtent deux sous et ne demandent qu'à revivre. L'impact sera important sur les commerces locaux, les producteurs locaux, les structures hospitalières, les écoles, les activités socioculturelles. Relocalisons les services publics, soutenons les initiatives de solidarité, de covoiturage, d'achats groupés, les artistes et la culture.

Nicolas Hulot appelle aussi les esprits procureurs à céder la place aux esprits éclaireurs (4). Il en appelle à la radicalité et à l'investissement de chacun. Partout en Europe. Et bien au-delà.
Y a du travail, mais aussi beaucoup de gens prêts à se retrousser les manches. Oui, le temps est venu.

Un appel à l'Union européenne, une pétition à signer:
https://secure.avaaz.org/campaign/fr/green_recovery_loc/?aaluBfb&post_action=1&cid=42046&lang=fr&_checksum=af526b0c773011b0c32e7c22d7caaed8b997546b17ad6690dfe0ee9b6398a1b7&fbogname=Michel&fbogname=Michel

(1) https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/05/06/non-a-un-retour-a-la-normale-de-robert-de-niro-a-juliette-binoche-de-joaquin-phoenix-a-angele-l-appel-de-200-artistes-et-scientifiques_6038775_3232.html
(2) https://www.franceinter.fr/societe/le-temps-est-venu-decouvrez-la-tribune-de-nicolas-hulot
(3) "Le PIB nous rend aveugles", Charlie Hebdo, 15.4.2020.
(4) https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-06-mai-2020

mercredi 25 mars 2020

Les temps sains

Nous aimerions passer des temps assassins aux temps assainis. Plus et mieux qu'assainis: renouvelés. Nous voulons des temps nouveaux.

L'écrivain voyageur Sylvain Tesson constate (1) que nous sommes passés, en quelques jours à peine, de cette période où "tout doit fluctuer, se mêler sans répit, sans entraves, donc sans frontières" à ce moment de confinement que nous vivons. "L'ultra-mondialisation cyber-mercantile sera considérée par les historiens futurs comme un épisode éphémère", pense-t-il. On veut le croire avec lui. Il voit dans la chute du mur de Berlin, et la fin de l'Histoire prophétisée alors par certains, le début du règne du matérialisme global dont le dogme principal est le mouvement. "Circuler est bon. Demeurer est mal. Plus rien ne doit se prétendre de quelque part puisque tout peut être de partout. Qui s'opposera intellectuellement à la religion du flux est un chien." 
Puis arrive brutalement ce grain de sable nommé virus qui profite de ce monde où tout circule - touristes, conteneurs, informations, affaires, messages - pour se répandre. "Il est comme le tweet: toxique et rapide. La mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame aux camélias: infectée." Et le mouvement s'arrête d'un coup ou presque. Nous voilà forcés de nous tenir éloignés des autres, si nombreux, avec qui nous vivions quotidiennement et de nous enfermer dans nos logements. " La mondialisation aura été le mouvement d'organisation planétaire menant en trois décennies des confins au confinement. Du No Borders au Restez chez vous. Il est probable que la globalisation absolue n'était pas une bonne option. L'évènement majeur de cette crise de la quarantaine sera la manière dont les hommes reconsidèreront l'option choisie, une fois calmé le pangolingate."

On se réjouit, bien sûr, de voir les taux de pollution s'effondrer. Les Chinois, nous dit-on, avaient oublié à quoi ressemble le ciel bleu. Ils l'ont retrouvé. Les habitants de Lima montent chaque matin sur leurs toits pour voir au loin la Cordillère des Andes, depuis si longtemps effacée par une brume si peu naturelle. L'eau de la lagune de Venise est redevenue transparente, les poissons et les cygnes s'y baignent à nouveau.
Les échanges, les coups de main, la solidarité, la bienveillance entre voisins, les achats de produits de proximité sont aussi nombreux que les messages d'humour qui aident à surmonter l'angoisse et la solitude.
François Gemenne, chercheur et membre du GIEC, estime (2) qu'à certains égards et en déplorant évidemment les milliers de morts et les souffrances qu'il aura engendrés, le bilan du Covid 19 pourrait être positif. En Chine, il aura épargné davantage de vies qu'il n'aura tué, grâce à la diminution de la pollution. Un million cent mille personnes y meurent chaque année de maladies développées par une pollution que le coronavirus a enfin rendue contrôlable.
Les effets du ralentissement de la production industrielle et de tous les types de trafic resteront éphémères et la pollution risque, pense François Gemenne, de repartir à la hausse une fois cette crise passée. Les plans de relance de certains pays vont dans ce sens. Ce sont des mesures structurelles fortes et pérennes qui doivent être prises pour lutter contre le réchauffement climatique. "Beaucoup de forces souhaiteront relancer la machine comme avant." A quoi consacrera-t-on les paquets de milliards d'euros ou de dollars que les Etats annoncent? A relancer les énergies fossiles ou à se diriger vers une économie post-carbone? Les conséquences sur notre santé du réchauffement climatique nous semblent lointaines, alors que l'impact du coronavirus sur nos vies est immédiat. Nous acceptons des mesures drastiques, totalement inenvisageables hier encore, pour préserver celles-ci. Serons-nous capables d'en accepter d'autres, proposées depuis quarante ans,  pour nous sauver, nous, les générations qui suivent et la Terre?

Les populistes ne les envisagent pas une seule seconde. Ils montrent, à ceux qui ne l'avaient pas encore compris, leur vrai visage. Le peuple? Il n'en ont pas le moindre souci. C'est moi, moi, moi. Ils témoignent, un peu plus encore, de leur bêtise, de leur haine des sciences, de leur égocentrisme. Un seul objectif: être réélu. Et pour cela, faire tourner l'économie à toute vapeur. Même si cette vapeur tue.
Les vrais attardés mentaux, ce sont eux, eux à qui échappe totalement l'évolution des opinions, des pratiques, du monde même. Ils pensent être à la tête du monde, ils n'en sont qu'à la traîne. Même s'ils ont encore aujourd'hui le pouvoir. Quoi qu'ils pensent d'eux-mêmes, ils resteront dans l'Histoire comme des freins néfastes à l'évolution de l'humanité.
Ubu Trump, l'homme qui a tout compris mieux que quiconque, n'a jamais pris le coronavirus au sérieux: il présente "un risque très faible pour les Américains", déclarait-il en conférence de presse il y a un mois (le 26 février). Il ne voyait derrière ce virus qu'un coup des Démocrates pour le faire perdre. Et puis, lui qui a mis en pièces l'Obamacare, lui qui a toujours été critique vis-à-vis des vaccins responsables de l'autisme (sic), intime maintenant aux chercheurs l'ordre de faire vite, de trouver de toute urgence un vaccin. "Faites-moi une faveur, accélérez, accélérez!", les implore-t-il à genoux. C'est que l'élection de novembre approche à grand pas alors que les bourses dévissent et que l'économie trinque.
Le plus grand pays de la planète ne peut quand même pas s'arrêter de tourner, affirme, péremptoire, son président (3). Il veut absolument faire ses Pâques et a décidé que les Etats-Unis devraient reprendre une activité normale ce jour-là. Les églises seront pleines, annonce le président prophète. Ce serait génial!, dit-il. On a les rêves qu'on peut.
Son collègue brésilien Bolsonaro ne va pas mieux que lui: il serre des mains, se moque de ce virus qu'il appelle grippette, refuse le confinement, avant tout préoccupé par la poursuite de la déforestation de l'Amazonie, signe de bonne santé de l'économie.

Plus que jamais, par les temps et les virus qui courent, nous avons besoin des Etats et d'hommes  et de femmes d'Etat. Trump et Bolsonaro (tout comme la fille à papa Le Pen, Salvini, Orban et consorts) ne sont pas des hommes d'Etat. Juste des egos boursouflés. Des gens assoiffés d'eux-mêmes. Avez-vous remarqué? Ceux qui hier encore plaidaient pour "moins d'Etat" se taisent aujourd'hui. 
"Se rend-on compte de notre chance?, demande Sylvain Tesson (1). Pendant quinze jours, l'Etat assure l'intendance de notre retraite forcée. Il y a un an, une part du pays voulait abattre l'Etat. Soudain, prise de conscience: il est plus agréable de subir une crise en France que dans la Courlande orientale. L'Etat se révèle une providence qui n'exige pas de dévotions. On peut lui cracher dessus, il se portera à votre secours. C'est l'héritage chrétien de la République laïque. (...) Subitement, on a moins envie d'aller brûler les ronds-points, non?".
La majorité des Etats (avec parfois des stratégies différentes et donc discutables) jouent leur rôle de protection de leurs populations. A eux demain de s'engager, au sens premier du terme, dans  des politiques durables de santé publique (notamment en redonnant des moyens aux hôpitaux publics), de justice sociale et d'écologie (en prenant des décisions radicales).

Les temps sains seront ceux des citoyens sereins. Pour cela, à ceux-ci aussi de s'engager. Cette crise devra nous avoir donné des habitudes que nous n'abandonnerons pas, de solidarité, d'économie d'énergie, d'achats responsables, de déplacements non polluants. Pas simple à mettre en œuvre. Mais indispensable. A moins que parmi les effets du coronavirus il n'y ait aussi celui du suicide collectif. Mais cela, c'est à nous de choisir de le subir ou non. 

(1) https://www.lefigaro.fr/vox/societe/sylvain-tesson-que-ferons-nous-de-cette-epreuve-20200319
(2) Emission "28 minutes", Arte, 23.3.2020.
(3) https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-le-souhait-de-trump-de-lever-les-mesures-de-protection-pour-paques-se-heurte-aux-autorites-locales_6034321_3210.html


dimanche 8 mars 2020

Maintenant

L'homme et la femme modernes n'avaient jamais vécu cela: une économie qui plonge, des avions qui restent au sol, des populations entières interdites de circuler, un taux de pollution qui baisse spectaculairement là où le fonctionnement des usines et la circulation automobile sont extrêmement réduits (1), tout un système qui tremble.
Les écologistes se mettent à rêver: et si était enfin arrivé le moment de changer de modèle de société?
Le coronavirus serait-il en train de réaliser ce à quoi plus personne n'osait croire?
La Chine, où est apparu le virus, est aujourd'hui une des plus grandes puissances économiques au monde. Beaucoup de firmes internationales y ont leurs plus grosses entreprises. "Les secteurs les plus touchés par les conséquences du coronavirus, explique Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste du Bureau d'informations et des prévisions économiques (2), sont la chimie, le secteur pharmaceutique et l'agroalimentaire." L'impact du virus sur les déplacements, les échanges et les production s'ajoute, explique-t-elle, à la crise du protectionnisme et à la transition écologique. Beaucoup d'entreprises, notamment du secteur pharmaceutique, se rendent compte aujourd'hui qu'elles doivent se relocaliser au plus près des consommateurs finaux.
Il y a quelques jours, le secteur aéronautique parlait de trente milliards de perte. On ne déplorera pas sa baisse d'activité, bénéfique à la planète. Le tourisme, lui aussi, encaisse le choc.
Il y a en ce moment moins de demandes pour les smartphones, les appareils électroménagers et les voitures. Mais, précise l'économiste, "beaucoup d'activités sont relocalisées dans d'autres pays de la région, comme le Bangladesh ou le Vietnam, beaucoup moins chers. On aura donc la possiblité d'avoir d'autres fournisseurs très rapidement."
N'empêche que l'économie pourrait devenir, et cette crise du coronavirus pourrait accélérer le mouvement, un peu plus verte. "Aujourd'hui, avec le réchauffement climatique, les coûts (de transport) réapparaissent. C'est donc un réflexe purement économique que les entreprises habillent avec du marketing en disant on relocalise à cause de l'environnement."
On va vers une grande révolution, estime Anne-Sophie Alsif: "avant, on voulait un grand marché pour produire énormément sans contrainte, là, on pense l'inverse. On va relocaliser sans entraver les échanges".

Certains analystes (3) pensent cependant qu'on pourrait revivre ce qu'on a vécu après la crise économique de 2008: un rebond des émissions de gaz à effet de serre à cause des mesures de relance de l'économie qui seront prises par les gouvernements.
Amy Myers Jaffe, du groupe américain de réflexion Counicil on foreign relations, estime qu'on ne pourra pas ne pas tenir compte des changements d'habitude prise dans la crise actuelle et des réductions d'émissions de CO2 qu'elles ont entraînées. En matière de transport à travers la planète, mais aussi de télétravail.
Li Shuo, de Greenpeace Chine, rappelle que "l'épidémie de coranovirus est en partie due au fait que nous avons perdu un équilibre sain entre l'humain et la nature". Il y a urgence à le rétablir. C'est maintenant. Ou jamais.

(1) https://www.lalibre.be/planete/sante/l-epidemie-de-coronavirus-n-a-pas-que-des-mauvais-cotes-la-preuve-avec-les-images-epoustouflantes-de-la-nasa-5e5bed81d8ad58685c4f0b4f?cx_testId=1&cx_testVariant=cx_1&cx_artPos=1#cxrecs_s
(2) https://www.huffingtonpost.fr/entry/apres-le-coronavirus-on-va-vers-une-grande-revolution-economique-promet-cette-chercheuse_fr_5e6121a8c5b69d641c0c2ee5?utm_hp_ref=fr-homepage
(3) https://www.lalibre.be/planete/sante/un-impact-positif-du-coronavirus-oui-mais-peut-etre-de-courte-duree-5e64a83cd8ad5835a1c8e045

samedi 4 janvier 2020

Je système, moi non plus

Le Système, si honni, n'a pas beaucoup de souci à se faire. Le Système, qu'est-ce? Un magma indéfini, auquel - à notre corps défendant (parfois, mais pas toujours) - nous participons tous. Et allègrement.
La période des fêtes se termine. L'argent a bien circulé, les commerces ont bien vendu, les voitures ont bien roulé (il est vrai qu'il était assez difficile de circuler en train en France).
Le Système a de beaux jours devant lui. Il ne manque pas de soutiens.

Il vit grâce à ceux qui se persuadent qu'ils ont besoin de leur voiture pour le moindre déplacement;
ceux qui délaissent les petits commerces et préfèrent acheter dans les supermarchés et via Internet; ceux qui font le lit d'Amazon;
ceux qui achètent de la viande d'Argentine, des asperges du Pérou, des tomates et des fraises en plein hiver;
ceux qui prennent des vacances au minimum deux ou trois fois par an et, grâce aux vols low cost,  le plus loin possible;
ceux qui partent chaque hiver à l'autre bout de la terre pour trouver du soleil et de la chaleur parce que, vous comprenez, sans soleil ils dépriment;
ceux qui ont oublié qu'ils savent rouler à vélo;
ceux qui n'utilisent que Google et tous ses dérivés;
ceux qui savent que leur banque est nuisible à la planète mais trouvent que c'est compliqué d'en  changer;
ceux qui passent la moitié de leur vie sur leur smartphone et se jettent sur le dernier modèle de téléphone mobile et le dernier jeu video à la mode;
ceux qui réélisent des professionnels de la politique qui ont cessé de compter leurs mandats, parce qu'on sait qu'on peut compter sur eux pour un passe-droit ou une lettre de recommandation;
ceux qui font le choix d'un Trump, d'un Poutine, d'un Bolsonaro, d'une Le Pen, parce qu'ils les croient anti-système alors que personne n'en a profité et ne les incarnent plus qu'eux.

Le Système sait que si nous sommes nombreux à pester contre lui, nous le sommes beaucoup moins à  changer nos habitudes.
Qu'un responsable politique ait le courage de s'attaquer à la voiture, à son usage et à son coût et il sera aussitôt couvert de goudron et de plumes.
Le monde court à grande vitesse dans le mur du dérèglement climatique et on a vu circuler ces derniers jours une pétition appelant à s'opposer à l'augmentation du prix du carburant à la pompe.
Le lobby automobile n'a pas à dépenser d'argent pour se défendre. Nous le soutenons tous. Même s'il faudrait interdire la publicité pour les bagnoles. On l'a interdite pour le tabac, vu sa dangerosité pour la santé. On l'a limitée pour l'alcool. Pourquoi pas pour les voitures, nuisibles pour la planète? Parce que les voitures continuent à nous faire rêver. Comme l'ensemble de ce Système que nous maudissons.

jeudi 30 mai 2019

Et maintenant

Peut-on être optimiste au vu des résultats de cette élection européenne?
La participation aux élections a augmenté de 8% par rapport à celles de  2014. Cette année, le taux moyen aura été de 51% dans l'ensemble de l'U.E. Soit le taux le plus élevé depuis vingt ans. Reste quand même que la moitié des électeurs ne s'est pas déplacée.
Comme dans la plupart des pays, les vieux partis ont pris des coups au Parlement européen. Et on assiste à une recomposition avec l'apparition de nouvelles forces, tant anti-UE que pro-UE.

Les populo-europhobes ne l'ont pas emporté autant qu'ils l'espéraient. Même s'ils ont des raisons de triompher. En Italie, Matteo Salvini et sa Lega font, de loin, la course en tête. En France, la fille à papa Le Pen et son parti arrivent en tête, mais perdent 1,5% et un siège par rapport aux élections de 2014. Le RN-ex-FN aura vingt-trois élus dans la nouvelle assemblée. Le même nombre que le parti du président Macron. "Le RN s'enracine, mais ne progresse pas", constate un politologue. Le choix du RN apparaît surtout comme un vote non pas de projet mais de rejet. "Le RN ne correspond pas à
mes convictions, déclare une électrice Gilet jaune, mais on en a ras le bol de tout. Pas question que ce soit toujours les mêmes" (1). Même si de très nombreux élus des différentes listes sont de nouveaux venus, inconnus ou presque hier, il est communément admis au café du Commerce que "ce sont toujours les mêmes". Et donc pour éviter ces "mêmes", certains choisissent à nouveau le même parti un peu rance.
Tous ces partis d'extrême droite, souverainistes et europhobes auront du mal à se fédérer et à s'entendre, tant les dissensions sont nombreuses entre eux, notamment à propos de l'accueil des migrants ou à cause de leur liens avec la Russie de Poutine. De toute façon, le rapport de forces entre pro-UE et anti-UE reste très largement favorable aux premiers. Les partis qui soutiennent l'Union détiennent à peu près les deux tiers des sièges au Parlement européen. L'UE n'est pas menacée par ceux qui la haïssent même si ceux-ci constituent désormais la troisième force politique en son sein.

La percée des écologistes est indéniable (2) en Allemagne, en France, en Belgique, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Irlande, en Finlande, mais leur poids reste trop faible au sein du Parlement européen. On aurait pu espérer, au vu de l'urgence climatique et de la pression de la rue, un score beaucoup plus important. "Malgré les résultats honorables des partis verts, estime Riss, l'Europe de l'écologie existe à peine. Alors que les dérèglements climatiques vont devenir une question de vie et de mort pour des millions de personnes sur le continent, l'écologie reste toujours difficile à vendre. Car demander aux gens de réfléchir au-delà de leur pavillon, de leur voiture, de leurs vacances, de leurs courses au supermarché, c'est comme demander à un poisson rouge de penser au-delà de son bocal. L'Europe sociale, de l'écologie, de la culture ou de la défense, est encore à construire." (3)
L'écologie a en tout cas, et c'est positif, été le premier choix des jeunes électeurs. En Allemagne, chez les moins de trente ans, un électeur sur trois a voté pour les Grünen. La transition énergétique, la lutte pour le climat et la préservation de la biodiversité devront être pris en compte pour la composition de la majorité européenne et de la Commission. En France, Emmanuel Macron, s'il veut survivre, devra infléchir sa politique en fonction du succès écologiste.
Et, comme l'ensemble de l'Europe, aller au-delà des déclarations d'intentions, ne plus se fixer des dates aux calendes grecques, ne plus attendre des études dont on connaît déjà les conclusions, mais prendre des décisions très vite. Avec de la concertation et de la pédagogie. Aux partis et aux élus d'agir en personnes responsables. C'est l'avenir de l'UE et de l'humanité qui est maintenant en jeu. Bien au-delà des pathétiques luttes d'ego et de pouvoir.

Il faudra aussi que l'UE se rééquilibre, donne plus - beaucoup plus - de pouvoir à son parlement (ce qui donnera aussi plus de sens et d'intérêt à cette élection). "La difficulté pour les électeurs, estime Antoine Vauchez, directeur de recherches au CNRS et à l'EHESS (4), d'identifier les effets institutionnels et politiques de leur vote est véritablement un des grands problèmes de ces élections. Pendant la mandature précédente, l'institution qui a le plus pesé sur la gestion de la crise financière n'était pas le Parlement mais la banque centrale européenne. Le Parlement n'a eu qu'un rôle consultatif et reste une institution structurellement faible. (...) C'est la Commission qui tient l'agenda."
Au-delà du siège du pouvoir, l'UE doit prendre des décisions fortes. Avec d'autres chercheurs, Antoine Vauchez a publié le manifeste Changer l'Europe, c'est possible! dans lequel ils ont formulé des propositions concrètes "qui visent à remettre en cause les formes d'optimisation fiscale, créent un ISF européen et, globalement, obligeraient les hauts revenus et les gros patrimoines, qui ont le plus bénéficié du développement du marché unique et de l'ouverture des frontières, de mieux contribuer à la solidarité européenne". Il faut sortir de la règle de l'unanimité qui freine voire bloque des décisions fortes, permettre aux pays qu'ils le veulent "d'aller plus loin en se dotant d'un budget des biens publics européens, comme la transition écologique, la possibilité d'une hospitalité européenne pour les migrants ou l'investissement commun dans la recherche et les universités."
"Remettons, appelle encore Antoine Vauchez, de la politique à l'intérieur du projet, pour une Europe qui ne soit plus seulement celle de la concurrence à tous les niveaux - entre Etats, entreprises et individus -, mais celle de la solidarité autour de biens publics qui nous concernent tous."

(1) France 3, Journal, 27.5.2019
(2) https://www.nouvelobs.com/edito/20190527.OBS13555/l-europe-verte-s-est-enfin-mise-en-mouvement.html
https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/05/28/elections-europeennes-vague-verte-sur-l-europe_5468494_3232.html
(3) Riss, "Une vieille fille sur un tas de cons", Charlie Hebdo, 29.5.2019.
(4) Télérama, 29.5.2019.


mardi 26 mars 2019

La cécité de la social démocratie

La social-démocratie est aujourd'hui en ruines un peu partout. Trop sûre d'elle-même, d'une existence inaltérable, elle n'a pas su anticiper le changement, surtout climatique. Du haut de sa prétention, elle a toujours été convaincue qu'il fallait accompagner le capitalisme en essayant d'en gommer les aspérités et en assurant une certaine redistribution, auprès des plus faibles, des bénéfices de la finance triomphante. Elle a accompagné le productivisme. L'a même ardemment soutenu, pourvu qu'il crée des emplois. Sans avoir d'autre projet, sans avoir de vision, sans anticiper quoi que ce soit. Tout projet industriel ou commercial devait être soutenu s'il annonçait au moins vingt emplois, et tant pis pour les conséquences, notamment environnementales. "La gauche, notamment, en intériorisant l'apologie de l'industrialisme capitaliste, a montré son incacapacité à inventer un imaginaire politique propre, opposé à ce productivisme", estime le philosophe Serge Audier (1).
Dès le début du XIXe siècle, rappelle-t-il, des penseurs avaient vu venir la menace écologique, mais le camp progressiste s'est laissé dominer par "une hégémonie industrialiste et productiviste". Il parle d'une défaite politique et idéologique: "des voies alternatives ont existé, mais elles ont été piétinées et oubliées par le courant dominant".
Serge Audier rappelle les réflexions de penseurs du XIXe: Charles Fourier qui esquissa "une sorte de socialisme jardinier qui entendait se réconcilier avec la nature", John Stuart Mill qui anticipa la problématique de la décroissance, Franz Schrader qui prônait la préservation rationnellle des forêts vierges, Edmond Perrier qui a vu venir l'épuisement des ressources, Elisée Reclus qui a développé "une critique écologique de l'industrialisme au nom de la liberté, mais aussi de la la rationalité scientifique". Toutes leurs analyses n'ont pas pesé lourd face à la nécessité d'une croissance infinie.
"Porteuse d'une critique du capitalisme et d'un projet alternatif, la gauche aurait dû en effet prendre davantage en charge le péril écologique. Or, elle l'a fait mal, peu ou pas du tout."
Après la chute du communisme, "si fortement anti-écologique", le productivisme s'est fait tout-puissant et surtout fascinant: "depuis le productivisme souverainiste jusqu'à celui du centre gauche social-libéral qui, épousant les mutations du capitalisme et de la mondialisation, a encore pour horizon la relance de la croissance".
Cette histoire de la gauche, même marxiste, qui a intériorisé la nécessité historique du capitalisme industriel, dit Serge Audier, est aussi "celle d'une impuissance à développer un imaginaire propre". Aujourd'hui, il constate que, si en France la droite et l'extrême droite continuent à croire en la croissance, la gauche reste indécise. "Le populisme de gauche, incarné par Jean-Luc Mélenchon, se réclame d'un éco-socialisme, mais l'ambiguïté demeure, car en privilégiant le thème du clivage entre le peuple et les élites, il tend à gommer l'urgence écologique". Benoît Hamon, dit-il encore, "a compris que le logiciel productiviste était une impasse, (...) mais peine à construire un discours cohérent et à trouver une base sociale.

Le PS, totalement affaibli, a fait le choix de s'associer au mouvement Place publique et de Raphaël Glucksmann qui plaident pour un "nouveau contrat social" et pour "une écologie tragique": "seule l'écologie a la cohérence idéologique et la puissance tragique pour produire, traduire et surtout pérenniser cette révolution mentale " (2) qu'implique un véritable changement de modèle de société.
Ce qui n'empêche pas certains responsables socialistes de rester coincés dans de vieux fonctionnements et des visions totalement dépassées de développement: le projet EuropaCity, monstrueux centre commercial avec hôtels, terrains de sport, pistes de ski, sur 80 hectares aux portes nord de Paris (3), a vu son plan d'urbanisme annulé par le tribunal administratif. Il s'agit de sauver du béton des terres agricoles "particulièrement fertiles". Le maire de Gonesse s'est empressé de faire appel de cette "péripétie juridique". Il est socialiste.

Le Ps wallon reste dans les mêmes vieux schémas. De loin en loin, il découvre la nécessité écologique. J'y pense et puis j'oublie. C'est la vie, c'est la vie. Il n'y a pas si longtemps un projet similaire à EuropaCity, à deux pas de Tournai, celui de Centre international des sports de glisse, était vivement soutenu par les quatre bourgmestres concernés qui ont fait des pieds et des mains pour que ce projet, totalement mégalo et opposé à toute logique de défense de l'environnement, puisse voir le jour (ce qui ne fut pas le cas en l'état, heureusement). Ils étaient tous les quatre membes du Ps.
Aujourd'hui, la tête de liste du Ps wallon pour les élections européennes, le bourgmestre de Charleroi Paul Magnette, rassure ses électeurs: la transition écologique se fera sans heurts pour la population chacun sera libre de continuer à vivre comme il l'entend. "Il faut arrêter de dire aux gens qu'ils devront faire des efforts" (4). Comme si l'indispensable transition écologique allait glisser d'elle-même, sans bruit et sans casse et qu'un deus ex machina allait la prendre en charge. C'est sans doute au Ps qu'on retrouve aujourd'hui le plus grand nombre de croyants. C'est le même Magnette - alors qu'il était Minsitre en charge du climat - qui s'était montré, à l'époque, favorable au projet de Centre de Glisse, sous prétexte que, si on mange équilibré, on a aussi le droit de temps en temps de s'offrir "un bon sachet de frites". On avait peu, très peu, apprécié l'argument. Magnette continue à caresser ses électeurs dans le sens du poil, essayant de (faire) croire que le modèle de développement restera identique ou en tout cas que le nouveau arrivera de lui-même en souplesse. La social-démocratie reste en retard d'une guerre. Or, on est dans l'urgence absolue. Mais pour cette social-démocratie la seule urgence semble être celle des élections.
Pourtant, des efforts peuvent vite devenir des plaisirs: marcher plus, rouler à vélo, oublier le plus souvent possible sa voiture, cesser de prendre l'avion (5) , faire l'effort de consommer moins, de chauffer moins sa maison, d'éviter de gaspiller énergie, eau, espaces verts, acheter local, pratiquer le troc, l'échange et le don, cultiver son potager ou participer à des jardins collectifs. Si on veut vraiment du changement, il faudra bien que nous fassions tous des efforts. Les candidats gentillets devront l'admettre.
Et, de grâce, que les membres du Ps cessent de chanter, le poing levé, l'Internationale à la fin de leurs congrès. Le ridicule ne tue pas, mais quand même... Si l'on a une vision internationaliste et sur le long terme, il faut aussi et d'abord avoir une vraie vision écologique. Mais la vision de la social démocratie ne semble pas dépasser l'horizon électoral.

Note: Est-ce possible? Voilà que je découvre que Paul Magnette, tête de liste du Ps francophone belge pour les élections européennes de mai prochain, annonce d'emblée qu'il ne siègera pas au Parlement européen et restera bourgmestre de Charleroi. Ahurissant! Il n'a donc rien compris non plus à la demande, qui s'exprime de plus en plus en ce moment, d'une démocratie plus exemplaire. Il va donc se faire plébisciter dans l'environnement social démocrate francophone, faire son tour de piste, être élu et faire passer son suppléant?! Mais il est clair, nous dit-il, tranquillement. Il prévient ses électeurs, ils l'éliront en connaissance de cause. S'il est candidat tête de liste, qu'il assume! Quel mépris pour la démocratie! Si le changement est en marche au Ps, c'est en marche arrière.
https://www.rtl.be/info/belgique/politique/propose-tete-de-liste-du-ps-pour-les-elections-europeennes-paul-magnette-affirme-qu-il-n-y-siegera-pas-1082712.aspx
https://plus.lesoir.be/194249/article/2018-12-06/paul-magnette-tete-de-liste-ps-aux-europeennes-lelecteur-est-perdant

(1) "Pas très écolo, la gauche!", Télérama, 27.2.2019.
(2) Raphaël Glucksmann, "Les Enfants du vide - De l'impasse individualiste au réveil citoyen", Allary Editions, 2018.
(3) Relire sur ce blog  "Tant d'émotions, si naturelles", 27.10.2014.
(4) https://www.lalibre.be/actu/politique-belge/paul-magnette-en-matiere-climatique-il-faut-arreter-de-dire-aux-gens-qu-ils-devront-faire-des-efforts-5c951ec7d8ad58747703f00a
(5) qui n'est pas, quoi que veuille en penser Magnette, un privilège de riches. Au contraire, avec les vols low cost, on voit de très nombreuses personnes de milieu populaire ou des classe moyennes qui prennent plaisir à partir passer un week-end à l'autre bout de l'Europe pour moins de 50 €.

samedi 5 janvier 2019

Débattre, au-delà des lobbies et du court terme

Pour tenter de répondre à la volonté de changement exprimée par les Gilets jaunes, le président et le gouvernement français lancent dans quelques jours de grands débats.
L'ancienne ministre Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public (qui existe depuis vingt ans), est chargée de piloter la "grande concertation nationale". Elle souligne qu'il s'agit là d'une première, il n'y aura jamais eu en France de débats d'une telle ampleur, tant par le territoire concerné (l'ensemble de la France) que par les thèmes abordés, à savoir tout ce dont veulent débattre les citoyens. "Un très beau défi!", affirme Chantal Jouanno.
Elle promet d'écouter tout le monde, de partir de constats, de ne laisser aucun avis de côté, d'être ouverte à toutes les suggestions et de relayer l'ensemble des contributions auprès du gouvernement. D'expérience, dit-elle, dans de nombreux cas, les décideurs sortent des débats avec des solutions auxquelles ils n'avaient pas pensé auparavant.
Le débat a déjà commencé avec les maires ruraux qui ont ouvert des cahiers de doléance dans leurs mairies.
A partir du 15 janvier, chacun (associations, syndicats, mairies, groupes de citoyens) peut organiser une réunion. Une plateforme numérique mettra des outils à disposition de tous ceux qui veulent participer activement à la réflexion collective.
Le gouvernement souhaite que quatre grands thèmes au moins soient abordés: transition écologique, fiscalité, citoyenneté et démocratie, organisation de l'Etat et services publics. Mais tout autre sujet peut être abordé à la demande des citoyens. Une synthèse sera rédigée par des personnes indépendantes du gouvernement. A celui-ci ensuite de s'en saisir. (1)

Certains lobbies ont déjà compris qu'ils devaient saisir cette opportunité unique de se faire entendre: durant trois semaines le Conseil économique, social et environnemental a mené une grande consultation sur Internet pour recueillir les inquiétudes des citoyens et lister les thématiques à mettre en débat. Arrive en tête la demande de mettre fin au mariage homosexuel, qui n'est jamais apparue parmi les multiples revendications des G.J. (2) Preuve que ce lobby très droitier de ceux qui n'aiment pas les autres ne désarme pas et sait se montrer opportuniste. Les meneurs de débats, les rédacteurs de la synthèse et le gouvernement enfin devront se montrer habiles pour faire la part des choses et distinguer les vraies revendications des citoyens de celles des lobbies. Et refuser tout recul des droits individuels et de la défense de l'environnement. La démocratie reste une pratique délicate et fragile, à la merci des nuisibles.

Une faction des G.J. qui se nomme les Gilets jaunes en colère!!! (on notera les trois points d'exclamation qui indiquent qu'ils crient fort) a décidé de ne pas participer aux débats. Ils sont en colère - ce qui empêche de discuter - et entendent bien le rester. Une attitude enfantine, difficilement compréhensible. La colère ne peut être que passagère. Entretenue, elle devient stupide et ne mène à rien. Sinon à l'épuisement et à l'auto-destruction. Passer des cris aux échanges et laisser de la place aux autres reste un défi pour certains.

Une revendication à porter lors des grands débats: celle de la création de l'Assemblée citoyenne du futur. (3) L'idée en est portée par la Fondation pour la Nature et l'Homme qui entend ainsi apporter sa contribution au projet de réforme constitutionnel annoncée par le président Macron et touchant la réforme du Conseil économique, social et environnemental. L'idée est de sortir du court-termisme qu'induit le système démocratique représentatif électif et de voir loin. 
La Constitution pourrait se voir ajouter les principes suivants: "Une génération ne peut assujettir des générations futures à des lois moins protectrices de l'environnement que celles actuellement en vigueur. La République veille à un usage économe et équitable des ressources, respectueux des limites de la biosphère. Elle organise le financement des investissements nécessaires à l'adaptation publique aux grands changements naturels en cours et à venir."
Le Conseil économique, social et environnemental pourrait être transformé en Chambre du futur. "Une troisième chambre parlementaire, dont l'objectif est de faire entrer la considération du long terme de manière systématique et permanente dans l'élaboration de la loi. Dotée de pouvoirs inédits et d'une composition originale, elle a pour objectif d'éclairer et d'enrichir le processus législatif, d'inciter à l'innovation et à la cohérence des politiques publiques."
Selon ses concepteurs, cette nouvelle assemblée, dont l'avis resterait consultatif, pourra "s'autosaisir des grands projets et propositions de lois en préparation ou déposés à l'Assemblée nationale ou au Sénat dont les conséquences potentielles justifient la consultation préalable de l'ensemble des citoyens avant leur discussion au Parlement". La consultation pourra passer par une plateforme en ligne, des débats publics dans les territoires, des conférences de citoyens et d'autres formes de participation. Cette Assemblée citoyenne du futur sera composée de 50 citoyens "ordinaires" tiirés au sort, de 50 spécialistes de l'environnement et de 50 personnes de la société civile organisée. Ses concepteurs parient, avec confiance, sur l'intellignec collective.
L'Assemblée nouvelle disposerait de quatre pouvoirs: d'initiative législative spécialisé, d'alerte législative, de demande d'une nouvelle délibération de la loi et enfin de de saisine du Conseil constitutionnel. 

A l'heure où la prise en compte des multiples et néfastes impacts du réchauffement climatique et de la transition énergétique sont, malgré leur extrême urgence, effacés par le bruit et la fureur de la rue, une telle proposition a le grand mérite de remettre de l'ordre dans les priorités et d'offrir des voies à la participation citoyenne. Reste à la faire entendre.

(1) France Inter, "Une semaine en France", 4.1.2019, 18h10.
https://www.franceinter.fr/emissions/une-semaine-en-france/une-semaine-en-france-04-janvier-2019
(2)  https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/04/gilets-jaunes-l-abrogation-du-mariage-pour-tous-revendication-n01-de-la-consultation-en-ligne_a_23633909/?utm_hp_ref=fr-homepage
(3) A lire: Dominique Bourg, "Inventer la démocratie du futur - L'Assemblée citoyenne du futur", éd. Les Liens qui libèrent, 2017 (ce paragraphe a été rédigé à partir de ce livre).

jeudi 6 décembre 2018

Historiques ou hystériques?

Ici, dans ce coin de France profonde, voilà quatre jours que nous n’avons plus de connexion Internet. Alors que le clavier me démange, tant le volume de bêtises débitées chaque heure dépasse l’entendement. Ainsi va, parfois, la France profonde. Ce qui ne m’amènera pas pour autant à enfiler un gilet jaune.

Ces journées de blocage de la France seront-elles historiques ? L’avenir en jugera. Elles sont en tout cas hystériques. Le mouvement des Gilets jaunes est, nous dit-on, celui de la France oubliée. Et c’est vrai que depuis trop longtemps, les services publics s’éloignent de la population rurale : fermeture de gares, de bureaux de poste, de maternités… Ce serait aussi celui d’une France qui se voit basculer dans la précarité. Et sans doute s’inquiète plus de ce qui l’attend que de ce qu’elle vit.
Elle est d’abord une révolte d’automobilistes : c’est la demande de baisse des taxes sur le carburant qui a mis le feu aux poudres, c’est sur les tableaux de bord que s’affiche le signe de ralliement au mouvement. Et sur les routes et les autoroutes que s’exprime celui-ci : blocage des péages et saccage ou mise hors d’état de fonctionner des radars. Au milieu de certains ronds-points trône, tel un totem, une voiture. Comme si les Gilets jaunes voulaient signifier leur volonté de rouler en bagnole à leur guise. En quelque sorte, un remake des Bonnets rouges mais à l’échelle nationale. (1)

Au-delà de ces revendications et de celle plus globale de baisse des taxes liée à plus de justice sociale, ce mouvement m’apparaît comme l’expression à la fois d’une demande de plus de démocratie et d’un analphabétisme démocratique. Parti de l’une ou l’autre vidéo de râleurs postée sur Facebook, il s’est développé à une vitesse que seuls ces réseaux dits sociaux  permettent. C’est la première cyber révolte en France, avec son lot de fausses informations et de photos interprétées qu’on se fait un malin plaisir de diffuser autour de soi. Ces réseaux sont-ils réellement sociaux, font-ils société ?  Chacun y parle à la première personne. C’est moi, ma situation à moi, mon point de vue à moi, mes exigences à moi. Où est le social, le point de vue collectif ? Quelle société veulent-ils ? Chacun a son avis, le mouvement semble n’être qu’une somme de points de vue personnels, d’impressions et surtout d’émotions. La raison semble avoir sombré au pays de Descartes.

Les Gilets jaunes  se défient des représentants politiques, et à certains égards on peut les comprendre (2), mais la défiance existe aussi entre eux. Ils ne se reconnaissent aucun  porte-parole. Les menaces d’agression voire de mort se multiplient entre eux.
Ils n’acceptent pas plus de représentants que de négociation avec qui que ce soit, insultent le président de la république, le premier ministre, le gouvernement, l’ensemble de la « classe politique ». La démocratie suppose écoute, valeurs communes, projets, négociation. Elle nécessite d’accepter de s’asseoir autour d’une table et de dialoguer. On entend des Gilets jaunes réclamer plus de démocratie, plus de participation des citoyens aux décisions politiques. On ne peut que les soutenir sur ce point, mais on voit bien que la culture démocratique fait totalement (pour l’instant en tout cas) défaut dans leur mouvement. Comme s’ils ne savaient pas comment elle fonctionne. Ou comme si certains d’entre eux s’étaient solidement installés dans une position totalitaire.

Face à leur détermination et à leur radicalisme, face à la violence de nombre d’entre eux, le gouvernement a fini par lâcher du lest. Mais visiblement ce ne sera jamais assez pour beaucoup de Gilets jaunes, convaincus, grâce au soutien populaire dont ils bénéficient, d’avoir tous les droits, d’être dans le justeQui peut dire ce qu’est le juste ? Ils appelent à nouveau, de manière irresponsable, à de nouveaux rassemblements à Paris. Malgré les appels à la violence qui se multiplient et font craindre le pire. Les voilà, à leur tour, comme l’analysait Thomas Legrand, éditorialiste de France Inter, « déconnectés de la réalité », refusant la main qui leur est tendue, ne s’écoutant plus eux-mêmes, tournant en rond dans leurs ronds-points, enfermés dans une logique jusqu'au-boutiste (3).

Et pour défendre quelles revendications ? Au début du mouvement, certains d’entre eux disaient que ceux qui pensent que leur priorité c’est le prix du carburant n’ont rien compris. Il y a deux jours, certains affirmaient que c’était là la priorité des priorités. Et quand le premier ministre Philippe annonce qu’il n’y aura pas d’augmentation des taxes, ils hurlent qu’on refuse de les comprendre. On avouera qu’il est extrêmement difficile de négocier avec une non organisation aux revendications extrêmement multiples et parfois contradictoires.
Récemment, sur France Inter (4), un membre (un représentant ?) des Gilets jaunes de l’Indre expliquait qu’il y a pour lui quatre points indiscutables : baisser les taxes (pas de moratoire), augmenter les salaires et les retraites, améliorer les services publics et faire participer plus les citoyens à la vie politique. Les trois premiers points sont l’œuf de Colomb de la politique : comment aucun parti politique n’y a-t-il pensé : faire plus avec moins ? Comment améliorer les revenus et les services publics tout en diminuant les ressources de l’Etat. C’est la politique au niveau zéro. Quel candidat, quel parti ne rêverait de proposer un programme aussi simpliste ?
Pour améliorer la participation des citoyens aux décisions politiques, certains réclament l’organisation de référendums. Mais sur quoi et avec quelle(s) question(s), quels objectifs ? Les référendums récemment organisés en Grande-Bretagne, en Catalogne, dans le Kurdistan irakien n’ont absolument rien résolu. Au contraire. Ils n’ont apporté que des problèmes, aucune avancée.
Il est d’autres voies, telles les assemblées citoyennes, pour avancer de manière plus nuancée et intelligente sur des questions complexes. Mais il faut accepter de s’écouter, de se parler, de réfléchir ensemble, d’être représenté par d’autres, ce qui semble difficile en ces temps où chacun ne voit que lui-même, ne fait confiance qu’à lui-même.

Dans quel jeu nous retrouvons-nous aujourd’hui? L’hystérie qui a gagné quelques centaines de milliers de Français dépressifs est suivie, propagée, parfois sans recul, minute après minute, par une bonne partie de la presse qui en fait un feuilleton et n’ose pas leur poser des questions qui pourraient les fâcher. Tels autant de Trump, quantité de Gilets jaunes crachent sur la presse. Certains agressent des journalistes.
Ils refusent de rencontrer le gouvernement qui leur propose de discuter. Ah non, monsieur, moi je n’entre pas dans ce jeu-là. Certains semblent prêts à faire de la politique, ne répondent pas aux questions gênantes, manient la langue de bois comme des pros : les menaces de mort qu’ils ont reçues viennent-elles de leur propre camp ? Tututut, on n’en sait rien, je ne veux critiquer personne.

L’opposition politique, de son côté, est lamentable. Totalement irresponsable, elle ne semble pas avoir d’autre idée que de jeter de l‘huile sur un feu qui ne cesse de se propager. Pour l’opposition, c’est le peuple qui s’exprime. LE peuple, vraiment ? Est-il monolithique ? Où sont tous ceux qui se préoccupent d’abord et avant tout d’écologie et ont décidé de vivre plus sobrement ? N’appartiennent-ils pas au peuple ?
Les Verts, qui devraient être aux premières lignes politiques aujourd’hui où le danger climatique se fait de plus en plus prégnant, ont toujours été traités d’irresponsables, d’ayatollahs, de khmers verts. Ceux qu’on pourrait qualifier de khmers jaunes, eux, (qui insultent, agressent à tout va, y compris des fonctionnaires des impôts, traités de nazis et de collabos) ont les faveurs de la presse, de l’opposition et de l’opinion publique. Il semble qu’ils puissent tout se permettre. Etrange et inquiétante société.

Les Gilets jaunes veulent la tête de Macron. Sans doute celui-ci l’a-t-il cherché, trop suffisant, trop sûr d’avoir raison, d’être au-dessus de la mêlée, trop loin des préoccupations quotidiennes de ses concitoyens. Mais s’il devait tomber, par qui serait-il remplacé ? Par quelqu’un qui tombera encore plus vite que lui ? Réclamer la démission du président n’a aucun sens, déclarait sur France Inter un Gilet jaune : un autre président sera aussitôt critiqué. Mais peut-être touche-t-on là au grand plaisir des Français : se choisir un roi, puis s’empresser de le guillotiner.

Les Français sont de grands nostalgiques. Ils aiment rejouer 1789 et 1793. On disait qu’on était des révolutionnaires. On disait que ça suffisait. On disait qu’on tuait le roi. Même si la France, Etat de droit, démocratique est encore un Etat-providence où le système social reste malgré tout solide et généreux. Quand j’ai eu le culot de parler, il y a quelques années, de « France grognonne » (5), j’ai reçu un paquet d’insultes : tu viens profiter de notre système social sans pareil, alors ta gueule ! Faut-il donc croire que ce merveilleux système s’est effondré en quelques années, qu’il n’en reste plus rien ? Plus de police, plus de système de santé, plus d’administration, plus de services publics, plus rien qui fonctionne (comme le clamait récemment un Gilet jeune) ? On se calme, on respire, on regarde, on réfléchit, on prend du recul. On prend son vélo, on marche. Ça fait du bien.

(1) En France, circuler en voiture ne coûte pas très cher : bien moins en tout cas qu’en Belgique par exemple : pas de taxe annuelle de circulation, des tarifs d’assurance peu chers et un contrôle technique très léger. Par contre , les autoroutes sont payantes, mais avec un service impeccable.
(2) La défiance touche toute la « classe politique », y compris la fille à papa et le Mélenche qui tous deux vivent de la politique depuis toujours. Peuvent-ils prétendre qu’ils savent ce qu’est avoir des fins de mois difficiles ? Ce qui ne les empêche pas d’ajouter leurs voix à la cacophonie actuelle.
(3) Th. Legrand, France Inter, 5.12, 7h45.
(4) France Inter, 4.12 sur F.I. à 7h50.
(5) « Ma vie en pays grognon », publié sur rue89: 
www.rue89.com/2014/01/05/vie-belge-pays-grognon-france-248774

A écouter :
D. Cohn-Bendit 4.12 sur France Inter, à 8h20.
Les éditos de Th. Legrand, France Inter, 4 et 5.12, à 7h45.

Post-scriptum: 
- le prix du baril de pétrole a diminué de 30% ces derniers jours. Mauvaise nouvelle pour la planète. Et donc pour l'humanité. Mais est-ce important?
- "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer", dit Sylvain Tesson.
- A lire sur le même sujet un billet de Philippe Dutilleul, vivant lui aussi en France:
https://blogandcrocs.blogspot.com/2018/12/gilets-jaunes-et-peste-brune.html?showComment=1544189583609

Note aux commentateurs de ce blog : je n’ai qu’occasionnellement accès à Internet ces jours-ci. (Merci, les voisins.) Il est donc possible que des commentaires ne soient pas publiés rapidement.
(7.12: ça y est, liaison rétablie après cinq jours!)