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vendredi 11 octobre 2024

Vertigineux

"Un ouvrage vide", voilà comment Juliette Cerf dans Télérama (1) qualifie le dernier livre de Caroline Fourest "Le Vertige Me Too" (2). On s'étonne. L'essayiste n'aurait-elle plus rien à dire, surtout par rapport à un tel sujet, les violences faites aux femmes, qui lui tient à cœur depuis toujours ? Circulez, y a rien à lire sinon du narcissisme, écrit tranchante la critique de l'hebdomadaire (de plus en plus) bien pensant. 
Dès lors, sceptique, on se dépêche de lire l'ouvrage en question pour comprendre une telle descente en flammes. Et on découvre un livre très documenté, multipliant les réflexions de fond sur un mouvement bienvenu et indispensable mais fragilisé par ses dérives.

Interviewée par Charlie Hebdo (3), Caroline Fourest insiste sur la nécessité du "tourbillon" Me Too. "Je rappelle tout ce qu'on a vécu avant, ce que Me Too a changé dans ma propre vie. C'est ce que j'attendais depuis toujours. Mais je suis allergique aux meutes. C'est aussi une question de proportionnalité. Je ne remets pas en cause le principe de nommer publiquement. Je dis juste qu'il faut que ce soit une forme de dernier recours pour briser l'impunité."
Dans son livre, Caroline Fourest défend fermement le mouvement Me Too et cite de très nombreux cas où la libération de la parole de victimes a permis de mettre fin aux agissements de dangereux prédateurs. "C'est (...) à la fois pour défendre Me Too et protéger cette révolution de ses excès que j'ai voulu écrire ce livre", écrit-elle en introduction. "L'exercice pose une vraie question : comment libérer la parole pour réclamer justice, sans piétiner la présomption d'innocence et commettre une autre injustice ?". 

La directrice éditoriale de Franc-Tireur revient sur les très nombreuses affaires répercutées par la presse, où des cas de viols et de prédation étaient avérés. Les réseaux sociaux ont aussi, dans ces cas, joué un rôle positif, en libérant la parole, en permettant l'écoute, la solidarité, la protection. Mais Me Too a aussi entraîné une certaine confusion tombant dans un renouveau moraliste qui voit des femmes crucifier en place publique un homme ou une femme pour un geste considéré comme déplacé ou des propos grivois, comme si ce type d'agissement était aussi grave qu'un viol. Il a suffi parfois d'un geste mal interprété pour détruire une réputation, malgré l'absence de condamnation par la justice.
Et puis, il y a ceux qui sont prompts à dénoncer une attitude raciste, mais refusent de recourir à la justice en cas de viol. A fortiori si celui-ci a a été commis par une personne qu'ils qualifient de racisée. Ces révolutionnaires finalement très réactionnaires perpétuent les pires travers du patriarcat.
Caroline Fourest déplore le silence assourdissant de tant de féministes suite au 7 octobre. La barbarie manifestée notamment à l'égard des femmes par les combattants du Hamas ne les touche pas. Comme si la fin justifiait les moyens les plus ignobles.

Les réseaux qualifiés de sociaux et une partie de la presse se muent parfois en comité de salut public, montant en épingle le moindre reproche, sans parfois laisser à l'accusé(e) le temps ni le droit de s'expliquer. Voici le temps des chevalières blanches et des guillotinages sans procès.
Dans ce livre, Caroline Fourest partage ses questionnements et n'a pas toujours de réponse arrêtée tant certains cas sont délicats. Comment savoir, dans des affaires strictement privées ce qu'il s'est passé, ce qui a été dit, qui a tort, qui a raison ? Faut-il automatiquement s'indigner ? Elle parcourt les cas révélés dans les milieux du cinéma, de la politique, de la médecine, de la presse, des associations féministes, plaide pour la nuance, appelle à raison garder, à laisser l'opportunité aux accusés par le tribunal populaire de se défendre, de s'expliquer et, si le cas est avéré, de laisser à la personne, si elle ne présente pas de danger pour les autres, le droit de s'amender et de reprendre sa place dans la société. Elle appelle à faire la part des choses entre une main aux fesses ou un baiser forcé et un viol ou un inceste, à ne plus confondre le féminisme avec le victimisme. "Lutter contre le victimisme, c'est recueillir leur parole comme victimes, sans les y enfermer à vie."

Voilà donc l'ouvrage, riche de réflexions et de nuances que Juliette Cerf qualifie de vide. On s'interroge sur la raison. L'a-t-elle vraiment lu ? A-t-elle eu un différend avec Caroline Fourest ? N'a-t-elle pas apprécié qu'y soit évoqué le licenciement abusif (c'est le tribunal  qui en a décidé ainsi) dont a été victime un journaliste de Télérama qui avait été renvoyé "sur simple soupçon de sexisme" ? Est-ce parce que Caroline Fourest est aussi connue comme une farouche militante de la laïcité, une notion que Télérama arrive de moins en moins à défendre - et qu'elle n'est dès lors pas en odeur de sainteté (si l'on ose dire) dans la presse bien pensante ? Ou Me Too doit-il être sacralisé et non critiquable ? On s'interroge. En tout cas, la critique de Juliette Cerf apparaît, à la lecture du livre dézingué, bien vide.

(1) 23.9.2024.
(2) Sous-titré "Trouver l'équilibre après la nouvelle révolution sexuelle", éditions Grasset, septembre 2024.
(3) "Caroline Fourest - "Je trouve insupportable que des gens invoquent Me Too pour se comporter en tyrans", propos recueillis par Gérard Biard, Charlie Hebdo, 9.10.2024.

dimanche 15 novembre 2020

Mais tissons, métissons

En ces temps de nouvelle inquisition, il est de bon ton de jeter l'opprobre sur tout et même sur n'importe quoi. Tout est condamnable, tout doit être critiqué, repensé, rééduqué. Et surtout dénoncé comme étant le fait des hommes, des blancs, des hétéros, des colons, de tous ces monstres qui ne s'ignorent pas toujours, qui imposent, volent, pillent, cachent, s'approprient. Ainsi de la psychanalyse, de la cuisine, de la musique, du yoga, des coiffures, de la laïcité, de la liberté d'expression, bref, de la vie. La traduction n'y échappe pas. Elle est violente. C'est la magazine Marianne qui, récemment (1), l'écrivait: France Culture annonçait sur son compte Twitter une thèse fracassante de la critique littéraire Tiphaine Samoyault: "La traduction est outil d'oppression". Il faut donc repenser "cette opération par essence ambiguë et complexe non comme un simple outil de communication, mais comme un acte empreint de violence". Comme l'écrit Marianne, "cette forte pensée est intraduisible même en français". Peut-être y a-t-il dans l'ouvrage cité l'une ou l'autre analyse qui mérite intérêt, mais - allez savoir pourquoi - on n'a guère envie de lire cette thèse qui nous est tombée des mains avant même qu'on ne l'approche. 

Il semble qu'aujourd'hui tout soit violence. Cette société outragée qui nous invite à nous flageller dès le saut du lit est fatigante, cette police de la culture qui nous dit ce que nous devons penser est effrayante. Et on ne sait s'il faut rire ou pleurer de toutes ces dénonciations qui s'additionnent chaque jour. Ici, c'est la chanteuse Rihanna qui est fustigée pour porter des tresses dites africaines et le chanteur Bruno Mars pour ses dread locks, là c'est un cours de yoga qui est dénoncé comme appropriation culturelle, ailleurs encore ce sont des plats asiatiques servis dans des cantines universitaires américaines qui sont pointés du doigt. Le yoga ne devrait-il donc être pratiqué qu'en Inde (ou que par les Hindous)? Les étudiants américains ne devraient-ils manger que des hamburgers? La cuisine dite du monde devrait-elle être proscrite? Faut-il interdire les cours de djembé en Occident? Censurer les Rolling Stones et tous les groupes rock qui ont puisé aux sources du blues? Empêcher de chanter dans une langue qui ne serait pas la sienne? Va-t-on, comme un vulgaire dictateur l'a fait récemment, obliger les habitants de chaque pays à se coiffer de telle ou telle manière qui serait respectueuse d'on ne sait quelle tradition? A qui faudra-t-il demander l'autorisation de jouer tel spectacle, de se déguiser en tel ou tel personnage pour un carnaval, pour Halloween ou pour une fête? On en arrive à ne plus savoir quel mot on peut ou non, on doit ou non utiliser pour ne pas risquer de chatouiller la moindre sensibilité. Mais qui ferait la loi? Qui peut assurer que telle pratique trouve sa source à tel ou tel endroit? Qui en est le gardien? Qui a des droits sur telle tradition? Des comédiens se voient reprocher de jouer le rôle d'un autre: un hétéro ne peut jouer le rôle d'un homo, un blanc celui d'un noir, un homme celui d'une femme. Chaque comédien ne devrait-il jouer que son propre rôle? Cesser de jouer donc?  Tous ces procès sont d'autant plus inquiétants qu'ils vont jusqu'à la demande de réparation, d'excuses, d'éducation. On n'est pas loin de procès en sorcellerie et de camps de redressement.

Caroline Fourest a consacré son dernier ouvrage (2) à ce phénomène, à cette génération qu'elle qualifie d'offensée, à cette jeunesse "qui se veut woke, réveillée, car ultrasensible à l'injustice. Ce qui serait formidable si elle ne tombait pas dans l'assignation ou l'inquisition". Elle constate que "le courage d'y résister se fait rare. Si bien que nous vivons dans un monde furieusement paradoxal, où la liberté de haïr n'a jamais été si débridée sur les réseaux sociaux, mais où celle de parler et de penser n'a jamais été si surveillée dans la vie réelle". Et tout cela avec le soutien d'une bonne partie de la gauche qui, souvent par calcul électoral, s'indigne avec les indignés, trouve normal de séparer nos sociétés entre racisés et non-racisés, puis s'offusque de voir son électorat traditionnel basculer dans le camp des populistes et de l'extrême droite. Sans vouloir se rendre compte qu'elle fait ainsi le jeu des suprémacistes blancs. La méconnaissance et la bêtise construisent des murs. Chaque chose et chacun à sa place, évitons les métissages. Mais d'où venons-nous? Comment nous sommes-nous construits sinon par métissage?

Si tous ces bonnes âmes étaient cohérentes - ce qu'elles ne sont évidemment pas - elles interdiraient , plutôt que de la défendre, la burqa qui n'est une tradition que dans les montagnes afghanes. Et elles s'opposeraient au port du voile par les femmes musulmanes qui n'est de retour, dans les pays européens comme dans de nombreux pays de tradition musulmane, que depuis une trentaine d'années sous la pression des barbus soutenus par les machos. Il n'était plus depuis longtemps une tradition. Tout comme l'obligation de nourriture halal, qui ne date que des années 1970. Comme le relève Caroline Fourest, "traumatisés à l'idée que des Blancs adoptent des coupes afro, les mêmes trouvent normal que des étudiantes blanches s'essayent au voile islamique le temps d'un Hijab Day. Une initiative imaginée par des cercles intégristes et reprise par des étudiants de Sciences Po. Le temps d'une journée, ils ont proposé à leurs camarades d'essayer la modestie (sic!). Bizarrement, aucun des inquisiteurs habituels n'y a vu la moindre appropriation culturelle."

Rappelons, une fois encore, les propos de Gaston Kelman dans son ouvrage "Je suis noir et je n'aime pas le manioc" (3): « Permettez-moi de vous dire qu’il n’existe pas de culture africaine. La similitude entre un cadre de Douala, de Bamako ou de Dakar, diplômé, urbain, et un agriculteur du Sahel ou de la forêt équatoriale, analphabète, rural, est la même que celle qui existe entre un cadre suédois ou un golden boy de Manhattan ou de la City et un agriculteur moustachu du sud de la Turquie, un pêcheur de la Tchétchénie ou un Gitan de Bulgarie. La culture est un élément social et non ethnique, même si l’ethnie sert souvent d’espace social d’enracinement à un modèle culturel. Ce cas de figure se retrouve notamment et presque exclusivement en milieu traditionnel rural. Dans tous les cas, la culture reste un élément spatial et temporel. C’est la capacité de s’adapter à son milieu et à son temps. Moi, le Francilien, ce qui me relie culturellement à mon cousin qui n’est jamais parti du village d’origine de mes parents (espaces décalés), ou à celui qui vivait dans ce même village il y a un siècle (temps décalés), est certainement plus mince que ce qui me relie à un Blanc de la région parisienne (espace commun) aujourd’hui (temps commun), ayant les mêmes caractéristiques sociologiques que moi. (…) Mes origines reposent sagement dans mon patrimoine ; mon quotidien, c’est la culture au sein de laquelle je vis. (…) Le problème réside dans le fait que tout le monde confond allègrement culture et valeur. La culture, c’est l’adaptabilité à un milieu et à un moment. C’est la capacité à utiliser des outils (production), les comportements (vie sociale) locaux pour vivre. La culture c’est hic et nunc, ici et maintenant. Elle est donc intimement liée aux notions d’espace et de temps. »

Qui peut contester que le métissage est enrichissant? Que l'enfermement dans une culture assèche? Que la notion même de culture implique celle d'ouverture à l'autre? Que tous ces imprécateurs, ces possesseurs de la bonne parole, ces Savonarole du XXIè siècle se taisent. Et que la vie, métissée par essence, prenne toute la place qui lui revient. En ces temps d'obscurantisme, on a besoin d'air et de lumières. 

(1) 9.10.2020.

(2) Caroline Fourest, "Génération offensée - de la police de la culture à la police de la pensée", Grasset, 2020.

(3) Gaston Kelman : « Je suis noir et je n’aime pas le manioc », édit. Max Milo, Paris, 2003.

samedi 16 janvier 2016

La sociologie de l'autruche

A quoi servent donc les sociologues? Normalement à nous permettre de mieux comprendre le fonctionnement de la société. Mais nombre d'entre eux semblent s'être donné pour mission d'excuser l'inexcusable, de trouver des raisons compréhensibles aux agresseurs et souvent de faire des coupables des victimes. Quand ce n'est pas l'inverse.
Les agressions sexuelles commises la nuit du nouvel-an, notamment aux alentours de la gare de Cologne (plus de 650 plaintes), en sont un nouvel exemple. On avait pu lire dans la Libre Belgique les explications de l'anthropologue Francis Martens pour qui "ce qui s'est passé est classique et traditionnel" (1) et lui rappelle les antiques bacchanales. Il nous expliquait (je le cite de mémoire) qu'il ne fallait pas s'étonner qu'en ces fastes périodes de fêtes, des hommes qui n'ont rien aient envie de consommer comme tout le monde. Et dès lors s'en prennent aux femmes. Mais il se refusait à toute interprétation culturelle.
Depuis d'autres faits sont apparus, en Suède, en Belgique, parfois commis par de très jeunes adolescents (2). Ils sont inacceptables. Il faut le dire haut et fort. Et le faire comprendre. Au risque, sinon, d'attiser le feu.

Dans l'émission "28 minutes" (3), le sociologue Eric Fassin, tout en reconnaissant du bout des lèvres que les agresseurs pourraient être d'origine arabe et/ou musulmane, n'a cessé de seriner (quatre fois au  moins) qu'il y a un problème de grille de lecture, sans qu'on comprenne bien celle qu'il propose: quand on parle d'eux, dit-il, "veut-on dire qu'ils sont arabes, qu'ils sont sans papier, réfugiés, musulmans? C'est à voir. Peut-être...". Valérie Toranian (rédactrice en chef de la Revue des Deux Mondes) estime que "l'islam radical a déplacé le curseur. S'habiller différemment, ne pas avoir l'air d'une pute sont des choses qu'on entend de plus en plus et pour lesquelles des femmes, des filles sont obligées de faire attention à la façon dont elles se vêtent, sinon elles pourraient y être assimilées. Et le pire, c'est que beaucoup de femmes intériorisent cela."
"Beaucoup d'entre eux sont musulmans, mais ça ne veut pas dire qu'ils ont agi comme cela parce qu'ils sont musulmans", rétorque Eric Fassin.
"En Europe, lui répond Caroline Fourest, on avait réussi à faire en sorte que l'espace public soit un peu moins dangereux pour les femmes - c'est toujours dangereux, mais ça l'était moins que dans le reste du monde. Et donc, c'est très violent de subir un retour en arrière ici, dans les rares places que nous avons conquises. Il faut avoir le courage de dire que quand nous accueillons une immigration (...) qui vient de sociétés plus patriarcales que les nôtres, où il y a moins de sécularisation que chez nous, par définition le travail sera plus long, travail sur la laïcité, les droits des femmes."
Eric Fassin affirme qu'il aimerait en savoir plus sur les femmes agressées: "il semble qu'ils s'en soient pris à des femmes allemandes, blanches. Ca donne le sens de leur violence. (...) C'est sexiste, mais c'est en partie des rapports de classe, une manière de rabaisser les femmes. (...) Ils ne sont pas allés violer des prostituées, mais des femmes blanches".
Entre les lignes des propos extrêmement confus et embrouillés du sociologue (visiblement très peu à l'aise), on croit donc pouvoir comprendre qu'il ne faut surtout pas incriminer la culture des pays arabes ou l'éducation des jeunes mâles musulmans, mais la lutte des classes entre ces pauvres hommes arabes dominés et ces femmes allemandes et blanches dominantes. (Mais on n'est pas sûr d'avoir bien compris)

"En cherchant à ne pas stigmatiser une communauté, écrit Philippe Val (4), on la livre, jour après jour, à ses pires ennemis, aux racistes idéologiques, à ceux qui diffusent l'idée que certaines origines impliquent la nature mauvaise de tous les individus qui en sont issus."
"Il faut s'emparer de la réalité, affirme Caroline Fourest, l'affronter et poser comme un cadre de complexité qui permette d'éviter ensuite les récupérations. (3)"
Longtemps, les francophones belges ont fustigé les parcours d'intégration imposés en Flandre (inburgeringcursus), au nom du respect des souhaits de chacun, de sa culture, de son propre rythme d'apprentissage et d'intégration. Il semble aujourd'hui simplement normal d'initier celles et ceux qui viennent d'ailleurs aux valeurs, aux codes, aux règles, à la langue de la société qui leur ouvre ses portes. Peut-on dans le même temps fustiger l'attitude d'Occidentaux qui jouent les néo-colonialistes en Afrique, incapables de respecter les mœurs, les règles et les manières de vivre locales ou nationales, et rester dans le laxisme par rapport aux gens qui arrivent chez nous, sous prétexte qu'il faut laisser du temps à ces pauvres gens ou que notre culture n'est pas la leur?

"Quand on explique tout par le social, et rien par le politique et le culturel, cela signifie que l'on nie à l'autre toute liberté de choix, écrit encore Philippe Val. On devient le défenseur des pauvres, mais on les suppose trop stupides et trop déterminés par leur milieu social pour choisir tel comportement ou tel chemin personnel. En leur ôtant la responsabilité de leurs actes, on leur ôte la dignité d'être libres de choisir. C'est un peu comme si l'on disait à des populations pour la dignité desquelles on milite: ce n'est pas de votre faute si vous êtes des abrutis, c'est la société qui vous a faits comme ça. Mais nous, qui ne sommes pas des abrutis, nous allons montrer au monde que, parce que vous êtes défavorisés et misérables, vous avez de sacrées bonnes raisons d'être des abrutis."

A vouloir taire des faits, à refuser d'accepter une réalité qui, oui, nous dérange à plus d'un titre, on fait le jeu de l'extrême droite. Se mettre la tête dans le sable ne fait pas avancer, en l'occurrence ici, ni la cause des réfugiés, ni celle des femmes, ni celle de la sécurité, ni celle de la démocratie.

Philippe Val encore: "La Journée de la jupe (film de Jean-Paul Lilienfeld, avec Isabelle Adjani) mettait le doigt sur un tabou: les jeunes de culture musulmane et leur rapport à la société française en général et aux femmes en particulier. Le film montre ce que notre société sociologiste nie: la question de l'éducation et de la culture d'origine est bien plus invalidante que la question sociale. Surtout quand l'idéologie dominante s'accroche à la question sociale pour nier le reste, qui est culturel, lequel reste se sent encouragé, inspiré, impuni et justifié. Jamais le sociologisme ne remarque que, plus certaines libertés s'accroissent - droit des femmes, mariage des homosexuels... -, plus l'intégration se complique, à cause de l'archaïsme religieux. Alors, on évite la question."

Plus on sera dans le respect des règles et des valeurs qui régissent nos sociétés démocratiques, plus elles fonctionneront de manière fluide et plus l'intelligence collective et individuelle y gagnera. Mais, à vouloir être à tout prix politiquement corrects avec leurs pauvres, quelle aide nous apportent aujourd'hui tant de sociologues à devenir plus intelligents?

Quand je croisais ma sœur avec ses copines dans le quartier
Moi qui allais en soirée, je lui disais: 
Rentre à la baraque, va faire à bouffer!
Ensuite, j'allais rejoindre mes copines,
Celles qui me faisaient bien délirer.
Abd Al Malik

Woman is the nigger of the world.
John Lennon

Lire à ce propos, sur ce blog, "La nuit des prédateurs" (avec quelques réflexions d'Abnousse Shalmani), 6 janvier 2016.

(1) http://www.lalibre.be/actu/belgique/a-cologne-ce-qui-s-est-passe-n-est-ni-classique-ni-traditionnel-5692aa013570ed3895061f66
(2) http://www.lalibre.be/actu/belgique/une-enquete-ouverte-apres-des-agressions-sexuelles-dans-un-train-bruxelles-tournai-569895b63570b38a5827c018
(3) Pourquoi le silence sur les violences sexuelles?, Arte, 14 janvier 2016: http://www.arte.tv/guide/fr/060828-089-A/28-minutes?autoplay=1
(4) Malaise dans l'inculture, Grasset, 2015.



mercredi 10 décembre 2014

Regards à géométrie variable

Avec l'extrême droite, on ne sait s'il faut avancer ou reculer, regarder devant soi ou derrière. On s'y perd. On avait cru comprendre que c'était mieux avant (1), qu'il faudrait revenir à ce bon vieux franc, refermer les frontières, restaurer tant de vieilles valeurs aujourd'hui galvaudées. Bref, faire demi-tour.
Mais voilà qu'un des jeunes loups du parti de la famille Le Pen, David Rachline, sénateur et maire, nous dit que "il ne faut pas passer son temps à regarder derrière. Il faut regarder l'avenir, qu'est-ce qu'on fait ensemble". Il est alors interrogé à propos de la commémoration de la responsabilité du régime de Vichy dans la déportation et l'aide à l'extermination des Juifs (2). "Il faut éviter de regarder dans le rétro, dit-il, éviter de s'auto-flageller." Mais il pense quand même que "il faut parler de tout, c'est l'histoire de France. En Algérie, il y a eu des choses bien. Il faut le dire plus souvent."
Résumons-nous: parfois il ne faut pas regarder derrière soi, mais parfois si. Il y a des choses dont on il ne faut pas parler, d'autres sur lesquelles il faut revenir. Finalement, le FN a un discours nuancé.

On en a encore la preuve aujourd'hui: le FN, qui a toujours craché sur l'écologie, les écolos bobos, qui a  toujours nié le réchauffement climatique, qui a soutenu les Bonnets rouges qui défendent une agriculture extrêmement polluante, qui a refusé d'interdire le chalutage en haute mer, qui se range systématiquement du côté des automobilistes, le FN donc prône désormais "l'écologie patriote" (3). Les Français sont donc appelés à respecter l'environnement français. Dès qu'ils sont en vacances, hors de leur pays, ils peuvent se lâcher. La pollution, comme le nuage de Tchernobyl en son temps, sera arrêtée aux frontières. Et là, on comprend mieux la volonté du FN de rétablir les frontières: les douaniers auront aussi pour mission d'empêcher la pollution étrangère d'entrer. Une bonne barrière, et hop, le tour est joué. Ces islamo-gauchistes de Verts n'y avaient pas pensé. Par ailleurs, le parti d'extrême arrière n'aime pas les énergies renouvelables, mais voit plus favorablement le nucléaire et le gaz de schiste. Un parti plein de nuances, on vous dit.

Même sur la torture, le parti est nuancé. Ca ne se fait pas, ouh la, non, pas du tout. Mais, en cette journée internationale des Droits de l'Homme, Marine Le Pen estime quand même que si c'est pour sauver des vies, ça peut se faire (4). On ne se refait jamais complètement  quand on est fille à papa Le Pen (5).

(1) voir "Croquemitaine", 8 décembre.
(2) dans l'émission "Cahier de doléances": "Minorités: deux poids, deux mesures?" de Caroline Fourest: https://carolinefourest.wordpress.com/ - à voir sur LCP ce mercredi 1à à 21h30.
(3) http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/07/fn-ecologie-patriote-preference-nationale-vert_n_6255314.html
www.lesinrocks.com/2014/12/09/actualite/vision-du-monde-du-fn-reste-fondamentalement-productiviste-liberale-11540042/

(4) www.lemonde.fr/politique/article/2014/12/10/pour-marine-le-pen-il-peut-parfois-etre-utile-de-faire-parler-sous-la-torture_4537731_823448.html
(5) http://rebellyon.info/Tortures-par-Le-Pen-par-Hamid.html
https://www.youtube.com/watch?v=mJz2gXdYQyY
https://www.youtube.com/watch?v=7mPpRCBLzAk (la deuxième partie de cette émission est particulièrement intéressante: malgré les témoignages d'anciens militants du FLN, J.M. Le Pen continue à nier avoir pratiqué tout acte de torture, mais on entend bien qu'on a affaire à un connaisseur. On y apprend que Le Monde du 30 mai 1957 a rapporté les propos suivants de Le Pen: il reconnaît avoir usé de "moyens illégaux" et estime que "la torture est inévitable et donc, dans les conditions anormales où on nous demandait d'agir, elle est juste".)

A propos des comptes du FN: 
http://rue89.nouvelobs.com/2014/12/09/fn-nest-endette-les-comptes-disent-contraire-256475

mercredi 31 juillet 2013

La femme n'est pas un homme comme les autres

Qu'est-ce qu'un philosophe? C'est, nous dit Robert (le petit) se plaçant dans une perspective historique, "une personne qui s'appuie sur la raison, et récuse la révélation, la foi". C'est aussi plus couramment une "personne qui pratique la sagesse, conforme sa vie à ses principes".
Omer Tugrul Inançer est-il un vrai philosophe? On a du mal à le croire, bien qu'il nous soit présenté comme un philosophe islamique, ce qui - déjà - est contraire à la première définition. L'homme en question n'aime pas la vie et ses manifestations physiques. "Voir les femmes enceintes en public n'est pas seulement immoral, mais aussi laid", a-t-il déclaré sur la chaîne publique TRT. "Après sept-huit mois, les femmes enceintes devraient sortir avec leur mari en voiture pour prendre l'air, mais le faire dans la soirée" (1), a-t-il ajouté, ne se souciant visiblement pas de la température de la soirée, mais de la sienne. On voit par là qu'il est plus névrosé que philosophe. Très sainement, dans différentes villes turques, des femmes enceintes et des hommes portant des oreillers sous leur chemise ont manifesté contre lui.

A Brooklyn, dans le bus 110, les femmes sont priées de s'asseoir à l'arrière. Il s'agit de ne pas choquer les ultra-orthodoxes hassidiques coutumiers de cette ligne qui relie Williamsburg et Borough Park. Ces hommes n'ont pas le droit de regarder les femmes. Ils contemplent donc leurs chaussures, plus admirables. Ou moins excitantes, allez savoir. Les femmes, hassidiques elles aussi, se plient à la règle et la font respecter par celles qui veulent l'ignorer, malgré le panneau spécifiant que "la discrimination fondée sur le sexe est interdite". (2)

Ailleurs, c'est le voile qui est imposé à des millions de femmes au nom de la décence et de la religion, même si l'université al-Azhar, centre théologique de l'islam sunnite,  estime qu'il s'agit d'une tradition et non d'une obligation religieuse (3). 
L'homme a le droit de s'exhiber, de marcher tête et torse nus,  d'avancer le poitrail et le sexe en avant, tel un coq. La femme doit se cacher. 
Le pape François, "proche des pauvres et partisan d'une Eglise missionnaire et ouverte sur le monde"  (4) s'oppose, comme ses prédécesseurs, à l'ordination des femmes. La religion est affaire d'hommes.
A-t-on le droit d'être une femme? Oui, mais le plus discrètement possible, disent les religions.
En 2013, le féminisme a plus que jamais du sens. "Le féminisme est intimement lié à la défense de la laïcité, estime Caroline Fourest (5), mais envers toutes les religions patriarcales et tous les intégrismes. Etre féministe, c'est être à la fois laïque et antiraciste."
"Ca fait très longtemps que les monothéismes ont noué un pacte avec le patriarcat, dit-elle. Ils avancent ensemble." Et c'est en marche arrière.

(1) "Un philosophe islamique turc engendre la polémique", Libération, 27 juillet 2013.
(2) "Les femmes et les enfants après", Télérama, 24 juillet 2013.
(3) Charlie Hebdo, 24 juillet 2013.
(4) Télérama, 31 juillet 2013.
(5) "Le féminisme est l'avenir de l'homme", Charlie Hebdo hors série, avril-mai 2011.

lundi 15 avril 2013

La vieillesse n'attend pas le nombre des années

A regarder ces jeunes individuellement, on pourrait les croire intelligents. On pourrait imaginer qu'ils participent à l'évolution de leur société, qu'ils la feront aller de l'avant, qu'ils en feront une société où chacun a sa place. Mais l'effet de groupe et on ne sait quel (ou on craint de le savoir) positionnement idéologique les tirent vers l'arrière, les amènent à mener un combat réactionnaire, stupide et méchant.
L'opposition au mariage pour tous en France prend chaque jour des proportions plus ahurissantes. La bêtise est dans les rues, sur les quais de gare, dans les amphis.
Voilà que de jeunes manifestants s'en sont pris à Caroline Fourest venue à Nantes débattre d'un islam moderne (1). Après avoir scandé durant un moment "liberté d'expression", sans qu'on comprenne ni pourquoi ni pour qui, ils ont hué la journaliste qui est sortie du train sous la protection de gendarmes. La question de l'islam n'est pas ici en cause, il s'agit pour eux de manifester leur hostilité à une militante homosexuelle.
On peut faire des efforts, on ne parvient pas à comprendre pourquoi ils s'opposent au mariage pour tous, pourquoi ils manifestent (pour tous) tant de hargne, tant d'agressivité. Tant de bêtise. Pourquoi ces jeunes sont-ils plus vieux que bien des octogénaires?
La folle furieuse qui s'est posée comme gueulophone, comme éructrice de l'opposition au mariage pour tous (2) a participé, nous dit-on, à un congrès salafiste. Preuve que tous les intégristes se retrouvent dans ce combat aussi idiot que réactionnaire pour une société fermée, formatée et rétrograde. Pétain n'est pas mort. Que de vieux cathos intégristes mènent ce combat n'a rien de surprenant; ce qui l'est, c'est que des jeunes les rejoignent, se trompant totalement de colère et de combat. Comme le disait un auditeur de France Inter (3), quelle perte d'énergie! Dommage, disait-il que toute cette énergie ne soit pas utilisée, par exemple, pour soutenir les travailleurs de Florange et toutes les victimes d'un système économique impitoyable.
On aimerait les voir lutter contre le racisme, contre le sexisme, contre l'homophobie. On les voit haineux, répandant leur mauvaise haleine sur une France qui sent le rance.


(1) http://www.rue89.com/zapnet/2013/04/14/caroline-fourest-violemment-accueillie-anti-mariage-tous-241443
http://carolinefourest.wordpress.com: "Les homophobes sont allés trop loin à Nantes", 14 avril 2013.
(2) au JT de France 2 ce soir, F. Barjot (celle qui dit avec l'élégance qui est la sienne que "Hollande veut du sang, il en aura!") déclarait que "il y a tant de sujets dont il faut s'occuper", suggérant par là que le Gouvernement devrait avoir d'autres projets que le mariage pour tous. Peut-on suggérer à Mrs Barjot de s'occuper d'améliorer le sort des Roms, de s'opposer  au projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes, de militer à ATD Quart-Monde?
(3) dans l'émission "Là-bas si j'y suis" de ce jour.

P.S.: cette diffusion de la haine génère de la violence. Qui en aurait douté? De plus en plus de couples homos se font agresser. La barbarie a fait son nid chez les anti-mariage pour tous.
Voir
http://www.rue89.com/2013/04/08/wilfred-olivier-agresses-a-paris-voici-visage-lhomophobie-241278


vendredi 8 février 2013

Egalité bla bla

Il est des positions qui nous prouvent que la terre est ronde. Voici un parti bruxellois, "Egalité", dont on nous dit qu'il se situerait à l'extrême gauche et qui tient des propos et a des attitudes dignes d'un ayattolah, c'est-à-dire à l'extrême droite.
"Egalité" revendique le "chahut" qu'il a organisé à l'ULB il y a un an (1) pour empêcher Caroline Fourest de s'exprimer sur les dérives que l'on peut qualifier de fascisantes de faux dévots, dangereux pour la démocratie. Tout leur discours se résumait à un incompréhensible slogan: "burqa bla bala". Tout le monde a parlé de ce chahut, se réjouit Nordine Saïdi, l'un des perturbateurs. Ceux-ci ont fait le buzz, ils en sont aussi fiers que des candidats à une vulgaire émission de télé-réalité. Mais cette réalité-ci est bien triste: ce faux chahut n'était rien d'autre qu'une vraie censure. Saïdi feint de s'étonner des suites données à l'affaire. Voilà les censeurs qui se posent en victimes, une de leurs poses préférées. 
Une pose d'autant moins crédible que Nordine Saïdi a placé sur son profil Facebook une vidéo intitulée "Breivik: le terroriste préféré de l'islamophobe Caroline Fourest". Courageusement, il affirme n'être ni l'auteur ni (de manière assez incompréhensible) le diffuseur de cette vidéo qui on l'imagine ne connaît pas les nuances et met dans le même sac une démocrate pourfendeuse de tous les intégrismes et partisane de la diversité culturelle et un assassin malade de pureté culturelle. Avec cette vidéo, la bêtise le dispute à l'abjection. 
Caroline Fourest, logiquement, a déposé plainte contre Nordine Saïdi. Celui-ci se récrie: cette plainte "est une tentative d'intimidation à son égard", dit-il dans un communiqué (2). On a du mal à le suivre: il agresse et s'étonne d'être poursuivi. D'agresseur, le voilà à nouveau victime, le pauvre homme. Il affirme se réjouir du procès qui lui est fait: il s'en servira "pour exposer à la justice pourquoi il considère Mme Fourest comme coutumière de propos islamophes".
Nous y (re)voilà: l'islamophobie, ce terme inventé par les intégristes islamistes pour interdire qu'on les critique. "Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles: l'islamophobie", écrit Salman Rushdie (qui sait de quoi il parle!) dans sa remarquable autobiographie "Joseph Anton" (3). "Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine, poursuit-il, était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c'était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d'un milliard d'adeptes à travers le monde. (...) Une religion n'était pas une race. C'était une idée, et les idées résistaient (ou s'effondraient) parce qu'elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu'elles en étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires."
On attend impatiemment de comprendre quelles mouches ont piqué des militants dits d'extrême gauche qui se rangent du côté de bigots obscurantistes. La terre est ronde. Mais peut-être le contestent-ils.

(1) lire sur ce blog "Faiblesses d'esprit", 8 février 2012.
(2) LLB, 6 février 2013.
(3) Plon, 2012, p. 400.