A quoi servent donc les sociologues? Normalement à nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement de la société. Mais nombre d'entre eux semblent s'être donné pour mission d'excuser l'inexcusable, de trouver des raisons compréhensibles aux agresseurs et souvent de faire des coupables des victimes. Quand ce n'est pas l'inverse.
Les agressions sexuelles commises la nuit du nouvel-an, notamment aux alentours de la gare de Cologne (plus de 650 plaintes), en sont un nouvel exemple. On avait pu lire dans la Libre Belgique les explications de l'anthropologue Francis Martens pour qui "ce qui s'est passé est classique et traditionnel" (1) et lui rappelle les antiques bacchanales. Il nous expliquait (je le cite de mémoire) qu'il ne fallait pas s'étonner qu'en ces fastes périodes de fêtes, des hommes qui n'ont rien aient envie de consommer comme tout le monde. Et dès lors s'en prennent aux femmes. Mais il se refusait à toute interprétation culturelle.
Depuis d'autres faits sont apparus, en Suède, en Belgique, parfois commis par de très jeunes adolescents (2). Ils sont inacceptables. Il faut le dire haut et fort. Et le faire comprendre. Au risque, sinon, d'attiser le feu.
Dans l'émission "28 minutes" (3), le sociologue Eric Fassin, tout en reconnaissant du bout des lèvres que les agresseurs pourraient être d'origine arabe et/ou musulmane, n'a cessé de seriner (quatre fois au moins) qu'il y a un problème de grille de lecture, sans qu'on comprenne bien celle qu'il propose: quand on parle d'eux, dit-il, "veut-on dire qu'ils sont arabes, qu'ils sont sans papier, réfugiés, musulmans? C'est à voir. Peut-être...". Valérie Toranian (rédactrice en chef de la Revue des Deux Mondes) estime que "l'islam radical a déplacé le curseur. S'habiller différemment, ne pas avoir l'air d'une pute sont des choses qu'on entend de plus en plus et pour lesquelles des femmes, des filles sont obligées de faire attention à la façon dont elles se vêtent, sinon elles pourraient y être assimilées. Et le pire, c'est que beaucoup de femmes intériorisent cela."
"Beaucoup d'entre eux sont musulmans, mais ça ne veut pas dire qu'ils ont agi comme cela parce qu'ils sont musulmans", rétorque Eric Fassin.
"En Europe, lui répond Caroline Fourest, on avait réussi à faire en sorte que l'espace public soit un peu moins dangereux pour les femmes - c'est toujours dangereux, mais ça l'était moins que dans le reste du monde. Et donc, c'est très violent de subir un retour en arrière ici, dans les rares places que nous avons conquises. Il faut avoir le courage de dire que quand nous accueillons une immigration (...) qui vient de sociétés plus patriarcales que les nôtres, où il y a moins de sécularisation que chez nous, par définition le travail sera plus long, travail sur la laïcité, les droits des femmes."
Eric Fassin affirme qu'il aimerait en savoir plus sur les femmes agressées: "il semble qu'ils s'en soient pris à des femmes allemandes, blanches. Ca donne le sens de leur violence. (...) C'est sexiste, mais c'est en partie des rapports de classe, une manière de rabaisser les femmes. (...) Ils ne sont pas allés violer des prostituées, mais des femmes blanches".
Entre les lignes des propos extrêmement confus et embrouillés du sociologue (visiblement très peu à l'aise), on croit donc pouvoir comprendre qu'il ne faut surtout pas incriminer la culture des pays arabes ou l'éducation des jeunes mâles musulmans, mais la lutte des classes entre ces pauvres hommes arabes dominés et ces femmes allemandes et blanches dominantes. (Mais on n'est pas sûr d'avoir bien compris)
"En cherchant à ne pas stigmatiser une communauté, écrit Philippe Val (4), on la livre, jour après jour, à ses pires ennemis, aux racistes idéologiques, à ceux qui diffusent l'idée que certaines origines impliquent la nature mauvaise de tous les individus qui en sont issus."
"Il faut s'emparer de la réalité, affirme Caroline Fourest, l'affronter et poser comme un cadre de complexité qui permette d'éviter ensuite les récupérations. (3)"
Longtemps, les francophones belges ont fustigé les parcours d'intégration imposés en Flandre (inburgeringcursus), au nom du respect des souhaits de chacun, de sa culture, de son propre rythme d'apprentissage et d'intégration. Il semble aujourd'hui simplement normal d'initier celles et ceux qui viennent d'ailleurs aux valeurs, aux codes, aux règles, à la langue de la société qui leur ouvre ses portes. Peut-on dans le même temps fustiger l'attitude d'Occidentaux qui jouent les néo-colonialistes en Afrique, incapables de respecter les mœurs, les règles et les manières de vivre locales ou nationales, et rester dans le laxisme par rapport aux gens qui arrivent chez nous, sous prétexte qu'il faut laisser du temps à ces pauvres gens ou que notre culture n'est pas la leur?
"Quand on explique tout par le social, et rien par le politique et le culturel, cela signifie que l'on nie à l'autre toute liberté de choix, écrit encore Philippe Val. On devient le défenseur des pauvres, mais on les suppose trop stupides et trop déterminés par leur milieu social pour choisir tel comportement ou tel chemin personnel. En leur ôtant la responsabilité de leurs actes, on leur ôte la dignité d'être libres de choisir. C'est un peu comme si l'on disait à des populations pour la dignité desquelles on milite: ce n'est pas de votre faute si vous êtes des abrutis, c'est la société qui vous a faits comme ça. Mais nous, qui ne sommes pas des abrutis, nous allons montrer au monde que, parce que vous êtes défavorisés et misérables, vous avez de sacrées bonnes raisons d'être des abrutis."
A vouloir taire des faits, à refuser d'accepter une réalité qui, oui, nous dérange à plus d'un titre, on fait le jeu de l'extrême droite. Se mettre la tête dans le sable ne fait pas avancer, en l'occurrence ici, ni la cause des réfugiés, ni celle des femmes, ni celle de la sécurité, ni celle de la démocratie.
Philippe Val encore: "La Journée de la jupe (film de Jean-Paul Lilienfeld, avec Isabelle Adjani) mettait le doigt sur un tabou: les jeunes de culture musulmane et leur rapport à la société française en général et aux femmes en particulier. Le film montre ce que notre société sociologiste nie: la question de l'éducation et de la culture d'origine est bien plus invalidante que la question sociale. Surtout quand l'idéologie dominante s'accroche à la question sociale pour nier le reste, qui est culturel, lequel reste se sent encouragé, inspiré, impuni et justifié. Jamais le sociologisme ne remarque que, plus certaines libertés s'accroissent - droit des femmes, mariage des homosexuels... -, plus l'intégration se complique, à cause de l'archaïsme religieux. Alors, on évite la question."
Plus on sera dans le respect des règles et des valeurs qui régissent nos sociétés démocratiques, plus elles fonctionneront de manière fluide et plus l'intelligence collective et individuelle y gagnera. Mais, à vouloir être à tout prix politiquement corrects avec leurs pauvres, quelle aide nous apportent aujourd'hui tant de sociologues à devenir plus intelligents?
Quand je croisais ma sœur avec ses copines dans le quartier
Moi qui allais en soirée, je lui disais:
Rentre à la baraque, va faire à bouffer!
Ensuite, j'allais rejoindre mes copines,
Celles qui me faisaient bien délirer.
Abd Al Malik
Woman is the nigger of the world.
John Lennon
Lire à ce propos, sur ce blog, "La nuit des prédateurs" (avec quelques réflexions d'Abnousse Shalmani), 6 janvier 2016.
(1)
http://www.lalibre.be/actu/belgique/a-cologne-ce-qui-s-est-passe-n-est-ni-classique-ni-traditionnel-5692aa013570ed3895061f66
(2)
http://www.lalibre.be/actu/belgique/une-enquete-ouverte-apres-des-agressions-sexuelles-dans-un-train-bruxelles-tournai-569895b63570b38a5827c018
(3)
Pourquoi le silence sur les violences sexuelles?, Arte, 14 janvier 2016:
http://www.arte.tv/guide/fr/060828-089-A/28-minutes?autoplay=1
(4)
Malaise dans l'inculture, Grasset, 2015.