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samedi 13 décembre 2025

Esprits libres

La loi sur la laïcité en France a cent vingt-ans. Et certains, notamment chez les jeunes qui se veulent déconstructeurs, rêvent ou de la voir supprimer ou de la voir plus ouverte, plus inclusive, moins universaliste. C'est mal (très mal) connaître cette loi qui assure "la liberté de conscience" et garantit "le libre exercice des cultes" (art. 1), mais (art. 2) interdit à l'Etat de subventionner ou de financer ces cultes. En fait, la loi de 1905, de séparation entre l'Eglise et l'Etat, garantit la liberté d'esprit, le droit de penser par soi-même, d'avoir le choix de croire ou non, de se laisser coloniser ou non par une religion. Dans son article 31, elle interdit toute pression exercée sur une personne en vue de lui faire pratiquer ou abandonner une religion. L'article 35 interdit aux religieux d'inciter à désobéir aux lois de l'Etat. Elle prévoit (art. 36-3) la fermeture des lieux de culte où se tiennent des discours de haine. (1)

"On prend (...) conscience à quel point la loi de 1905 est indispensable, écrit Riss (2). Il n'y a pas une virgule à y retirer car, dès sa création, elle avait parfaitement bien identifié les dangers que pourraient faire peser les discours et les pratiques religieuses sur les fondements de notre démocratie. 
Les jeunes décoloniaux se plaisent à penser que la laïcité serait une loi islamophobe pondue par des Européens pour empêcher les musulmans d'exercer librement leur religion. C'est d'une part ignorer que la loi qui établit la laïcité date de 1905 - et qu'il s'agissait alors de remettre l'Eglise catholique à sa place, et, d'autre part c'est précisément être européano-centré en ignorant que les premières victimes de l'islamisme sont les musulmans et surtout les musulmanes. 
"L'actualité de cette loi va bien au-delà des frontières de l'Hexagone, écrit encore Riss. On apprend que le Mali serait sur le point de tomber entre les mains des djihadistes et on relate déjà des exécutions, comme celle de Mariam Cissé, une jeune tiktokeuse tuée par des islamistes, début novembre à Tonka, près de Tombouctou." (...) Partout dans le monde, des femmes et des hommes souffrent et meurent dans des sociétés religieuses intolérantes. Ceux qui, en France, veulent amender cette loi pour la vider de sa force, au nom d'un relativisme culturel hors-sol, sont les complices de ces crimes et de ces oppressions."

On frémit quand on voit aujourd'hui en France une bonne partie de la gauche remettre en question la laïcité quand la droite et l'extrême droite la défendent.
"La gauche, presque toute la gauche, a été atteinte de cette maladie que j'appelle l'orgonisme, s'indigne Ariane Mnouchkine (3). On nous sommait - on nous sommes toujours - d'être Orgon : à toute critique de l'islamisme, du fanatisme, du crétinisme, il nous fallait répondre : Le pauvre homme ! sous peine de subir les insultes suprêmes : raciste ! Islamophobe !
On nous a fait vivre dans un tel déni ! Déni face à l'essor de l'islam politique et ladite radicalisation. Face surtout et avant tout à la régression du sort des femmes. Car là est la question. Là est le principe. Non négociable. Au sujet de ce principe de l'égalité totale, absolue, des femmes et des hommes, nous devons être absolument intraitables, imperturbables, immuables. Or ceux qui nous disent qu'il faut aménager la laïcité ne parlent de rien d'autre que de faire reculer les femmes, de les défaire, de les démettre des victoires si difficilement remportées dans nos pays démocratiques. Voilà pourquoi je suis et me déclare ce que d'aucuns appellent une laïcarde. Car je sais que dans cette fidélité-là est la protection, là est la liberté d'avoir ou de n'avoir pas de religion. Là est la liberté de changer d'avis ou de foi.
Certains de nos concitoyens, musulmans, croyants ou pas, vivent sous la férule de la prétendue communauté. En vérité, ils subissent, au mieux, la surveillance et l'intimidation perpétuelle, et souvent les menaces et la peur.
Et nous, la gauche, par notre déni idéologique, notre lâcheté, nous ne les protégeons pas.
Comble de honte, certains intellectuels, écrivains, journalistes, musulmans ou pas, sont vilipendés et sommés de se taire lorsqu'ils dénoncent, au péril de leur vie, cette gangrène de l'islam."

(1) Jean-Loup Adénor, "Loi de 1905 - Opération place nette contre les narcobondieuseries", Charlie Hebdo, 3.12.2025.
(2) Riss, "1905, c'est l'avenir", Charlie Hebdo, 3.12.2025.
(3) Ariane Mnouchkine, "L'Art du présent - Entretiens avec Fabienne Pascaud", Babel, 2016.
A lire aussi : Philippe Foussier, journaliste, vice-président d’Unité laïque, "Laïcité : le combat sans trêve de la théocratie contre la démocratie", 
https://www.leddv.fr/opinion/editorial/laicite-le-combat-sans-treve-de-la-theocratie-contre-la-democratie-20251208


dimanche 17 mai 2020

Ce fléau qui nous éloigne

On le sent bien, on le redoute, on le sait, on va devoir s'habituer à vivre, pendant longtemps, éloignés les uns des autres, à voir sa famille, ses amis à distance respectable. Par respect pour eux comme pour soi-même. Pour les protéger, pour se protéger. La peste, c'est les autres. Et nous sommes tous, les autres.
Mais est-ce cela la vie? Ne pas pouvoir se toucher, s'embrasser, se prendre dans les bras? Une telle perspective est déprimante, voire désespérante.
Allons-nous devoir vivre longtemps masqués comme si on portait une burqa? Ne pas voir que l'autre sourit? Ne pas être sûr de reconnaître telle ou telle personne qu'on aurait tant de plaisir à voir? Nous dirigeons-nous vers une société d'anonymes qui s'évitent?
Et tous ces moments si forts en émotions collectives générées par des spectacles, des concerts, des films, des représentations qui nous font vibrer en commun, rire, frissonner, pleurer, devons-nous en faire le deuil?
Dans son dernier film Last Words sur lequel il a travaillé ces six dernières années, le cinéaste américain Jonathan Nossiter évoque l'humanité mourante de 2086 qui redécouvre la joie d'être ensemble dans une séance de cinéma improvisée. "Je montre un futur où tout contact physique  et toute tendresse sont oubliés, et subitement redécouverts grâce au cinéma. J'imaginais 2086, pas 2020! Je suis sûr que, en ce moment, chacun sur Terre pense à ce manque de contact, aux regards fuyants et méfiants qu'engendre l'épidémie. On verra si ce désir de tendresse est perdu ou si, au contraire, il revient avec une force énorme." (1)

La chaîne Mezzo Live ce samedi soir diffusait un concert enregistré le 1er mai dernier et interprété par l'Orchestre philarmonique de Berlin dans ses locaux. Au programme, des œuvres de Lygeti, Part, Mahler et Barber, adaptées à un ensemble de musique de chambre. Les 1180 places de la salle de musique de chambre étaient vides. Pas de public pour cause de coronavirus. Le chef, Kirill Petrenko, salue face caméra. Sur scène, une douzaine de musiciens à un mètre les uns des autres. Pas de public, donc pas d'applaudissements. Très beau, mais si triste.

Comment la culture vivante va-t-elle survivre à ce fléau? "Je crains que la situation ne se prolonge, affirme le comédien et réalisateur Gustave Kervern. Parce que, franchement, aller dans une salle de spectacle en étant espacé, un masque sur le visage, en guettant le moindre mec qui tousse, est voué à l'échec." (2)
La metteuse en scène Ariane Mnouchkine est du même avis: "la distance physique ne sera pas tenable au théâtre. Ni sur la scène, ni même dans la salle. C'est impossible. Pas seulement pour des raisons financières, mais parce que c'est le contraire de la joie" (3).
L'Etat français s'est heureusement engagé à ce que les droits des intermittents du spectacle soient prolongés jusque fin août 2021. Il aimerait en profiter pour renforcer les dispositifs d'accès de l'art et de la culture à l'école. Au moins, pourrait-on en profiter pour avancer dans ce secteur.
"Je n'attendais pas de l'Etat qu'il me sauve, affirme le metteur en scène Thomas Jolly. Ce n'est pas son rôle. En revanche, j'ai besoin qu'il m'accompagne dans mes idées nouvelles. Le président de la République nous a donné ce feu vert: inventer malgré tout. Fin mai, je saurai comment me mettre au travail, et plonger dans cet inconnu. La protection des intermittents qui vont bénéficier d'une année blanche ajoutée à la piste de création qui s'ouvre me rassure et me stimule. Ces expériences vont servir à renouveler le monde d'après, j'en suis convaincu." (2)

Le monde d'après, on aimerait déjà y être, pouvoir nous retrouver au coude-à-coude dans des salles de concert, dans les rues, à table, partageant ce sentiment de fraternité qu'apporte la culture.

(1) "J'ai fait un film apocalyptique plein de tendresse", Télérama, 29.4.2020.
(2) "Les artistes regardent déjà vers demain", Télérama, 13.5.2020.
(3) Télérama, 13.5.2020.

mercredi 9 janvier 2019

Je cherche un homme *

Qui dira enfin quelque chose d'intelligent, de rassembleur, de distancié dans la fureur et la confusion actuelles?
Longtemps, la politique française a fasciné les Belges. Les discours y apparaissaient de haut vol. Est-ce encore le cas aujourd'hui où ils font du rase-mottes? La démagogie et les analyses simplistes dominent une France où les Gilets jaunes et leurs positions carrées et autocentrées prennent toute la place. L'hystérie domine. Il n'y a plus place pour des débats calmes, plus de recul, de regard critique. Une vision manichéenne prévaut: on est pour ou contre les G.J., pour ou contre les flics, pour ou contre le président. Un boxeur est transformé en héros. Un camionneur inculte sur le plan politique devient porte-parole et martyre. Les réseaux dits sociaux résonnent d'appels à la haine.
On voit tous autour de nous des personnes qu'on a toujours connues comme pacifistes, comme critiques, qui semblent avoir perdu tout sens de la mesure, éructent, soutiennent les violences, les encouragent. Certaines nous apparaissent pathétiques, d'autres effrayantes.
Ce mouvement né sur Internet est en phase avec la rhétorique qui y est utilisée. La violence s'y exprime sans complexe, tout comme le simplisme, l'absence de nuance. Nous voilà dans l'ère des yakistes. Ceux qui pratiquent le yaka. Y a qu'à baisser les taxes. Y a qu'à réinvestir dans les services publics. Y a qu'à faire tomber le président. Y a qu'à dégrader les radars et brûler des voitures. Y a qu'à entrer à l'Elysée. Y a qu'à diminuer les revenus des élus et des hauts fonctionnaires. Y a qu'à instaurer le RIC.
C'est logiquement que le référendum d'inititiative citoyenne est plébiscité par les G.J. Il leur apparaît comme LA solution au manque de démocratie (voir billet précédent "Une fausse bonne idée"). Il  correspond à l'époque actuelle: priorité à l'émotion et à l'immédiateté, pas à la réflexion.
De l'intelligence, de l'intelligence, de l'intelligence! Si ce n'est pas trop demander.

L'opposition n'apporte rien à cette criante absence de vrai débat, aucun plan de sortie de crise, aucune idée fédératrice. Elle se contente de jeter de l'huile sur le feu. On attend en vain un projet visionnaire, mobilisateur. On n'entend que des pyromanes. Un pyromane a-t-il d'autre projet que de voir le feu flamber? Tant le RN/FN que la France Insoumise (insoumise à quoi? à l'intelligence?) n'exprime rien d'autre que leur espoir de faire tomber le calife pour prendre sa place. Deux partis menés par des professionnels de la politique, qui ont toujours vécu de leurs mandats successifs et tous deux pointés pour leur absentéisme au Parlement européen quand ils étaient censés y siéger. Des profiteurs du "système" qu'ils dénoncent et qui se sont transformés en donneurs de leçons.
Personne n'ose se montrer un tant soit peu critique vis-à-vis des G.J. De peur de se faire aussitôt injurier, si pas menacer de mort (1). Les médias, globalement, se rangent de leur côté, oubliant de jouer leur rôle critique. Le peuple a toujours raison. Et des journalistes, telle la rédactrice en chef de Télérama, de sommer les artistes de soutenir les G.J.
Interpellée, Ariane Mnouchkine, directrice du Théâtre du Soleil, lui a répondu: "Pour une fois, je trouve que le silence des artistes est sage. Devant un phénomène aussi complexe, aussi difficile à analyser, avec un mélange des genres tel, je pense que nous les artistes, nous dirions beaucoup, beaucoup de bêtises.  (...) Je veux comprendre jusqu'où la démocratie peut être mise en danger. Quand on refuse toute représentativité, y compris de leur côté, moi, j'ai besoin de réfléchir, parce que ça peut mener à un désastre.  (...) Je ne veux pas parler sans bien comprendre ce qu'il peut advenir de beau et de positif pour la France et l'Europe - parce que moi, c'est l'Europe que je sens menacée - de ce mouvement. Il peut arriver le meilleur, il peut aussi arriver le pire. Donc, je me méfie." (2)

Au-delà de ce silence éloquent, on n'entend aucune grande voix, des domaines politique, social, culturel, économique ou philosophique, qui indiquerait une voie, ouvrirait des horizons, essaierait (au moins) de faire baisser cette tension excessive. Comment restaurer un dialogue en cette France déchirée? Quel idéal de société prôner pour rassembler les Français? Comment sortir du tout tout de suite? Comment avancer ensemble? Comment arriver à se parler?
Et pendant ce temps, la planète ne cesse de se réchauffer, la biodiversité de s'effondrer un peu plus chaque jour.
Y a quelqu'un?

* ou une femme, bien sûr.
(1) https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/07/le-dessinateur-alex-porte-plainte-apres-des-menaces-de-mort_a_23635732/?utm_hp_ref=fr-homepage
https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/01/09/retour-sur-les-actes-d-intimidations-visant-les-deputes-lrm_5406983_823448.html
(2) https://www.telerama.fr/scenes/theatre-en-tete-a-tete-avec-la-passionnante-ariane-mnouchkine,n5934265.php
A lire:
https://www.nouvelobs.com/edito/20190108.OBS8134/gilets-jaunes-la-coupable-complaisance-face-aux-violences.html

lundi 13 janvier 2014

Toujours la vie invente *

En cette période qui sent le rance, qui fleure les années trente, qui cultive la désespérance, voilà une grande et belle voix (comme en espérait Christiane Taubira) qui nous ouvre l'année et un chantier: celle d'Ariane Mnouchkine, du Théâtre du Soleil. 
Elle nous invite à "fuir la peste de cette tristesse gluante", à nous mettre en marche, à expérimenter, à créer "de petites zones libres", à donner à nos enfants "la joie de savoir que la genèse n'est pas encore terminée et qu'elle leur appartient".

A écouter (lus par Edwy Plenel) sur
www.mediapart.fr/journal/france/311213/les-voeux-d-epopee-d-ariane-mnouchkine
A lire sur
http://local.attac.org/40/marsan/spip.php?article259

* titre d'une exposition de Gilles Clément, présentée à Saint-Benoît-du Sault, durant l'été 2013.